Des pesticides cancérigènes, dont le Roundup. Et les #OGM alors ?

Vous avez peut-être entendu la nouvelle : le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une branche de l'Organisation mondiale de la santé, a déclaré cinq pesticides comme cancérigènes, dans un résumé publié dans The Lancet, journal médical réputé. Parmi les pesticides incriminés, le glyphosate, plus connu sous son appellation commerciale de Roundup. Ca a fait pas mal de bruit, parce que le glyphosate est l'herbicide le plus utilisé dans le monde, et est de plus l'herbicide associé à un type d'OGM, le "Roundup-Ready". Sans compter qu'il est à l'origine commercialisé par Monsanto, l'entreprise que beaucoup aiment haïr (mon avis sur Monsanto dans cet ancien billet). Du coup l'annonce semble être prise par beaucoup comme un coup critique dans les conflits autour des OGM. Alors, quel rapport avec les OGM ?

D'abord, que penser de cette déclaration de cancériginicité ? Pour le moment ce qui a été publié est un résumé très court, donc il est difficle à juger. On peut noter d'une part que ce CIRC est une instance généralement sérieuse et compétente, donc lui donner le bénéfice du doute. Et d'autre part que le fait qu'un herbicide ait un effet négatif sur les humains n'est pas très surprenant (contrairement à un effet cancérigène "des OGM" par exemple, voir ce billet). En effet, les herbes font parti du même grand embranchement du vivant que nous (les eucaryotes), et nous partageons beaucoup de fonctions cellulaires. Il n'est donc pas invraisemblable qu'un produit qui tue des herbes soit au moins un peu mauvais pour nous. C'est un peu surprenant quand même parce que le glyphosate cible une protéine qui n'existe pas chez les animaux (dont l'humain), EPSPS, mais il reste qu'un produit biologiquement actif va toujours présenter un risque. On peut également noter que l'évidence présentée est "limitée" en ce qui concerne les humains, et concerne une exposition professionnelle. A savoir que ce sont des agriculteurs manipulant beaucoup d'herbicide qui semblent avoir une augmentation faible mais significative de "non-Hodgkin lymphoma". Cette évidence pas très forte est renforcée par des résultats "suffisants" (classification officielle CIRC) sur les animaux de laboratoire, ce qui mène à la classification globale "probablement cancérigène", plus forte que "possiblement cancérigène", un groupe qui contient de très nombreuses substances y compris le café et l'aloe vera (et deux des cinq pesticides concernés par l'évaluation que nous discutons). Apparemment la communication de Monsanto joue sur la confusion entre ces deux catégories, qui sont en fait bien distinctes (discussion en anglais sur le magazine scientifique Nature).

Donc au total, il semble raisonable d'accepter pour le moment que le glyphosate / Roundup présente un risque faible mais significatif de cancérigénicité pour les professionnels qui le manipulent beaucoup, et qu'ils devraient prendre davantage de précautions. Cela s'applique d'ailleurs aussi aux jardiniers amateurs, qui utilisent aussi le glyphosate. Je recommande également la lecture de réactions de spécialistes sur le site Science Media Center ; certains approuvent le CIRC, d'autres trouvent que l'analyse bien que correcte ne prend pas en compte les circonstances d'utilisation pratique du glyphosate, qui feraient que le risque réel serait faible.

En tous cas ce que cette évaluation ne dit pas, c'est que les plantes OGM Roundup-Ready présentent un risque. Ces OGM RR présentent deux aspects : d'une part ils ont un gène EPSPS supplémentaire, version bactérienne, qui n'est pas affecté par le glyphosate. D'autre part ils sont traités au glyphosate, comme le sont aussi d'autres cultures d'ailleurs, mais de manière plus systématique : vous n'achetez pas des graines RR pour utiliser ensuite un autre herbicide, moins efficace, plus dangereux ou plus cher. Un herbicide, ça se pulvérise normalement en début de croissance des plantes, lorsque les mauvaises herbes présentent une concurence génante, et le glyphosate se dégrade rapidement, donc on ne s'attend pas à ce que la nourriture pour humains ou bétail dérivée de ces plantes OGM RR contiennent de grandes quantités de glyphosate. A ma connaissance, c'est ce que montrent les tests existants, mais des sources montrant l'inverse sont bienvenues dans les commentaires. Quand à l'aspect OGM lui-même, rien dans ces études n'implique le gène EPSPS supplémentaire, et ce serait vraiment très surprenant que ce soit le cas. Un gène c'est une séquence d'ADN, l'information est dans l'ordre des quatre nucléotides A,C,G,T. Lorsque l'on digère la nourriture, l'ADN est cassé, et la soupe de nucléotides résultant ne contient plus l'information des gènes. C'est pour ça qu'il n'y a pas de raison que "les OGM" présentent de manière globale de risque alimentaire.

Ce qui est curieux, c'est que la communication autour de ce classement de pesticides semble se focaliser sur les OGM, parfois de manière assez étrange. Par exemple dans Le Monde, Stéphane Foucart écrit "Ce n’est donc pas une simple substance chimique dont l’innocuité est mise en cause par le CIRC, mais la pierre angulaire de la stratégie du secteur des biotechnologies". Mais plus loin il écrit que "En France, en dépit de l’absence de cultures transgéniques ad hoc, c’est le pesticide de synthèse le plus utilisé". Donc le problème n'a pas grand chose à voir avec les OGM, puisque c'est le pesticide le plus utilisé dans des pays où les OGM ne sont pas cultivés (pour savoir quels OGM sont autorisés en Suisse, voir ici).

Maintenant je vais faire de la provoc', mais une chose que cette déclaration de cancérigénicité implique, c'est qu'il vaut mieux limiter les applications de pesticides par les agriculteurs, pour leur santé. Et quelle technologie permet de limiter ces applications ? Les OGM produisant leurs propres pesticides. Notamment le plus répandu, la modification Bt, qui fait qu'une plante produit l'insecticide issu de la bactérie Bacillus thuringiensis, également utilisé en agriculture biologique mais en pulvérisant la bactérie directement. Lorsque l'on plante des OGM Bt, on ne pulvérise pas d'insecticides, et ça c'est bon pour les agriculteurs. D'autant qu'un insecticide a généralement encore plus de chances d'être nocif aux humains qu'un herbicide, vu que nous sommes des animaux, comme les insectes, malgré nos efforts pour trouver des toxiques spécifiques.

D'ailleurs je vais vous laisser avec ce petit tableau issu d'une méta-analyse (analyse combinée de plein d'études) sur les effets des OGM sur l'agriculture, que vous pouvez lire en libre accès et en anglais à PLOS One :

Mise à jour : réaction Twitter de Martial de Montmollin, député Vert Vaudois :

Marc-Robinson Rechavi

Marc-Robinson Rechavi

Marc Robinson-Rechavi est professeur de bioinformatique au Département d'écologie et d'évolution de l'Université de Lausanne, et chef de groupe à l'Institut suisse de bioinformatique. Il fait de la recherche sur l'évolution des génomes, enseigne la bioinformatique, et blogue depuis 2011.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *