Passé composé

Être archéologue, c’est avant tout répondre à quelques questions cruciales : non, nous n’apprenons pas à manier le fouet lors de nos études, les fossiles de tyrannosaures concernent nos collègues paléontologues et oui, il reste encore des vestiges antiques à découvrir. C’est le cas notamment à Crotone, à la pointe de la Botte italienne, où, sous le béton de la ville moderne, se cache une cité plurimillénaire fondée il y a 2’700 ans par des colons grecs.

Mais pourquoi donc un couple d’archéologues genevois se retrouve-t-il à Rome pour étudier les vestiges d’une cité grecque de Calabre ? Entre 2011 et 2014, plusieurs sites datant d’environ 350 av. J.-C.  y ont été découverts lors de fouilles de sauvetage effectuées par la Soprintendenza Archeologica della Calabria. Cependant, les fonds débloqués pour les fouilles archéologiques n’incluent pas l’étude du matériel. Voilà pourquoi, dans le cadre d’une collaboration entre la Surintendance et l’Université de Genève, deux chercheurs se sont vu proposer des sujets de thèse lié à ces découvertes. Elle se chargerait d’étudier la céramique retrouvée sur les différents site, tandis que lui s’occuperait de l’étude d’une nécropole mise au jour, l’odonymie faisant parfois bien les choses, le long de la Via dei Greci.

La première partie de nos recherches s’est déroulée dans les réserves du musée de Crotone, où il fallut mesurer, décrire, dessiner et photographier le matériel. La seconde étape comprend le traitement des informations ainsi accumulées et nécessite de longues sessions en bibliothèque. Nous avons donc décidé de nous rendre dans la plus grande bibliothèque consacrée à l’Antiquité : Rome. En plus d’abriter de vastes collections d’ouvrages nécessaires à nos recherches, la Ville éternelle nous permet de nous évader et de rêver. Chaque déplacement, promenades ou footing (ah ! la gastronomie italienne…) est une invitation au voyage dans le temps : ici un obélisque ramené d’Égypte par Auguste, là un temple bâti par Hadrien désormais inclus dans le bâtiment de la Bourse. Plus loin encore, des chats se prélassent sur les vestiges d’un portique édifié par Pompée. Ces moments sont l’occasion de sortir d’une certaine routine et de retrouver l’émerveillement qui nous a poussés à devenir archéologues.

Ces bouffées régulières d’air antique et le cadre de l’Institut Suisse nous permettront, d’ici un à deux ans, de dévoiler quelques chapitres de l’histoire de Crotone écrits il y a près de 2’400 ans.


Christine Pönitz-Hunziker (1983, Berne) – Archéologie, Rome
A étudié l’histoire et l’archéologie de la Méditerranée à l’Université de Berne. En 2014, elle a terminé un Master en archéologie de la Méditerranée et Histoire antique à l’Université de Berne. Depuis 2015, elle travaille à sa thèse de doctorat sur les céramiques des nécropoles Via dei Greci et Cimitero Sud de Crotone comme témoignage du développement socioculturel et économique de la ville du sud de l’Italie aux IIIe et IVe siècle av. J.-C. À Rome, elle se consacre à ses recherches pour la thèse de doctorat qui est soutenue par le Fonds National Suisse de la recherche Scientifique et bénéficie de la collaboration scientifique de Timothy Pönitz, lui aussi boursier à l’Institut Suisse, dont le projet porte également sur l’étude archéologique de la Crotone antique en Calabre.

Timothy Pönitz (1989, Ginevra) – Archéologie, Rome
A étudié l’archéologie classique et l’égyptologie à l’Université de Genève. En 2014, il a terminé un Master en archéologie classique à l’Université de Genève. Depuis 2016, il travaille à sa thèse de doctorat sur la nécropole Via dei Greci et le panorama funéraire de Crotone. À Rome, il entend approfondir ses recherches en travaillant en collaboration scientifique avec Christine Pönitz-Hunziker, elle aussi boursière de l’Institut Suisse, dont le projet porte également sur l’étude archéologique de la Crotone antique en Calabre.

Caffè al vetro

Les collaborateurs de l’ISR nous emmènent aussi dans leur Rome de tous les jours, à l’intérieur et hors des murs de l’institut. Avec humour ! Samuel Gross, responsable artistique et curateur de l’Istituto svizzero, nous offre un point de vue amusant et pédagogique sur la culture du café en Italie.


Très loin de moi l’idée de tenter d’écrire un essai sur la culture du café en Italie. Les guides de toute nature débordent de considérations sur ce sujet et sur l’évaluation à donner aux établissements dans les différentes villes italiennes. Celles-ci prétendent toutes, par ailleurs, avoir une culture propre de la boisson emblématique du pays.

Quatre préalables toutefois.

  1. Il n’y a rien de comparable en Suisse ou dans le monde à un café pris en Italie. Même si je tiens à rassurer notamment l’association suisse des cafetiers-restaurateurs, je consomme aussi de la caféine chaude en Suisse. Je considère simplement qu’il s’agit d’une autre boisson (pas désagréable par ailleurs).
  2. Un bon café ne se boit que debout, au bar et rapidement. Je penche pour l’idée que la construction de l’identité italienne s’étant faite contre celle, entre autres, de l’empire autrichien, tout porte l’italien à regarder avec mépris, l’alanguissement viennois dans les établissements publics…
  3. On ne met du lait dans son café que le matin ou si on est un enfant.
  4. Plus d’un euro le café, c’est douteux.

Passées ces quelques notions de base, la diversité existe. À chacun son bar préféré. Si on boit debout et rapidement, on échange toutefois toujours un petit mot, une petite histoire et, bien sûr, des regards complices (ce n’est pas là, le seul privilège des parisien(ne)s en terrasse).

Mais, il reste des élégances et des mystères dans la norme. Ainsi, le sucre. Faut-il sucrer son café ? À Naples, près de l’université on vous servira le café sucré, très sucré, sans discussion possible. Dans un de me établissement préféré de Rome, tenu par de jeunes passionnés siciliens, le nom de code d’accès au Wifi est, en italien dans le texte meglio senza zucchero (meilleur sans sucre)… Là, on discute moyennement le conseil. Plus généralement et usuellement vous aurez tout le choix à disposition au comptoir, sucre blanc ou brun, un vrac ou en sachet, faux sucre et… miel. L’Italie est un des pays qui perpétue l’usage classique du miel comme condiment.

Une élégance maintenant : pour vous faire passer pour un local demandez que l’on vous serve votre café al vetro. Le barista fera couler un expresso dans un petit verre conique sans anse. Vous essayerez ensuite de boire votre gorgée de café sans vous bruler les doigts et les lèvres. J’ai essayé assez vainement de trouver une explication, hormis celle de rentrer dans d’infinies polémiques gustatives de cette pratique, que l’on prête surtout à Rome aux personnes d’un certain âge. J’aime croire à celle-ci : si on aime tant le café, on aime aussi en voir toute la gamme colorée, la mousse, les nuances. Un café dans un verre, c’est un plaisir de plus.


Samuel Gross est responsable du programme artistique de l’Institut suisse. Il a obtenu un master en Histoire de l’art à l’Université de Genève en 2001. Depuis, il travaille comme commissaire d’exposition indépendant et critique d’art pour des magazines d’art et collabore à des livres d’artistes (éditeur et auteur de la monographie de Sylvie Fleury, 2015, publiée par jrp | Ringier). Parmi ses expériences de travail précédentes on retriendra notamment sa collaboration avec la Fondation Speerstra, Suisse, en tant que directeur jusqu’en 2014; la Galerie Evergreene, Genève, en tant que directeur artistique (2007-2012) et le MAMCO (Musée d’art moderne et contemporain), Genève, en tant qu’assistant du directeur. Parmi les expositions qu’il a récemment organisées, on peut citer ici: Roman Signer, Institut suisse, Rome; Balthasar Burkhard, Institut suisse, Milan; John M. Armleder, Institut suisse, Rome; Elizabeth Murray « Récit d’un temps court 2 », MAMCO, Genève. Samuel Gross a été aussi membre de différentes commissions artistiques, entre autres: Prix Manor, Artissima – section Present Future, et F.P. Journe.

Au coeur de Rome, dans le ventre du promoteur

Les Romains sont connus pour leur amour des abats (interiora): cœur, foie, intestins, poumons ou coratella (une recette contenant tous ces organes émincés avec des artichauts), les habitants de la Ville éternelle adorent la friture de tripes animales avec un peu de vin blanc.
Par conséquent, en tant que Romain, travailler à l’Istituto svizzero sur les archives du promoteur immobilier SGI revient donc à mettre en avant cette association avec les viscères (viscera), au-delà du royaume des plaisirs terrestres: l’Istituto se dresse au sommet d’une colline au cœur de Rome. L’archive SGI, composée de plus de 30 000 dossiers, ressemble elle au ventre gonflé d’une créature sauvage.

La SGI (ou L’Immobiliare – telle que les Romains l’appelaient communément) a été un nom connu dans le bâtiment et le secteur immobilier commercial de la Péninsule. Fondée à Turin juste après la création du Royaume d’Italie (1862), la société s’installa alors à Rome à la suite de la chute de ce dernier dans les mains des Piémontais (1870) et de son établissement ultérieur en tant que capitale du tout récent Etat italien (1871). La SGI a participé à la «fièvre du bâtiment» de Rome dans les années 1880, lorsqu’elle a mis en place plusieurs projets dans le quartier de Ludovisi – les environs-mêmes de l’Istituto – mais son activité a réellement pris son essor pendant le régime fasciste.
En 1933, le Vatican acquiert la majorité de la société avec des fonds reçus de l’État italien après le Traité de Latran quatre ans plus tôt. Un institut est créé dans le seul but de gérer l’importante donation appelée «Administration spéciale du Saint-Siège». Comme cet argent était destiné à compenser la perte immobilière subie par le Vatican après l’avènement de l’unité nationale, il est révélateur que ce dernier l’ait utilisé pour racheter la plus grande entreprise nationale dont l’activité était précisément l’immobilier. À la suite du rachat, l’activité de la SGI a continué de croître davantage dans les années 1930 et n’a cessé que pendant la Seconde Guerre mondiale. Le conflit affectera le commerce, mais offrira à la SGI l’occasion de reprendre son souffle, d’opérer une restructuration et de mettre sur pied des plans ambitieux pour son implication dans le boom de la reconstruction de l’après-guerre. Mes recherches portent sur cette période, de 1945 à 1968, alors que la société était un riche mécène de l’architecture, un leader du marché qui bénéficiait du soutien politique du Vatican.

Pendant cette période, les constructions de la SGI ont doublé chaque année. En vingt ans, la société a construit environ 150 projets dans 10 villes italiennes, pour un total de 710 bâtiments et le nombre impressionnant de 26 000 logements (dont la plupart à Rome). La société a également travaillé avec les meilleurs designers de l’époque, à tel point qu’elle est de facto un annuaire des grands noms de l’architecture de l’après-guerre: Luigi Moretti, BBPR, Adalberto Libera, Pier Luigi Nervi, Franco Albini, Ignazio Gardella, Melchiorre Bega, Ugo Luccichenti et Giuseppe Vaccaro, pour n’en citer que quelques-uns. Parmi les projets de la SGI figurent des bâtiments canoniques et controversés tels que la Torre Velasca à Milan (1958), l’Hôtel Hilton à Rome (1963), la Tour de la Bourse à Montréal (1965) et le complexe Watergate à Washington DC (achevé en 1972).

Au cours des neuf prochains mois, l’Istituto svizzero sera ma base pour les recherches:
je visiterai les bâtiments de la SGI à Rome et environs, étudierai les documents de la SGI aux Archives centrales d’État et interrogerai d’anciens employés de la SGI – d’un âge bien avancé mais toujours remarquablement lucides. L’exploration de la compagnie et des viscères sinueux de la ville contribuera à l’histoire de l’architecture de l’Europe d’après-guerre. En examinant la dynamique du mécénat, l’influence de groupes d’intérêt sur la planification, les mécanismes de l’industrie de la construction et les représentations cinématographiques des bâtiments concernés, ce projet va situer l’architecture –prestigieuse ou ordinaire – comme un phénomène de marché. Plus largement, il fournira un tableau de l’urbanisme, de la culture et de la politique de la Rome du milieu du 20ème siècle.


Davide Spina (1983, Rome/Zurich) – Architecte, Rome
Est d’origine italienne et vit actuellement à Zurich où il prépare un doctorat à l’ETH Zurich, Institut d’Histoire et de Théorie de l’Architecture (gta). Le projet de recherche consiste en une thèse monographique sur la société de constructions romaine Società Generale Immobiliare (SGI). Davide s’est diplômé en Sciences de l’Architecture à l’Université Roma Tre et a obtenu un Master en Architectural History à la Bartlett School of Architecture, University College London (UCL). Il a obtenu des bourses à la Yale University et au Centre canadien d’architecture (Montréal). Il a été été Visiting PhD Scholar à la Columbia University, et a enseigné à l’ETH. Quelques-uns de ses essais ont été publiés sur AA Files, la revue de l’Architectural Association de Londres.

Ronnie Fueglister

Mon projet de recherche à Milan concerne la typographie dans la sphère publique. Plus précisément, il se concentre sur les enseignes typographiques de magasins qui se déclinent en une riche variété aussi bien en Italie que dans d’autres pays du sud de l’Europe. Mon objectif est de prendre en photo ces enseignes et de créer une archive ­– éventuellement publique – en ligne qui suscite une approche novatrice en matière de dessin de caractères contemporain.

A une époque où le design et les logos d’entreprise, de sociétés mondiales et de chaînes nationales occupent de plus en plus l’espace visuel mondial, elles ont pour effet secondaire une influence négative sur la stratégie de marque des boutiques et chaînes de magasins locales. Dès lors, chaque charpentier et chaque fleuriste sont censés avoir une identité visuelle d’entreprise, bien que ce ne soit pas forcément nécessaire. La plupart des enseignes que je collecte sont fabriquées sur mesure, certaines par des dessinateurs de caractères professionnels ou des graphistes, d’autres par des amateurs. Elles n’ont pas été conçues par un précédent étudiant en communication visuelle comme il arrive souvent de nos jours, mais elles suivent un bon instinct et se démarquent par le fait d’oser se démarquer dans une optique d’individualité.

Les enseignes sont apparues au cours du siècle dernier, quelques-unes avant la Seconde Guerre mondiale, dessinées à la main ou découpées au papier d’aluminium, beaucoup d’entre elles entre les années 1980 et 1990, dans le style plutôt libre.

En termes typographiques, ces œuvres sont des lettrages ou des polices de caractères. Les lettrages sont généralement conçus dans un seul but, la forme d’une lettre s’adapte souvent aux lettres qui l’entourent, ce qui signifie que la même lettre peut également exister sous différentes formes. En revanche, les polices de caractères utilisent généralement une seule forme par lettre (caractère) et ne changent pas en fonction de leurs voisines, mais elles doivent fournir une quantité cohérente de caractères afin de couvrir différentes langues et de s’adapter à divers contenus. Afin de faire de cette archive une source d’inspiration visuelle, je mélange volontairement ces deux domaines, car il est plus riche de s’intéresser aux deux que de trancher pour l’une ou l’autre.

Cependant, afin de rendre les archives concrètement pratiques, il faut il faut procéder au classement des enseignes trouvées. Les systèmes de classification habituels qui existent pour les caractères et les lettrages, par exemple DIN 16518, ne disposent généralement pas de dispositions suffisantes. Les échantillons de signes éclectiques seraient tous dans le même groupe. Je travaille avec trois sections de balises; “Forme”, “effet” et “style”. Alors que “forme” implique des balises décrivant la construction des lettres (#geometric, #rounded, #serif), “effet” est associé à des couches optiques supplémentaires, par exemple (#outline, #dropshadow, #gradient). La section “style” décrit plus subjectivement l’apparence dans son ensemble (#playful, #selfconfident, #happy). Les balises décrivent et relient des conceptions communes et montrent dans le même temps la diversité possible par différentes combinaisons de mots-clés.

Jusqu’à présent, la collection compte 100 à 150 motifs. 50% à 60% seront exclus au second tour car ils ne fournissent pas assez d’individualité. Et bien sûr, ce projet ne doit pas nécessairement être limité à Milan ou à l’Italie, j’aime photographier des caractères et des lettrages éclectiques dans le monde entier.


Ronnie Fueglister (1980, Bâle) – graphiste, Milan
A étudié à Bâle à la Schule für Gestaltung Basel et à Zurich à la Zürcher Hochschule der Künste. Il compte parmi ses travaux le design du site web de la Kunsthalle Basel et les livres réalisés pour les artistes Miriam Cahn, Bruce Nauman, Amy Sillman, Hannah Weinberger, Mike Bouchet et Paul McCarthy. Il enseigne actuellement la typographie expérimentale à la Schule für Gestaltung Basel et le dessin d’édition à la Porto Design Summer School. À Milan, il entend travailler au projet « Type in Public Sphere », qui s’occupe du « caractère typographique » dans l’espace public à Milan.

Roma cielo aperto

Je voudrais lui sourire, mais j’ai les yeux fermés — je dors encore. Je lui tends ma valise, monte à l’arrière, prête à m’écrouler, prête, déjà, à ruminer le sommeil qu’on m’enlève. J’ai ôté mes chaussures, je me suis allongée, mais mes yeux ne se ferment pas : je tressaute sur la banquette. Les pavés romains, les routes cahoteuses, la circulation, la ville sinistrée qui vrombit gueule ouverte. Au cœur de Rome, le soleil se lève à peine. C’est la première fois que je vois l’aurore d’en bas — parcourant la ville, plongée dans la ville. Je ne l’avais toujours contemplée que du haut des toits-terrasses. J’entends encore Enrico répéter que Rome n’est pas belle, puisqu’elle l’est dans le regard de tous, reconnue par tous, pareillement contemplée. Moi, je ne vois rien des vestiges d’une civilisation passée, des ruines, du Colisée. Je fixe les arbres, la lumière entre les aiguilles. Les grands arbres de Rome, ces arbres auxquels je ne peux pas grimper, qui m’échappent, dont même le nom m’échappe encore, les pins, pins parasols, pins pignons, pinus pinea… Ce tronc immense, qui ne se laisse pas prendre, pas toucher, qui me laisse en dehors, enracinée, pieds dans la terre, regard en l’air. Il y a quelque chose, là, dans cet arbre sans nom, d’une transcendance qui ne dit pas le sien — de nom.

Un an plus tôt, je roulais dans Rome, déserte au milieu de la nuit. Giovanni conduisait vite ; il était beau (certainement parce qu’il l’ignorait) et chantait doucement Suzanne sur la voix grave de Léonard Cohen. Je cherchais un endroit pour vivre, et le lendemain, repartais pour Lausanne. Après trois jours au banc d’essai, Roma avait été recalée. Incapable aujourd’hui de m’en expliquer les raisons. Cette nuit-là, j’étais triste, puis soudain, le temps du trajet, j’aurais voulu rouler encore, rouler toujours. Me revenait alors en tête un passage de Thomas Bernhard, dont je me suis toujours sentie si proche. Lui aussi ne se trouvait bien qu’entre les lieux, installé en voiture. N’être heureux qu’entre l’endroit que l’on vient de quitter et celui vers lequel on roule, sans jamais trouver son bonheur dans aucune espèce d’arrivée, ne supporter aucun endroit sur terre. J’y pensais encore quand l’avion décollait et que subitement, calmée, j’arrêtais de pleurer.

Le sommeil dans les jambes, bercée par le taxi, je sursaute : une vespa rose rase la voiture. Exactement celle que je voudrais m’acheter. Avec, je roulerai prudemment, car les italiens sont fous, je roulerai sous la lumière et sous les arbres. Je couperai le moteur, ôterai mon casque de mes cheveux mouillés et m’engagerai dans Rome. Je ne serai pas en partance ni en train d’arriver, j’y habiterai.

Arrivé à l’aéroport, il ouvre le coffre. Je récupère ma valise.

Je lui demande où se trouve le terminal 2, et disparais.
Je me demande, surtout, où vit-on après Rome ?
Ou plutôt, comment ?

*Roma città aperta, Rossellini, 1945


Lora Mure-Ravaud (1993, Bordeaux) – écrivaine et réalisatrice de cinéma.
S’est diplômée en philosophie et littérature (Lyon, 2012). En 2017, elle a obtenu un Bachelor en cinéma à l’École cantonale d’art de Lausanne. Elle a réalisé différents courts-métrages : Soleil cou coupé (2017 diffusé par RTS), Valet noir (2017, produit pour Alva Film), Côté cour (2016, présenté au festival de Locarno), Joconde (2015, présenté au festival de Locarno et acheté par ARTE). Avec Valet noir, elle a remporté le Prix de la relève des Journées de Soleure (2018) et le prix pour le meilleur court-métrage du Festival de Winterthur (2017).

Un économiste parmi les artistes

Je viens d’une discipline, l’économie, à laquelle on diagnostiquerait — s’il existait un champ tel que la psychopathologie des disciplines scientifiques — un trouble de la personnalité borderline, que je ne pourrais pas définir exactement (vu qu’il manque un DSM, Diagnostic and Stastical Manual, sur le sujet), mais dont le symptôme le plus visible est sans doute « l’inaffectivité », ou l’incapacité à ressentir. Au XIXe siècle, quelqu’un avait déjà remis en question mon diagnostic hâtif, affirmant que l’affectivité fait complètement partie de l’économie, dommage toutefois qu’elle soit liée à la tristesse (on connaît bien la définition que l’historien victorien Thomas Carlyle a fait de l’économie : une « dismal science »). Je laisse le lecteur aventureux décider si l’économie est « inaffective » ou bien triste — ou, à la limite, l’un et l’autre, vu que l’inaffectivité provoque sans aucun doute la tristesse — puisque là n’est pas la question. Quoi qu’il en soit, mon background, qu’il soit inaffectif ou triste, ne pouvait en aucun cas me disposer à porter un regard ouvert, curieux, joyeux et optimiste à l’encontre des artistes. Il ne pouvait pas me préparer à ce que j’appellerai, d’une manière sans aucun doute un peu naïve, « la surprise ».

Cependant avant d’en arriver à « la surprise », une autre prémisse est nécessaire. J’aurais pu être préparé à me confronter aux artistes non pas en tant qu’économiste, mais comme simple individu. Beaucoup, bien heureusement, ne veulent pas être réduits à leur métier ; au contraire, ils cherchent sans relâche des stimuli afin de se soustraire aux schémas cognitifs auxquels ils ont été habitués. Ce n’est pas mon cas : les schémas que j’utilise, je les ai choisis et, en un certain sens, ils me définissent. C’est pourquoi non seulement je n’étais pas préparé à « la surprise », mais je ne la cherchais pas. Si j’avais dû m’étonner de quoi que ce soit, cela aurait été au travers de mes catégories cognitives, voire « professionnelles ». Et seulement ainsi.

Nous voilà enfin arrivés à « la surprise ». Quelques semaines seulement se sont écoulées, mais je considère la rencontre avec les artistes de l’Istituto svizzero de Rome comme l’une des surprises les plus intéressantes jamais advenue. Mes préjugés (car il s’agit bien de ça) se sont évanouis, et ont laissé place à un sentiment d’étonnement. En utilisant une explication propre à la science triste et/ou inaffective — une explication qu’on pourrait qualifier de « fonctionnaliste » — je me suis rendu compte que les artistes assument la lourde charge d’élaborer des états émotionnels collectifs. Cette formulation fonctionnaliste de mon étonnement ne réchauffera pas tous les cœurs, mais elle réchauffe le mien. Ceux avec qui je partage la cuisine, la bibliothèque et la vie quotidienne en général ont choisi le chemin le plus difficile entre tous : être immergé des pieds à la tête dans l’élaboration des émotions, les leurs et celles d’autrui, au profit de tous. C’est difficile à expliquer et c’est un honneur à vivre. Bien légitimement, le reste du monde ne veut pas définir sa propre affectivité comme collective. Pourtant, épousant parfaitement la division smithienne du travail, les artistes ont choisi de passer chaque minute, chaque heure et chaque jour, chaque mois et chaque année à s’occuper des émotions, partant des leurs pour remonter à celles d’autrui. Prêt à courir, il ne faut pas l’oublier, tous les risques que ça engendre. N’hésitant pas à forcer la métaphore — qui fera probablement grimacer mes amis artistes — je dirais que ces derniers construisent l’organe de l’affectivité collective : un « cœur social ». En remplissant cette fonction, ils prennent en charge les émotions, aussi un peu pour moi. Voilà pourquoi j’espère que mes nouveaux amis ne sont pas trop attristés de cette explication « fonctionnaliste » : c’est la manière d’un économiste de leur dire merci.

Je remercie mon amie, et artiste, Lora Mure-Ravaud, pour avoir traduit ce texte de l’italien.


Enrico Petracca (1983, Lausanne) — spécialiste en sciences économiques, Rome
A étudié l’économie à l’Université Bocconi de Milan et à l’Université de Bologne. Dans cette dernière, il a obtenu également un doctorat d’histoire et philosophie de la science en 2014. En 2017-2018, il suit un post-doctorat à l’Institut de Recherches Économiques (IRENE) de l’Université de Neuchâtel. Ses intérêts de recherche concernent l’histoire et la méthodologie des théories économiques. La recherche qu’il entend mener à Rome porte sur l’histoire de la pensée économique « idiosyncratique », définie ainsi parce qu’elle ne peut pas être abordée suivant les catégories analytiques et historiographiques traditionnelles. Dans ce sens, sa recherche vise à introduire de nouvelles catégories, relatives à l’étude de certains personnages et théories particulières dans l’histoire de la pensée économique.