Malaise dans la recherche

En ce mois de janvier, les langues se délient sur les conditions des chercheur-e-s en Suisse. Le Temps publie le 23 janvier le constat d’une équipe de post-doctorant-e-s de l’Université de Neuchâtel qui enjoint les instances responsables de la recherche de revoir leur politique, ou du moins de prendre conscience des conséquences qu’elle provoque (“Une relève académique en souffrance“). Quelques jours avant (08.01.2020), La Tribune de Genève informait sur les burn-out qui touchent les chercheur-e-s genevois-e-s (“Burn-out en série chez les chercheurs genevois“).

Oui, le malaise est là et les causes sont connues de toutes et tous, surtout de celles et ceux qui les vivent! Pourtant, il n’est pas si aisé de faire part de son malaise, de peur des conséquences, c’est-à-dire de péjorer encore plus sa propre situation!

Pour l’étudiant-e qui souhaite entreprendre un doctorat, le système suisse est performant et encadrant: écoles doctorales, ateliers divers aidant à entrer dans les métiers de la recherche, soutien financier pour se rendre à des colloques internationaux, aller se former un semestre à l’étranger ou effectuer des recherches de terrain, aides à la publication, etc. Durant ces années de formation, on apprend à devenir chercheur-e dans toutes ses dimensions, y compris celle de l’enseignement. Le travail intense (qui comprend régulièrement vacances et week-ends) fait déjà partie du jeu…Mais il faut bien admettre qu’il est impossible d’achever une thèse si, à un moment donné, on ne vit pas uniquement pour son travail de recherche…

Les vrais ennuis surviennent après l’obtention du doctorat. Votre contrat ou votre bourse sont terminés, vous n’êtes plus affilié-e à aucune institution, mais il vous faut redoubler d’effort, car la vraie compétition commence! Ou vous vous retirez du jeu et essayez d’intégrer le monde professionnel, ce qui, quoi qu’on en dise, est très compliqué si vous vous êtes construit un profil de chercheur-e durant la thèse et implique souvent une formation complémentaire (nombreux sont ceux et celles qui se tournent vers la Haute école pédagogique par exemple…ce qui est, à juste titre, très mal vécu après des années d’étude!). Soit vous restez dans le jeu. Et c’est à ce moment-là qu’il faut devenir une bête de concours et être en mesure de cocher le plus de cases possible: prix, mobilité, publication de la thèse, articles dans des revues prestigieuses, réseau international, participation à des congrès internationaux, organisation de colloques, etc., etc., la liste est longue et augmente à chaque nouvelle demande et au fur et à mesure des années. Puisqu’il est un élément important à prendre en considération, la date de soutien de la thèse qui devient votre an zéro. A partir de là, votre cv doit obligatoirement s’allonger, c’est indispensable pour rester dans la course. Actuellement, il doit même comporter une dimension “utile à la société”, c’est-à-dire que vous devez être à même de justifier d’activités mettant en lien votre recherche et la société dans son ensemble: activités de vulgarisation, organisation d’expositions ou d’événements culturels, participation à des concours, etc. (voir un précédent article sur ce blog).

Toutes ces activités post-doctorat peuvent être menées soit par le biais de bourses du FNS (Fonds national suisse pour la recherche scientifique), soit en étant engagé-e par une université pour un poste appartenant au corps intermédiaire, souvent à temps partiel et généralement pour une durée déterminée. Et c’est bien là que le bas blesse, dans le cumul de contrats précaires sur une longue durée et parfois pour toute la carrière, lorsque l’accès au statut de professeur-e n’a pu être possible (pour des raisons qu’il serait trop long d’expliciter ici).

A l’entrée dans le monde de la recherche académique, le-la chercheur-e est tout à fait conscient-e que ce qui est recherché est l’excellence. Il faut travailler dur, il faut être passionné-e, il faut donner de son temps et dans certaines périodes, tout son temps, il faut répondre à un certain nombre de critères, qui ne sont pas inutiles, mais qui permettent de faire avancer la recherche. En prenant cette voie, tout-e chercheur-e est d’accord avec cela, pour une simple raison qui est la passion. La passion pour ce que l’on fait. On est aussi le plus souvent d’accord de passer par la case mobilité, car on sait pertinemment combien notre recherche est susceptible de profiter de cette mobilité. A noter cependant que dans cette mobilité, aucun soutien logistique n’est fourni par les institutions suisses.

Mais ce qui mène au burn-out, à la dépression ou à un profond mal-être, ce n’est pas tant la surcharge de travail, mais c’est surtout le statut précaire de chercheur-e et le fait de pouvoir à tout moment se voir complètement exclu du champ pour lequel on a tant travaillé. Dans quel autre domaine reste-t-on sur le carreau après tant de compétences accumulées et reconnues (puisque financées et récompensées)?

Le problème relève bien du politique. Veut-on vraiment financer des chercheur-e-s pour qu’ils-elles fassent des doctorats, des post-doctorats à l’étranger, des publications en open-access, puis leur dire au bout de dix ans, alors qu’ils-elles sont ultra-spécialisé-e-s et ultra-formé-e-s, que la recherche scientifique suisse n’a pas besoin d’eux? Où doivent-ils-elles aller? A l’étranger? Au chômage? Doivent-ils-elles se contenter d’un emploi à temps partiel sous-évalué, lorsqu’ils-elles en ont un?

Les chercheur-e-s de l’Université de Neuchâtel pointent du doigt la mise en concurrence: “Un premier pas vers des mesures concrètes pouvant éviter que le travail académique ne porte atteinte à la santé et à la vie familiale consisterait à réduire les mécanismes de mise en concurrence des chercheurs-euses. Le développement d’un statut intermédiaire stable et la limitation des financements par projet doivent être sérieusement envisagés.”

La mise en concurrence en vue de l’excellence est un mécanisme largement utilisé, dans d’autres domaines également: musique, danse, sport. Je pense qu’elle est bénéfique en début de carrière car elle permet une implication totale et fait ressortir le meilleur des potentialités. Mais elle est destructrice sur le long terme et comporte de nombreux effets pervers (voir l’article pré-cité) ! Un-e danseur-se qui gagne des concours se voit offrir une place dans une compagnie de ballet. Il-elle ne sera peut-être jamais danseur-se étoile, mais il-elle pourra travailler et si ses performances seront toujours évaluées, il lui faudra une grande baisse de performance pour être rejeté-e. Le chercheur-e quant à lui-elle, passe des concours à intervalles réguliers, parfois sur une carrière entière et avec des périodes sans financement aucun. Comment travailler avec cette pression et cette instabilité dans un domaine où le temps long nourrit la réflexion et est indispensable à une recherche de qualité ? Veut-on réellement faire de la précarité le lot des chercheur-e-s suisses?

 

Image du bandeau: “Two university teachers walking in a crypt are tripped up and assaulted by students”. Coloured etching by Thomas Rowlandson, 1811.”, Wellcome Library no. 35674i ; CC BY, Credit: Wellcome Collection; https://wellcomecollection.org/works/fng6s6xp.

Nadia Cattoni

Nadia Cattoni

Nadia Cattoni est titulaire d'un doctorat ès Lettres de l'Université de Lausanne, qu'elle a poursuivi par des recherches postdoctorales à Paris et Venise. Ses publications portent principalement sur les langues et littératures indiennes. Ses nombreux voyages en Inde et ses intérêts personnels la poussent également à explorer d'autres formes d'art et à s'investir dans des projets culturels. www.tchatak.com

28 réponses à “Malaise dans la recherche

  1. Bonjour
    Merci d’écrire en français correct, on écrit les conditions des “chercheurs”, pour “l’étudiant’, etc etc.

    La sottise égalitariste inclusive n’a aucune reconnaissance de l’académie française.

    1. Bonjour,
      J’utilise l’écriture inclusive plutôt rarement. Je l’ai fait ici consciemment pour sensibiliser à un autre problème de la recherche qui est la visibilité des femmes. C’est mon choix pour cet article.

    2. Avec des règles correctes on peut faire des phrases parfaitement fausses. Exemple:

      “Je te pratèle et te libucque et te barufle les ouillets” (d’après Henri Michaud)

      1. J’ai attribué par erreur cette citation à Henri Michaud (théologien), alors qu’il s’agit du poète belge Henri Michaux. Avec toutes mes excuses.

      2. En fait, le citation exacte est:

        “Il le pratèle et le libucque et lui baroufle les ouillais;”

        Voici le poème complet:

        “Il l’emparouille et l’endosque contre terre;
        Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle;
        Il le pratèle et le libucque et lui baroufle les ouillais;
        Il le tocarde et le marmine,
        Le manage rape à ri et ripe à ra.
        Enfin il l’ecorcobalisse.
        L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
        C’en sera bientôt fini de lui;
        Il se reprise et s’emmargine… mais en vain.
        Le cerceau tombe qui a tant roulé.
        Abrah ! Abrah ! Abrah !
        Le pied a failli !
        Le bras a cassé !
        Le sang a coulé !
        Fouille, fouille, fouille.
        Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
        Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs;
        On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne
        Et on vous regarde
        On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.”

        Henri Michaux, Le grand combat, Qui je fus, 1927

        Si ça, ce n’est pas de l’écriture inclusive…

        Petit exercice: trouvez les mots ne figurant pas dans le dictionnaire de l’Académie française (ou de tout autre dictionnaire) et inventés par l’auteur. Derrière chacun des termes imaginés par Henri Michaux, essayez de repérer ensuite des noms de la langue française qui se laissent entendre et qui se rapportent au titre du Grand Combat. Vous pouvez également expliquer en quelques mots ce que le terme évoque pour vous… même en écriture inclusive.

        (Suggestion du site “Le Scriptorium” (http://lescriptorium.ch/index.php/poesie-s/avec-henri-michaux))

        1. Bonjour,
          Merci pour ce poème qui montre à quel point la langue est malléable et vivante! C’est ce qui fait tout son intérêt et évidemment les poètes en font bon usage! Les poètes de langue braj sur lesquels je travaille plus particulièrement se font une joie de manipuler leur langue jusque dans ses extrêmes limites, faisant fi de la grammaire aussi bien que de l’orthographe, et n’hésitant pas à inventer de nouveaux mots pour des raisons de métrique, d’allitération ou de rime.

          1. Merci à vous de l’avoir posté (il avait pour seul but d’alléger un peu le débat sur le sort de la recherche). M’intéressant depuis longtemps au sanskrit et à l’hindi, j’ignorais à peu près tout du braj basha, auquel, je crois, vous avez consacré votre thèse de doctorat, sinon qu’il a joué un rôle très important dans l’histoire littéraire de l’Inde, en particulier aux XVIIe et XVIIIe siècles. Pourtant, il ne serait plus enseigné dans les écoles et collèges de l’Utar Pradesh, sa région d’origine, et même menacé de disparaître, faute de soutien par les pouvoirs publics. Est-ce exact?

          2. Je ne saurais vous répondre sur le statut du braj en milieu scolaire aujourd’hui. Cela dépend aussi de quel braj vous parlez. En effet, il faut différencier le braj comme forme de dialecte du hindi encore parlé aujourd’hui dans la région du Braj, de l’idiome littéraire ayant, comme vous le dites, fortement marqué l’histoire littéraire indienne entre le XVe et le XIX siècle (la période XVIIe-XVIIIe que vous mentionnez correspond à l’apogée de la poésie dite riti, poésie courtoise). Le second a largement été mis de côté, surtout parce qu’il a été le véhicule d’une littérature courtoise érotisée, pour laquelle les historiens indiens du début du XXe siècle ont eu beaucoup de mépris. Ce mépris a parfois encore cours aujourd’hui. Peu de personnes s’y intéressent et sont capables de la lire, y compris en Inde. Je doute qu’elle fasse partie des programmes scolaires, à l’exception de certains poètes comme Surdas ou Mira Bai qui ont utilisé la langue braj pour exprimer leur adoration à Krishna (mouvement de la bhakti krishnaïte). Mais il faut dire que le sanskrit connaît le même sort de nos jours, alors qu’il y a quelques dizaines années, il était possible et facile de se rendre auprès de pandits pour étudier.
            J’ai écrit une entrée sur langue et littérature braj pour une encyclopédie des littératures indiennes. Malheureusement, elle n’est pas encore disponible. Elle paraîtra certainement cette année chez Classiques Garnier.
            Si vous vous intéressez à l’histoire et au développement de brajbhasha, vous pouvez lire l’article suivant : MCGREGOR, Ronald Stuart, « The Progress of Hindi, Part 1. The Development of a Transregional Idiom », Literary Cultures in History. Reconstructions from South Asia, éd. par Sheldon Pollock, Berkeley/Los Angeles/London, University of California Press, 2003, p. 912-957.
            Si vous vous intéressez particulièrement à la poésie riti, il y a cet ouvrage: BUSCH, Allison, Poetry of Kings. The Classical Hindi Literature of Mughal India, New York, Oxford University Press, 2011.
            Enfin, j’ai en effet dédié ma thèse à un poète riti du XVIIIe siècle nommé Dev. Elle vient d’être publiée chez DeGruyter sous le titre Dev, l’artisan-poète du 18ème siècle et la nāyikā dans le Rasavilāsa. Circulation et échanges, intertextualité et transformations. L’ouvrage contient de nombreuses traductions, mais il est focalisé sur l’œuvre et le parcours de ce poète.

  2. Difficile de vous suivre.

    D’une part on ne peut d’emblée que percevoir votre propos avec une grande méfiance, puisque vous écrivez en écriture inclusive. Certes il s’agit d’un conformisme qui vous est imposé par la doxa dominante dans ce milieu “academic” dans lequel vous baignez. Sinon vous risqueriez de mettre en danger vos perspectives de carrière. Mais il est impossible de prendre au sérieux une intellectuelle qui se soumet ainsi servilement à des injonctions politiquement correctes post modernistes.

    Comme vous vivez dans la bulle – vous en décrivez très bien les dérives – vous semblez ne pas réaliser avec quel mépris et quel rejet cette bulle et cet univers dévoyé sont perçus dans la société extérieure, dans la vraie vie dirais-je même. Alors on se dit: elle pleurniche contre le système, mais elle s’y soumet. Tant pis pour elle!

    D’autre part, vous semblez vous placer dans l’optique de quelqu’un qui subit la pression, insupportable, de ce système du “publish or perish”. C’est donc que vous percevez les “études doctorales” (encore un de ces américanisme stupides) essentiellement comme devant conduire à une carrière académique. Mais cette conception est fausse. C’est précisément celle de l’idéologie de Bologne qui vise à dissuader les gens de faire des études, pour les soumettre aux exigences professionnelles des grandes entreprises multinationales, lesquelles n’ont besoin que de “compétences”. Ainsi la recherche désintéressée est dissuadée, pour n’être permise qu’à ceux qui acceptent de se soumettre idéologiquement comme des esclaves et qui sont admis à une carrière “academic” après avoir été sélectionné par le parcours de combattant que vous décrivez. Seuls les plus serviles, les plus dociles et les plus malléables s l’idéologie du nouvel ordre mondial en réchapperont, a l’état de quasi zombies. Et voici comment on entend former les élites intellectuelles serviles de demain. C’est cela l’esprit de Bologne.

    Mais cette conception est fausse. Le doctorat a toujours été un diplôme que l’on obtient comme couronnement d’études universitaires, pour ensuite faire autre chose. Devenir un grand avocat, un grand médecin, un grand ingénieur qui sort du lot. Seule une infime partie des docteurs se destinaient à une carrière de professeur d’université. Et il ne s’agissait pas, à l’époque, d’un monde en vase clos. On faisait autre chose avant. Mon père a été professeur à la faculté des lettres de l’Universite de Genève dans les années 1970, 80 et 90. Avant cela il avait été directeur d’une maison d’édition. Tout en gagnant ainsi sa vie dans les affaires, il avait été privat docent, puis chargé de cours, puis professeur extraordinaire. Enfin, il fût nommé professeur ordinaire par le doyen de l’époque Bernard Gagnebin, qui lui-même avait été docteur en droit-avocat, avant de bifurquer, refaire un doctorat ès lettres et devenir un grand universitaire. Il s’agissait d’un tout autre esprit, celui de la véritable liberté académique: diamétralement opposé à celui de Bologne. C’était l’esprit traditionnel des universités humanistes, celles dont étaient issus des grands esprits comme Ferdinand de Saussure ou Jacob Burckhardt. On n’imagine pas un instant ces grands esprits là se soumettre à l’idéologie Bologne qui ne fait que stériliser la pensée et la recherche intellectuelle.

    Commencez par avoir le courage de mettre en cause ce système et son idéologie. Vous ne le faites pas. Vous aimeriez juste que le système vous biberonne plus agréablement et vous permette de faire carrière, dans la soumission à des prémisses idéologiques post modernes qui sont fausses, mais que vous acceptez. Vous aimeriez juste que ce système ne vous impose pas un stress inhumain qui vous pousse au burnout.

    Vous prenez le problème par le mauvais bout car vous ne le contestez pas fondamentalement. Vos récriminations sont donc vaines. Elles n’aboutiront à rien. Si vous ne supportez pas ce système, quittez le. Allez dans le privé, changez d’air. Écrivez un livre vitupérant la doxa académique actuelle, son caractère esclavagiste et l’appauvrissement intellectuel qu’il génère. Critiquez les tabous du politiquement correct, la soumission aveugle à l’idéologie des campus US gauchistes. Démolissez l’idéologie post moderne qui pourrit tout et rend la vie universitaire invivable. Ainsi vous vous ferez un nom et vous pourrez peut-être un jour revenir à l’université après avoir fait autre chose, si les choses changent. Mais vous ne pouvez pas contribuer à réformer un système biaisé devant les prémisses duquel vous vous inclinez.

    Et si après avoir ainsi changé d’air, l’institution ne veut plus de vous, eh bien tant pis. Ce sera simplement la preuve que les choses vont dans la mauvaise direction, qui ne peut aboutir qu’à une faillite, tôt ou tard. Dans ce cas il vaut mieux pour vous choisir une autre orientation que d’être la victime d’un système vicié.

    1. Bonjour,
      Vous n’avez pas complètement tort, même si je vous trouve très virulent. Cependant, il n’est plus question d’être d’accord ou pas avec Bologne. Bologne est là, et depuis longtemps maintenant. Vous préconisez de sortir du système pour montrer son désaccord. Je trouve au contraire que c’est à l’intérieur du système qu’il faut défendre ses idées et sa manière de travailler. A l’extérieur, ça n’intéresse plus personne. C’est par les choix que je fais dans mon parcours que je me sens en droit de prendre la parole puisque, contrairement à ce que vous pensez, je ne suis pas dans la droite ligne de ce qui m’est demandé.
      Vous suggérez également un aller-retour entre l’université et le monde professionnel, en citant l’ingénierie, la médecine ou le droit. Ce sont précisément des domaines dans lesquels cette démarche est possible. Ce n’est de loin pas le cas pour tous les domaines.
      Enfin, je me permets de répondre à cette notion de “bulle” vs “société extérieure” que vous mentionnez. Je ne suis justement pas dans ma bulle, c’est ce qui me fait réagir. Et c’est le cas d’un grand nombre de collègues, particulièrement ceux et celles qui sont dans ces postes précaires. Dans tous les cas que je vois autour de moi, cette “société extérieure” comme vous dites ne fait justement que peu de place à des gens qui ont choisi de faire un doctorat par pur intérêt intellectuel. C’est également une partie du problème.

      1. Je reconnais que Je vous ai un peu bousculée. Vous me le méritiez, pas car on ne peut rien vous reprocher. Sauf peut-être de vous soumettre au conformisme politiquement correct en employant l’écriture inclusive. Mais même ça on ne peut pas vous le reprocher, tant le poids de l´ideologie est lourd. Ce n’est pas votre faute. (J’ai quand-même été heureux de constater que plusieurs internautes ont tiqué pour la même raison. Ça prouve que l’idéologie gauchiste féministe post moderne m’a pas encore gagné la partie.)

        Vous exprimez votre malaise dû au statut inhumain qui est imposé aux “chercheurs” dans ce foutu système. Je dois vous dire que je suis aujourd’hui âgé de 60 ans, hélas. C’est à dire que, quand j’ai fait mes études, le système était completement différent. Les professeurs étaient des vrais professeurs qui avaient de vraies chaires. On faisait des licences, des maîtrises et des doctorats. Pas des bachelor, master et Ph D! Il existait une vraie liberté académique. Il n’y avait pas cette obligations d’accumuler un certain nombre de “crédits” dans un délai limite. On pouvait cesser ses études pendant des annees puis les reprendre. Etc. Et tout marchait comme sur des roulettes.

        Quand j’ai vu arriver cette saloperie de réforme de Bologne, qui a été mise en place par un homme de gauche, un vrai gauchiste 68ard qui avait fait sa “longue marche à travers les institutions”, comme tous les autres marxistes de sa génération: Charles Kleiber, j’ai tout de suite vu l’arnaque. On essayait de nous vendre une réforme d’oppression des étudiants au profit des intérêts des multinationales, en la faisant passer pour une émancipation d’esprit progressiste. Ca m’a écoeuré. C’est toute la dégueulasserie du gauchisme politiquement correct qui pourrit notre société à tous les niveaux. Et tout ça à cause de cette bande de gauchistes baby-boomers qui sont installés dans les hauts postes de l’administration fédérale comme dans un fromage et qui travaillent à détruire la Suisse, pour la dissoudre dans l’Union Européenne et dans la “gouvernance globale”. Ca me donne envie de vomir.

        Maintenant, on s’aperçoit que la jeune génération de chercheurs, représentée par vous, se réveille et constate qu’elle doit subir une dégradation épouvantable de sa situation car elle a été transformée en une sorte de prolétariat “académique” réduit en esclavage, taillable et corvéable à merci.

        Merci Mr Kleiber ! Merci Bologne ! Il est beau le resultat de votre politique.

        Mon post était en effet virulent, mais je ne voulais pas m’attaquer à vous. En fait je soutiens votre combat. Mais ce que je voulais vous dire, c’est que votre critique, pour avoir un sens, et pour avoir une chance de succès,font nécessairement déboucher sur une critique fondamentale du système de Bologne et de son esprit. Donc, dit vous voulez que le système redevienne vivable, car vous souhaitez pouvoir vous épanouir professionnellement dans le monde académique, alors vous devrez mener u e action politique, qui sera très dure, pour défaire ce qu’a fait Mr Kleiber.

        Vous allez être obligée de vous engager en politique. Vous allez devoir devenir le Mario Savio de l’université suisse. Bon courage !

    2. @Humboldt : je partage votre opinion sur tout ce que vous avez dit concernant l’auteur de cet article sauf une chose.
      Vous croyez qu’elle subit, “Certes il s’agit d’un conformisme qui vous est imposé par la doxa dominante….”, or elle ne subit rien du tout, elle le fait volontairement.

      1. @KRIS

        Je ne suis pas sûr. Elle semble avoir un point de vue critique. Elle reproduit juste des schémas idéologiques obligatoires, parce qu’elle a grandi là-dedans. Elle n’y peut rien, le conditionnement est trop fort. Mais laissons lui un chance de prendre conscience de l’arnaque et de se révolter.

        1. @humboldt : il n’y a aucune obligation à faire des études universitaires et être dans ce que vous appelez l’idéologie obligatoire.
          A un moment donné quand on reproduit les schémas c’est parce qu’on y adhère.
          Mais ça a été un plaisir de lire votre post.

    3. La période des années 1970 à 90 ne peut être comparée à celle d’aujourd’hui, plus de vingt ans après l’amorce du processus de Bologne. En 1974, on vivait encore dans l’euphorie des “Trente Glorieuses” et personne ne prenait les diplômes vraiment au sérieux. N’importe lequel faisait l’affaire (six ans plus tôt, en mai 68, les étudiants ne venaient tout simplement plus aux cours ou obtenaient leurs titres sans examens – quand ils ne défenestraient pas leurs professeurs). Les effets du choc pétrolier de 1974 ne se faisaient pas encore sentir.

      La brusque hausse du cours du pétrole, puis la crise de 2008 ont changé la donne, et pas pour le meilleur. Jusque là, le chômage était quasi inconnu ou associé à quelque maladie honteuse. Avec la démocratisation des études et leur gratuité, les étudiants (désolé pour les puristes, mais je m’en tiens à l’écriture exclusive) ont été toujours plus nombreux à devoir travailler à côté de leurs études pour subvenir à leurs besoins. Le chômage et la précarité, quasi inconnus jusque là, les frappait de plein fouet. Au Maroc, pays qui connaît depuis plusieurs années un fort taux de chômage des diplômés des hautes écoles, en 1997 déjà, plus de trois cent mille d’entre eux étaient à la recherche d’un emploi ou exerçaient des petits boulots précaires – livreur, caissière ou garçon de café -, au point que le mot “professeur, un café!” était passé dans le le langage courant.

      Aujourd’hui, plus des trois-quarts des étudiants doivent travailler à côté de leurs études et la réforme de Bologne (les mauvaise langues parlent de l’université sauce bolognaise) ne leur facilite pas la vie en multipliant les contrôles et les exigences de performance en termes de “credits” à obtenir. Et comme le décrit Madame Cattoni, la seule reconnaissance qu’ils en retirent en guise de récompense de leurs années de travail – non rémunéré, faut-il le rappeler? – est de plus en plus souvent sous forme de chômage et de précarité. Triste et amère désillusion après tant d’années de travail. On ne saurait assez le dénoncer une situation dont on ne peut s’empêcher de penser qu’elle est voulue et orchestrée de manière délibérée.

      En effet, depuis son introduction en 1998, la réforme de Bologne fait l’objet de vives critiques, d’oppositions et de polémiques. Elle est présenté par ses opposants comme une application de l’idéologie néolibérale au monde de la recherche : inévitable adaptation à l’évolution de la société et mise en concurrence des établissements d’enseignement supérieur. Dans de telles conditions, il faut bien du mérite pour oser entreprendre une carrière dans la recherche aujourd’hui.

      Plutôt que de sermonner en vain celles et ceux qui ont, envers et contre tous, le courage et le mérite de s’y lancer, au nom d’une université qui n’existe plus chez certains que dans les placards de l’oubli, où subsistent quelques vieilles peaux d’une scolastique aux relents de naphtaline, on ne peut qu’encourager et souhaiter bonne chance à celles et ceux qui assument le risque de mettre le système en question depuis l’intérieur. C’est tout le contraire que de se soumettre à “l’idéologie des campus US gauchistes” – lesquels, d’ailleurs?

    4. @Humboldt & Kris: Du grand n’importe quoi. Je trouve vos messages inutilement aggressifs et pas hyper courageux car vous signez d’un pseudo alors que l’auteure de ce Blog signe de son nom.

      @A.LDN: Très intéressant. Je suis d’accord avec ce que vous dites. En ce qui concerne Bologne, je ne suis néanmoins pas sûr qu’il s’agisse de la raison principale de la concurrence féroce que se livrent les chercheurs et les établissements. Les classements d’universités (“ranking”) et l’utilisation croissante de diverses métriques de publications (impact factor, h-index, nombre de citations, etc.) sont, je pense, tout autant responsables. On pourrait aussi citer les politiques de financement centralisées qui imposent de fait aux chercheurs certains sujets de recherche jugés importants par les gouvernements.

      Quant aux campus US gauchistes, lesquels? Je dirais à peu près tous ;-). Les exemples sont nombreux. Quotas démographiques à l’embauche, termes scientifiques jugés “racistes” (suprématie quantique par exemple), conférences au nom jugé politiquement non correct (NIPS, pour neural information processing systems, a du changé de nom après 30 ans d’existence), interdiction d’ouvrages car ne représentant pas assez la diversité (par exemple Moby Dick a été banni dans certains établissemts car pas de femmes dans l’équipage), démission forcée de l’ancien président d’Harvard Larry Summers, etc.

      1. @DIEGO PASQUIER

        Vous voyez bien qu’il y a une dérive gauchiste politiquement correcte. Vous nous donnez même des détails qui font dresser les cheveux sur la tête, au sujet de la police de la pensée orwellienne qui sévit.

        Selon moi tout cela est une infection qui provient des campus US. Malheureusement notre civilisation est à la remorque de la décadence américaine. C’est triste mais c’est ainsi.

        Je ne connais pas ces campus aussi bien que vous, mais vous me confirmez dans mon idée que c’est bien de là que vient le mal.

        À part ça, c’est vrai que ce n’est pas très courageux de signer d’un pseudo. Mais on peut avoir des raisons de ne pas souhaiter s’afficher quand on critique l’establishment. Toutes sortes de raisons. Tant que l’on ne tient pas des propos tombant sous le coup de la loi, c’est la règle du jeu que le débat sur les blogs est libre et anonyme. Voilà.

      2. Bien d’accord avec vous. Les classements par “rankings” font d’ailleurs l’objet des principales critiques du rapport de l’Assemblée de l’Université de Genève (UNIGE) sur sa gouvernance, paru en mai dernier et dont j’ai donné le lien dans mon premier commentaire (https://www.unige.ch/assemblee/files/5115/5740/3875/Rapport_Gouvernance_v3.4.pdf’). En voici quelques extraits (Madame Cattoni supprimera ceux qu’elle jugera superflus):

        ” L’oeil fixé sur les classements, notre Rectorat ne manque jamais de faire savoir que l'”UNIGE” gagne 5 places dans le ranking de Shanghai” ou qu’elle est 21e (et “3e non américaine”) dans l’Innovation Index d’une revue états-unienne.” (page 9). […] “L’évaluation de la recherche ne se base-t-elle pas de manière trop marquée sur les différents indicateurs dits de « ranking » ?” (page 17). […] “Une institution qui vise à y maximiser son rang « guide les comportements de ses membres par des stimulus financiers», conditionne ses
        mécanismes d’embauche et réduit les formes de sociabilité tout en centralisant une bureaucratie qui peut « si nécessaire fouler aux pieds l’éthos académique » ” (page 8).

        Sur la compétitivité et la course au prestige, on peut lire ceci:

        “Par quoi d’autre sommes-nous en réalité conditionnés, contraints, pressés dans notre travail quotidien ? La compétition académique, la course au prestige, la quête de performance, de résultats, voire de profits ne cessent de croître. Leur emprise ne passe pas par des règlements, mais par le durcissement d’une concurrence d’autant moins visible que nous fermons les yeux sur ses abus, soit par fatalisme, soit par un égoïsme dont celui des autres nous sert de prétexte. La lutte pour les ressources matérielles et les biens symboliques s’intensifie ; elle produit de la rivalité, précarise les statuts, tend nos relations de travail,
        et détruit la collaboration pourtant si désirée. Notre gouvernance interne ne nous fera pas mieux coopérer si nous restons soumis au dogme désormais mondialisé de l’infinie croissance et de la concurrence libre et non faussée.”

        “La course à l’excellence n’est guère solidaire, mais elle est aussi nocive, même quand ses joutes sont fictives et ses lauriers dérisoires : elle fait beaucoup de perdant-e-s, peu de gagnant-e-s ; elle déçoit les premier-e-s, crispe les second-e-s ; et surtout elle produit épuisement et ressentiment.” (page 9).

        “Malgré cela, nos bilans stratégiques et nos conventions d’objectifs se félicitent du nombre de nos chaires co-financées par des entreprises, du volume de nos financements acquis sur une base compétitive, de la part de nos travaux intéressant les marchés, les investisseurs, les puissances de l’argent. Le Rectorat a récemment salué « le lien entre une recherche de haute qualité, telle qu’elle est menée à l’UNIGE, et la commercialisation de nouveaux produits ». « Excellents résultats ! », « Genève brille ! » sont nos critères de satisfaction.” (page 6).

        Les aspects positifs de la gouvernance de l’institution sont aussi relevés, en particulier en ce qui concerne l’évaluation des chercheuses et chercheurs sur base d’indices bibliométriques :

        “il est très positif que l’Université de Genève ait signé la San Francisco Declaration on Research Assessment (DORA ou Déclaration de San Francisco ), visant à éviter l’évaluation des chercheuses et chercheurs par les indices bibliométriques.” (page 11).

        Que le malaise des chercheuses et des chercheurs ne soit pas un problème de personnes mais qu’il relève bien, comme le rapport genevois le montre, d’une crise systémique et institutionnelle, qui en douterait encore?

      3. Pour ne pas en rajouter à mes commentaires précédents, je n’ai pas répondu à votre propos très pertinent au sujet des politiques de financement de la recherche par l’Etat. Permettez-moi donc d’ajouter une remarque à ce sujet, qui me paraît bien trop important pour être négligé:

        On l’oublie un peu trop, la recherche est une affaire d’Etat. Pascal Couchepin (que je cite de mémoire), disait qu’elle est rarement désintéressée et souvent détournée à des fins industrielles, militaires ou médicales.

        “On a cessé de célébrer la connaissance en soi, dorénavant, on l’envisage également comme un bien économique, comme un facteur de croissance. On
        attend d’elle un gain de productivité, notamment à l’aide des
        Technologies de l’information et de la communication (TIC)”, lit-on dans “La recherche, affaire d’Etat – enjeux et luttes d’une politique fédérale des sciences”, de Martin Benninghoff et Jean-Philippe Leresche (Collection Le Savoir suisse, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes, 2003, p. 11).

        Il existe donc bien une politique suisse de la recherche, mais qui la connaît? Qui tient la barre? Quels en sont les enjeux et les débats? Pourquoi la recherche est-elle devenue affaire d’Etat et domaine prioritaire? Telles sont les questions que pose cet ouvrage, qui explique comment, dès les années 1960, diverses forces s’affrontent: la liberté du savant attaché au savoir fondamental, une concurrence mondiale féroce, le souhait politique d’une science utile à l’économie et à la société, les coups de boutoir du progrès technologique, les impératifs de la coordination européenne. Lecture à recommander, même si elle date déjà.

        Depuis la réforme de Bologne, qui a donné jour à un “espace de la recherche” européen, celui-ci est lié au développement économique. Il n’est donc pas surprenant que le CV d’une chercheuse ou d’un chercheur doive comporter une mention “utile à la société”, comme le relève Madame Cattoni.

        Ce n’est pas un hasard non plus si le mécène genevois Metin Arditi, diplômé de l’EPFL en physique et en génie atomique, disait aux nouveaux diplômés de la Faculté des Lettres de l’Université de Genève, dont il était l’invité au cours d’une récente cérémonie de promotions, qu’ils n’avaient pas – aimable euphémisme de sa part – “le vent en poupe” ces temps-ci. Il leur conseillait même de se convertir en entrepreneurs. Ce fait illustre bien le désarroi que doivent éprouver celles et ceux qui ont choisi leur domaine d’études sans en attendre un rendement immédiat une fois leurs diplômes en poche.

        Le problème est donc bien d’ordre institutionnel et ne peut être réglé qu’au niveau politique. Malheureusement, la recherche est encore moins bien représentée au parlement fédéral que les LGBT, les apprenti(e)s ou les retraité(e)s.

        Mais que ceci ne nous empêche pas de relire “Moby Dick”, dont j’ai été choqué d’apprendre qu’il avait été interdit sous prétexte qu’il n’y avait pas de femmes dans son équipage. C’est vrai que Captain Ahab n’a jamais eu à crier “les femmes et les enfants d’abord”. Mais tout de même, how shocking!…

    5. …”vous semblez ne pas réaliser avec quel mépris et quel rejet cette bulle et cet univers dévoyé sont perçus dans la société extérieure, dans la vraie vie dirais-je même.”

      “La vraie vie, c’est la littérature” (Marcel Proust)

      “Je ne peux pas vivre sans livres” (Pablo Neruda)

      Et pour vous, qu’est-ce que la “vraie vie”?

  3. En 1960, en partie pour répondre à l’arrivée des “baby-boomers” nés dans l’immédiat après-guerre et en âge d’accéder aux études supérieures, un “Master Plan” destiné à réformer le système de l’enseignement universitaire en Californie a été introduit avec le but louable de permettre à tous d’accéder aux études gratuites. Ce plan, vite repris dans le reste des Etats-Unis puis à travers le monde, a exercé une influence durable, y compris sur nos hautes écoles. Or, son but, la démocratisation des études, a eu l’effet inverse : déclencher la révolte de ceux qui devaient en être les premiers bénéficiaires, les étudiants.

    Cette révolte débute le 2 décembre 1964 où trois mille étudiants réunis à Sproul Hall au campus de l’Université de Californie (UC) à Berkeley, par la voix leur porte-parole, l’étudiant en philosophie Mario Savio, prennent à partie le président de cette université, Clark Kerr, économiste de renommée mondiale et principal architecte du “Master Plan”. Que lui reprochent-ils?

    Dans un discours enflammé qui résonne encore à mes oreilles plus d’un demi-siècle après (j’étais étudiant et journaliste stagiaire en Californie à cette époque), Savio, fils d’immigrés italiens, catholique fervent qui rêvait de devenir prêtre et mué en figure charismatique de la contre-culture des années soixante, accusait à titre personnel le président de l’une des plus prestigieuses universités du monde d’avoir, sous prétexte de démocratiser les études, transformé celle-ci en “fabrique du savoir” (” knowledge factory”) dont il était devenu le PDG, fait du Conseil des Régents, véritable propriétaire de l’UC, son conseil d’administration, des professeurs ses administrés et des étudiants la simple matière première facile à revendre à ses principaux bailleurs de fonds, l’administration, les syndicats et la grand industrie – surtout l’industrie militaire, avec laquelle l’UC de Berkeley a toujours entretenu des liens étroits, en particulier par ses trois laboratoires de recherche attachés au Département américain de la Défense.

    Les laissés pour compte de la réforme, selon Savio et les contestataires, étaient les filières traditionnelles des études libérales, lettres et sciences humaines. Ces dernières commençaient à proliférer comme des champignons et contribuaient à produire une université de masse, où des étudiants de plus en plus déboussolés assistaient dans des auditoires bondés à des cours à peine audibles, donnés par des assistants d’origine souvent étrangère et maîtrisant mal l’anglais, sur lesquels les professeurs, grands bénéficiaires de la révolte, s’étaient déchargés de leurs responsabilités d’enseignants pour se consacrer aux seuls délices de la recherche.

    Le docteur Kerr admettait d’ailleurs que ces disciplines étaient les grandes perdantes de sa réforme, qui avait transformé l’université traditionnelle, jugée à tort ou à raison élitiste, en une constellation de filières autonomes qu’il décrivait comme autant de “villages” auto-gérés. Il désignait par le terme de “multiversité” ce qu’il appelait lui-même la nouvelle “industrie du savoir”. Manière élégante pour lui de se laver les mains du monstre qu’il avait, le premier, contribué à faire naître.

    Parti d’une intention louable, son “Master Plan” avait en réalité abouti – toujours selon ses contestataires – à l’engorgement des facultés, celles-ci étant financées en partie au pro rata du nombre d’étudiants inscrits, et à la marchandisation des études. La connaissance était devenue un produit comme un autre et ses transmetteurs, les professeurs, étaient sommés de se recycler en “traveling salesmen”, promoteurs et managers du savoir. On en constate aujourd’hui les effets avec la course aveugle aux “rankings”, à la performance et à la compétitivité, à la quête de l’excellence à tout prix, que dénonce dans son rapport de mai 2019 l’Assemblée de l’Université de Genève (UNIGE), son organe faîtier, sur la gouvernance de cette institution – document disponible en ligne à l’adresse suivante : ‘https://www.unige.ch/assemblee/files/5115/5740/3875/Rapport_Gouvernance_v3.4.pdf’.

    Selon ce rapport, l’organisation quasi féodale de l’université occulte le fait que, comme dans les années soixante, quand les étudiants croyaient avoir déboulonné les mandarins de leurs piédestals et s’être émancipés d’un curriculum à l’autoritarisme rigide, mais avaient en réalité émancipé le corps professoral des étudiants eux-mêmes – les professeurs n’allaient pas tarder à exploiter cette ouverture -, les mandarins sont plus en place que jamais.

    Alors, malaise dans la recherche ou DE la recherche?

  4. Bonjour,
    Je partage votre analyse générale sur le paradoxe qu’il y a à inciter autant de personnes à se lancer dans une longue formation de chercheur en regard du manque de postes disponibles dans ce domaine. Cela étant, je déplore vivement votre commentaire qui traduit une représentation pour le moins succincte : ” (nombreux sont ceux et celles qui se tournent vers la Haute école pédagogique par exemple…ce qui est, à juste titre, très mal vécu après des années d’étude!)”. En effet, de nombreux porteurs de doctorats se lancent dans une formation d’enseignant·e secondaire I ou secondaire II. C’est un fait. Votre commentaire laisse entrevoir cette réalité comme une forme de déchéance, je le déplore plus que vivement. Si la recherche constitue une activité passionnante, l’enseignement ne l’est pas moins. Sa complexité dans un contexte de connaissances sans cesse en évolution, facilement accessibles, mais peu abordables, constitue un défi tel que les compétences acquises en se formant à la recherche sont là aussi utiles, même si elles ne suffisent pas. Par contre, celle ou celui qui voit en effet l’enseignement comme une ultime “bouée de sauvetage” n’y trouvera probablement que peu d’intérêt, voir le vivra mal, mais c’est une question de posture personnelle. On pourrait supposer que les qualités de curiosité et de créativité développée dans la recherche permettent d’éviter ce renoncement pour au contraire découvrir le défi passionnant que constitue l’enseignement. C’est le cas chez la plupart de celles et ceux qui se prennent au jeu, après un petit temps de déception. Elles et ils sont la majorité que je croise au quotidien.

    1. Bonsoir,
      Merci pour votre commentaire. Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Même si elle provient d’une contrainte, je suis tout à fait convaincue qu’une carrière dans l’enseignement peut se révéler pleine de satisfaction et de chalenges intéressants à relever. Je pense simplement que la formation qui est alors demandée en supplément est trop lourde et qu’elle pourrait être repensée. C’est tout ce qu’il y avait dans cette phrase. Je suis navrée qu’elle ait mal résonné…

    2. “Avec un salaire annuel estimé à 87’000 francs, ils [les diplômés des hautes écoles pédagogiques] gagnent même 11’000 francs de plus que leurs collègues des universités et des hautes écoles spécialisées.” (“24 Heures” du 27.8.2018, citant les chiffres de l’Office Fédéral de la Statistique (OFS) sur le chômage des universitaires romands).

      A ce tarif-là, on comprend que cette éminente élite d’incomparables talents soit motivée. De l’enseignement, n’a-t-elle pas non seulement la passion, mais aussi – et surtout – l’intérêt?

      “Supprimez les fameuses vacances et la retraite, il ne restera pas trois pour cent dans la profession.” (Claude Duneton, “A hurler le soir au fond des collèges” (1985)

      En parlant de retraite, sur ce terrain-là même le mieux payé des professeurs d’une haute école n’arrivera jamais à la cheville d’un Ronaldo, l’ex-attaquant du Real Madrid, qui toucherait une rente de quelques 84 millions d’euros par an, garantie à vie (selon l’UEFA), et se vante de n’avoir fait que cinq ans d’école, surtout du genre buissonnier.

  5. Merci à vous de m’y accueillir à nouveau. Tout le plaisir de découvrir de nouveaux points de vue, opinions et idées sur les blogs, et en particulier sur le vôtre, est pour moi. Bonne chance et bon courage dans votre combat. Comme on disait autrefois:

    We shall overcome.

  6. Merci Mme Cattoni pour cette très claire et, à mon sens, pertinente analyse du système universitaire. Je suis par contre surpris (pour ne pas dire abasourdi) par les commentaires “réactionnaires” de @kris et de @humbolt qui, en plus d’être gratuitement et inutilement agressifs, paternalistes et condescendants, sont si surprenants qu’on en vient à se demander s’il ne s’agit pas d’un canular. Surtout lorsque l’un d’eux/elles se permet d’invoquer la sacro-sainte Académie française, n’étant pas lui/elle-même foutu•e d’écrire le français correctement. Je vous trouve bien courageuse de réagir avec autant de stoïcisme. Chapeau !

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