De “mètis” en “hybris” : quand l’exercice du pouvoir nous fait chuter

Dire que l’exercice du pouvoir corrompt, ce n’est pas encore dire comment cette corruption opère, et moins encore si cette mécanique est implacable ou évitable. La liste de celles et ceux qui sont passés du “côté obscur” du pouvoir est longue et s’allonge au fil des jours. Et si tout était question de mesure et de prudence ?

Dans le chant XXII de l’Odyssée, on lit avec effroi le récit du déploiement de la fureur d’Ulysse qui exécute dans une scène d’une grande violence les prétendants à son trône et à la couche de son épouse Pénélope. Cette scène n’a pas manqué d’interroger au fil du temps les auditeurs et les lecteurs. Comment Ulysse, l’ingénieux, le rusé, celui qui incarne la “mètis”, cette intelligence de la ruse, de l’adéquation aux circonstances et du savoir faire, peut-il tomber dans une telle violence vengeresse ? De retour à Ithaque après vingt années d’errance et d’épreuves dont il ne survit que grâce à son ingéniosité, serait-il soudainement victime d’un sentiment de surpuissance, d’invulnérabilité et d’arrogance caractéristique de cet “hybris” (ou hubris) qui nous fait tomber dans la démesure et la violence ? Comme on tombe de “Charybde en Scylla”, Ulysse serait-il tombé de “mètis” en “hybris” ? Cette lecture est plausible. Dans nombre de ses pérégrinations, celui qui est loué pour son intelligence et sa modération est victime d’actes de colère et d’impulsivité, comme si la figure du rusé n’empêchait pas d’illustrer aussi l’ambivalence des vertus : l’intelligence et la ruse peuvent autant nous élever que nous aveugler et nous mener à la stupidité et à l’intrigue. Les figures héroïques ou divines grecques sont toutes ambivalentes. Il y a une raison simple à cela : loin de l’idée du péché – qui leur est tout à fait étrangère – les grecs jugent les comportements à l’aune de l’harmonie et de l’équilibre. Le sang qu’Ulysse répand en son palais d’Ithaque à son retour ne lui est pas reproché, parce que l’assassinat des prétendants de Pénélope permet un retour à l’équilibre, à l’ordre, à la stabilité. Ce qui, au final, ne sera toutefois pas accepté par les dieux, c’est le glissement vers la vendetta aveugle et déraisonnable, nourrie par une soif de vengeance démesurée.

Le pouvoir fait-il de nous des “salauds” ?

Dans un bref ouvrage, Dacher Keltner (2016), professeur de psychologie à l’Université de Californie décrit les mécanismes qui nous font gagner du pouvoir avant de le perdre. Selon Keltner, le pouvoir nous est confié par les autres aussi vite qu’il nous est retiré par les mêmes, lorsque celui ou celle qui l’exerce – parce que détenteur de ce pouvoir – développe des comportements déviants : diminution de l’empathie et du sens moral, impulsivité auto-centrée, incivilité, irrespect et discours grandiloquents. Autant de caractères, au sens de La Bruyère, qui sont au coeur l’hybris qui nous fait choir.

David Owen, un homme politique britannique a quant à lui identifié quatorze critères du syndrome d’hybris.

Dieguez (2009 : 26)

On commence à deviner le mécanisme à l’oeuvre. La conquête, puis l’exercice du pouvoir requièrent des talents qui combinent habileté, ruse, savoir-faire et opportunisme, autant de “virtù” – pour parler comme Machiavel – au coeur de cette “mètis” grecque. Mais ces talents sont aussi ceux qui peuvent nous faire basculer du côté obscur et développer les premiers symptômes de cette maladie qui nous mène à ce sentiment de surpuissance et de démesure qu’est “l’hybris”. La “mètis” peut donc nous conduire à l'”hybris”.

Mais est-on condamné à choir ?

De nos jours, la psychologie sociale et les neurosciences pour le meilleur, l’industrie du coaching et du leadership souvent pour le pire, ont pris la relève de la poésie homérique comme socle de réflexion sur le côté sombre de l’exercice du pouvoir. Keltner (2016) se situe entre les deux. Anti-machiavelien, Keltner nous incite à être conscient de notre sentiment de pouvoir, à pratiquer l’humilité, à rester centré sur les autres et donner, à pratiquer le respect et à lutter contre la faiblesse (powerlessness) pour ne pas se voir retirer le pouvoir qui nous est confié par les autres pour le bien du groupe. Un autre (Deveze 2020), surfant sur la tendance du “leadership éthique”, nous invite en vrac, en vue d’établir un “leadership efficace, éthique et responsable”, à “accepter sa propre vulnérabilité”, “redevenir maître de ses horloges”, “brancher son cerveau en mode positif”, “instaurer de vrais contre-pouvoirs”, “se nourrir de sens”, soit à préparer le “cerveau du leader de demain”. C’est donc par une combinaison d’injection de positivité (bienveillance, respect etc.) et de postures mentales (positive mindset, recherche du bonheur etc.) que l’on luttera contre les affects sombres que l’exercice du pouvoir agite.

« Je ne t’ai donné ni visage, ni place qui te soit propre, ni aucun don qui te soit particulier, ô Adam, afin que ton visage, ta place, et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. Nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai placé au milieu du monde, afin que tu pusses mieux contempler ce que contient le monde. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, mortel ou immortel, afin que de toi-même, librement, à la façon d’un bon peintre ou d’un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme. » Pic de la Mirandole “Discours sur la dignité de l’homme” (1486)

A cette vision chrétienne qui laisse le choix à l’homme entre le bien (positif) et le mal (négatif), l’univers grec propose l’exercice de la prudence ou “phronesis” pour réguler nos comportements. Celle-ci consiste en une sagesse acquise par l’expérience et fondée en raison. Vertu régulatrice, elle vise l’équilibre entre contraires. Le leader prudent est celui qui dans un contexte particulier pèse, évalue et décide de l’action à conduire en fonction de la situation. La phronesis partage avec la mètis l’ancrage dans l’action. L’homme rusé se doit d’être prudent, mesuré. Il vise la restauration d’un équilibre qui lui est externe. Principe régulateur, la phronesis n’empêche pas le glissement vers la démesure, mais elle en réduit les chances de survenance. Elle en réduit la durée et la portée.

Ulysse le rusé, rempli de fureur et de soif de vengeance fait en réalité preuve de peu de prudence en éliminant les prétendants. Victime d’hubris, il prend le risque d’initier un cycle ininterrompu de violence et de chaos. C’est alors que les dieux interviennent pour réintroduire l’équilibre menacé :

Mais le fils de Cronos fit tomber sa foudre fumante aux pieds de la déesse aux yeux étincelants, sa fille; et Athéna, aux yeux brillants dit à Ulysse : “Fils de Laerte, enfant de Zeus, industrieux Ulysse, contiens-toi : interromps ce combat trop égal de crainte que l’Assourdissant chronique ne t’en veuille !” Ainsi dit Athéna. Il obéit, son coeur se réjouit, et Pallas Athéna fille du Porte-égide, qui avait emprunté l’allure et la voix de Mentor, institua entre les deux parties un durable traité.” L’Odyssée, derniers vers du dernier chant XXIV

“Contiens-toi”

Tombé de “mètis” en “hubris”, Ulysse n’a pas été prudent. Et l’équilibre est restauré au final autant par ses actions, que par une intervention qui lui est extérieure. Sa dé-mesure est sanctionnée ! Le réel l’a rattrapé. La sagesse d’Ulysse aura été, au final, de se soumettre à ce jugement du réel, qui est une autre définition de la tragédie. Pour nous lecteurs et auditeurs de l’Odyssée, Homère nous enjoint à nous contenir et faire usage de cette prudence régulatrice de nos affects pour que, continuant à faire usage de notre “mètis”, nous ne tombions pas en “hybris”.

 

Références :

Deveze, E. (2020). Le pouvoir rend-il fou ? Enquête au coeur du cerveau de nos dirigeants. Paris : Larousse

Dieguez, S. (2009). Le syndrome d’hubris : la maladie du pouvoir. in Cerveau & psycho no 34, pp. 24-30

Keltner, D. (2016). The Power Paradox. How we gain and lose influence. New York : Penguin Press

Christophe Genoud

Christophe Genoud

Après avoir été chercheur, Christophe Genoud est aujourd’hui, manager public, administrateur, consultant en management et organisation et formateur. Avec ce blog, il propose de mener une réflexion sur l’art de conduire des équipes, de décider et d’innover.

3 réponses à “De “mètis” en “hybris” : quand l’exercice du pouvoir nous fait chuter

  1. bonjour; merci beaucoup ! envoyez donc votre article à mon président de la République et à son ministre de la santé, à supposer que ni l’un ni l’autre ne soit trop marionnettisés par quelques intérêts supérieurs dits financiers…bel automne à vous, profitez en !

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