Post-Covid-19: quelle place pour les mobilisations citoyennes?

La société civile a un rôle essentiel à jouer pour soutenir les efforts en faveur d’une société plus juste, d’un environnement plus sain et d’une économie plus durable. Les récent mouvements sociaux s’inscrivent non seulement dans la contemporanéité du numérique, mais aussi dans une longue tradition de contestation citoyenne autour de grands enjeux. La participation en masse des populations à ces manifestations illustre peut-être une conscientisation de la nécessité de trouver des solutions ensemble. C’est peut-être là un grand espoir pour l’avenir, qui ne pourra être construit qu’ensemble et au delà des différences.

Le Covid-19 a mis les mobilisations citoyen-n-e-s sur pause. Tout du moins au début. Et puis sont venus des abus de pouvoir, aux États-Unis par exemple, qui ont déclenché les mouvements de contestation de masse que nous avons pu observer ces dernières semaines [1]. Les réflexions et les transformations que ces mouvements génèrent au sein de la classe politique et des médias mettent en lumière la nécessité d’une société civile active, engagée, et qui a conscience de son rôle pour répondre aux grands enjeux de société. En Suisse, les débats autour de la Loi sur le CO2, ou à Genève à propos des nouvelles pistes cyclables, illustrent le tiraillement des autorités entre développement économique et protection de l’environnement. La société civile a un rôle essentiel à jouer pour soutenir les efforts en faveur d’une société plus juste, d’un environnement plus sain et d’une économie plus durable.

Cette mobilisation s’inscrit dans une longue tradition de revendications et de participation citoyenne. Au cours des dernières décennies et du siècle passé, le rôle de la société civile à évolué [2], tout autant que ses thématiques, outils, modes de financements et de gouvernance.

Avant les années 1970, la guerre froide et la fin du colonialisme ont déclenché de nombreux mouvements sociaux, qui se sont déroulés dans un monde dominé principalement par les états. Les multinationales n’avaient pas encore émergées comme acteurs de la scène internationale. Les thématiques étaient liées aux processus de décolonisation et d’auto-détermination, mais aussi en lien avec l’emploi et la répartition des richesses. Ces mouvements étaient composés d’ouvrier-e-s et d’intellectuel-le-s, avec une stricte hiérarchie verticale. Leur financement provenaient de leurs membres, et leurs principales formes d’action étaient la manifestation de rue et la grève.

La génération suivante de mouvements sociaux des années 1970 et 1980 ont abordé les questions des droits de l’homme, du droit des femmes, de l’environnement et de la solidarité avec les pays en voie de développement. Ils sont issus des révolutions étudiantes de 1968 avec de nouvelles valeurs de paix et de collaboration mondiale. Ces mouvements incarnent une nouvelle vision du monde et une sensibilisation aux grands enjeux mondiaux. Ils étaient, entre autres, composés d’étudiant-e-s, avec une hiérarchie moins rigide et plus horizontale. Leur forme d’action préférée était soit l’action directe comme les manifestations de rue, les événements de masse comme les concerts, et l’utilisation des médias. Leur financement provenait des membres et des sympathisants, mais aussi d’événements culturels.

À la fin des années 1980 et dans les années 1990, la société civile s’est progressivement de  professionnalisée et structurée. Le nombre d’organisations non gouvernementales (ONG), de groupes de réflexion et de commissions scientifiques et professionnelles a crû rapidement, grâce en particulier à une faiblesse institutionnelle de certains états et des technologies de communication plus abordables [3]. Ces organisations ont pu entre autres fournir des prestation de services, représenter des groupements de citoyen-ne-s, et développer des expertises dans les domaines des droits de l’homme, du développement, de la réduction de la pauvreté, et de la résolution des conflits. Leur financement provenait de gouvernements, d’institutions internationales et de fondations privées.

Si le nombre d’ONG n’a pas beaucoup évolué depuis le début des années 2000, leur répartition sur la planète est resté assez similaire aux années 1990. En d’autres termes, les ONG sont encore majoritairement issues des pays développés. L’Afrique est la seule zone géographique qui a connu une croissance du nombre d’ONG au cours des vingt dernières années, bien que cette augmentation ne soit pas proportionnelle à sa croissance démographique [4].

Les ONG ont progressivement obtenu un rôle d’observateur au sein des accords et mécanismes intergouvernementaux. Leur participation a été possible grâce au soutien financier de certains états, mais aussi grâce à la généralisation des technologies de l’information et de la communication. Cependant, ce statut – limité – d’observateur, et un système multilatéral qui fait la part belle à certains puissants états, a également mené à l’émergence de nouveaux mouvements de contestation.

Les initiatives altermondialistes, comme le Forum Social Mondial, visaient alors à défendre les victimes de la mondialisation, et à abolir voire réformer les institutions multilatérales mondiales. Ils étaient composés d’étudiant-e-s, d’ouvriere-e-s et de paysan-ne-s, et comprenaient un vaste réseau d’ONG et de mouvements sociaux. Ces mouvements étaient plutôt cosmopolites et flexibles:  cosmopolite car les participants avaient conscience d’une communauté plus large voire mondiale, et flexible de par leur forme de gouvernance permettant à tout individu de participer [5].

Black Lives Matter, FridayforFuture, ou encore Extinction Rebellion sont les successeurs directs de ces mouvements sociaux de contestation. Les grandes manifestations qu’ils ont organisées récemment ont largement utilisé le numérique, et en particulier les réseaux sociaux, pour coordonner leurs efforts, sensibiliser les populations et communiquer au plus grand nombre. Cependant, ces mouvements s’inscrivent non seulement dans la contemporanéité du numérique, mais aussi dans une longue tradition de contestation citoyenne autour de grands enjeux, comme la lutte contre le changement climatique ou le racisme systémique.

Leurs modes de financement, leurs outils et leurs formes de gouvernance ont évolué au cours des décennies. Cependant, leur responsabilisation face aux grands enjeux mondiaux, et leur modèle de fonctionnement flexible et basé sur un principe de participation inclusive, les inscrivent dans une longue et nécessaire tradition de contestation citoyenne.

La participation en masse des populations à ces manifestations illustre donc peut-être une conscientisation de la nécessité de trouver des solutions ensemble. C’est peut-être là un grand espoir pour l’avenir, qui ne pourra être construit qu’ensemble et au delà des différences.

Note: 

[1] À Hong-Kong, la réponse citoyenne est restée modérée, probablement car elle fait face à un certain découragement et à un nouveau positionnement des milieux énonomiques qui se sont vus bousculés par le Covid-19.

Références:

[2] Edwards, M. and Gaventa, J. eds., 2014. Global citizen action. Routledge.

[3] Kaldor, M., 2012. New and old wars—organized violence in the globalized era, 32–70.

[4] Kaldor, M., Moore, H.L. and Selchow, S., 2012. Global Civil Society 2012 (Vol. 248). Basingstoke: Palgrave Macmillan.

[5] Anheier, H.K., Glasius, M. and Kaldor, M., 2004. Global civil society 2004/5. Sage.

Union européenne: Rester ensemble après le Coronavirus?

Ces dernières semaines, la pandémie, et au-delà de la pandémie elle-même, la gestion de la crise, ont illustré l’ambivalence des dirigeants politiques et des populations européennes face à un projet d’avenir commun. Lors d’une rare intervention, Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne, a rompu son silence le week-end dernier pour avertir que le manque de solidarité constituait « un danger mortel pour l’Union européenne. »

 

De par l’extrême rapidité de son évolution, et l’incertitude des semaines voire des mois à venir, le Coronavirus n’a laissé aucune place aux tergiversations politiques. Cette crise a mis en lumière non seulement les visions divergentes quant aux mesures à prendre pendant et après pandémie, mais aussi et surtout, elle a mis, sous une lumière cruelle, les désaccords autour de la définition et de l’existence même d’une réponse commune aux enjeux mondiaux. Même si la santé est de la compétence nationale des États membres, la solidarité entre pays voisins aurait dû être une évidence au sein d’un continent qui s’est progressivement construit autour du projet d’intégration européenne.

 

Les pandémies ne peuvent pas être réglées seulement au niveau national. Elles appellent à une réponse coordonnée, au même titre que le changement climatique. Et c’est bien l’inverse que les dirigeants européens ont montré ces dernières semaines. La pandémie a rouvert les plaies de la crise de la zone euro, faisant ressurgir les stéréotypes concernant les Européens du Sud et du Nord. À titre d’illustration le Ministre néerlandais des finances, Wopke Hoekstra, a exprimé sa contrition après avoir mis ses voisins en colère, en demandant pourquoi les autres gouvernements n’avaient pas de réserves budgétaires pour faire face au choc financier du coronavirus. Le Premier ministre portugais, António Costa, a alors qualifié ces commentaires de menace pour l’avenir de l’Union Européenne (UE). En effet, de quel projet européen peut-on parler sans une solidarité durant les crises ?

 

Autre illustration, la Hongrie. En guise de réponse au Coronavirus, le Parlement hongrois, a adopté il y a quelques jours un projet de loi qui étend les pouvoirs déjà importants du Premier ministre Viktor Orbán. En conséquence, les quelques freins et contrepoids qui subsistaient en Hongrie cesseront d’exister, le gouvernement statuant par décret. Aucune élection ni aucun rassemblement ne pourront être organisés. La Hongrie est devenue un cas d’école de l’utilisation abusive du coronavirus à des fins autoritaires.

 

En quelques jours, le Coronavirus a éclipsé toutes les autres questions et bousculé la nouvelle Commission, qui a semblé bien silencieuse, et reléguée au deuxième plan, par des gouvernements qui souhaitaient montrer leur action et rendre visible leur engagement pour résoudre la crise auprès des citoyens. L’argumentaire autour d’une réponse coordonnée a laissé la place à des communications nationales. Sans une volonté des capitales européennes de mettre en avant l’apport des institutions et du projet européen, les citoyens ne peuvent pas en comprendre le sens et le bien-fondé aujourd’hui.

 

Il s’agit d’une occasion manquée des États membres d’illustrer l’utilité du projet d’intégration européenne. Comme le déclarait l’ancienne Conseillère de la Commissaire européenne chargée de l’élargissement Heather Grabbe, cette crise réduit la confiance entre États membres et au sein du système tout entier.[1] Les citoyens italiens ont en effet le sentiment d’avoir été laissés seuls par l’Europe dans la première phase de la pandémie, ce qui a fait encore chuter la confiance dans le projet européen. Un sondage réalisé les 12 et 13 mars[2] a révélé que 88 % des Italiens estimaient que l’UE ne soutenait pas l’Italie, tandis que 67 % considéraient l’adhésion à l’UE comme un désavantage, un résultat désastreux pour un État membre fondateur de l’Union, et où l’UE bénéficiait auparavant d’un soutien important.

 

Après cette première étape de repli sur soi, certains États membres ont fait preuve de davantage de solidarité. L’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg – et la Suisse – ont ouvert leurs hôpitaux pour soigner les patients des pays les plus touchés. La France et l’Allemagne ont fait don de plus de masques à l’Italie que la Chine, selon l’exécutif de l’UE.[3] Mais ces premières réactions de fermeture des frontières et de « chacun pour soi » ont montré une réalité que les discours ne peuvent pas occulter. Ainsi, la pandémie a montré l’ambiguïté de l’étape actuelle du projet européen, issu d’une époque pleine d’optimisme et de certitude quant à la volonté d’un vivre ensemble, et qui petit à petit, a fait place à un concert d’accommodements autour d’un statut quo inconfortable.

 

La pandémie nous met au pied du mur. C’est en effet un moment décisif pour le projet européen, qui va marquer la construction européenne. Deux voies sont possibles : soit une remise en question profonde et des discussions sur le type de projet européen voulu dans les différentes capitales européennes, soit le maintien du statut quo. Dans le second cas, c’est la perte de sens du projet européen, qui se résumera à des accords commerciaux, mais sans un cœur de solidarité. Certes, il reste encore du temps pour garder le statut quo fonctionnel. Mais il ne résistera pas longtemps sous les efforts des mouvements anti-européens intra- et extra-européens.

 

Il est donc temps de parler de l’éléphant de la pièce : rester ensemble ou pas ? C’est la question que pose la réponse européenne au Coronavirus. Et la réponse ne doit pas se résumer à quelques déclarations politiques et annonces de « faire ensemble », que ce soit autour de projets innovants, de valeurs communes ou de protection de l’environnement. Elle ne doit pas être seulement financière non plus. Elle doit se montrer plus ambitieuse, et indiquer la direction à prendre, donner espoir, et engager les populations autour d’un « être ensemble », c’est-à-dire un projet d’une Europe renforcée et à terme fédérale. La solidarité existe entre personnes et populations qui se sentent liées et avec un avenir commun. Dans un couple ou en une famille, il faut faire des choix, preuve de solidarité, de confiance et oser. Que va choisir la famille européenne ?

 

Dans un monde incertain, où les innovations technologiques et militaires sont principalement développées en Chine et aux États-Unis, l’Europe doit rayonner sa culture et ses valeurs démocratique. Elle a un rôle important à jouer dans le monde. Mais pour ce faire, elle doit d’abord résoudre ses contradictions internes, qui reviennent, à chaque crise, à la même question : plus d’intégration politique ou non ?

 

[1] https://www.msn.com/en-gb/news/brexit/coronavirus-could-be-final-straw-for-eu-european-experts-warn/ar-BB121pqo

[2] https://www.ecfr.eu/article/commentary_whatever_it_takes_italy_and_covid_19_crisis

[3] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-comment-l-italie-s-est-sentie-abandonnee-par-la-france-et-l-ue-face-a-sa-penurie-de-masques_3887289.html

Voyons (aussi) l’intelligence artificielle comme une opportunité

Bien que l’intelligence artificielle (IA) présente des défis importants en termes de gouvernance et d’éthique, cette nouvelle technologie nous permet déjà de mieux comprendre l’ensemble de notre planète, des régions les plus reculées et les plus intactes, aux pics de haute montagne et jusqu’aux profondeurs des océans.

Avec environ deux milliards de photographies générées chaque jour [1], la collecte de données par satellite n’est plus un problème. Au contraire, les volumes de données collectées nécessitent l’utilisation de technologies spécifiques pour les analyser. Selon Stuart Russell de l’Université de Californie, Berkeley, “nous savons enregistrer de nombreux phénomènes dans le monde depuis de nombreuses années, ce qui nous a permis d’accéder à un ensemble de données sans précédent. Cependant, en raison de la complexité du monde, nous pouvions encore avoir du mal à toujours en comprendre le sens. Grâce avec l’intelligence artificielle, peut-être que nous pouvons” [2].

Alors que les nouvelles technologies soulèvent de nombreuses préoccupations (méritées), ce court article a pour ambition d’en montrer une facette positive, et d’illustrer brièvement comment l’IA peut contribuer à atteindre un certain nombre des Objectifs du Développement Durable (ODD).

Tout d’abord, l’intelligence artificielle peut aider à mieux gérer les villes et grands centres urbains, et ainsi contribuer à atteindre l’objectif 11 des ODD intitulé «Faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables» [3]. Nouveaux modes de transport public autonomes ; une allocation plus efficace des ressources ; et une planification urbaine basée sur des modèles prédictifs combinant un vaste ensemble de critères (imagerie satellitaires, activités économiques, flux de transport, consommation privée, activités de divertissement et de loisirs, et taux de criminalité) sont quelques exemples d’application de l’IA pour développer des zones urbaines intelligentes et durables.

En intégrant les données de production et de consommation de nourriture à grande échelle et en temps réel, l’IA peut améliorer l’efficacité de la production, distribution et consommation alimentaire, afin de réduire les déchets et atteindre l’objectif 12 des ODD «Établir des modes de consommation et de production durables» [4].

Même si nous avons conscience de la nécessité de développer les énergies renouvelables comme l’énergie solaire, éolienne, hydroélectrique, à biomasse et géothermique, leur production prend du temps à se développer car elles sont intermittentes, contrairement aux centrales électriques à gaz ou nucléaires, qui peuvent être gérée en fonction de la demande de consommation d’électricité. Cette irrégularité de la production, qui est liées aux aléas du climat, est l’un des principaux défis auquel font face les énergies renouvelables. Grâce à la collecte et à l’analyse de données en temps réel, l’IA peut développer des modèles de prévision de consommation précis, augmentant ainsi l’utilisation des énergies vertes et leur intégration dans le réseau électrique traditionnel, conformément à l’objectif 7 de l’ODD intitulé «Garantir l’accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes, à un coût abordable» [5].

D’ici 2020, l’Union Européenne a pour objectif de mettre en réseau plus de 200 millions de compteurs d’électricité intelligents, destinés à la consommation privée. Ces compteurs fournissent des données en temps réel sur la consommation d’électricité. Les données volumineuses collectées sont ensuite analysés par l’IA pour élaborer des modèles de prévision de la demande d’électricité en fonction des contraintes et des préférences des consommateurs. Sur la base de cette analyse, l’IA peut adapter l’approvisionnement en électricité presque en temps réel: les compteurs intelligents ont la capacité de réduire l’électricité fournie en baissant temporairement la lumière ou en éteignant les appareils de chauffage électriques. Les fonctionnalités des compteurs intelligents, combinées à l’intelligence artificielle, permettent ainsi une meilleure prévision et une plus grande intégration d’énergie renouvelables dans le réseau électrique, permettant ainsi une production et une consommation d’énergie plus durables.

De manière similaire, l’IA peut établir des modèles de consommation d’eau basés sur des données provenant de l’ensemble de la population d’un pays ou d’une région en temps réel ( non basé sur les données des d’années précédentes). Grâce à ces prévisions, la distribution d’eau potable et l’assainissement peuvent être planifiés plus précisément, ce qui devient de plus en plus essentiel dans un monde où l’eau tend à se raréfier, voire devenir une source de conflits inter- et intra-étatiques. Dans ce sens, cette technologie peut contribuer à atteindre l’objectif 6 des ODD intitulé «Garantir l’accès de tous à des services d’alimentation en eau et d’assainissement gérés de façon durable» [6].

Par exemple, la ville de Melbourne (Australie) développe une plateforme basée sur l’IA, qui permet d’adapter la distribution de l’eau potable en temps réel et selon la demande en eau propre émanant des habitants de la ville. Cela conduit à une réduction d’environ 20% de la quantité d’énergie utilisée pour traiter l’eau [7]. Cette plateforme du nom de “Python” combine des données de consommation historiques et en temps réel pour déterminer l’utilisation la plus efficace des pompes à eau sans aucune intervention humaine. Lancé en tant que projet pilote dans une usine de traitement des eaux, il s’étend rapidement à d’autres en ville [8].

Ces quelques exemples n’ont que pour ambition de donner un bref aperçu des utilisations actuelles de l’intelligence artificielle en relation avec les ODD. Ce n’est pas exhaustif et de loin. Face à un monde en perpétuelle transformation, l’IA peut nous aider à mieux gérer les ressources et réduire l’impact des activités humaines sur le climat et la qualité des écosystèmes, pour n’en citer que quelques-uns. Le prochain défi pour les organisations internationales et les ONG qui œuvrent dans ce domaine sera de développer les compétences en intelligence artificielle nécessaires afin de tirer le meilleur parti de cette technologie pour le bien de la planète et de toutes et tous.

Pour plus d’information sur cette thématique, voir mon dernier ouvrage sur la Governance environnementale à l’ère numérique. 

Références:

[1]Photographies d’un mégapixel. Voir ITU, 2018. AI and satellite imagery: Proposed ‘global service platform’ to scale AI for Good projects https://news.itu.int/ai-and-satellite-imagery-proposed-global-service-platform-to-scale-ai-for-good-projects/

[2] Traduction de l’Anglais: “We have recorded the whole world for a long time,” which has led to having access to this unprecedented dataset. However, due to the complexity of the world, humans have a hard time making sense out of it. However, “with AI, perhaps we can.” Voir ITU, 2018. AI and satellite imagery: Proposed ‘global service platform’ to scale AI for Good projects https://news.itu.int/ai-and-satellite-imagery-proposed-global-service-platform-to-scale-ai-for-good-projects/

[3]Voir https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/cities/

[4]Voir https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/sustainable-consumption-production/

[5]Voir https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/energy/

[6]Voir https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/water-and-sanitation/

[7] Voir ITU, 2018. How Melbourne, Australia uses AI to cut water treatment costshttps://news.itu.int/melbourne-cut-down-water-costs-using-ai/

[8] Voir Wells, H. 2018. Melbourne cuts water treatment costs using AI. Cities Today. https://cities-today.com/melbourne-cuts-water-treatment-costs-using-ai/

Le numérique et le citoyen au coeur de la protection de la biodiversité

Autrefois réservée aux scientifiques et universités, la collecte de données s’ouvre au grand public. Grâce aux technologies numériques, il est dorénavant possible d’associer les citoyens aux projets de recherche, et ainsi faire bénéficier la science d’une capacité de collecte de données inégalée.

Chacune et chacun d’entre nous peut alors devenir les yeux et les oreilles de scientifiques sur le terrain, et ainsi leur permettre de mieux suivre la migration des différentes espèces, illustrer l’évolution de certains écosystèmes ou encore surveiller les innombrables changements et évolutions au niveau local mais à une échelle mondiale.

Certaines technologies sont spécifiquement dédiées à la participation des citoyens aux observations scientifiques. Les données qu’ils génèrent sont ensuite collectées, stockées et analysées par des scientifiques, qui peuvent ainsi améliorer leurs recherches avec des données en temps réel. Plusieurs exemples permettent d’illustrer cette collaboration, qui a aussi pour bénéfice de générer encore davantage de sensibilisation et d’engagement, et donc de rapprocher la science du grand public.

Litterati est un très bon exemple de l’utilisation de données prévenant d’une collecte citoyenne. Cette startup a pour but d’identifier où sont localisés les déchets dans le monde, mais aussi leur type, leur quantité et leur évolution dans le temps. Comme les déchets sont partout, leur impact sur l’environnement est dramatique. Litterati est basée sur une communauté de citoyens qui prennent en photo des déchets là où ils se trouvent. Leurs photos sont ensuite géolocalisées, horodatées et étiquetées avec des mots-clés permettant d’identifier les marques de produits de consommation les plus courantes, et ainsi de créer des profils de déchets pour les villes et les campagne. Cela aide les administrations publiques et les entreprises à devenir plus efficaces dans leurs efforts de nettoyage et de recyclage.

Un autre exemple est le programme BirdReturns, développé par l’organisation non gouvernementale The Nature Conservancy (TNC) pour protéger la migration des oiseaux entre le Canada et le Mexique. Cette voie de migration le long de la côte de l’océan pacifique est menacée par la perte croissante de zones humides dans la vallée centrale de la Californie. Grâce à l’application pour smartphone eBird, les ornithologues amateurs peuvent ajouter les photos qu’ils prennent sur le terrain à une base de données de développée par le laboratoire d’ornithologie de l’Université de Cornell (États-Unis), et ainsi permettre de déterminer avec précision où et quand les oiseaux volent entre le Canada et le Mexique.

Ensuite, en collaboration avec TNC, l’Université de Cornell a développé un modèle de prédiction permettant de prédire avec précision quand et où les oiseaux se trouvent à n’importe quelle saison. Cela permet à TNC de collaborer avec les riziculteurs pour créer des zones humides temporaires afin que les oiseaux puissent se reposer et se nourrir. Les agriculteurs peuvent ainsi soit ajouter de l’eau à leurs champs un peu à l’avance soit la laisser un peu plus longtemps que d’habitude, et ainsi répondre aux besoins des oiseaux migrateurs. Grâce aux technologies numériques, des citoyens, une ONG, un université et des producteurs de riz ont ainsi réussi à protéger la voie des oiseaux migratoire du pacifique.

L’université de Cornell a également mis au point le projet FeederWatch pour recueillir des données auprès des milliers de personnes qui mettent à disposition de la nourriture pour les oiseaux. Ce projet de science citoyenne permet aux scientifiques d’appréhender les tendances à long terme de répartition des populations d’oiseaux. Les données indiquent quelles espèces sont repérées dans chaque région et à chaque saison, ce qui permet aux scientifiques de produire une carte très précise de la population d’oiseaux. Grâce aux données collectées par les citoyens, les scientifiques peuvent aussi mieux déterminer les causes d’extinction des oiseaux et ainsi agir avant qu’il ne soit trop tard.

En complément, l’université de Cornell a créé un autre projet de sciences citoyennes qui a pour objectif de recenser les informations sur l’habitat des différentes espèces d’oiseaux. L’application mobile NestWatch enregistre les observations des citoyens, qui sont ensuite collectées et compilées avec des milliers d’autres. Les chercheurs utilisent cette base de données pour surveiller la reproduction des oiseaux. Mais cela leur permet également de combiner ces données avec des données historiques, afin de mieux comprendre comment d’autres facteurs environnementaux tels que le changement climatique, l’urbanisation et la perte de l’habitat naturel affectent la reproduction. Sans l’aide des citoyens, il serait impossible de recueillir suffisamment d’informations pour suivre avec précision ces oiseaux.

Ces quelques exemples illustrent la puissance des technologies numériques au service de la science et de la protection de l’environnement. La science a en effet ce rôle de donner une vue en temps réel de la situation présente et de l’évolution d’un écosystème ou d’une espèce animale, afin que celui-ci, et le citoyen, puissent faire des choix informés, et décider des mesures adéquates pour protéger les espèces en danger avant qu’il ne soit trop tard.

Grâce aux observations citoyennes et leur partage avec des scientifiques et des institutions de recherche, chacune et chacun peut facilement devenir un acteur de la protection de l’environnement (parmi d’autres actions).  Le numérique devient alors un moyen de reconnexion avec la nature, avec la science, et surtout, il nous remet au cœur de la protection de la biodiversité.

Droits Humains et censure numérique

Lors de la semaine des Droits Humains, qui se tient du 13 au 17 novembre à Genève, une pléthore d’évènements, table-rondes et conférences auront lieu. Entre autres, la Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme Michelle Bachelet abordera les défis auxquels notre monde est confronté lors d’une conférence publique intitulée “Les Droits Humains dans une nouvelle ère”. Cette nouvelle édition fait la place belle aux technologies numériques, à la fois perçues comme instruments de promotion des droits humains, mais aussi comme défis.

À cette occasion, il est utile de s’intéresser à l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui énonce que : “Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.” Cela pourrait paraitre paradoxal de réfléchir à la liberté d’opinion et à l’accès à l’information aujourd’hui. En effet, nous croulons sous l’information : à travers le web et les réseaux sociaux, tout est disponible à chaque instant, à chaque heure, peu importe le lieu. Cependant, cette abondance d’information ne se traduit pas nécessairement par une pluralité des sources d’information ni ne favorise une pluralité d’opinions.

En effet, les informations auxquelles nous avons accès sont filtrées par des algorithmes. Comme tous nos faits et gestes en ligne sont enregistrés et analysés, ces filtres deviennent chaque jour plus précis et permettent à certaines entreprises technologiques de mieux cerner ce que nous souhaitons voir et ce qui peut nous inciter à rester en ligne. Si le besoin de faire un choix dans les informations est évident, du fait de leur abondance, les critères de ce choix devraient être transparents, et chaque citoyen devrait avoir la possibilité de les changer.

Ainsi l’abondance d’information n’est pas à traduire par un plus grand accès à l’information. Il s’agit en fait d’un plus grand accès à certaines informations choisies par des tiers. En d’autres termes, nous ne pouvons pas librement chercher, recevoir et répandre les informations de notre choixpour reprendre l’énoncé de l’article 19 précédemment cité, mais bien certaines informations choisies pour nous.

La définition du terme “censure” décrit l’ “Examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications, émissions et spectacles destinés au public et qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle.”[1] Alors que la notion de censure se réfère ici à une autorité politique, sa définition s’applique parfaitement aux algorithmes des GAFA et autres réseaux sociaux, qui définissent notre accès à l’information, et ainsi deviennent de facto l’autorité compétente sur les publications. Il ne s’agit donc plus d’un choix venant d’une entité publique, responsable devant les citoyens, mais bien d’un groupe d’entités privées, souvent basées à l’étranger. Cette situation sans précédent est particulièrement préoccupante dans un monde globalisé, complexe et en perpétuelle évolution, où les citoyens ont plus que jamais besoin de donner un sens à leur réalité. Par conséquent, la liberté de choisir ses sources d’information, et ainsi de se former une opinion sans ingérence, est aujourd’hui compromise.

D’autre part, les réseaux sociaux ont laissé la porte grande ouverte à la prolifération des fausses informations. Il s’agit d’une guerre de l’information basée sur une idée simple : augmenter les dissensions au sein d’une population autour de controverses comme l’avortement, le racisme, ou les migrations, et avec pour objectif d’affaiblir le pays concerné et d’orienter les décisions de ses citoyens. Les récentes mesures prises par Facebook et Twitter entre autres, pour bloquer des centaines de faux comptes et profils lors des dernières élections étasuniennes, montrent à quel point les réseaux sociaux sont perméables à l’ingérence de pays tiers dans les élections et les processus démocratiques. 

La difficulté croissante à distinguer entre les vraies et les fausses informations, entre les opinions et les faits, ne concerne pas uniquement les citoyens, mais bien tous les pans de la société. En effet, ce nouvel environnement entraîne une érosion progressive de la confiance de citoyens non seulement envers les sources d’information, mais également envers les institutions publiques, ce qui contribue à isoler les citoyens et à renforcer le rôle d’acteurs privés. Devant des institutions publiques de plus en plus affaiblies, les GAFA et autres réseaux sociaux deviennent “l’autorité compétente sur les publications (…) qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle” pour reprendre la définition précédemment citée.

Face à ces défis, deux voies sont à explorer.

D’une part, le citoyen détient un aspect de la solution, dans sa responsabilité à développer les connaissances nécessaires à une vie civique numérique, c’est-à-dire non seulement à mieux appréhender les enjeux et limitations liés à l’utilisation des outils numériques, mais aussi à développer une pensée critique face aux informations disponibles en ligne.

D’autre part, un nouveau cadre juridique pour les réseaux sociaux doit permettre d’appliquer les mêmes règles aux contenus publiés sur les médias traditionnels et les réseaux sociaux, et ainsi éviter que les discours de haine, par exemple, ne puissent proliférer aussi facilement. L’intelligence artificielle peut également aider à rendre plus visible l’origine de l’information, et ainsi aider les citoyens à mieux cerner sa véracité et son contexte. Cependant il est essentiel de se rappeler que toute nouvelle régulation ne doit pas porter sur le contenu, mais bien sur la distribution de l’information. En effet, il ne s’agit pas de renforcer encore davantage la capacité des GAFA et autres réseaux sociaux à choisir quel contenu est vrai ou faux, mais bien plutôt d’encadrer la distribution de l’information en ligne, afin de préserver les principes de l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Réferences:

[1]https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/censure/14086

Les grandes promesses de l’Internet sont aussi ses pièges

Si les campagnes présidentielles américaines de 2008 et 2012 ont semblé confirmer la conviction que les outils numériques, dont internet et les réseaux sociaux, développaient l’autonomisation et l’engagement des citoyens, et donc renforçaient la démocratie, la campagne de 2016, tout comme celle en faveur du Brexit, ont mis en évidence les défis que posent les technologies numériques.

Internet et les technologies numériques ont été tout d’abord perçus comme forces de démocratisation. Cette perception reposait principalement sur les conceptions de Habermas de la sphère publique (1). Les premiers modes de communication facilitée par Internet – courriels, listes de diffusion et forums de discussion – semblaient en effet bien adaptés à la formulation d’un argument rationnel, à la prise en compte de la diversité des opinions, et à l’obtention d’un consensus fondé sur le meilleur argument plutôt que sur la force et la coercition (2).

Cependant, cette perception des technologies numériques comme instruments de démocratisation, a été rapidement battue en brèche, et en particulier lors des printemps puis hivers arabes.

En effet, le déterminisme technologique, qui reconnait aux technologies un pouvoir absolu de transformation des sociétés, aurait dû inévitablement amener une plus grande liberté d’expression et un mouvement de démocratisation au sein des pays touchés par le printemps arabe (3). Mais l’hiver arabe, comme d’autres exemples, a montré qu’un tel déterminisme est inexact. Deuxièmement, l’instrumentalisme technologique, qui prétend que les technologies sont neutres sur le plan des valeurs, est également réfuté par un grand nombre d’analyses empiriques et théoriques, qui mettent en avant les valeurs à la fois explicites et implicites que les technologies incorporent, puis reproduisent à travers leur utilisation et applications. Ainsi, attribuer le pouvoir de démocratisation aux technologies numériques reflète avant tout de leurs origines occidentales (1).

Souvent décrites comme plateformes, l’ensemble des communications numériques, y compris les sites de réseautage social, les moteurs de recherche et les smartphones (4), sont principalement conçues, mises en œuvre et contrôlées par quatre sociétés multinationales : Apple, Google, Facebook et Microsoft (GAFA). Au lieu de sphères ouvertes facilitant un discours libre et démocratisant, ces plateformes contribuent à renforcer les croyances et les convictions existantes, tout en réduisant la pluralité d’opinion et de sources d’information, notamment du fait des bulles de filtre et de la marchandisation des relations sur les réseaux sociaux (5).

De plus, les médias traditionnels ne jouent plus leur rôle de gardien d’une pluralité d’opinions et d’information. Les thématiques abordées et le rythme des campagnes électorales sont désormais dictés par les influenceurs sur les réseaux sociaux. Les partis politiques et leurs candidats tissent des réseaux diffus de groupes, consultants et sociétés spécialisées dans la collecte de fonds, la communication micro-segmentée et la mobilisation des électeurs (6).

Dans le même temps, ces plateformes et entreprises sont soutenues par la politique des États-Unis en tant que pays hôte, notamment par le biais de l’application de la loi sur le droit d’auteur (4). Renforçant les critiques antérieures de l’instrumentalisme technologique, ces formes contemporaines d’impérialisme de plateforme renforcent la sphère de l’entreprise (au lieu de la sphère publique) et incorporent des valeurs commerciales et idéologiques spécifiques, qui découlent de la domination des sociétés transnationales américaines et, par conséquent, des États-Unis (4).

Ainsi, pour la démocratie libérale, les grandes promesses de l’Internet sont aussi ses pièges. Son potentiel libérateur et « anti-establishment » peut être également exploité par des leaders peu scrupuleux qui font appel aux pires impulsions de la société. En remettant en cause les institutions traditionnelles, telles que les médias traditionnels, les technologies numériques ont laissé un vide qui peut alors être comblé par des fausses nouvelles et la propagande (6).

Face à ces défis, le citoyen détient une part de la solution, dans la responsabilité à développer non seulement les vertus nécessaires à une vie numérique réussie, telles que l’honnêteté ou la transparence (7), mais aussi la connaissance de ces outils et des stratégies utilisées par les GAFA, les partis politiques et les candidats, afin de mieux protéger la démocratie. Dans ce contexte, la devise des Lumières, sapere aude– avoir le courage de penser (et d’agir) pour soi-même, reste plus que jamais d’actualité (1).

 

Références pour aller plus loin

(1) Ess, Charles. 2018. Democracy and the Internet: A Retrospective, Javnost – The Public, 25:1-2, 93-101, DOI: 10.1080/13183222.2017.1418820

(2) Habermas, Jürgen. 1983. Morale et Communication : Conscience morale et activité communicationnelle. Paris : Flammarion.

(3) Ess, Charles. 1996. “The Political Computer: Democracy, CMC, and Habermas.” In Philosophical Perspectives on Computer-Mediated Communication, edited by C. Ess, 197–230. Albany: State University of New York Press.

(4) Jin, Dal Yong. 2015. Digital Platforms, Imperialism and Political Culture. New York: Routledge.

(5) Lindgren, Simon. 2017. Digital Media and Society: Theories, Topics and Tools. London: Sage.

(6) Persily, Nathaniel. 2017. The 2016 U.S. Election: Can Democracy Survive the Internet? Journal of Democracy, 28: 2, 63-76 DOI: https://doi.org/10.1353/jod.2017.0025

(7) Vallor, Shannon. 2016. Technology and the Virtues: Towards a Future Worth Wanting. Cambridge, MA: MIT Press.

 

 

 

 

 

Blockchain: une innovation pour la gestion collective ?

La blockchain est à la mode. Du secteur privé au secteur public, tout le monde en parle et la décrit comme cette innovation majeure qui transformera les organisations dans les années à venir. Cet article se propose de la définir en termes simples et de mettre en lumière une application spécifique: la gestion de biens communs.

 

La blockchain est une technologie qui permet d’enregistrer des transactions de valeurs, et de valider leur exactitude de manière sûre, transparente et immuable. Traditionnellement, lorsque deux individus souhaitent effectuer une transaction, ils passent par un intermédiaire qui va leur offrir la confiance qu’ils n’ont pas nécessairement entre eux : par exemple, le système bancaire assure que le même montant sera bien débité chez l’un et crédité chez l’autre. La blockchain offre une alternative à cette intermédiation. En effet, elle représente une vraie innovation en matière de prise de décision collective et distribuée, c’est-à-dire sans institution centrale qui contrôle et valide l’exactitude des décisions et des transactions.

 

La bitcoin blockchain est une immense base de données, qui enregistre les transactions de valeurs entre individus. Toutes les transactions de bitcoins qui ont lieu dans le monde à chaque seconde sont enregistrées à intervalles régulières dans des « blocs » de transactions, qui sont ensuite ajoutés aux blocs précédents. L’identité des individus n’est pas divulguée : chacun est représenté par un numéro (« public key »). Par contre, toutes les transactions sont transparentes, visibles de toutes et tous, et enregistrées de manière immuable. Il n’est plus possible d’altérer une transaction à partir du moment où elle est validée et ajoutée à la bitcoin blockchain.

 

Chaque transaction est horodatée et validée par des agents (appelés « miners ») qui ont pour rôle de vérifier l’exactitude de la transaction. Afin d’éviter toute collusion entre les individus qui échangent des bitcoins et les agents chargés de valider et d’enregistrer cette transaction dans un nouveau bloc, la blockchain organise ce qui pourrait ressembler à concours mathématique mondial : à chaque création d’un nouveau bloc, les « miners » du monde entier tentent de résoudre un problème mathématique complexe, qui ne peut être résolu qu’en utilisant une grande puissance de calculs à l’aide de puissants ordinateurs. Les premiers à trouver la solution gagent le droit de créer un nouveau bloc et sont rétribués : ils reçoivent un certain nombre de bitcoins.

 

Cette technologie offre donc une alternative innovante en termes de gestion distribuée et décentralisée des transactions de valeurs entre individus. Elle peut s’appliquer idéalement à la gestion de biens communs, qui représente un défi pour les institutions publiques et les organisations internationales. Le concept de la tragédie des biens communs, introduit il y a une cinquante d’année par l’écologue américain Garrett Hardin, permet de décrire ce défi. Il est souvent illustré par l’exemple suivant.

 

Des éleveurs partagent un pâturage et se mettent d’accord sur le nombre idéal de moutons que chacun peut y amener. Le nombre idéal permet à l’herbe de se renouveler suffisamment ce qui assure à tous les moutons de paître sur le long-terme. Collectivement il s’agit de la solution idéale. Cependant, individuellement, chacun va être tenté de maximiser son profit et donc d’ajouter un, voire plusieurs moutons, ce qui va progressivement conduire à une telle dégradation du pâturage, que plus aucun mouton ne pourra paître. Une décision, qui peut faire sens au niveau individuel et à court terme, ne fait plus du tout sens au niveau collectif et à long-terme.

 

La tragédie des biens commun est une parfaite illustration de notre difficulté à gérer collectivement les biens publics, tels l’environnement et les ressources naturelles. Joshua Weitz et ses collègues du Georgia Institute of Technology (USA) ont développé plusieurs scénarios afin de comprendre comment éviter la tragédie des biens communs. Ils ont découvert que seule une incitation forte extérieure pouvait motiver les agents individuels à s’aligner sur le choix idéal collectif et du long terme, même si le bien commun était déjà épuisé ou si d’autres agents continuaient à dégrader les ressources communes.[1]

 

C’est précisément ce que cette technologie propose : inciter les participants à œuvrer pour maintenir le bien collectif en alignant intérêts individuel et collectif. En effet, la bitcoin blockchain (ici le bien commun) ne peut fonctionner que si les « miners » participent activement et correctement à son bon fonctionnement, c’est à dire continuent à valider les transactions et créer de nouveaux blocs. Pour éviter l’écueil de la tragédie des biens communs, la blockchain s’appuie sur deux principes qui permettent d’aligner leurs intérêt individuel et collectif.

 

Tout d’abord, la bitcoin blockchain récompense les « miners » qui créent de nouveaux blocs et valident les transactions. Deuxièmement, en étant rétribués en bitcoins, ils ne gagnent de la valeur que si la bitcoin blockchain continue d’inciter la confiance pour de nouvelles transactions. Ils sont donc rétribués pour leur contribution (intérêt individuel) avec des bitcoins qui n’ont de valeur que s’ils assurent la pérennité de la bitcoin blockchain (intérêt commun).

 

Cette technologie, et ses deux principes d’incitation distribuée pouvant être appliqués à un grand nombre de situations, promettent donc de grands changements en termes de gestion des biens communs et de gouvernance dans les années à venir. De multiples entreprises, organisations internationales et institutions publiques développent à ce titre des projets basés sur la blockchain afin d’augmenter la transparence et l’efficacité des processus de gestion des transactions et des biens communs.

 

Une précision finale. Ici, les principes de base de la bitcoin blockchain ont été considérés en guise d’illustration. Mais il est à noter qu’il existe une blockchain pour chaque crypto-monnaie ou chaque valeur. Ainsi, la bitcoin blockchain est la chaine de blocs qui enregistre toutes les transactions pour la seule crypto-monnaie bitcoin. De surcroît, le terme « blockchain » est utilisé pour désigner un nombre important de variantes avec des processus de validation des transactions (appelé « consensus mechanisms ») distincts.

 

[1]http://www.rh.gatech.edu/news/583719/game-theory-shows-how-tragedies-commons-might-be-averted

Quel avenir pour la pluralité d’opinions et la démocratie à l’ère numérique?

Les technologies numériques sont omniprésentes. Du lever au coucher, nous sommes immergés dans un monde, où virtuel et réel se s’entremêlent en permanence. Les décisions que nous prenons chaque jours sont dorénavant largement influencées par les technologies.

 

Nous avons gagné de nouvelles compétences en termes d’accès à l’information. Le monde est à la portée d’un clic. Tout est disponible en permanence, de l’achat d’un livre à la consultation des dernières nouvelles. L’information est devenue gratuite et abondante. Le concept de surcharge informationnelle ou « infobésité[1] » décrit bien ce déluge d’information, où la question n’est plus comment accéder à l’information, mais plutôt comment la sélectionner.

 

Le numérique facilite la communication et la collaboration entre individus, effaçant les distances spatio-temporelles. Les messages sont diffusés à la vitesse du wifi, et les hashtags sont les éléments constitutifs des mouvements politiques. À titre d’exemple récent, un post sur Facebook a conduit 2,6 millions de personnes à manifester dans les rues de la capitale étasunienne pour marquer leur soutien au respect des femmes. De même, il aura fallu peu de temps après la diffusion du nouveau code vestimentaire de la Maison Blanche, pour qu’une opposition s’organise et que le hashtag #DressLikeAWoman devienne viral[2].

 

Si elles représentent une vraie aide dans bien des cas, les technologies numériques présentent aussi de nombreux défis, et en particulier à deux titres : accès à l’information et pluralité d’opinions. L’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme[3]énonce les principes de « liberté d’opinion et d’expression », ainsi que le « droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. » Ces principes sont remis en causes par des technologies numériques qui, autrefois louées pour élargir l’accès à l’information et renforcer la liberté d’expression, sont progressivement devenues des filtres, et des instruments de surveillance et de collecte de données.

 

Une grande partie d’entre nous accèdent principalement aux nouvelles à travers les réseaux sociaux, ce qui permet aux géants du numérique, tel que Facebook, de devenir les nouveaux rédacteurs en chef d’un journal en ligne qui serait devenu mondialisé. Le principe de la bulle de filtrage[4](filter bubble) décrit cet espace informationnel en ligne, dans lequel nous sommes en permanence confinés, et qui est régit selon les critères d’un algorithme, celui-ci choisissant à quel article, quelle vidéo ou quel site internet nous aurons accès, selon nos préférences et ce que les moteurs de recherche et les réseaux sociaux savent de nous. Même si une sélection d’information est nécessaire et bienvenue afin de faciliter nos recherches et notre navigation, les critères de sélection ne nous sont pas accessibles. De surcroît, nous ne sommes plus confrontés à des avis divergents, le but étant de nous garder le plus longtemps en ligne, et donc de nous donner accès à des informations qui vont dans notre sens. À titre d’exemple, Facebook montre en priorité les publications de notre entourage qui ont le même point de vue politique.

 

Le scandale de Cambridge Analytica[5]a montré à quel point les campagnes politiques contemporaines utilisent des technologies avancées pour influencer le vote des citoyens : extraction de données, bots, réseaux sociaux, et bien entendu messages personnalisés. Cette nouvelle génération de communications politiques permet en effet d’adapter le message selon le profil psychologique de chacun-e, et ce à une échelle nationale voire mondiale. Mais l’influence du numérique sur le paysage politique s’étend bien au-delà du jour du vote. Nous sommes entrés dans un monde en campagne perpétuelle.

 

Ce déluge d’information continu a laissé la porte ouverte à la désinformation, qui s’est progressivement infiltrée en masse dans la sphère publique.  Si les réseaux sociaux sont reconnus pour favoriser la superficialité des discussions et les points de vue extrémistes, une récente étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT)[6]a démontré que les fausses informations ou « fake news » étaient 70% plus partagées que les vraies informations sur Twitter. Et la raison n’est pas à chercher auprès des logiciels (bots) qui disséminent les informations automatiquement, mais bien auprès des utilisateurs. En effet, beaucoup d’entre nous ne lisons pas en détail les publications sur les réseaux sociaux. Le titre, une image ou le résumé suffisent pour aimer et partager la publication. À l’heure où Twitter a remplacé le journal télévisé, la désinformation semble être partout, ce qui isole encore davantage le citoyen face aux défis mondiaux et fragilise la démocratie.

 

Que ce soit au niveau local, national, régional ou mondial, les technologies numériques ont une influence certaine et de plus en plus visible sur la politique. Alors que la démocratie est basée sur le principe d’un citoyen bien informé, les technologies numériques remettent en causes les principes de base d’accès à l’information et de pluralité d’opinions sur lesquels sont fondées nos sociétés et processus politiques. Il devient donc urgent de réfléchir au rôle que nous souhaitons leur donner afin de définir quelle société nous souhaitons pour l’avenir.

 

[1]https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/infobesite-comment-sinformer

[2]http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1656428-dresslikeawoman-medecin-legiste-je-travaille-en-blouse-n-en-deplaise-a-donald-trump.html

[3]http://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/index.html

[4]https://www.ted.com/talks/eli_pariser_beware_online_filter_bubbles?language=fr

[5]https://www.letemps.ch/monde/cambridge-analytica-big-data-laltright

[6]http://news.mit.edu/2018/study-twitter-false-news-travels-faster-true-stories-0308