A force de débattre, sommes-nous encore aptes à la démocratie directe?

Mercredi soir il y a un débat à la télévision suisse romande, et je prévois exceptionnellement une séance de repassage pour le regarder. Je me réjouis en effet de mettre à l’épreuve les 5 thèses suivantes (n’hésitez pas à me donner votre avis en commentaire).

  1. Les débats politico-médiatiques actuels nuisent à la démocratie
  2. Les partis politiques se mettent au prêt-à-penser
  3. Le débat sur #EconomieVerte n’a pas (eu) lieu
  4. Les lobbies, fournisseurs non représentatifs de prêt-à-penser à bas prix
  5. Tout n’est pas perdu

1. Les débats politico-médiatiques actuels nuisent à la démocratie

Où que l’on regarde, la politique suisse n’est plus que débat. Les médias en raffolent: cela anime la chose publique. Il est aisé de trouver un opposant et un initiant auxquels l’on plante quelques banderilles pour animer le spectacle par une ou deux questions que l’on agite sous couleur de liberté de la presse; de plus, les arguments sont connus dès le départ et le journaliste peut tricoter son fil rouge sans risquer d’influencer l’opinion publique. Les opposants fêtent leur champion en accusant les initiants de mentir, les initiants font de même. Bref, c’est en général un fond sonore idéal pour le repassage, et tous en ressortent satisfaits.
Excepté ceux qui souhaitaient se faire une opinion circonstanciée, pour qui c’est en général terriblement frustrant, bien que divertissant; dans le meilleur des cas, cela aboutit au choix d’un camp selon la sympathie accordée à l’un ou l’autre des champions.

2. Les partis politiques se mettent au prêt-à-penser

Si les médias ont trop forcé sur la polarisation des débats et donc amoindri leur impact, les partis sont tout aussi responsables, ravis de jouer le jeu. Le débat leur permet d’éviter de donner un avis circonstancié en présentant le pour et le contre d’un projet (et qu’on me trouve un projet qui n’a pas à la fois des avantages et des inconvénients) ; il permet de lancer des “arguments” préparés en avance et en cas de difficulté, d’attaquer le vis-à-vis ad personam ou de dégager en corner en accusant le journaliste de partialité. Bref, on harangue avant tout ses propres troupes. Le rôle de composition demande avant tout des compétences en communication et en rhétorique plutôt que sur le fond. On se retrouve ainsi avec une prédominance d’avocats et de spécialistes en relations publiques à l’antenne. Bref, l’acteur est plus important que le fond du texte ou la compétence métier, et les formules rhétoriques prennent le dessus sur le sens. Chaque parti a ainsi son écurie de “champions” dont les numéros de portable sont à la disposition des journalistes qui n’ont plus qu’à choisir leurs chevaux, de préférence des valeurs sûres et éprouvées, prêtes à donner leur avis sur n’importe quel sujet, pourvu qu’il soit incisif.

Que les partis prennent soin de la façon dont ils communiquent est juste. Le bât blesse néanmoins lorsque le sujet est technique, qu’ils n’ont pas les compétences en interne pour prendre une décision fondée ; ils sont alors à la merci des lobbies, qui maîtrisent totalement les processus de prise de décision, et ont déjà joué leurs pions bien avant qu’un parti se mette à réfléchir sur le bien fondé d’un projet ou d’une initiative. Les lobbies lancent alors de toute leur force une offensive d’arguments bien ajustés sur les partis auxquels ils sont traditionnellement liés, étouffent toute velléité de réflexion avant qu’elle émerge, parfois de manière tellement absurde qu’un membre traditionnel de parti n’ose même plus avouer comme quoi il est encore en train de réfléchir. Le comité du parti organise un dernier simulacre de débat lors d’une assemble générale en invitant un opposant (en le choisissant clairement de l’autre camp pour que tous les membres comprennent que de toute manière il ne faut pas le croire), et le parti prend une décision à une majorité écrasante. A partir de là, il redonne la main aux lobbies pour planifier la campagne, sélectionne ses champions, et l’acte démocratique n’aura plus lieu qu’aux urnes. Mais de discussion, de réflexion, il n’y a pas eu de trace, et le prêt-à-penser devient monnaie courante dans les partis de tous bords.

Oui, je sais, mon avis est caricatural. Autour des débats il y a nombre d’éclairages, que ce soit dans la presse écrite ou les émissions audiovisuelles. Mais les débats de Forum, Infrarouge ou Arena sont trop souvent considérés comme disciplines reines, alors que c’est avant tout du divertissement.

Et oui, tous les partis n’agissent pas ainsi, encore moins sur tous les sujets. Mais si je donne un avis trop circonstancié, personne ne me lira jusque là, et encore moins jusqu’au bout. Poursuivons donc.

3. Le débat sur #EconomieVerte n’a pas (eu) lieu

Si c’est aujourd’hui que je rédige ce texte, ce n’est pas par hasard. Le phénomène décrit ci-dessus m’est apparu plus nettement qu’auparavant à la suite de mon dernier blog, plaidoyer pour une économie et une écologie réunifiées à travers l’initiative économie verte. Je voyais dans le premier succès dans les sondages de l’initiative arriver une nouvelle ère permettant de passer au-delà des fronts idéologiques classiques. Quelle n’a pas été ma surprise en voyant les réactions à mon texte sur les réseaux sociaux:

  • louanges et diffusion à grande échelle du côté des verts, verts libéraux et autres promoteurs de l’initiative;
  • réaction très positive dans mon cercle personnel peu politisé;
  • aucune réaction de la droite, qui n’a pourtant pas sa langue dans sa poche lorsque je commente d’autres sujets sur les réseaux sociaux. Désintérêt général au parti socialiste.

Après une petite enquête, je me rends compte que mon texte n’avait probablement été lu par aucun membre de partis tenants du non (excepté quelques-uns que j’avais directement interpellés). Le titre indiquant un soutien à l’initiative avait suffit à ne plus les intéresser… (Note de la rédaction: c’est un hasard si je critique ici la droite. Un texte plus de droite aurait probablement recueilli le même désintérêt à gauche). Bref, les membres de partis qui ne s’intéressent pas spécialement à un sujet ne lisent que la doctrine interne, pas les avis qui diffèrent.

Et c’est là où la chose devient intéressante (même si décevante). En discutant, plusieurs personnes d’abord clairement opposées à l’initiative comprenaient mon point de vue, admettaient que de fixer un objectif sans définir un plan de mesures précis n’était pas si anti-libéral que cela, et critiquaient elles-mêmes la virulence et les arguments de peu de poids de la campagne des opposants. Mais au final venait souvent l’argument massue: je ne fais pas confiance aux verts… sous-entendu: je fais confiance aux organes de mon parti. Et surtout, la peur de se faire remarquer comme n’ayant pas encore un avis clair et définitif.

Gardons l’exemple du PLR. Le parti ne dispose malheureusement plus de spécialistes métiers du domaine environnemental (qui sont pour la plupart partis chez les verts libéraux, ou à la retraite). Pour préparer sa décision, le PLR était donc une cible parfaite pour #EconomieSuisse, qui avait consciencieusement préparé le terrain lors du rejet du contre-projet à l’initiative du Conseil fédéral. Le seul actif sur l’initiative est le genevois Benoît Genecand, qui parmi ses nombreuses fonctions est administrateur d’une entreprise de recyclage importante à Genève (et dont nota bene, et c’est un comble, l’entreprise tire profit de la Loi sur la protection de l’environnement de 1983).

4. Les lobbies, fournisseurs non représentatifs de prêt-à-penser à bas prix

D’aucuns me diront que pour le “parti de l’économie”, c’est normal qu’il écoute le lobby officiel EconomieSuisse. Le problème est qu’au sein du lobby lui-même la démocratie ne fonctionne pas. Il est intéressant d’observer quelles branches économiques seraient gagnantes, et quelles branches économiques perdantes si l’objectif de l’initiative était atteint d’ici 2050. Pour cela la figure ci-dessous, issue d’une étude européenne passionnante sur les effets d’une politique européenne ambitieuse en matière d’économie verte (Pollfree -Policy Options for a Resource-Efficient Economy 2015*) donne une lecture éclairante.

Impact d'une politique efficiente en ressource sur différentes branches économiques
Impact d’une politique efficiente en ressource sur différentes branches économiques

 

Grâce à l’innovation, et en présupposant que la Suisse redevienne précurseur et non pas suiveuse en Europe et dans le monde, la plupart des branches auraient d’ici 2050 une plus-value plus grande que dans un scénario “standard” de laisser-aller. Excepté 3 branches: l’industrie alimentaire, le pétrole et le nucléaire, et l’exploitation minière. Il n’y a pas d’autre branches perdantes à long terme dans cette aventure. Mais ces trois déterminent la virulence de la campagne des opposants, et entraînent dans leur sillage tous ceux qui ont par réflexe une peur du vert. Cela a fonctionné avec les organes dirigeants du PLR, de même que cela, à titre d’autre exemple, détermine toute la politique environnementale du centre patronal vaudois dont le délégué transports et énergie est le secrétaire sur mandat de SwissOilRomandie ; à voir si cela fonctionnera avec les électeurs.

Une dernière catégorie est encore opposée à l’initiative. Tous ceux dont le modèle économique est basé sur le modèle de consommation de ressource intense actuel, et qui devraient faire évoluer à court terme leur business model. On y trouve, paradoxalement, les grands recycleurs représentés par Monsieur Genecand. On y trouve aussi la seule personne qui ait attaqué frontalement et de manière virulente mes arguments (sur Twitter), Jean-Marc Hensch, ancien candidat à la direction d’EconomieSuisse, spécialiste RP redouté et administrateur de Swico Recycling (système national de reprise des déchets électroniques). Ces derniers ne cessent d’asséner l’argument que le recyclage est parfait en suisse, pour faire oublier que l’initiative demandera des améliorations du recyclage sur de nouvelles filières, mais surtout une production moindre de déchets grâce à une meilleure conception et utilisation des produits, qu’ils soient recyclés ou non au final. A noter que d’autres représentants de la branche ont une attitude plus visionnaire et ont moins peur du changement. Mais je m’égare.

5. Tout n’est pas perdu

La question reste: comment permettre aux électeurs d’un parti de se faire une opinion indépendamment de ce que les lobbyistes de leur parti auront décidé pour eux. Avec quelles formes  d’informations, quelles formes d’interaction, une formation libre et démocratique de l’opinion est-elle possible?

Au niveau des médias, les pistes existent et on trouve de nombreux bons exemples. Par exemple l’Invité du journal du matin sur RTS info La Première qui de par le temps à disposition, la diversité des invités et des sujets donne des éclairages souvent inhabituels et circonstanciés, ou encore la grande interview du dimanche sur Forum RTS. Particulièrement intéressante est l’émission phare de SRF Echo der Zeit, championne des éclairages approfondis, souvent décalés, toujours mis en perspectives (attention néanmoins au choc culturel pour des oreilles romandes peu habituées ).

Au niveau des partis et des lobbies, il faut noter l’évolution réjouissante d’EconomieSuisse qui a annoncé récemment qu’elle ne soutiendrait pas un éventuel référendum contre la stratégie Energétique 2050 du Conseil fédéral. Les verts ont su récemment ouvrir la voie à une réflexion plus ouverte qui a permis a la nouvelle génération d’aborder l’écologie sous son angle économique. Ils restent néanmoins encore très chatouilleux à la critique, et les débats internes pourraient être encore davantage assumés. Aux partis de trouver comment ils arriveront à rediversifier les origines métiers des membres qui prennent des responsabilités. L’enjeu est énorme, et on peut se poser la question si les équipes en places sont les bonnes pour avoir ce regard critique. Aux électeurs de donner les signaux clairs, et surtout aux membres de la base des partis, lorsqu’ils choisissent leurs délégués.
Je me permets même de rêver qu’un jour (ou peut-être une nuit),  une Assemble générale osera débattre le pour et le contre d’un objet stratégique de manière structurée, et que le comité de campagne osera en faire autant.

Bref, la politique suisse reste passionnante, et bien entendu meilleure que tous les autres systèmes (comme pour le recyclage) ; ce qui n’empêche pas d’être critique et de penser à l’innovation. Sur le fond, comme sur le système.

Mente ferroque

 

*Pollfree -Policy Options for a Resource-Efficient Economy 2015: D3.7a Report about integrated scenario interpretation (Bernd Meyer, Martin Distelkamp, Tim Beringer); p. 57.

Marc Münster

Marc Münster

ApaRtide féru de politique suisse et curieux de l’avenir de mes deux filles, arpenteur inlassable de la twittosphère (@Munsterma) et de ma planche à repasser, je poursuis la chimère de l’humanisme des Lumières. Suisse allemand de culture vaudoise ou inversement, je m’entraîne de longues heures au retourné de röstis dans ma cuisine bernoise. Passionné de passé – latiniste puis géologue - je consacre ma vie professionnelle au futur et à la société (formation et conseil stratégique en développement durable.

4 réponses à “A force de débattre, sommes-nous encore aptes à la démocratie directe?

  1. Pas d.accord de monter dans un avion peint en vert et dont les pilotes ne savent pas sortir le train d.atterrissage. Vraiment tordus vos arguments monsieur le pilote. Je ne me sent pas coupable de rester sur terre!

    1. Jolie image; mais l’avion est depuis longtemps en vol; et les pilotes ne savent pas où atterrir alors qu’ils manquent de carburant; vous ne bougez toujours pas?

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