“C’est où les cours pour le mental adaptatif pour tous ?” : Quand la pandémie questionne le système scolaire n’3

Quand la pandémie questionne le système scolaire

N1 : Les modes mentaux (Blog du 21 mai)

N2 : Développer les talents (Blog du 15 septembre)

 

Marie-Claude Sawerschel  : Un lecteur attentif, à la découverte de notre premier billet relatif aux modes mentaux, demandait avec une maligne ingénuité : 

“C’est où les cours pour le mental adaptatif pour tous ?” 

C’était la bonne question à poser, en effet. Il ne suffit pas de dénoncer un manque ou d’esquisser un monde idéal pour avoir fait son travail. Reste à offrir des pistes d’amélioration, ce que nous avons promis à ce lecteur pour ce troisième billet. 

Le mode mental automatique, qui sert à piloter des processus rodés, prend souvent toute la place dans nos comportements, même lorsqu’il s’agit de penser une situation de manière nouvelle qui requiert une tout autre posture, celle que l’Institut de Médecine Environnementale de Paris désigne par le mode “adaptatif”.  La métaphore du pilotage automatique versus pilotage manuel me paraît éclairante ici. Le “pilote automatique” est enclenché dans un avion lorsque le ciel est serein, la route connue, les indicateurs au beau fixe, c’est-à-dire lorsque le pilote et le co-pilote savent que leur vigilance humaine n’apportera aucune plus-value par rapport à la machine. Les passagers seraient terrorisés à l’idée que ce mode de pilotage continuerait d’être privilégié dans le cas soudain où une panne de moteur survenait, où une tempête se levait, si apparaissait, dans le ciel ou dans la carlingue, un événement non prévu qui devait requérir une analyse précise pour une prise de décision vitale. On s’attend alors que l’humain, avec la complexité de son cerveau et de ses émotions, reprenne les commandes et réfléchisse à la situation particulière qui se présente à lui. Nul doute que l’expérience et l’expertise soient nécessaires dans ce cas, mais ce qu’on attend surtout c’est que, dans une situation nouvelle et problématique, notre pilote sorte de la routine et suspende pour un temps les sacro-saints rouages des processus rodés et envisage la situation pour ce qu’elle est, à savoir quelque chose de radicalement neuf.  

Le “pilote automatique” est enclenché dans un avion lorsque le ciel est serein…

On jugera peut-être la métaphore facile, mais que dire de l’invraisemblable aventure de Chesley Sullenberger et son co-pilote Jeffrey Skiles, qui, le 15 janvier 2009, ont posé leur A320 sur l’Hudson après que les deux moteurs avaient été immobilisés par un vol d’oies croisées incidemment ? L’événement est un exemple hyperbolique du “switch” du mode mental automatique vers le mode mental adaptatif.  

Pour paraphraser notre lecteur, la question est de savoir si on peut “s’entraîner à faire face à l’inconnu”, ce qui, pour la conscience ordinaire, sonne un peu comme une contradiction. 

Chantal Vander Vorst : Oui effectivement, cela peut paraître contradictoire, et pourtant la bascule entre les deux modes mentaux est un mécanisme qui peut s’entraîner tout comme un muscle que l’on assouplira pour que progressivement il devienne de plus en plus flexible. La discipline permettant de rendre cette bascule plus consciente et plus volontaire se nomme la Gestion des Modes Mentaux, ou GMM et à la base a été créée par l’Institut de Médecine Environnementale (Paris). 

L’intelligence adaptative

Appelée également capacité d’innovation et de changement, l’intelligence adaptative est une forme de créativité qui se manifeste dans les situations imprévues pour autant que le mode mental automatique puisse lâcher les commandes. Dans un monde de plus en plus complexe et face à des situations inconnues, c’est cette « intelligence adaptative» qui perçoit l’inadaptation des modes de pensée et des processus habituels ou automatiques. C’est elle qui nous aide à prendre du recul pour sortir des sentiers battus, inventer des solutions parfois hors du cadre et anticiper. Elle est un élément essentiel à la prise de décision au même titre que l’expérience, la compétence, l’intelligence émotionnelle. L’intelligence adaptative est principalement hébergée par le néocortex préfrontal. L’imagerie cérébrale a démontré que cette intelligence agissait comme un chef d’orchestre face aux situations imprévues.  

 

  

MCS : Ce passage du mode automatique au mode adaptatif, s’il peut être entraîné, ne me semble pas pouvoir faire l’impasse sur un signal qui pointe sur un troisième élément du système, à savoir le stress. Je me souviens du récit, relaté par une connaissance, d’un chef d’établissement qui avait été confronté à une situation invraisemblable où, alors que les enseignants étaient rassemblés en Conseil de promotion, s’était soudain avisé que les résultats d’un élève que l’assemblée avait sous les yeux ne correspondaient pas à ceux que l’enseignant disait avoir communiqués. Les résultats finaux devaient être annoncés le jour même aux élèves pour une célébration de fin d’études qui avait lieu le lendemain matin. Brusque montée de stress lorsque l’équipe de direction a constaté ce qui était à craindre, à savoir qu’un décalage s’était glissé quelque part dans la liste des résultats et que, par conséquent, toute une série de résultats d’élèves (mais combien ? C’était là toute l’angoisse), se trouvait corrompue. Il semble qu’une partie de l’équipe de direction ait alors vu “blanc”, brusquement tétanisée par le décalage entre l’ampleur possible des dégâts et la brièveté du temps à disposition pour les réparer. Par chance, l’un d’eux a alors su “switcher” en mode adaptatif efficace, donnant posément la procédure à suivre et distribuant les tâches à exécuter pour tirer l’erreur au clair. Quand le responsable d’établissement l’a remercié avec effusion une fois qu’ils étaient sortis d’embrouille, il lui a répondu : “Pas de problème, j’adore ces situations de crise. En fait, dans ces cas-là, je vois tout de suite très clair”. De toute évidence, il ne se laissait pas dominer par le stress, mais le voyait illico comme un signal qui lui intimait l’ordre de changer de mode mental.  

“J’adore ces situations de crise. En fait, dans ces cas-là, je vois tout de suite très clair.”

Qu’est-ce que le stress dans ton modèle explicatif ? 

Etat d’Urgence de l’Instinct (EUI)

CVV : Le stress est un mécanisme instinctif créé pour nous protéger des dangers. Il se décline sous trois formes :  

  • LA FUITE : peur, anxiété, agitation 
  • LA LUTTE : colère, énervement, agacement 
  • L’INHIBITION : tristesse, abattement, découragement
      

Ces trois états ont très justement été nommés : États d’Urgence de l’Instinct (EUI) par le chercheur français Henri Laborit. Je trouve ce terme plus juste que « stress » », qui est devenu un mot fourre-tout, désignant à la fois la cause, le symptôme et la conséquence. 

Lorsque l’on parle de danger, de quoi s’agit-il ? Dans la nature, la notion de danger est directement liée à celle de mort. L’instinct détecte un danger et un ensemble de réactions extrêmement rapides se déclenche pour assurer la survie.  

Dans nos vies « modernes », nous ne sommes que très rarement en danger de mort, et pourtant, les niveaux de stress ont rarement atteint un niveau si élevé. Comment est-ce possible ? Cela s’explique de la façon suivante : le stress se déclenche soit lorsque nous sommes en danger de mort imminente, soit lorsque le mode mental automatique se sent en danger. Lorsque, par exemple, ses normes, valeurs, principes sont touchés ou qu’il n’arrive pas à sortir de ses schémas et habitudes, alors que la situation le nécessite. Dans l’exemple que tu relates ci-dessus, le stress a été déclenché par une incapacité à gérer la situation par le mode mental automatique. Dans les situations qui ne présentent pas de danger de mort imminente, le stress est un indicateur fabuleux, nous invitant à mobiliser l’intelligence adaptative. 

MCS : Si on te comprend bien, le stress vécu dans nos sociétés modernes est le signal que les normes de la routine habituelle ou celles la vie en collectivité sont menacées, que l’individu pense qu’il pourrait en être tenu pour responsable et qu’il pourrait être banni du groupe, même symboliquement, pour cette raison. La perte d’image de soi et la mise à ban qui peut en découler constituent effectivement des dangers de “mort sociale” qui sont bien réels dans nos sociétés hyper organisées et hyper connectées. La peur de “faire faux”, la peur de décevoir, la peur d’être l’objet de moquerie, autant d’alarmes qui indiquent au mode automatique qu’il est “pris à la gorge” et qu’il sera insuffisant à résoudre une situation perçue comme dangereuse. Pourtant, la plupart de ces alarmes ne signalent en général qu’un danger imaginaire, un danger présent uniquement dans l’esprit de celui qui se laisse angoisser. Le danger est “perçu”, c’est-à-dire qu’il y a là un travail de l’imagination qui convertit des indices du réel en une “réalité pour soi”. Jusqu’à un certain point, le danger perçu est bien davantage du ressort de l’individu qui le perçoit que du réel lui-même, ce qui pourrait expliquer aussi les différences considérables qu’on peut constater entre les individus, en termes de disposition à se laisser stresser.  

Le Taoïsme nous invite à voir la réalité perçue comme une espèce d’illusion. Les Stoïciens, eux, considèrent que nous n’avons pas à nous inquiéter de ce qui ne dépend pas de nous et ils nous recommandent, en conséquence, de ne nous occuper que de ce qui dépend de nous, à savoir à peu près exclusivement de nos idées, nos paroles, de nos impressions et nos émotions. Ces deux visions offrent, à cet égard, un rempart contre le stress, qu’on génère nécessairement soi-même, puisqu’il est le signal d’alarme du mode mental automatique débordé. 

CVV : Oui, effectivement, et mon hypothèse est que le mode mental automatique prend souvent, trop souvent la main, car il est plus rapide et plus « bruyant » que le Mode Mental Adaptatif. Concrètement, cela signifie que nous avons tendance à d’abord nous raccrocher à ce que nous connaissons, à ce qui nous est familier, à notre bibliothèque d’expériences. Nous pourrions imaginer cela de la façon suivante : nous avons deux chaises dans notre cerveau, en principe, l’une est prévue pour le mode mental automatique, et l’autre pour le mode mental adaptatif. Mais … le mode mental automatique a tendance à s’asseoir sur les deux chaises, à se référer immédiatement à des normes, des schémas connus et simples. Lorsque le mode mental automatique déborde, un signal d’alarme intérieur retentira. Nous le connaissons tous, il s’agit du stress. Qu’en est-il de l’intuition, cette petite voix qui montre la voie ? La place du néocortex préfrontal dans l’édifice mental n’est pas tout à fait celle que l’on attendait. Loin d’être le cœur de notre conscience régnante, le préfrontal est plutôt silencieux. Son rôle seront donc de nourrir… notre intuition. Nous pourrions dire également que l’intuition non écoutée se transformera en stress : une alarme qui retentit pour nous indiquer que nous avons un potentiel préfrontal qui ne demande qu’à entrer en scène. 

“Lorsque le mode mental automatique déborde, un signal d’alarme intérieur retentira. Nous le connaissons tous, il s’agit du stress.”

MCS : Voilà pour la description, bien utile, du processus. Je crois qu’il est maintenant temps d’aborder la question de notre lecteur. Comment faire pour sortir du mode automatique lorsque c’est nécessaire, pour ne pas demeurer plus longtemps que nécessaire en “Etat d’urgence de l’instinct” et passer au précieux mode adaptatif ? Connaître le mécanisme constitue une étape du savoir, mais la première seulement. Comment faire, de cette connaissance théorique, une connaissance “appliquée” ? 

“C’est où les cours pour le mental adaptatif pour tous ?”

 

 

MCS : “Ecouter les réponses qui viennent de notre corps”. C’est étrange comme cette expression paraît à la fois frappée du coin du bon sens et un peu new age à la fois. Pleine de bon sens, parce que nous savons que notre corps importe, que nous passons beaucoup de temps à nous en occuper, que nous dépensons sans compter lorsqu’il est en danger parce que, sans lui, il n’y a pas grand-chose de possible, à commencer par notre vie. Mais ce souci n’est bien souvent que la face visible du déni dans lequel nous tenons le corps : nous prenons conscience de son existence lorsqu’il flanche lorsqu’il cesse d’être transparent. Et c’est en ce sens que la phrase “Ecouter les réponses qui viennent de notre corps” a un relent quasi ésotérique, parce qu’elle suggère que nous pensons avec notre corps, et que, régulièrement, il nous donne des signaux sur notre existence, notre vécu et nos choix qu’il est le seul à pouvoir donner à sa manière. Nos intestins comportent des neurones, comme notre cerveau, de même que notre cœur. Ce sont les avancées scientifiques qui le disent et pas je ne sais quel gourou. Il est temps de nous réveiller et de prendre en compte ces données dans notre système éducatif. 

Ce qui a fini par me frapper au fil des années, dans mes fonctions d’enseignante et de directrice d’établissement, mais que je ne voyais pas du tout au début de ma carrière, c’est à quel point le corps est le grand absent du système scolaire.  

“Le corps est le grand absent du système scolaire.”

La caricature la plus proche de ce que nous faisons en réalité de nos enfants montrerait nos élèves neutralisés derrière des tables entre 4 et 18 ans. Jeunes, ils s’ébattent dans les cours de récréation, et de manière cadrée dans les cours de rythmique. Plus âgés, ils galopent moins pendant les pauses, se balancent beaucoup plus sur leurs chaises pendant les cours, et, à raison de deux à trois heures par semaine, dans le meilleur des cas, apprennent le corps en mouvement, en coordination, en collaboration formalisée dans leurs cours d’”éducation physique”, de gymnastique ou de sport, quelle qu’en soit l’appellation. C’est bien. C’est beaucoup mieux que rien. Mais ce n’est pas à cette expérience-là que le corps se limite. Ce n’est pas à cette seule réalité du corps que l’apprentissage et la découverte devrait se faire. 

J’ai le souvenir de visites de cours que j’avais la chance de pouvoir effectuer de manière régulière. J’ai le souvenir plus net encore de l’éblouissement provoqué en moi par certains cours dits de “diction” ou d’”expression orale”, un cours un peu confidentiel, non noté. 

Dans un de mes souvenirs, l’enseignante fait d’abord lever les élèves : loin les tables ! Reléguées au fond de la salle. Exercice d’échauffement expressif et corporel, posture dans laquelle les Européens standard que nous sommes sont toujours un peu empruntés, comme s’il y avait de l’animalité dans le fait d’être au travers du corps. Les élèves, 14 ans tout juste, ont épousé les codes de leur culture, et la gêne associée. Garçons et filles, encore minces et malingres ou déjà empruntés par l’écart marqué avec les codes de la minceur, aimeraient bien trouver un coin où cacher ce corps mal assumé, auquel l’enseignante cherche à faire dire des choses, des choses que le corps n’est jamais invité à dire…  

Eveil soudain, rires, connivences. Ils osent, ils osent, tous ensemble. Ah oui : ils osent soudain, dynamiques, engagés, sérieux, libérés, interprétant, incarnant toute une variété de sentiments. Aucun enseignant, peut-être pas même leurs parents, ne les reconnaîtraient à ce moment-là, tant leur personnalité est devenue pleine et riche. 

CVV : Effectivement, l’enseignement aurait tout à gagner en mobilisant nos différents canaux et en stimulant l’intelligence adaptative. 

A quand des écoles prônant autant le corps et le mouvement que l’esprit et le mental ? 

 

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Marie-Claude Sawerschel

Après une carrière consacrée à l’éducation et à l’enseignement, Marie-Claude Sawerschel veut conjuguer la réflexion sur l’humain et les trésors de la philosophie. Parce que la philosophie est soluble dans les sciences, la politique, les arts, l’entreprise, le sport, dans la vie sous toutes ses formes et qu’elle n’est pas réservée aux seuls spécialistes.

11 réponses à ““C’est où les cours pour le mental adaptatif pour tous ?” : Quand la pandémie questionne le système scolaire n’3

  1. “J’adore ces situations de crise. En fait, dans ces cas-là, je vois tout de suite très clair.”

    Je suis entièrement d’accord avec cette personne ayant moi-même recherché durant toute ma carrière dans l’informatique les situations tendues (start-ups, entreprises en transition, projets à délais très courts, etc.).

    Parfois, le temps de décision était de quelques minutes, quelques heures au plus, tout retard pouvant avoir un impact sur une chaîne de production, la diffusion d’informations en direct ou même l’existence d’une PME.

    Chaque situation était exceptionnelle et devait être analysée en l’état avec, dans certains cas, une grande part d’incertitude quant à l’efficacité des solutions choisies.

    De ces expériences, j’en ai déduit quelques règles simples :
    – Il faut emmagasiner et analyser le maximum d’information, aussi bien techniques qu’humaines (ressentis, opinions), venant des personnes impliquées à tous les niveaux de la hiérarchie
    – Il faut décider seul et vite en se fiant aux informations reçues, à l’analyse effectuée rapidement, à l’instinct et en faisant preuve d’imagination
    – Il faut donner des directives claires et tenir les parties prenantes au courant le plus précisément possible au fur et à mesure de l’évolution des évènements, y compris lorsque la situation semble mal tourner car cela suscite souvent des idées et des suggestions

    Le problèmes est que nos sociétés européennes, la Suisse en particulier, sont gouvernés et gérés par des systèmes qui fonctionnent sur la routine, les habitudes, les principes et la recherche de sécurité et de stabilité. TOUT, dans nos systèmes, s’oppose à la gestion de crise aussi bien collectivement qu’individuellement.

    Au lieu de lancer une mobilisation générale de tous avec des recommandations précises en faisant confiance à l’imagination de chacun, le premier réflexe de nos autorités et de nos experts a été de mettre en place des limitations, des règles, des interdictions qui tuent toute tentative pour des petits groupes ou des individus de s’en sortir par leurs propres moyens et annihile ainsi toute dynamique individuelle ou collective qui pourrait contribuer à une maîtrise de la crise. Au stress provoqué par la crise elle-même s’ajoute le stress de ne pouvoir agir sous peine de sanctions, parfois lourdes.

    L’individu se trouve alors déresponsabilisé, condamné à subir les événements sans possibilité de réagir et d’agir, totalement dépendant d’institutions et de personnes qui, très souvent, ne sont pas du tout à la hauteur des défis à relever.

    Cette passivité forcée, au-delà de sa destructivité sociale et économique, est le stade ultime de l’aliénation dans une société supposée démocratique.

    1. Quel remarquable commentaire !
      D’abord, vos indications sur ce qui peut être mis en place en situation de crise. Je relève le “à l’instinct, en faisant preuve d’imagination”, qui me semble être la clé de tout, mais qui sont des compétences mal identifiées, mal valorisées, mal soutenues, à l’école et partout ailleurs comme vous le dites si bien dans votre analyse sur le fonctionnement des institutions de notre pays. La sacro-sainte stabilité, même par beau temps, concourt systématiquement à contrecarrer les idées nouvelles. Dans le milieu éducatif, qui n’est jamais que le microcosme de ce qui se passe ailleurs dans la gestion du pays, les propositions de nouvelles idées pédagogiques, d’expériences mesurées, partielles, de “projets-pilotes” qui viendraient de “petits groupes” (je reprends votre expression) d’enseignants ou d’individus sont systématiquement découragées parce qu’elles mettraient en danger le non moins sacro-saint principe d’équité de traitement qu’on flanque à toutes les sauces et qui sert de paravent contre les insuffisances du système lui-même. Comment “innover” sans “essayer” ? Comment améliorer le système d’enseignement, dont je suis sûre qu’il génère de lui-même cette catégorie épouvantablement nommée des élèves qu’on appelle les “décrocheurs, autrement qu’en apportant des réponses exclusivement thérapeutiques au chevet d’élèves catalogués comme “fragiles” et “vulnérables”? Une bonne part de l’évolution de l’école vers les appuis de type thérapeutique provient, je le crains, de ce fonctionnement fondé sur la routine et les habitudes que vous décrivez si bien. Si on fait de la vulnérabilité en milieu scolaire une question d’évolution de la société et d’évolution des comportements individuels une question exogène à l’école que cette dernière a pour mission de “soigner”, alors l’institution scolaire change de casquette (Education –> Soin/réparation) pour ne pas s’interroger sur ce qu’elle génère en terme de désarroi et empêche en termes de solutions collectives en tant qu’institution scolaire. La situation est très marquée chez nous, contrairement aux pays du nord de l’Europe ou de certains pays d’Asie que nos préjugés ne nous permettent pas toujours de voir pour ce qu’ils sont.
      Les limitations, règles et interdictions mises en place actuellement, qu’on peut comprendre jusqu’à un certain point, mais qui génèrent un désarroi, un stress et une déresponsabilisation certaines sont le pendant du déploiement de la politique des “appuis”, du soutien”, de l’aide en milieu scolaire. Dans les deux cas l’Etat déresponsabilise les citoyens parce qu’il ne veut pas sortir du connu.

  2. En effet, l’école pourrait bien développer nettement plus les activités faisant appel au corps et non celles liées à l’intellect seul : le chant, la gymnastique, les travaux manuels, etc. L’exemple du cours de diction est d’ailleurs extrêmement parlant !
    Cependant, pour ne pas faire tout porter au système scolaire, il est bon de se rappeler que les occupations extrascolaires (musique, sport, théâtre, artisanat, scoutisme, jardins Robinson, etc.) servent elles aussi – et combien ! – à exercer le “mental adaptatif”. Il me semble qu’une école qui prendrait en charge tout le développement des petits d’homme (https://vimeo.com/111398155) se prendrait pour omnipotente, avec des dérives déroutantes…
    Et tiens, voilà que me revient cette phrase trouvée gravée dans le bois de l’un de mes pupitres : « La vie est une école, mais l’école n’est pas une vie » …
    Alors, les stages de survie seraient-ils à même de répondre, en partie, à la question du “lecteur attentif”, posée avec “une maligne ingénuité”, qui fait le titre de ce dialogue réflexif si bien mené ?
    https://www.rts.ch/info/suisse/9907351-les-stages-de-survie-en-pleine-nature-font-de-nombreux-adeptes-en-suisse.html

    1. Vous avez raison, bien sûr : l’école n’a pas à tout porter. D’ailleurs, si les lieux de vie par le corps que vous décrivez n’existaient pas, la situation serait bien pire qu’elle n’est. Cela dit, l’école, qui occupe nos enfants pendant au moins 14 ans de leur vie au moment du développement le plus spectaculaire, a une marge de progression sur ces questions.
      Le corps, c’est l’esprit sur le plan de l’espace. L’esprit, c’est le corps sur le plan de la pensée“, nous dit en substance Spinoza. Nous avons tous vécu de ces situations où notre corps nous signale un danger avant qu’on n’en ait pris conscience ou déclenche les signaux d’une anxiété dont nous ne comprenons pas immédiatement à quelle idée elle est liée. Autant de signes que corps et esprit fonctionnent de concert. Damasio l’a montré : contre Descartes, c’est Spinoza qui a raison, et l’école pourrait en tirer deux ou trois conclusions.

  3. Il n’y a hélas pas que dans l’enseignement que le corps est absent – caractéristique de nos sociétés chrétiennes occidentales qui ont fait leur la détestation et la honte corporelles héritées des civilisations orientales antiques. Une de mes amies spécialiste du domaine a coutume de dire que si notre culture avait tiré son héritage des Gréco-Romains (pour qui rien de bon ne venait de l’Orient…), notre vie serait totalement différente et sans doute plus harmonieuse grâce à la connexion entre l’abstrait et le concret. Cicéron, dit-on, mémorisait ses discours en associant leurs différentes parties à une pièce de sa maison et lorsqu’il plaidait, il l’arpentait en pensée, retrouvant ainsi le fil de son argumentaire. Et pour ma part, je me souviens d’avoir aidé une apprentie à trouver en elle les ressources pour s’exprimer clairement et distinctement en lui proposant des exercices qui alliaient mouvements et expression – comme dans les cours de diction décrits par Marie-Claude – en allant puiser mon imagination pédagogique dans quelques années de pratique de chant classique, discipline où le corps se fait instrument… ça a marché, dans tous les sens du terme !

    Mais hélas, depuis que nous vivons sous l’emprise de la COVID 19, nous passons notre temps à contrarier les rares élans du corps qui nous restent en reculant alors que nous aurions envie d’avancer vers les autres et en réfrénant nos envies de serrer bien fort nos amis dans nos bras, surtout lorsqu’ils font face à des événements douloureux. Les funérailles qui n’en sont plus et ne se font plus rendent encore un peu plus abstrait tout ce qui tourne autour de notre enveloppe charnelle et de ses réactions spontanées.

    Comment faire dès lors pour se réinventer et écouter ces “réponses qui viennent de notre corps” mais qu’il faut réfréner ? En trouver d’autres par de subtils exercices de thérapie cognitivo-comportementale basés sur l’enchaînement entre pensées automatiques (ou mode mental automatique) – première couche de pensées alternatives (ou mode adaptatif) – deuxième couche de secondes pensées alternatives, compatibles cette fois avec les plans de protection en temps de pandémie ? Il n’est guère étonnant que le niveau de stress augmente et que les mouvements de protestation s’amplifient.

    Aurons-nous le temps, le courage et la force de nous réinventer dans le contexte de passivité forcée décrit si justement par mon pré-opinant (comme on dit dans les parlements) ? Joli défi en attendant le vaccin…

    1. Cicéron et ses techniques mnémotechniques ! Magnifique, vous faites ma journée, comme disent les Anglo-Saxons. Cicéron a-t-il raconté lui-même ce procédé inventif ou a-t-il été décrit par ses successeurs, au courant des habitudes du maître ? N’hésitez pas à nous donner d’autres références de ce genre de pratiques : l’innovation est souvent réveil de l’enfoui.

      1. C’est dans son traité de philosophie de la rhétorique, le De Oratore, que Cicéron explique les techniques de ce qu’il appelle “la mémoire artificielle” (351) : il s’agit de “choisir en pensée des emplacements distincts, se former les images qu’on veut retenir puis ranger ces images dans les divers emplacements. Alors l’ordre des lieux conserve l’ordre des choses. ” (354). Concrètement, on peut donc, comme l’écrit si joliment le romancier Robert Harris, suivre cette leçon qu’il place dans la bouche de Molon, orateur grec maître de Cicéron : “Place le premier thème que tu veux aborder dans le vestibule et imagine-le posé la, puis place le deuxième dans l’atrium et ainsi de suite, en parcourant ta maison comme tu le ferais naturellement si tu devais en faire le tour, assignant une partie de ton discours non seulement à chaque pièce, mais à chaque alcôve et chaque statue sur ton chemin.” (Imperium, Pocket, p. 21) Cette technique consistant à lier étroitement le corps et l’esprit montre bien que les anciens avaient déjà compris bien des mécanismes de notre cerveau. Son analyse par les savants de notre temps a d’ailleurs aussi montré qu’il est absolument indispensable, dans notre monde de tablettes et autres claviers, de continuer à enseigner soigneusement et complètement l’écriture manuscrite à nos enfants : le ductus manuel qui accompagne cet apprentissage contribue en effet à développer une zone cérébrale qui sans cela resterait en friche…

        1. Un grand merci pour ces précieuses précisions et pour votre salve en faveur de l’apprentissage de l’écriture manuscrite, position que je partage entièrement.

  4. Article très pertinent qui continue d’ouvrir une porte – déjà entre ouverte – sur l’égalité et l’équité face à la gestion du stress dans notre système scolaire.

    Récemment, je me suis fait la réflexion suivante : si nous visons un système – économique entre autre – basé sur le mérite – volonté partagée par beaucoup, libéraux comme conservateurs – et que, en conséquence, nous voulons promouvoir l’égalité des chances, alors l’égalité des chances ne doit pas se trouver uniquement dans des aspects superficiels de notre éducation tel que la mise à disposition d’outils, matériels mais aussi dans des aspects plus profonds, une égalité des chances de pouvoir s’améliorer soi : mieux se connaître, mieux se maîtriser, mieux réussir avec soi-même. En effet, si nous admettons que le but de toute société est l’épanouissement de ses individus et que cet épanouissement passe par une évolution personnelle, alors il est clair que notre société doit fournir les outils à ses individus à cet accomplissement.

    Or, c’est en général dans les classes sociales les plus confortables que les individus ont un accès favorisé à ces outils introspectifs, à travers la culture (la théorie par l’exemple) et la valorisation de la réflexion (donc valorisation d’une perpétuelle amélioration de soi). Une situation qui crée un “gap” entre les classes défavorisées et les classes favorisées, aussi dans ce domaine de vie, pourtant si crucial à l’épanouissement personnel.

    Toute cette réflexion sur cette problématique va donc dans le sens d’une solution partagée : instauration d’un apprentissage de gestion de soi. Car, à l’instar des cours de management, il est peut-être temps pour des cours de “self-management” : savoir se connaître, se gérer et s’améliorer. Réinventer une méritocratie est une opportunité de progrès pour notre société, une nouvelle méritocratie dans-laquelle la réussite ne se doserait pas au superficiel regard des autres lors de batailles d’argent et de compétitions stériles mais au regard à la fois critique et positif que nous portons sur nous-même. La connaissance valorisée ne serait plus celle des vins, des capitales des pays et des départements français mais la toute simple connaissance de soi.

    Voilà mon avis sur cette porte qui mériterait – pardonnez-moi l’expression – d’être éclatée dans un brusque bien que pacifique geste salvateur.

    1. Merci pour votre commentaire, cher Jeremy.
      Je vous suis sur de nombreux points, à savoir sur la nécessité, si “nous voulons promouvoir l’égalité des chances, alors l’égalité des chances ne doit pas se trouver uniquement dans des aspects superficiels de notre éducation tel que la mise à disposition d’outils, matériels mais aussi dans des aspects plus profonds, une égalité des chances de pouvoir s’améliorer soi : mieux se connaître, mieux se maîtriser, mieux réussir avec soi-même.
      Cette transformation, en partie à l’oeuvre aujourd’hui, mais de façon discrète, non nommée, et mal partagée comme vous le dites, est le chemin vers l’autonomie et la responsabilisation de soi. Comment y accéder est toute la question. Vous faites la proposition de “réinventer une méritocratie”. Qu’entendez-vous exactement par ce terme, tellement chargé ?

      1. En effet le mot « méritocratie » est un terme très chargé car, comme tout système de valeurs, la méritocratie – ou disons plutôt la notion de « mérite » en elle-même – suscite des passions, réveillant par la-même d’amples débats sur l’égalité, l’équité et l’applicabilité de ces concepts très abstraits. Dans ma réflexion, peut-être mal formulée sur la fin, je voyais deux aspects à cette notion, deux apports possibles par vos considérations à la méritocratie.
        Le premier de ces apports serait la renaissance d’un système réellement juste. Nous vivons aujourd’hui une crise du mérite du au manque crucial d’une égalité des chances avérée malgré un système scolaire qui veut tendre vers cet idéal. Ce qu’offrent ces pistes que vous nous proposez sur le mental adaptatif, c’est la possibilité d’un détachement de son environnement (forme d’outrepassement de son milieu social) via une meilleure connaissance puis maîtrise de soi. Grâce à un détachement plus important des obstacles psychologiques de son milieu social, l’individu se rapproche d’une liberté absolue et donc d’une responsabilité absolue. Avec des individus libérés de leurs handicaps dus à leur origine, la société peut se rapprocher, elle, davantage de cette utopie qu’est la méritocratie.
        Le deuxième de ces apports serait la naissance d’une « méritocratie positive ». Comme je l’ai sous-entendu, la concurrence s’exerce sur des domaines superficiels (démonstration de force par l’argent par exemple) ce qui, à mon avis, n’est pas sain pour l’épanouissement de l’individu. Avec une éducation qui irait dans le sens d’une meilleure gestion de soi, l’individu finirait par avoir une vue d’ensemble sur lui-même qui le ferait se détacher de ces compétitions nocives. Il s’auto-déterminerait en quelque sorte car ce serait lui qui fixerait les exigences envers lui-même.
        Ces deux apports complémentaires font à mon sens de votre prise de position, chère Marie-Claude, le remède à notre crise de la méritocratie et le terreau de la genèse d’une société plus épanouie.

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