Quand la burqa dévoile les divisions de la gauche

S’adressant dans une lettre ouverte aux porteuses de burqa, une femme de lettres et militante féministe s’exprimait ainsi dans une chronique parue dans le Nouvel observateur en 2009 : « sommes-nous à ce point méprisables et impurs à vos yeux pour que vous nous refusiez tout contact, toute relation, et jusqu’à la connivence d’un sourire ? ». Prononcés il y a près de douze ans, ces mots n’ont pas pris une ride. Signés d’Elisabeth Badinter, dont l’action pour l’égalité des sexes n’a jamais été démentie, ils s’inscrivent dans la tradition laïque de la gauche française. Aux avant-postes d’un combat perpétuel, voire d’un plébiscite de tous les jours, celle-ci est largement restée fidèle à sa volonté émancipatrice. Désormais confrontée aux dérives communautaristes de quelques-uns de ses frères et sœurs de combat, elle se sent menacée par un discours auquel elle ne peut accorder aucun crédit politique. Relayé en France par les amis de Jean-Luc Mélenchon, il reste largement minoritaire dans l’hexagone, contrairement au monde anglo-saxon et aussi en Europe, et plus particulièrement en Suisse, où il n’a pas cessé de faire des émules depuis plus d’une décennie.

Beaucoup plus que ce n’est le cas à droite, les questions religieuses, identitaires et de genre divisent profondément la gauche d’aujourd’hui. Objets de discorde, elles ravivent des plaies malignes, mais non incurables au sein d’une famille politique qui, sans succomber à la gravité des maux qu’elle subit, n’est toutefois pas en mesure d’apporter le moindre remède pour pallier la crise idéologique qu’elle traverse. Première victime de cette forme nouvelle de délitement intellectuel, son école universaliste perd de plus en plus pied et, acculée comme jamais, abandonne les positions qu’elle avait naguère acquises de haute lutte.

Scindée entre son ancrage laïc à la française et son multiculturalisme à l’américaine, la gauche européenne semble désormais privilégier la seconde. À l’image de la votation sur l’interdiction de la burqa, la Suisse ne fait pas exception à la règle : le PS et les Verts ont choisi leur camp et voteront non. Ralliés aux positions d’une politique qui feint d’ignorer le fossé qui existe entre ces deux approches, ces partis épousent ipso facto l’avis de ceux qui, jusque dans certains milieux universitaires, interprètent le port du voile intégral comme une liberté accordée aux femmes musulmanes.

À faire sursauter d’émoi et de rage des milliers de féministes, citoyennes et citoyens hostiles à toute forme d’enfermement, ne serait-ce que celle symbolisée par un vêtement, l’attitude de la gauche suisse est très largement influencée par l’école germanique de l’islam. Entre stéréotypes bienveillants, tolérance excessive à tolérer les intolérants et une naïveté apparente, bien que non dénuée d’intérêts inavoués, celle-ci n’a pour autre objet que de relativiser la violence physique, terroriste et morale exercée à l’encontre des chrétiens, juifs, non-croyants et autres mécréants. À ne voir dans les attentats islamistes que le résultat d’une radicalisation de petits délinquants ou à déclarer, à l’exemple du professeur Perry Schmidt-Leukel de l’Université de Münster, que l’assassinat du père Hamel en 2016 à Saint-Étienne- du-Rouvray, ne serait guidé par aucune motivation religieuse, car « dans une guerre de religions, il ne peut y avoir que des attaques guerrières provenant des deux côtes » (sic !), c’est là non seulement faire injure aux victimes de Daesh, mais aussi atteindre une limite éthique, historique et humainement irresponsable qu’aucune gauche, digne de son nom, n’est pas en droit de franchir.

Aujourd’hui, cette même gauche est prise à son propre piège, faute de ne pas avoir su redonner au mot libération le sens qu’elle lui avait naguère attribué. Alors que dans de nombreux de pays de confession musulmane, beaucoup de femmes dénoncent les traditions et les contraintes sexuelles qui les oppriment, les partis occidentaux, appelés à défendre leurs droits, sombrent dans une nouvelle forme de déni qui les déshonore. Pire encore, ils laissent le champ libre à l’extrême droite qui, pour des motifs exclusivement xénophobes, a réussi à faire de la lutte anti-islamiste son fonds de commerce. Tel est le cas en Suisse, où le « le comité d’Egerkingen » a toutes les chances d’inscrire une nouvelle victoire à son palmarès grâce à son initiative antiburqa et à servir, au-delà des frontières de la Confédération, d’aiguillon et de modèle pour d’autres organisations partageant ces mêmes convictions.

Presque nulle part en Europe, la gauche n’a su prendre la dimension de ce danger politique. Face à des classes sociales désabusées et à des sympathisants en perte de repères idéologiques et philosophiques, elle offre un espace à la droite, et plus encore à la droite extrême.  Ce constat a été établi depuis plusieurs années par des élus de terrain ou autres dirigeants politiques qui, en France, comme André Gérin, en sa qualité de député-maire communiste de Vénissieux, ville de la banlieue lyonnaise, avait présidé de 2009 à 2010 « la mission d’information parlementaire sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national ». Ainsi, des partis, comme le Rassemblement national, la Ligue, l’AFD ou l’UDC se sont engouffrés dans une brèche et profitent aujourd’hui du silence de leurs adversaires pour récolter les fruits de leur propagande haineuse. Il ne suffit pas de le déplorer, mais également d’en rechercher les causes et de s’interroger sur la faillite d’une gauche européenne, en l’occurrence suisse, qui, à l’exemple de la votation du 7 mars prochain sur la burqa, dévoile ainsi ses profondes divisions au grand jour.

 

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

16 réponses à “Quand la burqa dévoile les divisions de la gauche

  1. Comment imaginer qu’une femme libre puisse volontairement cacher son visage, son sourire, et se priver de toute sa communication non-verbale. Cacher son visage est imposé aux femmes par la tradition, les familles, ce n’est pas un libre choix. Est-ce la liberté de la femme de se cacher, d’être marginalisée, peut-elle avoir droit à la parole le visage masqué ? Peut-elle défendre ses convictions le visage masqué ? Allez-vous contribuer à mettre les femmes sous l’éteignoir en refusant cette initiative sous le mauvais prétexte qu’elle vient de l’UDC ?

  2. La bonne conscience perdue est ce qui manque à beaucoup pour s’exprimer simplement et fermement et justement. Dieu merci, vous ne l’avez pas perdue Professeur et c’est un plaisir et un honneur de le constater à nouveau ce soir en vous lisant. Bonne conscience et vraies convictions qui ne peuvent reposer que sur l’expérience et la culture.

    1. C’est de manière suivante que l’on pourrait exprimer quelques craintes à l’égard de la gauche: elle a oublié son expérience et surtout la culture!
      Gilbert Casasus

  3. Si l’on se fonde sur les valeurs démocratiques fondamentales. Voter contre la burqa, ce n’est pas voter contre l’Islam, mais désapprouver une conception qui infériorise la femme, la dé-socialise, pour ne pas dire plus. La burqa n’est d’ailleurs ni imposée ni portée par la majorité des femmes musulmanes.
    De même être anti-sioniste ne veut pas dire être anti-sémite.
    La pensée binaire et manichéiste , le prêt-à-penser qui s’impose de plus en plus dans les débats politiques de toutes obédiences joue avant tout sur l’émotion et nos plus sur la raison.
    Le vote sur le port de la burqa, ici en Suisse, s’il est parfois motivé à droite par la xénophobie voir le racisme, ne devrait pas empêcher la gauche et surtout les femmes de se souvenir en conscience du chemin parcouru et de celui qui reste à parcourir vers l’égalité.
    Voter contre le port de la burqa, sans céder à une victimisation souvent calculée et manipulatrice, c’est se prononcer en conscience et avec bienveillance, en harmonie avec les valeurs qui nous sont chères et aucunement dans un but discriminatoire.

    1. Cher Monsieur,
      Comment ne pas être d’accord avec vous! D’autant que vous n’êtes certainement pas, comme moi, proche de l’UDC ou de partis de la droite de la droite. Merci pour cette contribution intelligente.
      Gilbert Casasus

      1. Bonsoir Monsieur,
        Merci pour votre appréciation positive et surtout pour votre remarquable article.
        Bien cordialement
        Alain

        1. C’est moi qui vous remercie très chaleureusement pour votre commentaire.
          Très cordialement.
          Gilbert Casasus

  4. Bonsoir M. Casasus. Pour abonder dans votre sens, on peut ajouter que cette même gauche a lâchement foulé aux pieds la liberté d’expression en fustigeant les caricatures publiées par Charlie Hebdo! Certains survivants du journal ont du reste vertement critiqué cette gauche au cours du procès qui vient de s’achever à Paris. Choisis ton camp, camarade! Encore merci pour votre intervention empreinte d’une grande lucidité.

    1. Je partage entièrement votre avis concernant le procès de Charlie Hebdo.
      Quand la gauche oublie de défendre les siens, elle perd.
      Un grand merci de l’avoir mentionné.
      Gilbert Casasus

  5. Gauche ou droite, sont des fantômes du passé.

    Ce quotidien qui s’est brûlé les ailes, en voulant brûler un confrère, a montré que depuis un mois, il n’a pas évolué d’un iota.
    Ni dans la mise en page, au moins pour faire croire qu’il changeait, ni dans le reste.

    L’ARGENT N’EST PAS TOUT, DANS LA VIE, les fonds ne sont jamais illimités.

    Business as usual

  6. Je trouve dommage qu’il n’est pas systématiquement rappelé dans le débat que la cour eur. des droits de l’homme a confirmé que cette interdiction était conforme aux droits de la femme.

    http://hudoc.echr.coe.int/fre?i=001-145240

    Ah, ce vivre ensemble de mon enfance que la gauche veut transformer en multikulti…

    Les salafistes sont par ailleurs très, très présents sur internet… et mettent toujours en avant le voile intégral.

    Parmi tant d’autres sur les applications des 10-14 ans, et 1 million de suiveurs!

    https://www.tiktok.com/@redazere/video/6920298834555899142

    Et ne venez pas me dire que leur “voile” n’est pas intégral..

    https://www.tiktok.com/@redazere/video/6922898346742959366

    … et rien n’est fait pour recontextualiser leurs messages d’asservissement car ils te font un gentil clin d’oeil quand ils disent que personne ne peut forcer à porter le voile “mais”…

    1. Merci d’apporter une contribution nécessaire au débat.
      Très cordialement.
      Gilbert Casasus

  7. Oui, cet abaissement de la femme est un abaissement de l’humanité. Un certain féminisme, une certaine gauche ne sont plus que des caricatures des idéaux d’émancipation et d’égalité civile et aussi sociale autrefois portés par ces courants. On est surpris d’avoir à dire ça – mais il faut le dire! Merci.

    1. J’irais même plus loin: c’est une très mauvaise surprise que d’avoir affaire avec une gauche qui oublie…d’être de gauche.
      Très cordialement.
      Gilbert Casasus

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