La dimension européenne de la crise italienne

L’Europe est mal faite. Voilà que la France, dotée d’un Président français volontariste, s’engage pour la faire avancer, à l’heure où l’Allemagne freine des quatre fers. Merkel a peur de l’extrême droite, mais accepte que Viktor Orbán siège sur les mêmes bancs que ses propres amis politiques au Parlement européen de Strasbourg. De même, elle ne dit un traître mot à l’encontre de son homologue autrichien qui, au sein d’une nouvelle coalition, gouverne avec un parti qui n’a pas encore entièrement fait le deuil de l’idéologie nationale-socialiste dont il est issu.
Aux Pays-Bas, cette même extrême droite, que l’on avait peut-être trop vite enterrée, refait surface. Avec son nouveau et jeune leader, au nom très français de Thierry Baudet, elle concocte un programme, composé d’un savant et dangereux mélange aux saveurs pseudo-intellectuelles, amalgame nauséabond d’anti-européanisme, d’anti-multiculturalisme et de xénophobie à peine déguisée. Alors que Paris, Bruxelles et le Luxembourg semblent mieux résister, les trois autres pays fondateurs de l’intégration européenne, soit la moitié d’entre eux, ont maille à partir avec les fossoyeurs de la démocratie européenne.
Si l’Allemagne saura vraisemblablement y faire face, c’est l’Italie qui fait peur. Elle est entrée dans une phase de décomposition politique, où la faillite de son système n’est pas simplement due aux dirigeants qui la gouvernent, mais aussi et surtout aux dirigeants qui veulent la gouverner. N’ayant que trop choisi des hommes politiques à la lisière de la légalité et aux confins de la morale, la péninsule n’a toujours pas su reconnaître la loyauté de ses autres femmes et hommes qui ont fait la fierté du pays. A contrario d’une idée trop largement répandue, l’Italie n’a pas à rougir de l’ensemble de son personnel politique. Si certains noms restent en mauvaise mémoire, d’autres ont fait honneur à leur mandat. Qu’ils aient, pour n’en citer que quelques-uns, pour patronymes Mariano Rumor, Emilio Colombo, Guiseppe Saragat, Sandro Pertini, Aldo Moro, Enrico Berlinguer, Emma Bonino, Romano Prodi, Giuliano Amato, Giorgio Napolitano, Mario Monti, Enrico Letta ou Matteo Renzi, tous ont œuvré pour une Italie européenne. C’était là leur force, c’était là également la force d’une Italie qui, sortie du fascisme en 1945, est devenue, au fil du temps, et notamment depuis peu après le départ programmé du Royaume-Uni, la troisième puissance de l’Union européenne.
Le drame italien ne se résume pas seulement à l’alliance, contre-nature ou pas, d’une ligue d’extrême droite et d’un mouvement dégagiste, plutôt classé à gauche et dont le lustre de ses cinq étoiles va périr au fil de son incapacité politique. La tragédie romaine est la volte-face anti-européenne d’un pays qui doit sa prospérité à l’Europe. Berceau il y a soixante-et-un ans des traités de la construction européenne qui furent signés le 25 mars 1957 dans sa capitale, l’Italie a perdu, par déraison démagogique, une grande part de sa raison politique. Affaiblie, elle n’a trouvé d’autre solution que de faire confiance à ceux qui font miroiter une force qu’ils ne pourront jamais exercer. Par crainte du lendemain, elle se range alors du côté des faiseurs de peur, alors que par orgueil, elle pèche par un excès de vanité qu’elle sera incapable d’assumer par elle-même.
Le cas italien est à la fois l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire et celui de ce qui se passe quand on ne fait pas ce qu’il aurait fallu faire. Si l’Italie a un impérieux besoin d’Europe, l’Europe a aussi un impérieux besoin de réfléchir sur l’Italie. Parce que ne pouvant pas faire l’économie d’un débat sur son propre avenir, l’Union européenne est obligée de poser la question de son désamour auprès de l’un de ses membres fondateurs. De même, elle n’est plus en droit de balayer d’une main les critiques qui, par-delà ses plus irréductibles adversaires, lui sont désormais adressées par celles et ceux qui comptaient naguère parmi des amis. Bien que demeurant en premier lieu endogène, la crise italienne est également exogène. Ce n’est pas en criant aux loups que l’UE récupérera sa part de confiance et de légitimité chez les électeurs transalpins. C’est en restant fidèle à son modèle, en respectant ses propres valeurs et en développant beaucoup plus de solidarité qu’elle ne l’a fait depuis ses crises à répétition, assumées avec plus ou moins de réussite depuis l’échec du projet constitutionnel en 2005, qu’elle retrouvera ce qui lui fait aujourd’hui cruellement défaut, à savoir le chemin de réformes plus justes et plus citoyennes. Mais voilà, l’Europe est mal faite. [Alors que] la France [est] dotée d’un Président français volontariste [qui] s’engage pour la faire avancer…l’Allemagne freine des quatre fers, avec le résultat que l’on sait et que l’on a vu en Italie !

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

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