Les contradictions de la démocratie

Le scrutin de dimanche passé en Crimée démontre au moins que la population souhaite son annexion par la Russie. Certains clament que ce referendum est illégal. Sans doute. Mais ce qui compte ce n’est pas son statut juridique, c’est son résultat aveuglant.

On ne peut pas douter de la volonté du peuple. Mais on ne l’appliquera pas parce qu’elle contredit la cohérence du droit et qu’elle déséquilibre l’état de fait des frontières européennes, péniblement acquis voici 70 ans. La votation du 9 février de la Suisse va dans le même sens. Le peuple contredit des accords internationaux et fragilise les institutions, y compris d’ailleurs le principe de la démocratie directe. Si les Européens avaient voté en même temps que la Suisse sur le même sujet, l’Union Européenne s’effondrait.

Qu’est-ce donc que la démocratie en fin de compte? Le gouvernement du peuple par le peuple, comme en Suisse. Ou bien le droit du peuple tous les quatre ans de désapprouver le pouvoir en place pour le remplacer par l’opposition qui sera à son tour blâmée quatre ans plus tard. Faut-il filtrer les mouvements d’humeur du peuple par un écran d’assemblées représentatives? Faut-il les soumettre au carcan de principes constitutionnels intouchables?

Si on continue sur la voie de la Crimée, l’Europe mutera vers une confédération de régions. La Catalogne, l’Ecosse, la Vénétie, la Flandre sont candidates à cette indépendance accordée généreusement au Kosovo sans considération pour l’intégrité de la Serbie. Si le peuple a tous les droits, si ses décisions ne dépendent que de son bon plaisir, il est alors souverain. Mais au sens d’un monarque d’Ancien Régime. Or l’absolutisme d’un homme nous a laissé un mauvais souvenir.

L’absolutisme d’une foule est-il par nature moins dangereux? Il y a tout de même une différence. Le roi n’avait qu’un seul cou à couper. La multitude des cous populaires prohibe cette façon de changer de régime. Cela deviendrait un génocide. Mais il y a eu des génocides. En Arménie, au Rwanda, en Europe nazie, au Kosovo. Peut-être l’Europe des régions est-elle la seule issue. Réduire l’espace législatif à un peuple tellement unanime qu’il tombe spontanément d’accord.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.