Azor ou les pas feutrés vers les sales affaires

A moins d’être initié, le mot “Azor” est obscure. Franchement dit, pour nous, il ne signifie rien et sa définition nous est étrangère, secrète. Une brève recherche dans la traduction de l’espagnol vers le français aboutit à “autour”. Détail intriguant, des images de vautours apparaissent. Ces rapaces tournoient longuement et silencieusement autour de leurs proies, qu’ils observent de loin, avant de prendre la décision de fondre sur elles, sans un bruit, en silence.

Azor est le titre du premier long métrage du cinéaste suisse Andréas Fontana qui sort actuellement sur les grands écrans à Vevey. Si le mot “Azor” nous cache d’abord sa signification, l’auteur de ce thriller explique avoir précisément voulu montrer le secret, le silence du monde des banques. Quoi de plus helvétique !

Le métier de banquier demande aussi de la patience, du flair, de la distance, de la froideur et d’une hauteur de vue pour tournoyer longuement autour du gain et discerner comment gagner la confiance du client.

Les banques et les banquiers font recettes pour le cinéma suisse.

Dans l’imaginaire helvétique et pour le cinéma suisse, les histoires de banquiers font recettes.Certains se souviennent des deux séries “Quartier des Banques” la première coproduction entre la RTBF (télévision belge) et la RTS (suisse).

Ce nouveau thriller (de l’anglais« to thrill »: faire frémir) est, comme l’exige ce genre, truffé de suspense, de tensions narratives qui provoquent une excitation, une appréhension en nous tenant en haleine doucement jusqu’au dénouement de l’intrigue.

Sans trahir de secrets, le film est un thriller politico-financier qui se joue entre Genève et l’Argentine. Azor est un film typiquement suisse, lent, rationnel et réfléchi. Il prend place dans la fin des années 1980, époque de la dictature de Videla.

Un peu d’histoire

En 1976, trois ans après la fin de la dictature de la Révolution argentine (1966-1973), des affrontements touchent les péronistes de gauche et de droite. Le jour du retour du général Juan Perón, en exil depuis vingt ans en Espagne franquiste, la lutte vire au massacre. Après le coup d’État contre le gouvernement d’Isabel Perón, le général Videla dirige la junte.

Quatre juntes militaires différentes se succéderont jusqu’en 1983. Le régime de Videla (1976-1981) sera responsable de la mort ou de la disparition de 30 000 personnes, les “desaparecidos”, de l’exil de millions d’Argentins et de la guerre des Malouines avec la Grande-Bretagne.

Dans ce contexte incertain des années 80, René Keys, un brillant et sulfureux banquier a disparu du jour au lendemain. En marchant sur ses traces, à pas de loups, Yvan De Wiel, qui dirige une banque privée à Genève, se rend dans cette Argentine en pleine dictature et recherche activement son ancien associé. Ce dernier est l’objet des rumeurs les plus inquiétantes. Pourtant, il est encensé par les clients.

Ce thriller nous entrainement lentement mais sûrement, avec la précision d’une horloge suisse, vers les arcanes du pouvoir caché, les salons feutrés où se prennent les décisions. Les codes du métier et son dialecte secret sont révélés par Inès, la femme de De Wiel. Une liste secrète de clients nous emporte vers des personnages de la haute société argentine. Leurs visages inquiets, soucieux et graves sont forts bien filmés.

La beauté de la nature, le sifflement du vent, les sons et le bruits de la ville, les petites voix à peine audibles qui semblent couvrir le secret nous donnent des beaux moments de respiration et d’émerveillement, rendant le film encore plus beau. Ils sont comme des poses dans l’avancé glaciale vers la fin de l’énigme, soutenu par une musique appropriée. La progression se fait sans cris, sans haussement de voix ni aucun hurlement, si ce n’est par la musique stridente et inquiétante.

Des plans de face et de dos

Le film avait commencé par un gros plan de face sur le visage d’ un homme élégant et espiègle, charmeur et sûr de lui, souriant et épanoui. Nous pouvons y reconnaître René Keys. Dans ce duel à distance, entre deux styles de banquiers, les images sur De Wiel le montrent de dos, chemise blanche, comme pour donner à voir la face cachée du banquier réfléchi, méthodique et cynique.

Rebondissement

Finalement, un certain Lázaro dont De Wiel se demande quel rôle il a pu jouer dans la disparition de Keys nous fait franchir un seuil. Inès, épouse de Yvan, telle une Lady MacBeth, assoiffée par l’argent et pouvoir, lui présente le fruit défendu: «La trouille te rend médiocre», lui balance-t-elle. Tels Adam et Eve, ils dépasseront Keys pour aller encore plus loin dans l’hypocrisie, la corruption et le monde ténébreux des objets disparus.

De la lumière vers les affaires disparues et volées

Ce film nous entraine de la lumière vers l’obscurité. La scène du bateau qui s’avance sur le fleuve, vers les eaux profondes des affaires sales, ce monde secret et clos de la corruption, la loi de la jungle et du plus fort est saisissante. La marche vers l’argent semble un trou noir dont la lumière ne sortira plus.

Azor, premier long métrage de Fontana, auteur suisse, dont les critiques sont plus que favorables (plusieurs nominations internationales) est vraiment une oeuvre à voir . Elle permet de nous plonger dans l’histoire et la vie de l’Argentine, ce pays du bout du monde, d’où vient d’ailleurs le Pape François*.

Vertigo Radio Suisse Romande

Le 12h45 Télévision Suisse

***

Tout film offre aussi des petits clins d’oeil

Alfred Hitchkock, le maître du suspens est connu pour apparaitre dans ses films. Pour Azor et Andreas Fontana, je laisse le mystère plané.

L’auteur vit à Vevey, la ville du grand Charlie Chaplin qui vécu la seconde partie de sa vie. Chaplin repose au côté de son épouse au cimetière de Corsier. A peine quelques kilomètres plus loin, le grand public peut marcher sur les pas de ce géant du comique, Le monde de Chaplin, “the Chaplin’s World”  offre une belle introduction au monde du septième art. Ce magnifique musée retrace sa vie, donne à découvrir le manoir et la parc. Une statue de bronze de Charlot, sur la promenade des quais au bord du lac Léman, rappelle sa présence.

Le film est tourné en Argentine.  Le thriller évoque la ville de Genève, la cité des banques. L’auteur de Azor est natif de cette grande ville et petit fils d’un banquier. Le nom de Borges est aussi mentionné. Jorge Luis Borges homme de lettre argentin est né le 24 août 1899 à Buenos Aires et mort à Genève le 14 juin 1986. Il a connu ses va-et-vient entre Buenos Aires et Genève. Il repose désormais à Genève.

Enfin, les disparitions des personnes, dont un client a perdu sa fille qu’il rêvait de voir prendre la succession est l’un des thèmes saillants du thriller. Les familles pleurent les êtres disparus, les “desaparecidos”. Les “Mères de la place de Mai” (en espagnol : Asociación Madres de la Plaza de Mayo) est une association des mères argentines dont les enfants ont « disparu », assassinés pendant la « guerre sale » livrée en particulier par la dictature militaire (1976-1983).

Le nom des organisations vient de la place de Mai (Plaza de Mayo) au centre de Buenos Aires et devant le siège du gouvernement, la Casa Rosada. En signe de protestation, les Mères portent des foulards blancs (à l’origine : les langes en tissu de leurs bébés) pour commémorer la disparition de leurs enfants. Elles se rassemblent tous les jeudis après-midis et tournent sur la place pendant une demi-heure, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, remontant ainsi symboliquement le temps et critiquant l’impunité des militaires responsables des massacres et des tortures (source: Wikipedia)


Azor, d’Andreas Fontana (Suisse, France, Argentine, 2021), avec Fabrizio Rongione, Stéphanie Cléau, Carmen Iriondo, Elli Medeiros, 1h40.


*François l’Argentin, sans aucun doute le livre qui retrace le mieux l’enracinement argentin du Pape François.

 

Dominique Fabien Rimaz

D'origine fribourgeoise et italienne, né à Bôle (Neuchâtel), Dominique Fabien Rimaz se rêvait pilote militaire. Il passera d'abord par une formation en chimie puis en sciences politiques pour devenir un jour journaliste. Rattrapé par la vocation, il est aujourd’hui prêtre en Veveyse et aumônier des hôpitaux à Fribourg.

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