Apparemment les préjugés tiennent lieu de “savoir” sur les #OGM à @LausanneCites

La dernière édition morgienne de Lausanne Cités contient un édito anti-Monsanto. C'est à l'occasion de la récente journée mondiale anti-Monsanto, sachant que Monsanto a à Morges "son siège pour l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient" (RTS). Vouloir ou ne pas vouloir Monsanto, en soit ce n'est pas mon problème (quoi que je n'arrive pas à comprendre en quoi elle serait pire que les autres multinationales). Par contre en tant que biologiste, qui blogue des fois sur les OGM et des sujets proches, j'ai été choqué par le contenu de l'éditorial. C'est un tissu d'erreurs et d'approximations assénées avec certitude, que je vais essayer de commenter rapidement :

Aujourd’hui, on sait avec certitude que l’utilisation de semences hybrides est une plaie pour la biodiversité, qu’elle rend la terre stérile et les agriculteurs dépendants aux produits chimiques et que le processus naturel de pollinisation entraîne une contamination des semences là où les OGM sont cultivés.

"on sait avec certitude" : sans aucune référence, et sachant que tout ce qui suit est au mieux débattu, au pire faux ; bon début.

"semences hybrides" : tiens, je croyais qu'on parlait des OGM et pesticides (paragraphe précédent de l'édito, je n'ai pas tout collé ici) ? Les semences hybrides sont complètement distinctes des OGM. Il s'agit du cas, très courant, où le croisement de deux variétés pures produit des descendants plus productifs ou plus aptes (Wikipedia). Il n'y a aucun rapport avec le génie génétique ni avec la tolérance aux pesticides ou la production de pesticides. Par contre c'est vrai qu'avec les hybrides les agriculteurs doivent racheter des graines tous les ans, pas pour des raisons de brevets mais parce que les descendants d'hybrides ne sont qu'en partie porteurs de la bonne combinaison d'allèles (variants de gènes). Ce qui rend toujours rigolo les explications selon lesquelles les OGM c'est mauvais parce que les paysans ne peuvent pas replanter, alors que ça fait des générations qu'avec les hybrides ils ne replantent pas certaines espèces.

Pour le contexte, voici un extrait du cahier des charges agriculture bio suisse :

L’utilisation de matériel reproductif génétiquement modifié est interdite en agriculture biologique. L’utilisation des semences hybrides n’est pas autorisée pour les cultures de céréales (sauf maïs).

Notez la distinction OGM – hybride, et le fait que les hybrides sont autorisés pour le maïs.

"une plaie pour la biodiversité" : je ne suis pas sûr si on parle d'hybrides ou d'OGM, mais de quelle biodiversité parle-t-on, et quelle est la plaie ? On sait que l'agriculture est généralement négative pour la biodiversité, puisqu'on impose l'espèce que l'on veut cultiver au détriment des autres, plus ou moins par définition. Je ne connais aucune référence disant que les hybrides ou les OGM rendent la situation pire. C'est plutôt au cas par cas des espèces cultivées et des techniques de culture. Il y a au moins une étude qui trouve davantage d'espèces d'insectes près des champs OGM Bt que près des champs conventionnels, mais à nouveau, ça dépend de nombreux facteurs.

"elle rend la terre stérile" : sérieux ? Je lis pas mal de trucs anti-OGM à mes heures perdues, je n'étais jamais tombé sur celui-ci. J'aimerais bien savoir comment une variété de plantes fait pour rendre la terre stérile.

"les agriculteurs dépendants" : voir ci-dessus, avec les hybrides les agriculteurs rachètent des graines tous les ans de toutes façons. Et bien sûr les agriculteurs achètent des engrais, des pesticides, etc. Mais chaque fois que j'ai vérifié des rapports de soit-disant "dépendance", je n'ai rien trouvé. Les agriculteurs choisissent tous les ans quelles semences, quels engrais, quels pesticides acheter. Si la semence ou le pesticide Monsanto n'est pas satisfaisant une année, l'année suivante ils sont libres d'acheter une autre. Je trouve ce genre de phrases très méprisant pour les agriculteurs en fait.

"produits chimiques" : il faut rappeler que tout le monde qui nous entoure et dont nous faisons partie est constitué de produits chimiques. Ensuite on peut distinguer produits dangereux ou nocifs et produits sans danger, mais ça dépend presque toujours de la dose, et il y a des produits dangereux en agriculture bio, en conventionnel, et avec les OGM. On peut remarquer qu'avec les OGM on utilise en moyenne moins de pesticides. Mais à nouveau, ça dépend des doses, des produits, de la manière dont ils sont utilisés, etc.

"contamination des semences" : c'est un mot souvent utilisé mais rarement expliqué : que veut dire "contamination" si le produit n'est pas dangereux ? Bien sûr que presque toutes les cultures "contaminent" un peu leurs voisines. Est-ce grave s'il y a un peu de mélange entre deux variétés de blé ? J'ai mis "presque" avant "toutes" parce que certaines cultures ne se reproduisent pas par croisement entre individus différents, donc pas de risque de contamination. Voir une discussion intéressante sur mon autre blog avec un biologiste spécialiste de ces questions.

J'étais parti pour commenter aussi les phrases suivantes, mais je fatigue et je pense que si vous avez lu jusqu'ici vous voyez le tableau.

Serait-ce trop demander aux journalistes de se renseigner un peu avant d'écrire des éditoriaux enflammés sur des sujets complexes ? La région a la chance d'avoir deux universités pleines de scientifiques ravis de répondre aux questions pour peu qu'on nous contacte. Merci.

Marc-Robinson Rechavi

Marc-Robinson Rechavi

Marc Robinson-Rechavi est professeur de bioinformatique au Département d'écologie et d'évolution de l'Université de Lausanne, et chef de groupe à l'Institut suisse de bioinformatique. Il fait de la recherche sur l'évolution des génomes, enseigne la bioinformatique, et blogue depuis 2011.

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