«Je ne peux pas m’en empêcher!»

Il y a quelques semaines, j’ai fait la connaissance d’un intéressant et passionné professeur d’Université; il m’a parlé de quelques-unes de ses nombreuses activités professionnelles et il finit par m’avouer qu’il travaille 7 jours sur 7 plus de 70 heures par semaine! Il me dit très lucide que s’il effectuait uniquement le travail pour lequel il est salarié, professeur d’université, il ne serait pas du tout en surcharge; il aurait ainsi le temps de pratiquer son sport favori: le tennis.

Je lui demande alors pourquoi il s’engage dans autant d’activités professionnelles supplémentaires en prenant le risque de sacrifier sa santé et sa vie privée, il me répond: « Je ne peux pas m’en empêcher, lorsque j’entends les absurdités qui sont dites sur le thème dont je suis le spécialiste, je me sens obligé d’intervenir !»

Il est intéressant de constater que, parfois, nous en faisons plus que ce qui est attendu ou que ce qui est décrit dans notre cahier des charges officiel. Les valeurs de notre profession, le sens de notre travail nous poussent souvent au delà de nos limites. Un idéal fort conduit très souvent à une surcharge chronique; le Dr. Freudenberger (précurseur américain du burnout dans les années 1970) décrivait le burnout comme «la maladie de l’idéalité». 

Si vous avez un idéal fort, posez-vous la question des priorités de vie que vous souhaitez. Parfois poser des limites à notre passion est un réel deuil à faire mais cela vaut la peine si c'est pour préserver un équilibre de vie serein et sain.

Bientôt un test sanguin pour diagnostiquer le burn-out ?

 

Selon une recherche publiée en 2011 par la Professeure Sonia Lupien et Robert-Paul Juster, du Centre d'études sur le stress humain de l'Université de Montréal, votre sang et le niveau d'une hormone dans votre salive pourraient révéler si vous êtes sur la voie de l'épuisement professionnel avant d’être gravement atteint.

Sonia Lupien : « Pour des conditions comme l'épuisement professionnel, où il n'y a pas de consensus sur les critères de diagnostic et où il existe un chevauchement des symptômes avec la dépression, il est essentiel d'utiliser de multiples méthodes d'analyse. Une signature possible de l'épuisement professionnel pourrait être la diminution de la production de l'hormone de stress, le cortisol*, et des dérèglements des systèmes physiologiques qui interagissent avec cette hormone de stress. »

L’étude montre que les niveaux de cortisol* sont souvent élevés chez les personnes qui souffrent de dépression, alors qu'il a tendance à être trop bas dans les cas d'épuisement professionnel. Ainsi, un surplus de cortisol pourrait être aussi nocif qu'une insuffisance. Malheureusement, les victimes de burn-out sont souvent traitées avec des antidépresseurs qui réduisent le niveau de cortisol. Si ce taux est déjà inférieur à ce qu'il devrait être, la prescription de ce type de médicaments pourrait donc être une erreur de traitement.

Le stress chronique et des niveaux déséquilibrés de cortisol* peuvent exercer une sorte d'effet domino sur les processus physiologiques.

Les chercheurs parlent de « charge allostatique » comme indice des problèmes physiques de l'usure. En examinant des facteurs comme l'insuline, le sucre, le cholestérol, la tension artérielle et l'inflammation, les chercheurs établissent l' « indice de charge allostatique ».

Selon le professeur Juster : « L'utilisation d'un indice de charge allostatique ouvre aux chercheurs et aux cliniciens une fenêtre sur la façon dont le stress chronique épuise la personne. À l'avenir, nous avons besoin d'études qui suivent les gens au fil du temps pour déterminer si le profil d'un taux peu élevé de cortisol et de dérèglements physiologiques correspond bel et bien à la signature de l'épuisement. Si c'est le cas, la science aura progressé d'un pas vers l'aide aux travailleurs en détresse avant leur épuisement professionnel».

* Le cortisol est une hormone du stress

«Mais tu n’as qu’à vouloir pour t’en sortir»

Léo*, responsable de département dans une banque, me raconte la réaction de ses collègues lorsqu’ils ont constaté à quel point il était encore gravement épuisé après plusieurs semaines à 50 % d’arrêt maladie.

Ce jour-là, ils finissent par lui dire: «mais secoue-toi, tu n’as qu’à vouloir t’en sortir pour aller mieux!». Léo me décrit par une image l’incompréhension qu’il a sentie à ce moment-là:

«C’est comme si mes collègues rament énergiquement sur une barque à la surface de l’eau et que moi je suis en danger de mort, en train de me noyer, à plus de 30 mètres de profondeur ; ils me crient alors pour m’aider: courage, vas-y nage, si tu veux, tu peux revenir sur le bateau !»

Non Messieurs, «vouloir aller mieux» ne suffit pas pour guérir du burn-out. Les victimes de burn-out ont habituellement une grande force de volonté mais ils se sentent impuissants pour aller mieux. Ce vécu d’impuissance fait partie du processus d’épuisement.

Guérir du burn-out nécessite un engagement personnel dans une démarche de changement, un engagement à vouloir se protéger, à poser des limites à un travail souvent trop absorbant, réaliser que la santé est précieuse et que dans ce cas-là «je passe en priorité», avant le devoir à accomplir et les autres.

(*prénom d’emprunt)

La douleur du burn-out ne se voit pas

 

Imaginez que vous êtes posté en bas de l’immeuble de mon cabinet et que vous observez les personnes qui entrent et qui sortent du bâtiment. Vous ne pourriez pas identifier les patients qui viennent me consulter car le burn-out ne se voit pas.

 

Parfois vous remarquez une personne avec des béquilles ou une épaule en écharpe. Un risque lors d’épuisement avancé est l’accident par inattention ou par manque de concentration. La tension physique accumulée peut provoquer une blessure musculaire, la nuque raide ou le dos bloqué.

 

Il arrive même que les patients que je reçois aient l’air bien portant et même bronzés. Les sorties au soleil, à l’extérieur, dans la nature sont une des priorités du traitement. En effet, le premier objectif est de remonter le niveau d’énergie, les mouvements à l’extérieur aident à retrouver l’énergie de base et la dynamique corporelle.

 

Donc de l’extérieur, rien de grave ne semble transparaître. Et pourtant, la douleur intérieure est bien présente : l’impression de faillir ; la honte de se sentir fragile comparé aux collègues qui eux semblent tenir le coup dans des conditions de travail similaires ; la culpabilité de ne pas pouvoir aller travailler ; le vide de ne pas comprendre ce qui arrive ; l’impression d’un effondrement intérieur ; les pleurs d'impuissance; l’angoisse de ne pas savoir comment faire pour supporter le travail à nouveau.

 

Heureusement, en regardant bien, vous pouvez aussi remarquer des personnes qui ont l’air apaisées et détendues,  encouragées car leur vie est reconstruite dans un bien meilleur équilibre qu’avant le burn-out.

 

Le burn-out ne touchera pas les fainéants !

 

Oui, il y a des personnes qui n’ont pas de bonnes stratégies pour faire face au stress quotidien. Il y a donc un profil particulier qui rendrait davantage vulnérable aux situations stressantes. De nombreuses études scientifiques existent à ce sujet (stratégies de coping).

 

Par contre, dans mon cabinet, je vois que les patients qui viennent me consulter pour cause de burn-out sont des personnes qui ont une très bonne capacité à faire face au stress habituellement. Les victimes de burn-out ne sont pas non plus des personnes fragiles, qui seraient toujours absentes de leur poste de travail pour un oui ou un non, et encore moins  des personnes fainéantes.

 

Je pourrais résumer le profil des victimes de burn-out par le « type fort » :

  • des personnes pouvant assumer habituellement une lourde charge de travail et faire face à des situations de stress sans difficultés et sans se plaindre,
  • sur qui leurs supérieurs peuvent compter, lorsqu’ils leur délèguent une tâche, ils savent que le travail  sera bien fait et en respectant les délais ;
  • toujours très engagées dans leur travail et pour leur entreprise, ces personnes sont très attentives à la qualité et exigeantes avec elles-mêmes,
  • dans certaines professions sociales on observe souvent des personnes très compétentes pour identifier le besoin des autres et y répondre plutôt que leurs propres besoins;
  • dans l'adversité et la difficulté, ces personnes auront une attitude engagée et déterminée à atteindre l'objectif, elles chercheront à faire face coûte que coûte et ne demanderont pas d'aide facilement.

 

Les personnes qui risquent le plus de souffrir un jour de burn-out sont souvent des piliers de l’équipe ou du département dans lequel ils travaillent, on peut les considérer comme les bons éléments de l’entreprise.

Le burn-out n’est pas une fragilité psychique!

L’épuisement professionnel est la conséquence d’un stress chronique, il s’agit donc dans une première phase d’un déséquilibre physique.

Le stress est une réaction physiologique. Pour se représenter les effets du stress dans le corps, il suffit de penser à la dernière fois où, au volant d’un véhicule, il a fallu tout à coup planter sur les freins pour éviter l’accident. Le corps envoie immédiatement une décharge d’adrénaline et d’autres hormones de stress comme le cortisol. La réaction est immédiate et plus rapide que notre pensée : mains crispées sur le volant, yeux écarquillés, le cœur bat soudain la chamade, des tremblements apparaissent parfois.

Lors de burn-out, les mêmes mécanismes ont lieu au niveau physiologique, peut-être moins intensément, mais répartis sur une très longue durée. La seule différence est qu’on s’y adapte. Cet état d’alerte arrive graduellement, de manière insidieuse. Au départ, on ne réalise pas que notre cœur bat peut-être un peu plus vite, on commence petit à petit à tendre les épaules et à crisper les bras. Une sensation exacerbée se développe, on devient moins tolérant face au bruit. D’autres symptômes physiologiques de stress apparaissent : problèmes d’estomac, tension artérielle trop élevée, maux de tête, problèmes de dos. Le corps est en état d’alerte permanent, 24h/24. Cela provoque des difficultés à s’endormir et des réveils fréquents durant la nuit. L’accumulation de toutes ces tensions dans le corps finit par l’épuiser. Une fatigue de fond s’installe, elle rend vulnérable, les émotions sont moins bien contrôlées, l’irritabilité devient fréquente, le moral est atteint aussi. L’épuisement installé, l’efficacité habituelle n’est plus du tout possible, on va alors chercher à compenser ce manque de performance en travaillant davantage, la perte d’estime de soi finit par s’imposer aussi. L’équilibre psychologique se détériore alors progressivement.