Chemnitz, c’est moche

Chemnitz, c’est moche. C’est le genre d’endroit où vous n’avez plus la moindre envie de retourner. Son seul attrait, elle l’a perdu lorsqu’à cinq mois de l’unité allemande sa population décida de lui redonner son nom actuel. Naguère, du temps de la RDA, la ville était connue de tous et s’appelait Karl-Marx-Stadt. Aujourd’hui, elle n’a plus que le buste de l’auteur du Manifeste pour se prévaloir d’une seule et unique attraction touristique. Sinon, nada, à l’exception de l’image d’une architecture monotone, cages à lapins et donc totalement ratée.

Bien qu’hébergeant une université technique, ni trop bonne ni trop mauvaise, mais qui a eu le courage de dénoncer les actes racistes, Chemnitz n’a rien d’une ville académique. Reléguée au troisième rang des villes saxonnes, elle n’a pas la richesse culturelle de Dresde, ni l’attractivité intellectuelle de Leipzig. Elle n’est que le triste vestige d’une histoire de seconde zone qui n’intéresse pas grand monde.

Ses alentours ne sont pas laids, plutôt beaux en direction de la frontière tchèque, mais pas assez alléchants pour y séjourner. Chemnitz est un condensé de ce que la RDA a laissé de triste et de ce que l’Allemagne unifiée n’a pas encore réussi à faire. Ce que s’y déroule n’est pas le fruit du hasard. C’est une suite logique de ce qui n’aurait jamais dû exister, mais dont tout le monde savait que cela pouvait arriver un jour. Ce n’est pas que l’héritage de l’Allemagne de l’Est, c’est aussi le présent plus qu’imparfait du train-train quotidien dans l’est de l’Allemagne.

Aujourd’hui, la chancelière est pointée du doigt pour avoir laissé entrer trop de réfugiés en 2015. Certains d’entre eux ne se sont pas assimilés, d’autres l’ont fait. Ce n’est pas qu’une question de nombre, tant celui-ci s’est considérablement réduit en l’espace de trois ans. C’est d’abord une question d’ethnicité dans un pays qui a toujours du mal à intégrer l’autre. Mais, c’est aussi une affaire politique, où l’absence de population étrangère à l’Est provoque plus de heurts à caractère xénophobe que ce n’est le cas à l’Ouest avec une forte présence multiculturelle. Chemnitz n’est pas Berlin, pas Francfort ou pas Hambourg. Chemnitz, c’est la Saxe, région de l’ex-RDA, qui plus que toute autre a largement bénéficié de la péréquation financière des finances publiques allemandes. Après Berlin, la Rhénanie du Nord-Westphalie, c’est le Land qui en a le plus profité en 2017. Chemnitz, aussi !

Ne cherchons donc pas l’erreur, là où elle n’est pas. Les manifestations xénophobes de Chemnitz ne sont pas l’expression des laissés-pour-compte d’une société allemande qui aurait failli dans ses efforts d’égalité économique et sociale. Ne refaisons pas non plus le procès de la RDA. Elle a disparu il y a près de 28 ans et les hurleurs de haine de Chemnitz n’étaient, pour certains d’entre eux, pas encore nés ou n’avaient pas encore quitté les bancs de l’école. La République démocratique allemande porte certes son lot de responsabilités, mais son passé n’explique pas tout. Les communistes ne sont plus à la manœuvre depuis longtemps, bien que leur action n’ait que trop favorisé l’émergence d’une société recluse sur elle-même et fermée à l’autre. Si les manifestations xénophobes de Chemnitz en 2018 rappellent les délits racistes de Rostock-Lichtenhagen en 1992, rien ne sert toutefois de tomber dans les raccourcis idéologiques qui ne nous mèneraient qu’à faire fausse route.

Les explications simplistes ne servent à rien. Elles dédouanent celles et ceux qui sont racistes et ont, en même temps, toujours renié l’existence d’un racisme allemand en Saxe. Entre-temps aussi connue sous le nom de « Pegida-Land », en référence directe à une organisation ouvertement d’extrême droite, cette région allemande est minée, depuis près de dix ans, par une peste brune qui n’a cessé de croître. Les autorités, dominés toujours depuis l’unification allemande de 1990 par la CDU, ont sans cesse fermé les yeux. Elles trouvaient dans cette petite et malfaisante petite bourgeoisie provinciale une majorité qui leur assurait une belle réélection. Quant aux forces de sécurité régionale, elles préfèrent souvent sécuriser les fauteurs de troubles au détriment des victimes d’agressions racistes. En les couvrant, le gouvernement saxon a failli à sa mission et a dévoilé de graves carences démocratiques qui malheureusement étaient aussi connues en haut lieu.

Comment ne pas aussi s’interroger sur le rôle des églises, en l’occurrence évangélique, en position de quasi-monopole en Saxe ? Non que les pasteurs soient à mettre sur le banc des accusés, contrairement à un héritage luthérien qui a toujours prôné une soumission à l’autorité et à une forme d’exclusion dont on mesure désormais les graves dérives. N’oublions jamais que les régions luthériennes furent plus nazies que les catholiques et que la protestante Nuremberg fut plus brune que ne le fut la catholique Munich !

Chemnitz ce n’est pas l’Allemagne. Mais, c’est aussi l’Allemagne. Il y a une Allemagne que l’on aime et une Allemagne que l’on déteste. Chemnitz fait partie de la seconde catégorie. Une grande part de ses habitants aussi. Eux-mêmes ne se déclarent ni racistes, ni fascistes, voire ni nazis. Pourtant, ils le sont ou peuvent facilement le devenir. Ils en appellent à la pitié de ceux qui les incriminent. À ces derniers de ne pas tomber dans le piège qui leur est tendu. Il n’y a pas de circonstances atténuantes pour les extrémistes de Chemnitz. Ils ne sont que la face visible des succès électoraux de l’AFD (Allianz für Deutschland) qui avec 27% des suffrages exprimés est arrivée en tête dans ce Land lors des élections au Bundestag de 2017. Ce sont eux les coupables et non les victimes. Beaucoup ne peuvent alors s’empêcher de faire un parallèle avec la montée du nazisme, lorsque sur le NSDAP obtenait 18, 30% des voix à trois ans de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. Ce n’est pas faux. Toutefois, espérons-le tout au moins, l’Allemagne a changé et connaît son histoire.

 

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

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