CO22 : la hâte est mauvaise conseillère

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Le Grand Conseil genevois traitera jeudi 10 novembre en urgence le projet de réforme du cycle d’orientation significativement nommé “CO22”. 

Je dis “significativement”, car tout est précipitation et hâte dans cette affaire, pour un modèle qui devrait entrer en vigueur dans 9 mois. 

On semble très pressé au DIP de réformer le cycle d’orientation actuel, celui de Charles Beer qui a été le fruit, dans son élaboration, de retouches, d’amendements et de concessions de tous ordres qui ont taillé un costume que personne n’a pu vraiment enfiler. Que le cycle actuel ne donne pas satisfaction, ou, à tout le moins, qu’on puisse songer à l’améliorer, ne peut être contesté par personne. 

Qu’on ait posé le bon constat sur les raisons des dérives successives du modèle actuel qui ont fait qu’il a cessé d’orienter, en revanche, est plus discutable: les élèves, au fil du temps, se sont retrouvés en nombre toujours plus grand dans le regroupement 3, à savoir la filière pré-gymnasiale réputée être la filière la plus exigeante scolairement parlant. Cette propension à porter vers les filières à forte scolarisation un nombre d’élèves toujours plus important est-elle le simple effet de la structure actuelle du CO ? J’en doute pour ma part très fortement. Ce mouvement d’aspiration des élèves dans les classes pré-gymnasiales a été observé dans tous les modèles du cycle d’orientation, avec un effet de dévaluation de la formation qui avait d’ailleurs poussé, en son temps, le monde professionnel à introduire des examens d’entrée en apprentissage, ce dont on se serait facilement passé dans un système plus fiable. 

C’est ce que la tête du DIP déplore : le fait qu’un nombre croissant d’élèves occupent les filières les plus scolaires. C’est là le signe que le CO n’oriente plus. 

Mais ce n’est pas le seul travers que le DIP dénonce dans le cycle de Charles. Les élèves des classes socio-économiques défavorisées n’ont pas le même accès que les autres aux filières dites fortes. C’est là le signe que le CO n’assure pas l’égalité des chances. 

Diminuer le nombre d’élèves dans les filières fortes et augmenter dans ces mêmes filières le nombre d’élèves issus de classes socio-économiques faibles ne sera pas une mince affaire, mais on comprend bien l’idée générale : former plus solidement, orienter de manière plus crédible, et donner à chacun sa chance.

La mixité comme panacée

Pour ce faire, on promeut la mixité (les forts tirent les faibles qui ne se sentent pas faibles puisqu’ils sont avec les forts), mais pas n’importe laquelle : une mixité intégrée. 

C’est fou alors, de voir comment le concept même de mixité déclenche la bagarre. Comme si la notion de mixité, à partir d’un certain degré scolaire, était un marqueur idéologique qui vous place sur l’échiquier politique.

Je crois cette lutte binaire très stérile. 

Le plus fort souvenir que je conserve de mes petites classes, voici des lustres, c’est Olivier, un grand de 3e, qui m’apprend à coudre alors que je suis en première primaire. C’est aussi le fait que je commence, à l’insu de tout le monde, d’apprendre l’allemand en suivant ce que font les sixièmes alors que je suis en quatrième et que j’ai fini le travail que l’instituteur a donné aux élèves de mon degré. C’était l’immense force des petites écoles de campagne contraintes de rassembler des cohortes d’élèves d’âges différents dans des mêmes salles de classe. De la mixité inter-degrés intégrée en somme. Mais les instits de l’époque n’avaient aucune idée que ce qu’ils faisaient porterait un nom plus tard. 

Cette forme de mixité avait un cadre bien particulier. Des conditions de possibilités qui ne rendaient pas contre-productive la différenciation faite entre les élèves. D’abord et par-dessus tout : l’horloge ne venait pas rompre toutes les 45 ou 90 minutes l’activité en cours. Les enseignants, comme en primaire aujourd’hui, avaient tout loisir de mettre le temps au service des élèves plutôt que l’inverse, comme dans l’organisation du CO actuel et dans celui qui est prévu. 

La mixité intégrée au sein d’une classe limitée par l’horloge ? Je l’ai exercée en tant qu’enseignante, il y a pas mal d’années, dans une classe du CO de générale (les moins scolarisés, oui, dans un système encore anté-anté pénultième) où l’hétérogénéité des élèves était saisissante. L’idée était que chacun soit nourri, mais qu’on collabore quand même, qu’on s’entraide sans être freiné ni abandonné à son sort. 

Une gageure et une galère. 

A cause du manque de formation sur la gestion de la mixité ? Non. Essentiellement à cause du temps imparti qui ne permettait pas d’assurer que je puisse agir avec chaque élève pendant le cours, pour garantir qu’ils aient tous eu les bonnes incitations au bon moment, pour veiller à ce qu’ils n’aient pas été simplement en train d’attendre la fin de l’heure pour passer à autre chose. 

CO22 nous promet une formation des maîtres à cette forme de mixité. On ne nous dit pas de quoi elle sera faite ni comment elle réussira à déjouer le piège diabolique du carcan horaire, parce qu’elle est encore à mettre sur pied. 

Je crois pour ma part une certaine mixité formidable pour les élèves, comme pour chacun d’entre nous. Mixité de genres, mixité de cultures, mixité intergénérationnelle. On n’apprend jamais mieux et plus qu’avec ceux qui sont différents. Mais je crois que celle que vise CO22  occasionnera des résultats décevants tout en soumettant les enseignants à des acrobaties épuisantes. 

Comment se déroulera l’évaluation dans ces classes intégrées ? Il faut y réfléchir encore, les travaux sont encore en cours, mais il est clair qu’”on ne pourra pas se contenter de deux barèmes distincts”.

Les travaux sur ces questions essentielles sont fort avancés comme on le voit. 

La hâte est mauvaise conseillère. Elle est particulièrement inquiétante dans un registre éducatif qui concerne des milliers d’élèves. 

Pourquoi tant de précipitation ? Est-il capital pour un conseiller d’Etat en charge du DIP de planter son drapeau sur l’île du CO avant son départ ? 

La formation des maîtres, la différenciation pédagogique et l’évaluation afférente ne sont pas des détails pratiques faciles à résoudre une fois le principe posé. C’est même par là qu’il s’agirait de commencer avant de poser la structure organisationnelle. 

Me restent deux observations à faire. Je suis saisie, à la lecture des déclarations des décideurs du Département, à la lecture de la greffe de toutes les auditions en commissions dont ils ont été l’objet, de la vision binaire posée sur les élèves, même si je sais que le langage oral tend à renforcer l’effet de cristallisation : les “bons élèves”, les “mauvais élèves”, les “forts”, les “faibles”, ceux qui ont des compétences particulières (= les bons qui peuvent effectuer leurs trois années de CO en deux), et les “fragiles”, les “vulnérables”. CO22 mettra en place une structure destinée à gommer les effets de catalogage des élèves qu’il dénonce, mais en partant du même étiquetage, c’est-à-dire d’une vision nécessairement non renouvelée, puisque les concepts font l’idée.  

Le simple fait qu’on puisse parler d’élèves “scolaires” et d’élèves “peu scolaires” au sein de l’école, c’est-à-dire de l’institution scolaire, montre de manière on ne peut plus patente que l’école n’est pas faite pour tous. 

La dernière observation est mineure. Mais les lapsus, qu’ils soient de personnes ou de systèmes, se présentent toujours un peu sur la pointe des pieds, évidents et discrets à la fois : Le Temps du jour, qui réserve un article à CO22, place dans la bouche de la Conseillère d’Etat une citation à propos du parcours raccourci (pour les élèves aux compétences particulières) qui est en réalité celle d’un enseignant syndicaliste de la FAMCO : “ Sortir les meilleurs est incohérent. Car cela alimente l’idée que la mixité est mauvaise pour les bons élèves”. Madame la Conseillère l’aurait sans doute dit, avant que d’occuper son poste actuel et d’être pressée par le temps. Mais CO22 est déjà, avant que d’être complètement pensé, frappé des maux de son prédécesseur, une cotte qu’on veut taillée sur mesure pour chacun et qui risque de ne convenir à pas grand monde. 

Aujourd’hui, Madame la Conseillère dit qu’elle s’opposera à un éventuel amendement de la gauche qui veut remettre en question le parcours en deux ans : “Je m’y opposerai, car on doit s’occuper de tous les élèves, y compris des meilleurs”. 

Ouf ! On a eu peur. Peur que les “meilleurs” soient oubliés, peur que les “meilleurs” ne soient plus identifiés comme les meilleurs. La vision binaire est sauve et l’avenir est ouvert. 

Puissent les parlementaires se montrer résistants à ce branle-bas affolé. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marie-Claude Sawerschel

Après une carrière consacrée à l’éducation et à l’enseignement, Marie-Claude Sawerschel veut conjuguer la réflexion sur l’humain et les trésors de la philosophie. Parce que la philosophie est soluble dans les sciences, la politique, les arts, l’entreprise, le sport, dans la vie sous toutes ses formes et qu’elle n’est pas réservée aux seuls spécialistes.

7 réponses à “CO22 : la hâte est mauvaise conseillère

  1. Oui, c’est exactement ça. On réforme pour les “faibles”, c’est-à-dire pour qu’ils ne soient plus faibles, mais on préserve les “forts”, qui doivent le rester, de telle sorte qu’il y aura toujours, relativement à ceux-ci, des perdants. On introduit un concept, la mixité, qui demande du temps et de la souplesse, mais on la met en boîte, et on fait tout rentrer dedans, sans que les moyens pour réussir soient assurés. En définitive, on a beau penser à un cycle qui oriente, on le sape insidieusement pour en faire un cycle qui sélectionne.

  2. L’école à Genève souffre d’un manque total de recherches sérieuses et indépendantes. Il faudrait commencer par implémenter le modèle dans une ou deux écoles volontaires. Il existe des façons de gérer des classes mixtes (ex hétérogènes), mais les enseignants ne sont guère formés à cela.

  3. Je ne suis pas un spécialiste du sujet, toutefois j’avais observé qu’il n’y avait pas de faibles et de forts, mais plutôt des plus ou moins adaptés au système scolaire. L’école est issue d’une forme de mécanisation des savoirs qui fait l’hypothèse d’agir sur une population parfaitement homogène. Un postulat aussi irréaliste ne peut que déboucher que sur des malentendus en matière de résultat. Dès lors, les débats qui enflamment les autorités ne peuvent être que de stériles gesticulations et l’empressement ne peut que mener à l’échec.
    Je n’ai pas la prétention d’avoir des solutions mais j’ai la conviction qu’un gros travail est à faire pour créer une école au service du savoir et de l’épanouissement des élèves.

  4. Ils n’ont pas chômé ceux qui désirent freiner cette précipitation à réformer le Cycle d’orientation, et ils ont lancé un référendum contre cette réformite… Hâtons-nous de le signer.
    “La réforme du Cycle attaquée par référendum – UDC, PLR et Vert’libéraux ne veulent pas de la nouvelle mouture de l’enseignement pour les 12-15 ans, qui entend supprimer les sections en 9e et 10e années” :
    https://www.20min.ch/fr/story/la-reforme-du-cycle-attaquee-par-referendum-911700026432

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