Merkel, le mandat de trop?

Qui connaît bien la politique intérieure allemande ne peut s’empêcher de faire la comparaison. Sur les traces de son mentor, la chancelière allemande a entamé son quatrième et dernier mandat. Prenant fin en septembre 2021, celui-ci risque de s’achever comme l’avait terminé, en son temps, Helmut Kohl en 1998 : de triste manière ! Battu par un score des plus médiocres, il avait même laissé en rade ses amis politiques, obligés de supporter le poids du pire des scandales que la CDU avait connus depuis sa création. Englués dans les caisses noires de leur parti, les chrétiens-démocrates étaient au bord d’une implosion que leur nouvelle secrétaire générale, au prix d’un parricide sans commune mesure, sut éviter in extremis. Une fille, venue de nulle part, non loin des confins marins de la Baltique, sauva le bateau ivre d’une démocratie chrétienne vouée à l’échec. Son nom : Angela Merkel.

Aujourd’hui, cette même Angela Merkel fait irrémédiablement penser à Helmut Kohl. Non qu’elle puisse être soupçonnée d’une prise d’intérêts dans une affaire illicite de financement politique mais, en revanche, d’un excès de prudence qui frôlerait même l’apathie politique. Donnant l’impression d’être à bout de souffle, elle ne répond plus à certaines exigences que sa fonction lui demande de satisfaire. Peut-être lasse de gérer les dossiers intérieurs allemands, elle n’est toutefois pas en droit de négliger le plus important de tous ceux que sa fonction lui confère, à savoir s’occuper de l’avenir de l’Europe.

Sa réponse à l’audace européenne d’Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur de celle d’un chef du gouvernement allemand. Timides dans leur contenu, controversées dans leurs intentions et en retrait avec les défis auxquels l’UE est exposée, les propositions allemandes sont au diapason d’une politique européenne qui a atteint ses limites. Guidée en premier lieu par la défense des intérêts nationaux, les idées d’Angela Merkel n’apportent pas ce que la presse allemande appelle de ses vœux, à savoir un grand dessein européen. Les journalistes, comme une partie de l’opinion publique, en seront néanmoins pour leurs frais. En effet, rien ne laisse supposer qu’un sursaut intellectuel puisse désormais surgir de la chancellerie.

Il n’y a rien d’antiallemand à critiquer la position d’Angela Merkel, car l’Allemagne a souvent été aux avant-postes de la construction européenne. De la proposition de Schäuble et Lamers en 1994 de constituer «un noyau dur » au discours historique en 2000 de Joschka Fischer, alors Ministre des Affaires étrangères, appelant l’Europe à se doter d’une Constitution, la République fédérale s’est hissée à plusieurs reprises dans le peloton de tête des États pro-européens. A l’époque, ce fut notamment la France qui a failli. Serait-ce maintenant au tour de l’Allemagne d’en faire autant ?

A l’heure où l’UE a urgemment besoin de réformes, Angela Merkel n’adopte qu’une position minimaliste. Même si quelques économistes peuvent lui donner raison, elle a tort politiquement. L’Europe de 2018 ne peut plus se contenter d’une orthodoxie financière qui n’a d’autre effet que de privilégier l’austérité et nourrir par ricochet l’euroscepticisme, le nationalisme et le repli sur soi. Mais la chancelière ne semble pas avoir tiré pas le moindre enseignement des élections italiennes, où la simple évocation de sa politique économique dans la zone euro a servi d’épouvantail et a renforcé le camp du Mouvement Cinq étoiles et de La Lega. Si elle n’est pas directement coupable du vote des Italiens, elle, et son gouvernement, en portent toutefois une part de responsabilité.

Consciente de son passé, l’Allemagne cherche toujours à être appréciée par ses principaux voisins. Constamment animée par un souci de reconnaissance, elle pense être au chevet d’une Europe grippée, parce qu’ayant refusé de suivre le traitement qu’elle lui aurait prodigué. Sauf qu’à vouloir confondre ce qu’elle croit être bon pour elle et mauvais pour les autres, elle se fourvoie dans une attitude que nombre de ses partenaires jugent arrogante. C’est de cette arrogance que fait aujourd’hui preuve une chancelière qui, accomplissant peut-être un mandat de trop, n’admet certainement pas d’avoir abandonné, aussi par sa propre faute, son leadership européen au profit d’Emmanuel Macron.

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

Une réponse à “Merkel, le mandat de trop?

  1. Vous êtes sévère. Angela Merkel est toute acquise au sauvetage du projet européen. Simplement elle est réaliste. Elle sait que ce n’est pas possible. ll faudrait passer à la Transferunion et le peuple allemand ne le permettra pas. Quant à Macron, il n’a pas les épaules et même s’il les avait il est trop isolé. Encore plus maintenant avec la nouvelle donne italienne. ll faut se résigner à l’inévitable, le détricotage a commencé. Reste à savoir ce qui pourra subsister de cette intégration européenne.

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