Une présidence autrichienne de mauvais augures

Plus de neuf lecteurs sur dix de cet article n’ont jamais lu son nom. Quant à sa musique et ses chansons, elles leur sont tout aussi inconnues. Icône de « l’austro-rock », barde depuis plus de quarante ans de la pop viennoise, Wolfgang Ambros, âgé aujourd’hui de soixante-six, a défrayé la chronique de la politique autrichienne durant cet été.

Dans une interview, parue le 6 août dernier, dans le très sérieux quotidien munichois « Süddeutsche Zeitung », il n’a pas hésité à critiquer le soi-disant « parti libéral » autrichien, en déclarant que le FPÖ est constitué d’« un ramassis de bruns », fachos aux accents nazis. Ce qui n’est pourtant qu’une simple évidene a déclenché les pires réactions de la part de mille et un Autrichiens qui, plus que jamais, refusent de voir la vérité en face. Qu’ils le veuillent ou non, leur pays est codirigé par un parti d’origine nazie, car fondé par des dignitaires nazis et, à quelques exceptions près, n’ayant jamais condamné sa propre filiation nazie.

Se sentant une fois de plus victimes, les Autrichiens se déclarent offusqués et crient au scandale. Toutefois, il faut qu’ils ouvrent les yeux : l’une de leur formation gouvernementale a un passé qui ne passe pas. Seuls quelques artistes et intellectuels s’en émeuvent aujourd’hui, alors que la grande majorité de la population se réfugie dans une ignorance voulue et assumée. Elle épouse trop souvent les idées de l’extrême droite et dénonce celles et ceux qui ont encore le courage de les dénoncer. Aujourd’hui, le gentil c’est le vice-chancelier Heinz-Christian Strache aux amitiés sulfureuses, tandis que le méchant c’est Wolfgang Ambros dont la musique a bercé le cœur de millions de ses compatriotes !

Nombre d’entre eux lui ont d’ailleurs témoigné leur sympathie. De leurs vieilles armoires, ils ont ressorti quelques vieux vinyles ou se sont tout simplement précipités chez leur disquaire pour réentendre son tube de toujours qui, intitulé Schifoan, est redevenu ces dernières semaines, quelque part et bien malgré lui, à la mode. Titre de la fin des années 70, cette chanson n’est rien d’autre qu’une ode au ski, à une jeunesse qui se divertit comme elle l’entend, voire à un hédonisme qui disparaît aujourd’hui sous les coups de boutoir d’un gouvernement qui n’a vraiment rien d’amusant.

Présidant depuis le 1er juillet de cette année l’Union européenne, l’Autriche et son gouvernement n’inspirent pas confiance aux Européens dignes de ce nom. En préconisant un « axe des volontaires » entre Vienne, Munich et Rome, son chancelier Sebastian Kurz s’est d’ores et déjà référé à un vocabulaire qui rappelle inévitablement celui des accords de Munich dont on fêtera d’ici un mois le quatre-vingtième et sinistre anniversaire. Trouvant « absurde » que l’on puisse lui faire grief d’avoir utilisé le mot « axe », le numéro un autrichien n’a fait que confirmer son manque de doigté historique qui ne contribuera certainement pas à améliorer l’image d’un pays qui ne cesse d’avoir mal à son passé.

Dans une Autriche où désormais tout semble être permis, la provocation politique ne connaît même plus de limites. La ministre des Affaires étrangères Karin Kneissl, elle-même issue des rangs du FPÖ ce qui ne surprendra personne, a convié Vladimir Poutine à son mariage. Ne se faisant pas prier pour y participer, celui-ci s’est empressé d’accepter cette invitation privée pour agacer encore un peu plus ses partenaires européens. Ultime jouissance pour « ce grand démocrate devant l’éternel », l’instant où la mariée s’agenouilla à ses pieds. Au-delà du symbole, le message est clair : la politique autrichienne préfère se prosterner devant la Russie que de déployer ses efforts pour donner à l’Union européenne ce supplément de dynamisme dont celle-ci a urgemment besoin.

Il ne reste que quatre mois à la présidence autrichienne de l’UE pour corriger le tir. Ses premiers gestes ne sont que l’expression d’une indélicatesse politique qui ne laisse que présager le pire, à savoir la volonté manifeste de renforcer le camp des eurosceptiques. Rejoignant avec son vice-chancelier Heinz-Christian Strache le clan des fossoyeurs européens, Vienne s’allie avec les Orban, Kaczyński ou autre Salvini. C’est son droit le plus strict, mais aussi l’expression d’une faiblesse qui empêchera longtemps l’Autriche de s’inviter à la table d’un noyau dur européen à laquelle elle a désormais renoncé de trouver sa place.

 

 

 

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

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