Mam, 2019, Paris.

Mathias, photographe, soigne sa mère bipolaire grâce aux psychédéliques

Mathias de Lattre, jeune photographe de 31 ans, publie Mother’s therapy, livre dans lequel il raconte la bipolarité de sa mère et sa quête pour la soigner grâce à des psychédéliques.

Mathias de Lattre et sa mère feront partie des invités de l’émission Les pouvoirs extraordinaires du corps humain, diffusée sur France 2, le 26 juillet 2022.

Nous avons rendez-vous pendant la semaine d’ouverture des Rencontres de la photographie à Arles, c’est la canicule tendance fournaise, l’incendie aux portes de la ville vient d’être fixé. Son train a quatre heures de retard, la ville est bondée et bruyante. Enfin au calme, je lui raconte la pièce que je viens de monter au théâtre Saint-Gervais à Genève qui est, à la fois une quête et une enquête sur une (im)possible guérison. Six ans de recherche et de création pour essayer de comprendre un ami artiste aux diagnostics à géométrie variable, versus, une vie entière à soutenir une mère bipolaire. Avec Mathias de Lattre, nous nous sommes trouvés une histoire à la fois unique et commune: une histoire où l’art est le moyen d’un voyage singulier au cœur de la psyché humaine – une histoire où l’art devient une recherche incessante d’alternatives face à la psychiatrie et à ses dégâts.  

Dans ce livre, vous témoignez à la fois d’une quête et d’une enquête. En vous fondant sur votre propre expérience des psychédéliques, vous avez remonté le fil d’une histoire plus grande, celle de leur usage millénaire, ce qui vous a conduit intuitivement à tenter de soigner votre mère de son trouble bipolaire. Comment ce projet apparemment photographique a-t-il commencé?

J’ai commencé la photographie un peu par hasard, et j’ai rapidement trouvé du travail dans ce domaine, tout en ayant mes projets personnels. Mais je ne peux pas dire que ce livre soit tout à fait un projet photographique. La photographie m’a permis d’amorcer des rencontres ou d’entrer dans des lieux comme des musées en France ou en Allemagne. Je me rendais sur place avec ma chambre pour avoir une vraie qualité de rendu, je faisais la photo “Paf”, et voilà… Mais le cœur de ma recherche était ailleurs. 

Depuis une dizaine d’années, j’ai une expérience personnelle avec les psychédéliques – avec d’autres drogues également et j’ai pu vraiment constater la différence. Au lendemain d’une session avec les psychédéliques, je me sentais plutôt bien, plutôt centré. J’avais envie de faire plein de choses, de parler, de sociabiliser, de continuer mes projets personnels. J’avais faim, j’étais vraiment bien, alors qu’avec d’autres drogues, je souffrais souvent de la descente du jour d’après. 

J’ai eu cette intuition que les psychédéliques pourraient aider ma mère. Cela paraissait farfelu parce qu’illégal. J’étais jeune, je n’avais encore lu aucune recherche sur le sujet, c’était complètement fou. Je n’ai alors pas osé en parler à ma mère, et encore moins à ma famille.

J’ai toujours été très proche de ma mère, depuis tout petit. Nous avions les rôles mère fils bien identifiés, ce n’était pas ma meilleure amie, mais nous partagions beaucoup de choses. À l’adolescence, mon frère est parti vivre avec mon père, mais moi je suis resté, j’aimais beaucoup être avec elle. J’ai dû partir vers mes dix-huit ans, car malheureusement, cela n’était plus vivable. Ma mère était capable de changer toute la décoration de l’appartement à cinq heures du matin, la veille d’un oral du bac. Ce n’était plus possible de se concentrer. Je devais réviser mes examens, je suis allé vivre chez ma copine de l’époque. 

Jeune, j’ai vraiment passé des moments extraordinaires avec ma mère, à discuter de tout, de philosophie, de spiritualité, de musique, mais je voulais prendre mon indépendance. Et notre relation s’est alors éteinte, j’ai fini par comprendre qu’elle était au ralenti à cause des médicaments. J’en ai été très affecté, car je perdais un repère, une personne sage capable de m’accompagner.

Dans le même temps où je commençais ma vie de jeune photographe, je découvrais aussi les psychédéliques. J’avais un ami capable de se procurer ces molécules synthétisées, en poudre blanche, comme la psilocybine qui est compliquée à trouver en dehors de son usage médical. Avec cet ami, on pouvait grammer les prises très précisément. On cherchait à se connaître, et comme son nom l’indique, un psychédélique, cela révèle la psyché, le psychique. Pendant les sessions, nous cherchions à redécouvrir la musique, que cela soit du classique ou du rock, nous jouions des playlists et nous observions comment nos consciences se transformaient. Plein d’artistes racontent des histoires similaires, c’est assez commun finalement.

Sept ou huit ans plus tard, j’ai trouvé des articles médicaux qui parlaient d’expériences avec des psychédéliques sur des dépressifs ou sur des addicts au tabac, à l’alcool ou aux opiacés. J’ai alors tout de suite pensé à ma mère. Elle a été diagnostiquée bipolaire de type deux. Cela veut dire que les phases maniaques sont moindres par rapport aux phases dépressives. Ainsi, la personne reste dépressive nonante pour cent du temps. À cette époque, ma mère prenait des traitements à base d’opiacés très lourds qui détruisaient sa santé, elle en a perdu ses dents! Aujourd’hui, elle porte un dentier. C’était une très belle femme, mais la bipolarité est une maladie du social et de l’énergie, la personne en crise peut insulter ses amis ou sa famille, et l’entourage ne comprenant pas, elle se retrouve très vite seule. Cela reste compliqué pour ma mère d’aller vers les autres, même aujourd’hui.  

Pendant toutes ces années, la seule réponse à son état était l’hôpital psychiatrique – « tu pourras aller voir maman à l’hôpital, Joyeux Noël!» Je préférais encore quand elle avait ses phases maniaques ou dépressives à la maison, car au moins nous pouvions continuer d’échanger. À l’hôpital, c’était fini. Les médicaments l’empêchaient de penser et peut-être de souffrir, mais la machine était à zéro, elle était complètement déconnectée.

Mam, 2012, Vernouillet, allers-retours à l’hôpital psychiatrique

 Le livre reste très pudique, il commence par un témoignage de votre mère et puis il y a une rupture. On passe aux traces préhistoriques dans les grottes françaises, ou aux sculptures de champignons hallucinogènes sous la civilisation Maya, comme si face au présent insupportable de votre maman, vous aviez plongé dans le temps? 

Je voulais impérativement ouvrir le livre sur la parole de ma mère, son témoignage écrit que j’ai alterné de photos noir et blanc assez anciennes. C’est vrai que je m’étends peu sur mon ressenti, cela viendra peut-être plus tard. Tout le processus thérapeutique avec ma mère a été très long, il a fallu deux ans et demi pour détoxifier son corps des médicaments avant d’entamer la moindre expérience avec les psychédéliques. Pendant ce temps-là, je continuais mes recherches. Je me suis intéressé à la préhistoire et aux éventuels usages anciens de ces substances. Je ne me considère pas tout à fait comme artiste, et je ne suis pas un scientifique non plus, mais depuis ma position entre-deux, je pouvais émettre l’hypothèse que ces champignons étaient utilisés à la Préhistoire, sans avoir de réelle preuve à l’appui. On ne connaît qu’une seule peinture rupestre datant de 6000 ans sur la côte ibérique, représentant une rangée de treize champignons psychédéliques (Psilocybe Hispanica).  

Sur Terre, il existe environ cent quatre-vingt espèces de champignons psychédéliques, il en pousse sur tous les continents, excepté en Artique et en Antarctique. On peut en trouver dans son jardin aux États-Unis, ou au Bois de Vincennes à Paris. Seul le dosage de la psilocybine, la molécule active du champignon hallucinogène, varie. Même si on sait peu de choses de leurs pratiques, les chasseurs-cueilleurs avaient une connaissance monumentale de leur environnement, ils ne pouvaient ignorer ces variétés. C’est aussi pour cela que je me suis intéressé aux figures anthropomorphiques, aux sculptures mi-homme mi-animal. Les chamans d’hier et d’aujourd’hui ont toujours été en symbiose avec l’animal. Les animaux sont représentés dans une très large proportion dans les peintures rupestres. Donc j’ai tenté de tracer des lignes entre ces différents héritages.   

1. Grotte de Font-de-Gaume, Eyzies-de-Tayac, France, 2016 / 2. Selva Pascuala, Villar del Humo, Cuenca, Espagne, 2017, peinture rupestre représentant 13 champignons hallucinogènes / 3. Mushroom stone, civilisation maya, période préclassique, Guatemala, 1er millénaire avant notre ère. Musée du Quai-Branly, Paris, 2017

C’est comme si vous aviez voulu inscrire votre expérience des psychédéliques, votre recherche pour votre mère, dans une sorte de patrimoine de l’humanité?

Oui exactement, et selon moi, toutes ces traces ramènent forcément au chamanisme.

Vous avez ensuite fait des portraits de scientifiques ou de chercheurs, comme Jacques Mabit au Pérou, Olivier Chambon, médecin-psychiatre français, ou encore le docteur Robin Carhart-Harris qui a monté un centre de recherche psychédélique en 2019 à l’Imperial College de Londres? Entre les images de votre mère, celles des cavernes, ces portraits de chercheurs, j’ai l’impression que les photographies de votre livre sont comme les cailloux du Petit poucet dans la forêt? Vous cherchiez un chemin et au final, peu importe la photographie?

Olivier Chambon, médecin, psychiatre-psychothérapeute, Lyon, 2017.

Oui, c’est un projet lié à la vie, à un long cheminement. D’ailleurs, si je m’adressais à un scientifique pour faire son portrait, ou au Quai Branly pour avoir l’autorisation de photographier une statuette, je ne décrivais pas du tout le même projet. Le livre fait converger les choses par la force de la quête personnelle. 

Dans le livre Voyage aux confins de l’esprit1, Michael Pollan décrit les expériences médicales des années cinquante avec les psychédéliques sur les dépressifs. Pour le résumer, il explique qu’une personne dépressive souffre de pensées obsédantes qui tournent en boucle, un peu comme un bug informatique indéfiniment bloqué entre 1 et 0. Les psychédéliques permettraient de se défaire de ces pensées toxiques en rouvrant le champ des possibilités. Comment cela a marché avec votre mère? 

Les scientifiques expliquent que sous psychédéliques, toutes les parties du cerveau sont connectées en même temps, cela pourrait permette de penser autrement, de voir les problèmes personnels différemment, tout en restant logique et lucide. C’est encore un peu mystérieux. Comme les effets s’estompent après un certain temps, il faut essayer, pour conserver les bénéfices des sessions, d’intégrer les leçons de son expérience sous psychédéliques, à son quotidien. 

Pour ma mère, j’ai dû en premier lieu, trouvé un psychothérapeute d’accord d’accompagner la démarche thérapeutique hors-norme. La première expérience de ma mère n’a pas marché, il a fallu recommencer avec de petites doses pendant plusieurs mois. Les deux ans et demi de détoxification des médicaments ne suffisaient pas, car les antidépresseurs agissent sur les mêmes synapses, sur les mêmes récepteurs sérotoninergiques que les psychédéliques. Ainsi, les récepteurs de ma mère ont été usés par vingt ans de médicaments, et nous avons cherché longtemps la bonne dose pour qu’elle ressente les effets de la substance comme le commun des mortels. Le psychothérapeute continuait son suivi hebdomadaire classique et un jour, l’expérience a marché. Cela a marché exactement comme on l’avait fantasmé, imaginé, rêvé. 

Autel, Suisse, 2019, autel de la première cérémonie

On voit dans les images de l’expérience de votre mère, une sorte d’autel, il y a une dimension spirituelle dans votre démarche?

Oui, et je l’assume totalement. Ce sont des voyages d’ordre chamanique, et ces voyages ont des règles depuis des millénaires. Bien entendu, le livre s’appuie sur des recherches scientifiques. C’est un récit plus facile à faire accepter à un public non initié car, de nos jours, seule la science est considérée comme source de vérité. Mais, le risque de cette montée en puissance des psychédéliques dans le domaine du médical, c’est d’abandonner la dimension spirituelle au profit d’une légifération qui ne respecterait pas les règles de l’art.

En effet, on assiste aujourd’hui à un renouveau des recherches médicales en la matière, comme les HUG de Genève qui proposent des psychothérapies assistées par psychédéliques. Dans son livre, Michael Pollan revient sur les recherches médicales des années cinquante qui étaient déjà très prometteuses en matière de santé mentale. Elles ont été abandonnées par la suite pour des raisons essentiellement politiques2. Dans mon travail de chercheuse, je m’intéresse à la façon dont la science vient parfois normer le monde en se fondant sur une approche quantitative, la collecte de données par exemple, au détriment du qualitatif. J’ai trouvé votre démarche intéressante car elle est fondée sur votre intuition, depuis votre expérience. Elle est le fruit d’un tâtonnement qui contraste avec les positions souvent définitives de la psychiatrie. Je n’ai pas d’avis personnel sur les psychédéliques, mais ce que je retiens de Pollan, c’est le sort qui est fait par la science au témoignage individuel et à la qualité du ressenti personnel qui ne peut être vérifié de façon “scientifique”. Parfois, explique-t-il, les scientifiques3 se défaussent en parlant de placebo, alors que le résultat escompté semble là. La personne en souffrance dit “aller mieux”, mais rien ne vient quantifier ce mieux de façon factuelle, comme on le ferait avec le dosage du fer sur une anémie. 

Lorsque vous dites « cela a marché » pour votre mère? Cela veut-il dire qu’elle est guérie de sa bipolarité?

Ma mère est toujours bipolaire, « cela a marché », veut dire qu’en premier lieu, son corps a enfin accepté la molécule, et qu’il a réagi à la substance comme tout le monde. L’ensemble du processus a marché, car elle a enfin arrêté tous ses traitements psychiatriques. «Cela a marché» signifie également que je la retrouve: son mental revient, sa spiritualité revient, sa mémoire revient, nos discussions reviennent. Si elle devait prendre des médicaments tous les jours, les prises de psychédéliques vont pouvoir s’espacer, et peut-être même s’arrêter. Son entourage le constate: ma mère est là, elle est de plus en plus présente. Elle a toujours des phases hautes et basses, mais c’est régulé, nettement moins extrême. Ce ne sont plus les montagnes russes d’avant, et si j’ose dire, ma mère est de « moins en moins bipolaire ».

Comment se projette votre mère dans ce livre?

Elle ne veut absolument pas voir ses portraits, le livre est comme une archive de sa vie, et elle ne veut plus jamais retourner dans cet état, sous médicaments. Elle se rend compte du changement. C’est presque thérapeutique, car le livre lui permet de constater le chemin parcouru.

Quant à l’amour, s’il n’a rien à voir avec les bons sentiments, il est bien le seul à sauver du pire. Maman

1. Mam, 2019, Paris / 2. Lac, Suisse, 2019.

Mathias de Lattre et son livre Mother’s Therapy, Eriskay Connection, 240 × 303 mm | 136 p, EN+FR | softcover

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Le livre de Mathias de Lattre est disponible (bilingue) ici

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1. Michael Pollan, Voyage aux confins de l’esprit, traduction Leslie Tagala et Caroline Lee, Quanto, Lausanne, 2018

2.  Il m’est impossible dans l’espace de cet article de relater la longue et tumultueuse relation des psychédéliques et de la science.

3. J’emploie le terme scientifique dans un sens très large, car les expériences relèvent parfois du médical, de la recherche fondamentale, des sciences sociales, etc. Je ne suis évidemment pas dans une position manichéenne qui opposerait la science au monde sensible.

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Cet entretien entre dans le cadre de mes recherches sur les voies alternatives à la psychiatrie et de la pièce At The End You Will Love Me, coproduites par le théâtre Saint-Gervais (Genève) et LE LABO (RTS, espace 2). Deux émissions radiophoniques seront diffusées à l’automne 2022 sur Espace 2.

Lire dans la même série
Saïd Mezamigni, être expert de sa propre vie, paru le 4 mai 2022
Vincent Girard, un psychiatre s’en va-t-en guerre?, paru le 26 avril 2022
Frédéric Meuwly, “J’ai été schizophrène”, paru le 25 janvier 2021

À propos du projet AT THE END YOU WILL LOVE ME, entretien avec Caroline Bernard.

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Remerciements à Zita-Carmen Velluz pour l’aide à la retranscription



Saïd Mezamigni, être expert de sa propre vie

Déclaré schizophrène à 20 ans, Saïd Mezamigni est musicien et médiateur en santé mentale pour les hôpitaux psychiatriques de Marseille. En s’appuyant sur sa culture comorienne, le rap, et la pairaidance, il a pu sortir de l’engrenage psychiatrique.

Depuis plusieurs années, j’accompagne un ami musicien et j’essaie de comprendre les mécanismes de la santé mentale. Je travaille avec lui en tant qu’artiste mais parallèlement, je mène une vaste enquête sur les voix alternatives à la psychiatrie. En 2019, je suis notamment partie sur les traces du jeûne thérapeutique en Russie*. Avant la chute du mur de Berlin, le jeûne était utilisé par des patients volontaires, cela leur permettait de sortir de leur état psychotique de façon durable. Le psychiatre Vincent Girard, très impliqué dans le changement de la psychiatrie à Marseille, t’a suivi il y a dix ans. Selon lui, tu es un vrai exemple de rétablissement. Tu es aujourd’hui pairaidant, tu travailles pour les hôpitaux de Marseille, et tu accompagnes les personnes qui souffrent de troubles de la santé mentale. Tu seras avec nous sur la scène du théâtre de Saint-Gervais Genève du 12 au 21 mai 2022, pour le projet At The End You Will Love Me. Peux-tu revenir sur ton parcours et notamment sur sa dimension multi-culturelle?

Je vais essayer de synthétiser, mais du fait de toutes mes années d’hospitalisation, j’ai conscience d’avoir pas mal de lacunes au niveau cognitif. À l’époque, ma frise chronologique était devenue quasi inexistante, javais du mal à situer les années, le « avant-après » des événements. Mais bon, grâce à Dieu, ça s’améliore. C’est intéressant ta recherche sur le jeûne en Russie – alors évidemment dans mon travail, tout ce qui est religieux est un peu tabou, on n’en parle pas – mais j’encourage chaque personne, peu importe sa croyance, peu importe sa foi, à se pencher sur la méditation. La méditation, comme la prière, permet d’avoir un regard sur son propre état au quotidien: pour comprendre si on est fatigué, speed ou énervé. Ce regard intérieur permet de moins subir le regard extérieur des proches ou des médecins. Quand tu me parles du jeûne en Russie, je pense au carême musulman, le ramadan ou encore les jeûnes ponctuels que je fais quand je peux. Cela me booste énormément et je constate un vrai plus pour mon moral. Cet état me met dans un forme de méditation, et comme je suis une personne très éparpillée, cela me recentre et cela m’a aidé à me reconstruire.

J’ai commencé à être pairaidant en 2011, mais un an après, en 2012, j’ai fait un burn-out. Je travaillais trop, je voulais changer le monde. Vincent Girard, mon ancien psychiatre, m’avait conseillé de lever le pied, mais je n’ai pas du tout écouté et j’ai fini hospitalisé, secteur fermé et compagnie, comme à chaque fois, comme ça mest arrivé pendant neuf ans d’affilée. Mon grand frère m’a alors conseillé d’aller me ressourcer aux Comores, mon pays d’origine. Arrivé sur place, je n’avais pas pratiqué ma langue maternelle depuis des années, cela me demandait un effort énorme, car le français était devenue ma langue principale. Je me suis retrouvé dans un petit village en période de jeûne, et ne comprenant plus le comorien, mon cerveau a profité de ce calme pour se mettre au repos. En rentrant à Marseille, je me suis rendu compte que j’avais notablement gagné en mémoire. Avant d’aller aux Comores, j’avais du mal à me souvenir des noms, des prénoms et des fonctions de tous mes collègues de travail. Je prenais des notes ou je faisais des petits dessins pour ne pas les oublier. J’ai grandi en Occident, à Marseille. Le repos n’est pas une valeur importante en Occident. Quand les gens partent en vacances, ils disent qu’ils n’ont rien fait, ils ne disent pas qu’ils se sont reposés. En revenant des Comores, j’avais gagné en mémoire et la seule explication pour moi, outre les soins traditionnels que j’ai reçu sur place, c’est que ce repos et cette méditation m’ont énormément apportés.

Aux Comores, la culture est différente. Par exemple, là-bas, je n’arrivais pas à leur expliquer le concept de marginalité. Je tentais de leur dire qu’en Occident, j’étais perçu comme un marginal. Là-bas, si une personne se promène en maillot de bains dans la rue, les gens vont simplement se dire qu’elle va à la rivière. Aux Comores, une personne ne peut pas agir bizarrement, c’est simplement toi qui ne comprend pas son projet. Alors qu’en Occident, on sait très bien désigner une personne marginale. C’est un peu la même chose avec la notion de repos en psychiatrie, la culture occidentale fait qu’on pense plus au traitement, qu’au repos.

Ma vie est complexe. Enfant, je n’avais pas de structure familiale simple, j’ai été placé en foyer. J’ai eu des moments très difficiles, et en 1999, à l’âge de vingt-ans, je me suis retrouvé en soins psychiatriques. Jai mis les pieds dans quelque chose que je ne connaissais absolument pas, et j’ai eu très, très peur. Il y a eu ensuite une accalmie, mais je me suis séparé de ma compagne alors que j’étais en train de construire ma propre cellule familiale autour de notre enfant. Là, j’ai mis le pied dans la psychiatrie dure. À partir de là, j’ai fait des hospitalisations longues de trois mois. Quand on sort de l’hôpital, on est un peu comme un zombie, on commence à aller mieux au bout de trois mois. Et comme on va mieux, on tente d’arrêter le traitement qui nous freine. Mais, l’arrêt de traitement brusque, comme je l’ai appris pendant ma formation de pairaidant, provoque des effets secondaires similaires aux symptômes de la maladie mentale. Ainsi, les effets secondaires se confondent avec les symptômes. La boucle est bouclée, c’est le retour à l’hôpital.

Jai traversé le même schéma classique pendant neuf ans : hospitalisation, sortie dhospitalisation, arrêt des traitements, réapparition des symptômes. Dans ces cas-là, les proches, la famille se disent que la maladie reprend le dessus, sauf que ce n’est pas la maladie, mais l’arrêt des traitement qui provoque les mêmes symptômes que la maladie. C’est juste impossible de faire la distinction, et donc cela déclenche l’hospitalisation et ainsi de suite, et ainsi de suite et ainsi de suite. Jusqu’au jour où j’ai eu la chance de voir la lumière.

Comment s’est amorcé ton rétablissement? Quel a été le déclic?

Je travaille au Centre de Réhabilitation Psycho sociale (CMP). Une personne en souffrance rentre pour avoir un suivi de soin par une équipe pluridisciplinaire : il y a des psychologues, des infirmiers, des ergothérapeutes, des coachs sportifs et des médiateurs. Il y a un questionnement sur la personne: où en est la personne? Quelles sont ses attentes? À partir de là, la personne monte un projet de rétablissement à court terme ou à long terme. Le suivi consiste à répondre à une attente par rapport à une situation donnée. La personne ne réside pas dans le centre médical. Mais, elle peut obtenir un appartement thérapeutique au cas où elle souhaiterait expérimenter le fait d’être plus autonome. Il y a tout un courant en santé mentale qui laisse une place, qui fait une place au « patient ».  Personnellement, je n’ai pas eu de place dans mon projet de soin pendant des années.

La psychiatrie en France est la branche pauvre de l’hôpital. Elle est obligée de faire avec ses moyens et c’est très difficile de faire du cas par cas. Pour la plupart des gens que je connais, le parcours est le même. Il y a le déni de la maladie ou de ce qui se passe. Là, je peux en parler tranquillement comme ça, mais le vivre c’est autre chose. Il y a une différence énorme entre le vivre et s’en rendre compte et le comprendre. Les psychiatres ne peuvent pas se permettre de faire du cas par cas. Mais il existe des courants qui laisse une place active et participative au patient, et notamment celui qu’on nomme l’alliance thérapeutique. Selon moi, chaque traitement agit différemment pour les mêmes diagnostics, les mêmes symptômes. Car chaque personne a son propre métabolisme. On dit que le cerveau est un univers, donc chaque cas doit être traité individuellement. Dans l’alliance thérapeutique, le médecin écoute en fonction de sa connaissance des traitements et des structures, mais il n’est pas expert de ce que traverse son patient. C’est le patient qui reste expert de ce qu’il vit. Cela change l’écoute du médecin, plus centré sur le ressenti du patient. C’est une approche magnifique, mais qui malheureusement, n’est pas appliqué partout. Chaque histoire est singulière, il faudrait pouvoir faire du cas par cas, c’est un luxe, le sur-mesure, mais chaque personne est différente, même si le diagnostic et les symptômes sont identiques.

Avant d’entendre parler de l’alliance thérapeutique, j’ai fait des séances de psycho-éducation. Je ne voulais pas y aller, car j’étais saoulé de la psychiatrie. Cette approche explique que notre mode de vie peut impacter notre rétablissement, c’est-à-dire que même avec un bon traitement ou un bon suivi, on ne peut pas se rétablir si on fait n’importe quoi. Ces séances de psycho-éducation m’ont aidé à comprendre que j’avais un rôle à jouer dans ma maladie. On me laissait enfin une place, ce qui au final, semble logique. À partir de là, j’ai eu un réel espoir.

À l’époque où j’étais suivi par Vincent Girard, il y avait un programme pour faire un métier expérimental de médiateurs en psychiatrie (pairaidant). C’est-à-dire faire de la médiation avec les patients, travailler avec les professionnels de la santé mentale, être intégré aux structures d’accompagnement. Je travaillais alors dans un GEM, un groupe d’entraide mutuelle, d’accueil de patients à patients. Le président de ce GEM, Hermann*, un des premiers médiateurs en France, m’a conseillé de faire cette formation. Au départ, je ne pensais pas tenir, ni la formation, ni de travailler après, mais maintenant ça va faire dix ans que je suis médiateur et que j’accompagne les patients.

Es-tu d’accord de revenir sur ton mal-être à l’époque? Quel était le diagnostic? Comment se manifestaient les symptômes?

Les symptômes peuvent être liés à la prise de substances, à des périodes difficiles de notre vie, à un burn-out. Notre société est une machine à fabriquer des burn-out. Ce n’est pas assez dit.

Je n’ai pas à faire le grand connaisseur, je ne parle que de ce que je connais. On traite « des symptômes soit hallucinatoires, soit délirants », mais malheureusement ces traitements coupent aussi la création, ou la réflexion.  J’ai été dans des états où je ne pouvais plus dessiner, où je ne pouvais plus écrire des textes de rap. Dans ma scolarité, j’étais connu pour faire des croquis tout le temps. Quand on a une intelligence artistique, notre comportement est en harmonie avec cette fibre artistique. Mais ce n’est pas toujours compris par la société. Je fréquente la scène du rap marseillais depuis trente ans, je connais des rappeurs très connus aujourd’hui dont on se moquait à l’époque. Dans notre société, la position de l’artiste est fragile, il n’est reconnu que lorsqu’il est connu. À la moindre déception, cela peut devenir difficile, entre autres, car la voie artistique n’est pas rassurante pour l’entourage.

Peux-tu revenir sur ta première étape psychiatrique ?

D’après les statistiques, le problème peut surgir entre entre 18 et 20 ans pour les hommes, pour moi cela correspond au moment où « on doit se positionner dans la société en tant qu’homme. » Est-ce que tu vas suivre des études de médecine? Est-ce que tu vas être maçon? Ce moment de choisir son orientation est très pressurisant. Jai un fils de 19 ans, il traverse cette période et j’essaye de le soutenir au maximum. Ma première crise est arrivée lorsque je quittais le foyer pour mon premier appartement.

Jai eu un diagnostic bipolaire, puis un deuxième plus axé sur la schizophrénie schizo affectif. Ensuite, j’ai eu la chance d’aller ailleurs, de sortir de l’Occident. Les Comores pratiquent la médecine traditionnelle, avoir un autre diagnostic, dans un autre hémisphère, dans un autre système, m’a permis d’accepter mon diagnostic occidental. J’ai accepté mes deux diagnostics, pour les uns, je suis bipolaire, pour les autres, je suis chaman. Ça m’a permis de sortir du fameux déni. Aux Comores, ils m’ont dit que j’avais une perception différente de la plupart des gens, et qu’à une époque, on devenait guérisseur grâce à cette forme d’intuition. C’est humain de se sentir différent, c’est un trait commun à toute l’humanité. Quand les médecins ont posé mon premier diagnostic, j’ai posé la question bêtement, enfin bêtement, simplement, le plus simplement du monde : « Quelle est la différence entre ce diagnostic et une personne hypersensible ? » Je n’ai pas eu de réponse et j’en ai conclu que les médecins ne faisaient pas la différence. On est tous différents. Certaines différences se voient parce qu’elles sont physiques, les athlètes qui battent des records, font des performances physiques qui sont très visibles. Mais concernant notre sensibilité intérieure, ces performances sont moins visibles. Nos sensibilités peuvent ne jamais être reconnues comme étant des capacités et la question qui demeure est: est-ce qu’on peut guérir de sa sensibilité?

On craint souvent la violence des personnes qui souffrent de troubles de santé mentale, que penses-tu de la peur de cette violence?

La violence existe, mais les médecins, les professionnels de la santé en psychiatrie ont conscience qu’en premier lieu, les personnes sont violentes contre elles-mêmes. Les violences portées sur autrui sont plus rares. Une de nos formatrices venue du Québec, résumait la chose ainsi, « il faudrait s’inquiéter des 99% des crimes et délits commis par des personnes non diagnostiquées, plutôt que de médiatiser les 1% des violences faites par des malades. » La figure des schizophrènes dans les films policiers est fondée sur un fantasme et non sur une réalité médicale.

J’ai été volontaire au Lieu de répit à Marseille, un lieu d’accueil qui évite l’hospitalisation à des personnes en situation de crise. J’intervenais en cas de crise, la violence survenait toujours dans un contexte où la personne ne trouvait pas d’autres moyens pour s’exprimer. Chez tous les humains, il y a une violence, les enfants, les jeunes adultes, peuvent devenir violents dès qu’ils ne trouvent pas leurs mots. Pour certains malades, les traitement ralentissent leur activité cérébrale, certains patients s’épuisent à trouver les mots pour exprimer leur ressenti. Cela peut déclencher ce que j’appelle une violence de surface. Aujourd’hui les personnes bipolaires ou schizophrènes sont stigmatisées. Je me souviens avoir discuté avec des pompiers, ils ne reçoivent aucune formation pour accompagner des personnes en état de crise psychique. Cela veut dire qu’ils peuvent avoir des réactions inappropriées alors que les personnes formées à l’accompagnement laissent tomber tous ces mythes sur la maladie mentale.

En quoi la pratique artistique t’a aidé? Où en es-tu aujourd’hui avec le rap?

J’ai toujours eu une pratique du dessin en arborescence, c’est-à-dire à partir d’un dessin, jen faisais un autre, puis un autre, puis un autre. C’est angoissant quand on voit diminuer son inspiration alors qu’on s’est construit une fibre artistique. J’ai eu le parcours que j’ai eu dans ma scolarité, mais j’ai toujours eu de très bonnes notes et je me suis toujours senti très bien en arts. J’ai même failli à un moment, mais bon je n’avais pas les moyens, intégrer les Beaux-Arts que j’aimais beaucoup.

Quand on vous pose le diagnostic, on se dit que c’est foutu. Dans les structures médicales, le constat sur notre avenir peut être accablant. À la première hospitalisation, on se dit « c’est fini », on va rester dans cet état. On ne croit plus à la possibilité d’une amélioration. Moi, ma quête permanente est celle d’améliorer ma vie. Je suis une personne croyante, et mon espoir était nourri grâce à mes croyances. L’espoir m’a aidé. Les gens qui vont à Lourdes pour un miracle, c’est l’espoir qui les anime et l’espoir, c’est essentiel.

Et, j’ai toujours fait de la musique, j’ai toujours été très actif sur la scène marseillaise, j’ai fréquenté les plus grands noms du rap. À Marseille, on est une grande équipe de musiciens, on a produit plusieurs albums notamment avec mon acolyte Maroco, on signe sous Maroco & Comodo. L’être humain, comme tout ce qui existe sur Terre, est amené à évoluer avec le temps, soit en bien, soit en mal. J’ai toujours écrit, même quand c’était difficile de le faire, je me suis vu écrire « des textes binaires » mais je gardais cet espoir, je me répétais sans cesse, « non, c’est pas fini, il n’y a rien qui est figé sur terre, rien. »

Saïd Mezamigni, sera sur scène avec nous au théâtre de Saint-Gervais, pour le spectacle AT THE END YOU WILL LOVE ME, qui sera présenté du 12 au 21 mai 2022 au théâtre Saint-Gervais Genève. Ce spectacle sera également diffusé à la radio suisse romande (RTS) à l’automne prochain.

* Lire l’article sur Vincent Girard, qui revient sur le parcours singulier d’Hermann.

Cet entretien entre dans le cadre de mes recherches sur les voies alternatives à la psychiatrie.
Lire dans la même série, Vincent Girard, un psychiatre s’en va-t-en guerre?, paru le 26 avril 2022
Vincent Girard sera invité au théâtre de Saint-Gervais pour l’enregistrement public d’une émission radiophonique spéciale du LABO / espace 2, À la folie, le samedi 21 mai à 17h, tous les détails ici.

Lire également Frédéric Meuwly, “J’ai été schizophrène”, paru le 25 janvier 2021

À propos du projet AT THE END YOU WILL LOVE ME, entretien avec Caroline Bernard.

En savoir plus sur le jeûne thérapeutique: Thierry de Lestrade, Le jeûne, une nouvelle thérapie, La Découverte, La Découverte/Poche, 2015

Remerciements pour l’aide à la transcription et la réécriture, Liliane Terrier, Zita-Carmen Velluz

Vincent Girard, psychiatre

Vincent Girard, un psychiatre s’en va-t-en paix?

Vincent Girard est psychiatre et chercheur. Enfant, il voulait être vétérinaire jusqu’à ce qu’à sa rencontre avec une petite fille autiste. Déçu par la psychiatrie, il a initié plusieurs expériences de terrain pour aider les patient.e.s à aller mieux.

Vous êtes psychiatre et chercheur, et à l’origine de nombreux projets alternatifs à la psychiatrie à Marseille. Votre parcours brise de nombreux préjugés et tabous en terme de santé mentale. Pouvez-nous expliquer d’où vient votre intérêt pour la psychiatrie?

Au départ, je voulais être vétérinaire. Je trouvais que les humains étaient des êtres assez détestables qui détruisaient la planète et qui tuaient tous les animaux. Quand j’étais petit, j’avais un oncle, guide de chasse, je détestais sa pratique. J’arrêtais les chasseurs qui passaient devant chez moi, pour leur interdire de chasser, je leur disais que c’était ma colline. Ma mère était psychologue. Un jour, elle a amené une enfant dite souffrant d’autisme secondaire, rescapée des orphelinats roumains construits par Ceausescu. Cette gamine était à la maison pendant une après-midi, et c’était ultra-violent. Elle se tapait la tête contre le sol tellement fort que cela résonnait dans toute la maison. Puis elle s’est mise contre moi, dos à moi et elle m’a pissé dessus. Ma mère m’a dit : « C’est bien, elle a confiance en toi ». Cela m’a énormément touché que cet être vivant, un être humain ait des comportements animaux. Je devais avoir dix ans, je me suis dit : « je vais m’occuper des enfants autistes ». Á l’école, je travaillais bien, mais je me battais beaucoup, j’étais assez indiscipliné, rebelle à l’autorité. Je lisais énormément, tout et n’importe quoi. Je pouvais lire à trois, quatre, cinq heures par jour, j’avais épuisé Zola, Balzac, Victor Hugo, Levi-Strauss. Au collège, les profs de français hallucinaient. Pour autant, je n’étais pas assez brillant pour faire l’école de vétérinaire, j’ai donc fait médecine.

Dans ma famille, les gens étaient un peu tous malades, comme ma mère, qui a lutté contre une sorte de dépression chronique. Mon père était un anxieux, un enfant maltraité, ma tante avait une anorexie grave. J’avais un oncle qui était et qui est toujours bipolaire d’ailleurs, disons que c’est l’étiquette qu’on lui a collée. En médecine, j’aimais bien l’anesthésie en réanimation. Je trouvais que c’était intense de voir tous ces gens mourir ou être sauvés comme livrés à une sorte de roulette russe. C’était un peu l’entrée au paradis, tu meurs, tu ne meurs pas. Puis, j’ai finalement choisi la psychiatrie parce que je trouvais que c’était le plus « rigolo ». Je me suis dit, « là, tu vas pouvoir faire de la recherche, il y a une sorte de niche un peu atypique. » J’avais lu les écrits de Lacan à 16 ans et tout Freud à 14 ans. Ma mère m’a biberonné à la psychanalyse mais au bout de six mois en psychiatrie, j’ai voulu abandonner. Je me suis dit, les psychiatres sont fous, ils enferment les gens et les cachetonnent, ils font n’importe quoi. J’ai négocié une pause d’un an dans mes études, je suis parti faire la traversée de l’Atlantique avec un ami en bateau. J’ai traversé la Colombie en stop, je me suis marié avec une colombienne. Là-bas, j’ai même rencontré Jacques Mabit, un médecin français, qui avait monté un centre de traitement pour les addicts à base d’ayahuasca.

À votre retour, vous vous familiarisez avec le concept de rétablissement, un modèle médical qui rompt avec la notion de guérison, et qui se centre sur le point de vue du « patient » à la première personne?

Quand je rentre de mon année sabbatique, la psychiatrie est toujours aussi violente. On enferme les gens, on les séquestre et on les maltraite, on les bourre de médocs. Je trouve cela d’une inefficacité crasse et c’est totalement maltraitant. J’assiste alors à la conférence d’un professeur américain qui s’appelle Larry Davidson à la fac de médecine de St Germain. Il est devant 300 psychiatres, psychologues, tous d’obédiences plus ou moins psychanalytiques et il leur explique le concept de rétablissement. Moi je ne connaissais pas ce mot et je prends ça de haut. Le rétablissement, explique-t-il, c’est lorsque vous demandez à un patient ce qu’il souhaite et il vous dit :« je veux manger une coupe de fraises avec de la crème dans mon bar préféré au bord de la mer » et que vous l’emmenez sur place manger avec lui ces fraises à la crème: « Recovery is like strawberry with cream, cream with strawberry, this is recovery, just strawberry with cream. ». Et là, je vois tous les psy en train de se fissurer dans l’amphithéâtre. Un psychanalyste dans l’amphi hurle : « non, mais comment ça? C’est pas ça? Et l’histoire de la mère et le père? Et le complexe d’Œdipe? » Et Davidson, il a un petit sourire comme ça, il rigole de plus en plus dans le brouhaha de la salle qui monte, et il répète encore « strawberry with cream cream with strawberry ». Quelques temps après, je lui propose de faire un stage dans son équipe, pour travailler dans la rue avec les sans-abris. À l’époque, j’avais une barbe comme ça, les cheveux qui touchaient le sol. J’étais prêt à nimporte quoi pour quitter Marseille et la psychiatrie française. 

Grâce à cette expérience, vous découvrez les travailleur.s.e.s pair.e.s, ou encore l’open dialogue, des pratiques qui chamboulent le schéma hospitalier de la psychiatrie?

De fil en aiguille, je deviens un travailleur social de rue dans la ville de New Haven, je marche dans la rue, dans la neige, tôt le matin, je vais voir des gens, je discute: « Comment ça va aujourd’hui et comment t’as dormi? T’as besoin d’un sac de couchage? Tu veux qu’on te file un coup de voiture pour aller à tel endroit? » « Tu veux appeler ta mère, ton père, ta sœur, ton frère? »

Et puis discuter de tout et de rien. Dans cette équipe, je découvre les travailleurs pairs, c’est-à-dire des gens qui ont été dans la rue, qui ont eu des problèmes de santé mentale, qui ont fait de la taule, et qui aident les autres. Dans la rue, tu n’imposes rien aux gens, ils font ce qu’ils veulent. Ils en ont marre de te voir ils te disent : « vas-y dégage ». On est chez eux, en fait, ils mènent la danse. Toi tu es invité, tu es toléré. C’est complètement l’inverse de l’hôpital psychiatrique. L’hôpital psychiatrique, c’est la maison du psychiatre et de la psychiatrie et c’est le patient qui est toléré dans cet endroit. Donc c’est vraiment pour moi un renversement de paradigme. Les relations sont tellement plus égales. Tu n’as quasiment aucun pouvoir, juste le pouvoir de persuader, de convaincre, d’aller prendre une douche, de manger, de voir un médecin.

En rentrant en France, j’intègre une équipe bénévole à Marseille pour les sans abris à Médecins du monde. La première journée, je rencontre un autrichien qui s’appelle Herman, le gars parle cinq langues, c’est un ancien chef d’entreprise. Il vient de guérir d’une première tuberculose dont il a failli crever. Je le trouve brillant, je lui propose de devenir travailleur pair, et il me dit : « ça m’intéresse, il faut que j’arrête de boire et je te rappelle. » Il me rappelle un an après pour me dire : « je suis prêt », et on commence à travailler ensemble. J’arrive à convaincre la DRASS et l’hôpital de faire une sorte d’alliance entre Médecins du monde et l’hôpital, et nous montons le projet MARSS, une équipe de santé mentale de rue avec des travailleurs pairs.

Et la première chose qu’on fait? On ouvre un squat à la rue Curiol, avec l’appui d’un collectif de militants dont des jeunes chercheurs en anthropologie et sociologie qu’on appelle «collectif logement santé». Il fallait arrêter de parler, la seule solution pour aider les gens, c’était de leur trouver un logement avant tout, donc on ouvre ce squat.

Au bout de trois semaines, les hôpitaux nous adressent des patients : « Allo le squat de la rue Curiol, on aurait un patient; là il est hospitalisé, il voudrait venir chez vous. » On est plein à craquer, dès qu’on retape une chambre, une personne s’installe. Le journal Le Monde parle de nous, on devient un peu connu. C’est en 2008, au moment où Nicolas Sarkozy fait son discours hyper stigmatisant sur la psychiatrie depuis un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Et là, j’étais en contact avec un conseiller de Rosine Bachelot, ministre de la santé, je lui écris: « vous n’êtes pas dans la merde » et la ministre décide alors de venir nous voir à Marseille. Elle débarque dans le squat rue Curiol, et discute pendant une heure avec les habitants. Peu après, elle nous donne les moyens pour pérenniser le projet, et nous commande un rapport ministériel sur les personnes sans abris. Nous sommes une dizaine à travailler dessus, Pierre Chauvin un épidémiologue social parisien, Pascale Estecahandy de Toulouse. Suite à ce rapport, nous lançons Un chez soi d’abord, sur le modèle canadien Housing First, l’idée est avant tout de trouver des logements aux sans abris. On est en 2010, je suis alors thésard, et nous lançons un des plus gros projets de recherche en santé mentale de France. Tous les pays d’Europe attendent les résultats, le projet prend une envergure européenne.

L’expérience du squat a permis d’identifier plusieurs autres besoins mis à part le logement. Un des besoins est celui d’un lieu autre que l’hôpital pour pouvoir se réfugier en cas de crise psychiatrique aiguë. En 2018, grâce à pas mal d’ingénierie et de plaidoyers, nous ouvrons alors le lieu de répit, un hébergement communautaire. sur le modèle de Soteria. Un autre besoin a été celui de l’évitement aux incarcérations. Idem avec beaucoup de plaidoyers et une ingénierie de financement très compliquée, nous arrivons à lancer un projet appeler AILSI, sous la conduite du psychiatre Thomas Bosetti (qui vient de débuter en mars 2022)

En 2015, je découvre à New-York, une équipe qui met en place le projet Parachute, un mixte en Soteria, et Offshore lancé dans les années 70. Les travailleurs pairs du projet sont spécialisés dans la gestion de crise mais aussi dans l’open dialogue. C’est une approche qui inclut soignants, travailleurs sociaux, patients par une prise en charge fondée sur le dialogue. Très souvent, cela évite l’hospitalisation et la médicamentation lourde. Avec l’aide de Peter Stancy, un vieil ami de ma directrice de thèse, et Anne Lovell, une chercheuse américaine basée en France, nous intégrons les travailleurs pairs au Lieu de répit. Carlos Léon, spécialiste de l’open dialogue à Genève, vient alors former des travailleurs pairs à Marseille, certains partent également en Finlande rencontrer les pionniers en la matière.

Aujourd’hui, vous souhaitez plutôt prévenir que guérir, vous considérez que la société doit changer de modèle de soins?

Aujourd’hui mon intérêt porte sur les programmes de développement des compétences psychosociales, plus que la psychiatrie institutionnelle : par exemple, le programme Inspire contre les violences éducatives ordinaires porté par l’OMS, fondé sur le modèle suédois. Il faut changer de modèle éducatif, les principes fondés sur le schéma punition-récompense-compétition doivent être remplacés par de la communication explicite, la coopération, la négociation, l’autonomie.

On connait des précédents dans l’Histoire, les chasseurs cueilleurs en général et les Amérindiens en particuliers, eux, avaient un modèle plutôt fondé sur la coopération et l’apprentissage par l’expérience. Après la guerre de 1914-1918, des éducateurs ont également travaillé ce sujet, et se sont rendus compte que nos modèles éducatifs fabriquaient des moutons capables de se faire tuer pour leur pays. Les découvertes sur le développement du cerveau chez l’enfant concordent toutes sur le fait, que si vous n’interdisez pas les choses, mais vous les expliquez, si vous travaillez sur la coopération plutôt que de la compétition, le cerveau se développe mieux. Vous avez moins de troubles de santé mentale, plus de connexions neuronales, plus d’intelligence, plus d’ouverture, plus de créativité.

J’ai passé la première partie de ma vie professionnelle à vider la baignoire et maintenant je veux couper le robinet. Le rétablissement aide les gens qui vont mal et ça marche. Mais il faut changer la société pour les aider. C’est la société qui les rend malade, et c’est à elle de s’adapter à eux et pas l’inverse. Aujourd’hui, notre modèle de société est une des sources principales des problèmes de santé mentale. On sait par exemple qu’en diminuant les violences dans l’éducation, les problèmes d’addiction sont moindres, l’ascenseur social marche mieux, la pauvreté diminue. C’est scientifiquement prouvé par plein d’études. Il y a un prix Nobel qui a dit : « s’il y a un programme social à mettre en place, c’est le développement des compétences psychosociales parce que c’est ce qui rapporte le plus. Vous investissez 1 $ vous en récupérez 60. Dites ça à n’importe qui qui vend des pizzas ou du café, et il vous expliquera que c’est du pur business ». 1 € pour 50 récupérés, c’est rarissime et je ne sais pas pourquoi c’est un business qui n’intéresse personne. Sur le programme Un chez soi d’abord, on est arrivé à 1 € investi, 1,4 euro récupéré, on a considéré ça comme un résultat extraordinaire.

Caroline : Je mène dans le même temps une quête et une enquête. Je tente d’aider un ami brisé par la psychiatrie. La première chose qui me frappe, c’est lorsque la première psychiatre pose un diagnostic, je ne reconnais pas mon ami dans ces mots. Quand vous commencez votre histoire avec la liste des diagnostics qu’il y avait dans votre famille, je perçois le diagnostic comme un endroit de la limite. Quand je parle aux experts finlandais de l’open dialogue, ils me disent qu’il faut en finir avec la métaphore de la maladie. Pour eux, la santé mentale ne se pose pas en ces termes.

Un référent en santé mentale en Belgique dit que les diagnostics n’étaient pas utiles pour soigner les gens. Et c’est assez vrai. Je pense que le diagnostic naide pas forcément les soignants à réfléchir à des bonnes stratégies. En réalité, ce qui soigne na rien à voir avec le diagnostic. Les médicaments, cela ne marche pas voire, c’est dangereux. Cela marche peut-être sur du moyen terme pour 20-30% des gens, mais jamais sur le long terme. C’est éventuellement utile pour gérer les crises.

Aujourd’hui, les associations d’usagés de la psychiatrie demandent au niveau international, de rattacher les troubles, non pas à une étiologie génétique mais une étiologie autour du trauma et des violences subies dans l’enfance. On revient donc à la question des violences éducatives ordinaires. La violence est toujours perçue comme étant quelque chose d’extraordinaire, alors qu’elle est aussi ordinaire. Ordinaire, ça veut dire que par exemple. la manière de parler à son enfant, de lui imposer des choses, de le mépriser parce qu’il est plus faible, a un impact durable. La place du trauma est négligée dans les catégories diagnostiques des psychiatres. Probablement car le trauma et le psychotrauma se soignent principalement par des psychothérapies qui marchent, et cela les met  en porte-à-faux.

Il y a aussi beaucoup d’erreurs de diagnostics. Les catégories de diagnostics sont très fragiles au niveau scientifique, elles sont très discutées dans des débats à l’OMS par exemple. Qu’est-ce qui relève du trouble de l’humeur, qu’est-ce qui est de l’ordre de la schizophrénie, que serait la psychose? Scientifiquement, ce sont plutôt des hypothèses que des certitudes. La dépression, est-elle vraiment une maladie, ou est-ce que c’est une réaction normale à un monde qui dysfonctionne? Aujourd’hui, les diagnostics, je m’en fous un petit peu. Il faut s’attacher aux besoins des personnes, et à comment les aider? Quand j’ai été invité à l’OMS comme expert, la question posée dans les débats était: qu’apporte la science pour mettre en place une politique en santé mentale qui respecte les droits humains? Selon une approche evidence based and human based, d’un point de vue scientifique, les pratiques, comme l’open dialogue qui respectent les droits humains, sont plus efficaces.

Pour moi aujourd’hui, ce qui marche c’est d’être soi-même, d’être cohérent, congruent, de ne pas stigmatiser, de ne pas avoir peur. Je pense que le gros problème de notre société, c’est la peur. Je pense que les gens ont peur, ont peur des gens qui ont des troubles psychiatriques alors qu’on en à tous en fait. Tu as peur de toi-même, tu as peur de ta propre vulnérabilité, de la possibilité que toi aussi de devenir un jour, les autres. Les gens pensent qu’il y aurait des nous et des eux.

Avez-vous en mémoire des personnes qui s’en sortent, qui se sont rétablies durablement?

J’ai une de mes meilleures amies avec qui j’ai fait mes études de médecine, qui a déclenché un trouble psychiatrique sévère pendant ses études et que j’ai soutenue tout au long de sa trajectoire. On a appris ensemble à déconstruire la psychiatrie et à reconstruire une stratégie efficace de rétablissement. Elle élève trois enfants, elle est anesthésiste réanimatrice. Elle a pris énormément de poids à cause des traitements, une hypothyroïdie secondaire au lithium, liée aux traitements psychiatriques. Le traitement est censé soigner et là, il l’a rendu malade. Aujourd’hui, elle vit sans traitement, avec plein de stratégies de bien-être. Quand elle entre en crise, elle prend quelques médicaments qu’elle maîtrise. J’étais vraiment en première ligne, son parcours est fondateur pour moi. Son état était sévère et elle est arrivée à se rétablir.
Avant ça, lorsque j’étais jeune psychiatre, j’ai rencontré Saïd* qui était enfermé en chambre d’isolement et qui n’arrêtait pas de défoncer la porte à coups de poings et de pieds. Je suis devenu son psychiatre et il m’a accompagné à lui faire confiance pour arrêter les traitements. Aujourd’hui, il est travailleur pair, médiateur de santé, il a quatre enfants. Il va bien, toujours sans traitement, alors que son diagnostic était plus plus plus.

Le rétablissement, c’est un processus long, ça prend plusieurs années. Saïd a été assez rapide, je dirais qu’en cinq ans, il s’est vraiment bien rétabli. Le système est tellement inadéquat, que pour te rétablir, tu dois te rétablir contre le système. Il faut être à la fois intuitif, autonome, flexible, évidemment intelligent. Mais c’est une intelligence pragmatique, inscrite dans le réel. Il ne faut pas être un théoricien, c’est une intelligence de vie.

Les rétablissements ne sont pas linéaires, ce sont des processus de changements. Ce n’est pas une politique des petits pas, c’est une politique d’essais-erreurs: je tente ça, ça marche, je tente ça, ça ne marche pas. Mais au moins dans le rétablissement, il y a une espérance. Au final, selon moi, le rétablissement, c’est aussi la capacité à se réaliser, à être heureux.

Depuis trente ans, la spécialité de mon laboratoire, c’est de mesurer le bonheur, la qualité de vie. On sait que la mesure épidémiologique de la qualité de vie ne marche pas très bien. Dans mon laboratoire, nous fabriquons des outils pour mesurer le bonheur, mais si évidemment, on veut mesurer le bonheur d’une population sans abri, les échelles doivent être adaptées à leur contexte de vie. Sinon, ça ne marche pas. Ainsi, on peut mesurer si une stratégie thérapeutique joue sur le bonheur de la personne. C’est un critère bien plus intéressant que la diminution des symptômes. Si on veut diminuer les symptômes de quelqu’un, mais qu’il est malheureux, est-ce que vous avez vraiment améliorer sa santé? Cela peut paraître présomptueux d’un point de vue scientifique de mesurer le bonheur, mais du point de vue de la santé publique, cela permet d’avoir un critère plus pertinent.

Marseille est une plateforme des alternatives à la psychiatrie, le squat de la rue Curiol s’est transformé en maison d’accueil pour les gens de la rue avec des troubles psy sévères. L’équipe Marss pour le rétablissement sanitaire et social, le lieu de répit, sont toujours en place. Nous avons également ouvert un tiers lieu, le Coco-Velten. En 2019, nous avons lancé une université du rétablissement (COFOR, Centre de Formation au Rétablissement), sur le modèle international du Recovery College. Nous formons des gens en souffrance au rétablissement, avec l’aide de personnes qui sont elles-mêmes dans un processus de rétablissement plus avancé. Tout ceci existe à Marseille, mais pour autant, la majorité de l’argent continue à aller dans les hôpitaux psychiatriques qui sont des lieux de non soin. Alors, pourquoi ne mettons-nous pas en place des solutions qui existent  Dans le livre « Les prisons où nous choisissons de vivre », Doris Lessing dit que dans le futur, les gens se poseront une question: « Pourquoi n’avons-nous pas utilisé toutes les solutions que nous avions découvertes?» Pour moi, l’humanité se tape la tête contre les murs toute la journée comme cette enfant autiste, alors qu’elle peut répondre à ses besoins…

Vincent Girard sera invité le 21 mai 2022 après-midi au théâtre de Saint-Gervais pour l’enregistrement public d’une émission spéciale du LABO / espace 2: À la folie.

* Saïd Mezamigni, pairaidant et musicien, sera sur scène au théâtre de Saint-Gervais, il fera prochainement l’objet d’un portrait sur ce blog.

Cet entretien entre dans le cadre de mes recherches sur les voies alternatives à la psychiatrie. Une recherche, qui sinscrit dans la création du spectacle AT THE END YOU WILL LOVE ME, qui sera présenté du 12 au 21 mai 2022 au théâtre Saint-Gervais de Genève. Il sera également diffusé à la radio suisse romande (RTS).

Lire dans la même série, le portrait de Frédéric Meuwly, “J’ai été schizophrène”

Remerciements pour l’aide à la transcription et la réécriture, Liliane Terrier, Zita-Carmen Velluz

 

crédit photo: Raimon Gaffier

Parler l’ado

Écriture inclusive, tics de langage, hashtags, Parlez-vous l’ado? Entre elleux, comme sur les réseaux sociaux, les adolescent.e.s s’approprient la langue et en réinventent les dynamiques pour faire passer la singularité de leur parole. Au théâtre Am Stram Gram, nous avons tenté de les écouter.

 

Un samedi dans la nuit, à l’arrêt du tramway 14 de Genève, j’écoute deux adolescentes discuter entre elles de la déception de leurs parents, lorsqu’ils ont découvert qu’elles fumaient. Je les interpelle, pour leur proposer d’assister à une représentation de _morphoses, spectacle portant sur l’adolescence et les réseaux sociaux, que nous étions en train de monter au théâtre Am Stram Gram. S’enchaine alors une discussion fleuve, Amélie n’est pas allée à l’école depuis une semaine, sa mère ne le sait pas encore. Elle redouble un CFC d’école d’arts, elle a déjà gagné des commandes de clients, mais le cadre scolaire, ça le fait pas et ça ne le ferait plus jamais. Sa copine Léa a décroché aussi, elle veut apprendre le bois en autodidacte pour ne pas laisser l’école la dégouter à nouveau de sa nouvelle passion.

À l’automne dernier, j’ai eu la chance d’intervenir à l’école Supdesub, de Marseille, monté par le metteur-en-scène Jean-Michel Bruyère. C’est un programme d’une année pour ces fameux jeunes Tefal, « celleux qui n’adhèrent pas ». Un an d’art à haute-dose pour se réinventer et dessiner un nouveau projet personnel quel qu’il soit. Dans cette école, on planifie très peu, les étudiant.e.s découvrent le matin le programme du jour. Iels ont ensuite leur mot à dire, et se réunissent sous la forme de parlement avec l’équipe de l’école, pour parler des contenus pédagogiques à venir. Au début de la « scolarité », toute la promotion part en immersion deux semaines pour réaliser un film. Le chemin de la reconstruction de ces jeunes « en rupture » passe par une déplanification, une dés-homogénéisation, par une réinvention du temps. Cela pointe selon moi, une crise de la disponibilité et de la continuité. Nos pédagogies sont fondées sur le programme, la planification, sur des horaires et des RDV, qui au fond nous rendent passablement indisponibles.

J’ai enseigné et j’enseigne à tous les niveaux depuis le CFC jusqu’au doctorat. En théorie, les jeunes je les connais, surtout s’ils sortent d’écoles d’art. Mais ce samedi soir, je n’ai pas de réponse au décrochage d’Amélie. Je laisse échapper un maladroit « tu es certaine que tu ne veux pas retourner à l’école? », elle m’explique rêver d’apprendre l’histoire. Elle adore l’histoire de l’art, elle me montre le portrait de Zola photographié par Nadar sur le badge de sa veste. C’est une belle piste, mais ce soir, je redoute le hors-piste: l’impossibilité à dix-huit ans d’être entre deux cases, ni le CFC, ni la maturité, ni le bac, avec soudainement une aspiration quasi-inconcevable d’université. Ce soir-là, je ne trouve pas les mots, je suis coincée dans ma langue d’adulte, de prof, de mère et d’artiste. Alors qu’à dix-huit ans, tout devrait être ouvert, Amélie me semble dans l’impasse, et si elle ne retourne pas à l’école, je crains que comme beaucoup de jeunes autour de moi, elle ne reste zoner dans sa chambre. Elle se dit en échec scolaire, mais je finis par penser que pour elle, comme pour d’autres, c’est plutôt la scolarité qui est en échec avec elleux.

L’idée du projet _morphoses, dont nous venons de livrer le deuxième volet au théâtre Am Stram de Genève, est de mettre les ados au centre d’un processus créatif, afin d’initier une écoute hors des cadres, pour permettre au spectateur de glisser jusqu’au cœur de l’adolescence. Huit adolescent.e.s sont sur scène, et leur parole se veut non instrumentalisée, dégagée (je l’espère) de mes propres idées reçues: Alexandra, Mafalda, Lola, Lina, Alice, Claire, Alma, et Thomas. Iels ont entre quatorze et dix-neuf ans, et iels ne vont pas si mal. Je tenterai bien de les décrire, mais comme iels vont lire l’article, je crains qu’iels ne se reconnaissent pas dans mes mots. Comme dirait Lola, « ce sont les adultes qui nous appellent les ados, nous, nous sommes les jeunes », donc à partir de là, je me tais et j’écoute. (Lire à propos de _morphoses, l’article de Marie-Pierre Genecand, paru dans Le Temps, le 21 mars 2022)

_morphoses signifie donner forme, si l’adolescence est le temps bouleversant des mues, des anamorphoses psychiques, comme des métamorphoses physiques, elle est également le moment d’une expression aussi bien libre que codée, et dont les réseaux sociaux sont le mégaphone. Mises au défi, performances, tutoriaux, coups de gueule, dragues et provocations, les prises de parole semblent atomisées mais elles forment un monde en soi. Sur scène, ces huit jeunes, en prise directe avec le public, racontent leurs histoires connectées, et les grandes questions qui animent leurs vies. Pour ce projet, iels ont élaboré leur prise de parole, en se jouant de ces écrans monuments qui nous avalent à longueurs de journées. Si, comme tout à chacun.e, les ados subissent parfois les réseaux sociaux, pression des autres, bad buzz, images pornos non sollicitées, trolls, etc., en tant que digitale native, iels en maitrisent la langue. Lors de notre première rencontre avec elleux, ma première surprise a été de voir combien iels contrôlent leurs images, leur image publique est capitale et iels la soignent. Iels segmentent leurs vies, en ayant des comptes privés pour les amis, un compte public pour la vitrine et en bloquant leurs parents comme Alexandra 14 ans, qui veut préserver son jardin secret.

Claire
scénographie de _morphoses

Dans ce processus créatif, j’essaie de comprendre leurs pensées sans les embarquer dans les miennes, comment interagir sans interférer? Un vrai dilemme d’adulte mais pas uniquement. Il est parfois difficile pour elleux de laisser advenir une nouvelle forme de relation à l’adulte, « je ne suis pas ta mère », « je ne suis pas ta prof », « je ne suis pas ta psy », ici tu dois porter et assumer ce que tu dis. La création crée un espace du commun, et la première chose que j’ai à faire, en tant qu’adulte, est d’accepter d’apprendre une nouvelle langue composite et fulgurante, ou en tout cas de la laisser s’exprimer malgré les étonnements qu’elle suscite chez moi.

La jeune Amélie, assise face à moi dans le tram, vient d’être diagnostiquée Aspergers. Un diagnostic tardif qui expliquerait apparement ses déboires au cycle, au collège, au CFC. Amélie et Léa vont toutes les deux chez le psy. (-iatre, -cologue, je ne sais pas). Quand j’étais adolescente, il y avait les dyslexiques et c’était à peu près tout… Aucun mot n’était posé, ou nous n’en parlions pas… Aujourd’hui, le champ sémantique du diagnostic s’est nettement enrichi, on les appelle les dys- (dyslexique, dysorthographique, dyscalculiques, dysmnésique…) et il y a encore les trouble du déficit de l’attention (TDAH) avec ou sans hyperactivité, les aspergers (TSA), les hauts potentiels (HP). Lorsque j’enseignais au CEPV de Vevey (niveau CFC/ES), nous avons eu une formation d’une matinée sur le sujet, j’avais alors demandé si à force de lister ainsi des troubles, on ne devait pas plutôt dézinguer le concept de normalité et justement revoir de fond en comble notre approche pédagogique? Si je ne nie pas que, poser des mots soit un baume et permette de mieux comprendre certains malaises, je reste toujours un peu circonspecte que les seuls mots que les adultes aient inventé sur l’enfance et l’adolescence soient des mots médicaux. Des diagnostics, qui de plus, conduisent parfois à des posologies et la prise régulière de médicaments (mais c’est un autre sujet). En écoutant Amélie et Léa, depuis mon tramway de nuit, je pense à Alice, 16 ans qui vient sur scène, nous parler de « son » TDAH, avec hyperactivité. Diagnostiquée il y a sept ans, elle est habituée à vivre dans ces mots scientifiques et ces mots d’adultes, mais heureusement, elle sait aussi prendre la tangente, et exister en dehors d’eux.

Charles Lebrun Admiration
Le Brun, Charles (1619-1690). Auteur du texte. Les expressions des passions de l’âme , représentées en plusieurs testes gravées d’après les dessins de feu M. Le Brun. 1727

Il y a un mois, j’assistais à un colloque donné par George Didi-Huberman à l’école nationale supérieure de la photographie à Arles (ENSP), sur l’histoire des émotions et leur relation au langage. Depuis des siècles, explique le philosophe, on s’attache à vouloir dénombrer les émotions, à vouloir en dresser la comptabilité: depuis les six passions déclarées par Descartes, jusqu’aux vingt-six émotions pour vingt-six lettres de l’abécédaire du peintre Charles Le Brun au dix-septième siècle, a comme admiration, r comme ravissement, v comme vénération. Selon Didi-Huberman, à l’Antiquité, les grecs considéraient les émotions comme étant fluides, c’est-à-dire échappant à une désignation précise et nombrée. Le Brun aurait-il trouvé trente-deux émotions pour une alphabet de trente-deux lettres? Je ne confonds pas ici, troubles cognitifs et émotions, mais on peut s’interroger sur ce volontarisme à vouloir enfermer la complexité du vivant dans un langage catégorisant, qui de plus aujourd’hui couplé avec des outils numériques, devient très souvent binaire, on-off, 1-0, dys-X ou dys-Y, TDAH avec ou sans. Lorsque je rencontre Lola ou Mafalda, notre discussion sur l’adolescence, ressemble plus à une aventure sismique hors échelle de Richter, qu’à un abécédaire bien calibré, « c’est hyper-intense. Quand on est heureux, c’est incroyable. Mais quand ça va pas, c’est la fin du monde! » Dans sa conférence, Didi-Huberman explique justement que lorsque nos émotions sont trop fortes, nous perdons le langage, l’émotion serait au-delà du langage et par extension de la langue. Pour autant, les émotions et la langue entretiennent un lien formel étroit: on parle du caractère des personnes, et on utilise des caractères typographiques. Par ailleurs, le philosophe reste très surpris de l’usage contemporain de la typographie, ou comment par exemple l’expression des émotions est normée par des jeux typographiques ; – ) / : – ( ou par la graphie « bébéifiante » des émojis 😄. 

Lina, leçon d’écriture inclusive

Sur scène, les huit ados prennent tour à tour la parole, ponctuant leurs histoires de « genre », « grave », « frère », « ça se tient », « tu vois genre, frère, là, ça se tient! ». La langue, les jeunes la mitraillent, et la font sortir de son engoncement. Dans sa leçon d’écriture inclusive, Lina, dix-sept ans, commence par expliquer les genres relatifs à l’identité sexuelle, elle témoigne d’une langue qui en créant des mots, tente de s’extraire de la logique comptable et binaire, genderfluid (une personne au genre variant), agenre (une personne sans sentiment d’appartenance de genre), mais encore les gender neutral, ou les deminonbinary. Autant de mots pour autant d’aspirations. De nouvelles catégories me direz-vous? Certes, on peut voir ici le risque de surdésigner, de surqualifier mais dans le même temps, cela explose la logique comptable, le dénombrement binaire (1-0, homme-femme), cela ouvre aussi la possibilité d’être à moitié quelque chose, comme demigirl ou demiboy, cela désigne autant que cela floute. Et, soit dit en passant, cela semble plus amusant d’être demiboy que d’être dys-quoi-que-ce-soit :-). Je compare l’incomparable? Peut-être. Mais si l’adolescence est un moment où on cherche son identité, c’est bien par les mots qui existent qu’elle se décide, se dessine ou se désire.

Lorsque Lina nous décrit la différence entre l’écriture neutre et inclusive, le spectateur se paume dans ces jeux de contractions de mots, il + elle = iels, copain + copine = copaine, et dans les listes infinies de néopronoms au neutre:  um, ul, im, ol, iem, ael, am, ax, ux. Dans le public, une ancienne professeure de français dans un lycée professionnel, s’affole. Ses élèves maitrisent à peine le présent et l’imparfait, que faire de ces nouvelles terminaisons, de ces nouvelles conjugaisons? En étant inclusive, la langue deviendrait-elle excluante? Je n’ai pas franchement un avis tranché car là n’est pas tout à fait la question du jour. Ce qui compte, ce n’est pas de venir formuler une nouvelle langue qu’on enseignerait, c’est au contraire de la maintenir en construction, dans un mouvement. Depuis les tics de langages, aux hastags, en passant par les néopronoms, en s’appropriant ainsi des mots, en réinventant des langues ou des usages, en faisant du mal à la grammaire, les jeunes organisent leurs propres résistances, en s’extirpant de leur mieux de la langue trop cristallisée des adultes.

Et je vous laisse traduire au féminin :-):
Iel a vu unae fi si mignonx qu’iel en était confux.

Réponse: Elle a vu une fille si mignonne qu’elle en était confuse.

 

 

PS: Lina, j’espère être à peu près digne de ta leçon dans ce premier essai en écriture inclusive 🙂

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_morphoses, théâtre, adolescence, et réseaux sociaux Théâtre Am Stram Gram, Genève
17 au 19 mars 2022
Caroline Bernard, avec collaboration avec Gaël Sillère
Lola Botelho, Thomas Frieden, Lina Glayre, Alice Nadin Druc, Alexandra Nivikova, Claire Pakutu, Alma Schmitt, Mafalda Sambo, Zita-Carmen Velluz
Création réseaux sociaux, Ivana Canal-Vidovic

© image de couverture et suivante Ariane Catton
© image scénographie Gaël Sillère

Membres du congrès aux États-unis

Everybody knows the rules

Tout le monde connaît les règles. En ces temps où de nouvelles règles sont annoncées chaque minute, il est intéressant de se pencher sur leur « fabrication ». Au Moyen-âge, comme à notre époque contemporaine, la règle a toujours été dépendante de la mesure.

Au festival d’Avignon, en juillet dernier, je suis allée voir Entre chien et loup, une adaptation au théâtre du film Dogville mise-en-scène par Christiane Jatahy : une occasion pour la metteuse-en-scène brésilienne de revenir sur la situation politique dramatique de son pays. À l’entrée, le masque était évidemment de rigueur, mais les spectateurs furent également astreints à goûter leur gourde d’eau, et à déposer leur gel hydroalcoolique sur une table dédiée à cet effet. J’ai ainsi découvert qu’au-delà d’une certaine jauge de public, les liquides étaient interdits comme dans les aéroports — plan Vigipirate oblige[1].

Confiscation des gels hydroalcooliques à l'entrée du théâtre, juillet 2021
Confiscation des gels hydroalcooliques à l’entrée du théâtre, juillet 2021

Ces derniers dix-huit mois, la crise pandémique est venue ajouter des règles pour limiter la propagation du virus, mais celles-ci viennent souvent interférer avec d’autres mesures préexistantes, rendant parfois la situation ubuesque. Cela peut créer chez certains un sentiment d’insécurité juridique – ne sachant plus ce qui est autorisé ou non[2]. Everybody knows the rules. Tout le monde connaît la règle. Quand Emmanuel Macron interpelle les forces de l’ordre israéliennes à l’entrée du Saint-Sépulcre en janvier 2020, avec son French accent si propre aux présidents français[3], il renvoie à une règle en vigueur depuis plusieurs siècles sur la base d’une situation sociale, religieuse et politique complexe. Si bien entendu, les règles sont nécessaires, le fondement de la démocratie et du bien commun, la crise pandémique, mais également les états d’urgence successifs, voient surgir leurs lots de règles, de lois ponctuelles, et on peut se demander quelle logique sous-tend des prises de décision aussi rapides.

Le mot règle, vient étymologiquement du terme regula (la règle), du verbe rego qui veut dire conduire, diriger. En anglais, l’anthropologue Tim Ingold nous rappelle, « le verbe ruler désigne un souverain qui contrôle et gouverne un territoire. Le même mot désigne aussi une règle, un instrument pour tracer des lignes droites. »[4] En français, comme en anglais, la règle est à la fois l’outil de mesure, comme la mesure elle-même. On peut noter également le double sens de mesure (mesurer, prendre des mesures). Aussi, la règle permet de contrôler, les distances, les temporalités, les poids, aussi bien que les comportements, dans le même temps qu’elle les mesure. Au Moyen-âge, dans les monastères, les regula étaient les règles monastiques en vigueur. Ainsi, une prière répétée un nombre de fois précis, à un rythme calibré, durait une heure. Au terme de cette heure priée, le moine en charge sonnait la cloche pour indiquer l’heure aux habitants du village. En l’absence d’outils de mesure plus sophistiqués, le moine officiait en tant qu’homme-horloge[5]. Depuis, le moine ne donne plus l’heure, les outils de mesures se sont développés à un rythme pandémique jusqu’à ce que les technologies numériques en permettent un déploiement exponentiel, avec entre autres, l’avènement des smart phones et leurs applications. Nous mesurons tout, nos nombres de pas, nos temps d’écran, nos interactions en ligne, etc. J’ai même un ami qui enregistre ses ronflements pour en mesurer la fréquence. Ces mesures numériques sont toujours fondées sur le même principe computationnel, à savoir la collecte de données selon un ensemble de variables, et de paramètres (parfois grâce à des capteurs), et en fonction d’unités de mesures (le nombre de battement par minute, etc.).

Si nous pouvons imaginer mettre au point des mesures précises pour le nombre de pas ou de ronflements, on n’est pas sans mal quand il s’agit de mesurer des phénomènes plus complexes, comme la productivité ou encore le bonheur. Pas une semaine ne passe sans que la presse n’évoque des biais cognitifs ou des difficultés de modélisation[6] : cet été par exemple, on signalait des retards menstruels chez des femmes tout justes vaccinées contre la COVID. L’enquête s’avérait sibylline car combien de femmes n’avaient pas remonté l’information à leur médecin, combien ne l’avaient même pas remarqué, combien étaient de base sujettes à des retards, et combien d’autres critères pouvaient encore interférer dans ces retards supposés. Ainsi, une approche quantitative seule achoppait nécessairement[7]. Compter les retards de règles ne suffisait pas pour comprendre le lien supposé entre vaccination et menstruation, et le travail de recoupements semblait abyssal. Ce flottement n’est pas forcément dommageable si on considère ce type d’enquête avec le recul nécessaire. Le danger de ce tout-mesure, de cette approche quantitative comme finalité, est lorsqu’au bout de la chaine il y a une prise de décision, et parfois une prise de décision de nature politique.

Quand la mesure fait la règle, quand la règle fait la mesure

En 2013, le philosophe Grégoire Chamayou publie Théorie du drone[8], et explique alors que soixante-dix pour cent des attaques de drone menées par les États-Unis, sont des « frappes de signature », déclenchées à la suite d’observations aériennes et de recoupements algorithmiques. Si une fois compilées, les données tirées de ces observations présentent une déviance, alors une attaque est ordonnée par les militaires contre l’individu ou le groupe. La déviance dans le comportement des individus est déterminée par l’analyse algorithmique de motifs de vie (pattern of life analysis). Chamayou explique que ce mode de désignation des cibles déclenche de nombreuses erreurs et la mort de civils. Ainsi, la discrimination est très difficile entre combattants et non combattants dans des pays où les hommes portent fréquemment des armes et où les guerriers sont sans uniforme. Observer depuis le ciel, même pendant des mois, est forcément lacunaire. En imaginant pouvoir modéliser le vivant, grâce aux recoupements des images et des algorithmes, on confond la quantité des données collectées avec la qualité des événements observés. Avec un tel mode opératoire, le vivant et sa modélisation sont considérés comme étant de même nature, selon une équivalence qui ne présenterait ni pertes, ni transformation qualitative. Lors de la parution du livre en 2013, Chamayou s’affolait des lobbies qui allaient nous précipiter à l’ère des robots tueurs, c’est-à-dire des drones armés susceptibles de décider seuls des attaques, sans autre filtre humain. Un rapport de l’ONU, datant de 2021, déclare avec prudence avoir constaté l’implication récente de ce type d’appareils notamment dans des actions en Lybie[9]. Ici, l’approche quantitative (collecte et recoupements d’un grand nombre de données) est mise au centre du processus décisionnel et non le moindre puisqu’elle déclenche une mission létale (avec un important nombre d’erreurs).

Membres du congrès aux États-unis
Membres du congrès américain confondus avec d’autres portraits dans la base de données Amazon.

Un autre exemple, en 2018, des détracteurs de la reconnaissance faciale entrent les portraits de membres du congrès étatsunien dans le logiciel développé par Amazon. Celui-ci est vendu aux forces de police pour douze euros par mois. Vingt-huit portraits des membres du congrès, réalisés dans des conditions photographiques parfaites, ont été confondus avec les vingt-cinq mille photographies de citoyens entrées dans la base de données à leurs dépens. Quarante-deux pour cent de ces erreurs impliquaient des politiciens de couleur. Pour autant, les détenteurs de ces technologies comme l’entreprise Anyvision, présente dans quarante pays, nous garantissent la fiabilité de la technique en se justifiant par le grand nombre de données collectées. Leur logiciel modélise le visage d’une personne depuis un portrait photographique via cinq-cents millions de points. Et évidemment, si on vérifie une image cinq-cents millions de fois, alors la machine ne peut pas se tromper. La preuve en est, les vingt-huit erreurs sur les membres du congrès états-unien. Plus récemment, le gouvernement chinois, pionnier mondial de la coercition numérique, annonce repérer des criminels de dos à leur simple démarche, sur la base d’une analyse algorithmique de l’image[10]. Les frappes de drone, comme ces dispositifs de surveillance, sont fondées en la croyance de la mesure toute-puissante. Le grand nombre de données collectées serait un garant de la vérité. La faillibilité de ce principe est pourtant avérée, la singularité de la donnée même recoupée est toujours relative. Les erreurs sont courantes, le faux-positif, une possibilité de tous les instants. Mais malgré ces travers, la mesure numérique devient le moyen d’établir la règle.

Compter les nuages

Dans Objectivité, Lorraine Daston et Peter Galison retracent l’histoire de la notion d’objectivité dans les sciences depuis le XVIIIe siècle. Les théoriciens expliquent le combat aussi vain qu’acharné des scientifiques à neutraliser toute forme de subjectivité, en conférant parfois de façon fantasmée un statut supérieur à l’objectivité comme seul registre de réalité. Les écrivains citent en exemple les mises en garde faites aux botanistes à ne pas rendre les dessins de fleurs trop précis, au risque de créer des nouvelles espèces sur la base de singularités non opérantes.

Depuis des siècles, les scientifiques s’inquiètent de l’échelle d’observation. Trop loin, l’essentiel peut leur échapper, trop proche, on peut se perdre dans des détails non pertinents. Non sans dérision dans son texte « Celui qui se consacre à l’étude des nuages est perdu », l’écrivain Marcel Beyer[11], considère ainsi que les nuages échappent à l’observation scientifique car « pour l’homme de science éclairé et soucieux du sérieux de la chose scientifique, existe le danger de “voir quelque chose” dans le nuage, quelque chose qui existe, dans l’imagination certes, mais pas sous les yeux de l’observateur ». Selon lui, ni les peintres de paysages, ni les photographes, ni les météorologues ne saisissent la véritable nature des nuages, si tant est que cette nature véritable existe. Variables, diffus, jamais identiques, les nuages se dérobent selon lui, à la « mise en science », à la « mise en données », leurs interprétations étant infiniment inconstantes et bavardes. Où commence le nuage ? Quand finit-il ? Quelle forme serait suffisamment générique pour permettre un classement ? Comment isoler le nuage de son environnement, de sa relation aux autres nuages pour le désigner comme une entité réellement autonome ? Comment désigner un nuage lambda comme unité de base, depuis laquelle on puisse compter les nuages ? On peut observer la présence de nuages, mais c’est une autre affaire que de les compter un par un. Aussi, notre monde ressemble plus à un réseau de nuages interconnectés et interdépendants qu’à une suite de données isolées, comptabilisées puis recoupées.

Même en l’absence d’outils de mesure, certaines prises de décision aujourd’hui naissent d’une logique numérique. Cet été, les règles d’entrée au théâtre ont été décidées par la découpe du vivant en une suite de variables isolables selon les critères de sécurité du terrorisme et de la pandémie, en pensant qu’on pouvait prévenir l’un sans gêner l’autre. La variable risque d’attaque terroriste s’est trouvée isolée de la variable contagion par la COVID. Les personnes ont été alors privées de leurs gels hydroalcooliques n’étant plus à ce moment l’objet qui sauve, mais devenant un potentiel explosif. En isolant les variables du terrorisme et de la COVID de la complexité du vivant, en les traitant séparément, les mesures prises sont devenues ici contradictoires, car fondées sur une logique numérique descriptive trop pauvre.

Quelle relation entre la confiscation de mon gel hydroalcoolique, les attaques de drones, et la reconnaissance faciale ? Toutes les règles décrites ici sont fondées sur une approche computationnelle, sur le fait de compter d’abord, d’isoler des données, de les recouper et de décider ensuite, sur la base du résultat comptable, et parfois sur la base de ce seul résultat comptable. La liste des règles, sociales ou politiques, fondées sur ce même principe comptable est aujourd’hui insondable. Compter c’est isoler, compter c’est lisser. Compter c’est décider.

 

Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes avec la même pensée que nous avons utilisée lorsque nous les avons créés. Albert Einstein

 

Cet article se situe dans une série de publications portant sur l’influence du numérique comme moyen de modéliser et de penser le monde.
Sous cette même thématique :
On a fait de nous des tricheurs, publication 28 avril 2021
Guérir par les images, publication 15 juin 2020

 

[1] Cette représentation a eu lieu avant l’entrée du pass sanitaire en France. Sinon, celui-ci serait venu s’ajouter aux prérequis pour assister au spectacle.
[2] Léa Sanchez et Adrien Sénécat, Covid-19 : des restrictions imprévisibles, arbitraires, voire contradictoires créent un sentiment « d’insécurité juridique », sur le monde.fr, https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2021/04/11/covid-19-le-flou-des-restrictions-sanitaires-alimente-une-insecurite-juridique_6076366_1653578.html, publié le 11 avril 2021 à 10h00, consultation 27 avril 2021.
[3] La visite d’Emmanuel Macron fait elle-même écho à la visite de Jacques Chirac vingt-quatre ans plus tôt.
[4] Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones sensibles éditions, Bruxelles, 2011
[5] Un grand merci au philosophe et ami Fabien Vallos, pour ses éclairages et notre discussion sur le livre Giorgio Agamben, De la très haute pauvreté, Paris, Rivages, 2011
[6] Entre la collecte des données, et la règle, il y a le champ très vaste de la question de l’évaluation. Ce sujet ne peut entrer dans le format de cet article.
[7] Léa Sanchez et Gary Dagorn, « Covid-19 : vaccins et perturbation des règles, des signaux et beaucoup d’incertitudes », Le Monde, sur le site www.lemonde.fr, https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/08/06/covid-19-vaccins-et-perturbation-des-regles-des-signaux-et-beaucoup-d-incertitudes_6090781_4355770.html, Publié le 06 août 2021 à 19h30, consultation 17 septembre 2021
[8] Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique Éditions, 2013
[9] Pierre Bouvier, « Le spectre de drones de combat autonomes », Le Monde, sur Lemonde.fr, https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2021/06/03/l-utilisation-de-drones-tueurs-en-libye-reveille-le-spectre-de-robot-de-combats-autonomes_6082724_4832693.html, Publié le 03 juin 2021 à 18h40 – consultation 15 septembre 202
[10] Voir le documentaire, Sylvain Louvet, Tous surveillés – 7 milliards de suspects, 2019.
[11] Marcel Beyer, Études des Nuages, Spector, 2011

archives de la grippe espagnole - Mill Valley, Californie 1918

On a fait de nous des tricheurs

En Suisse, comme ailleurs, de nombreuses personnes s’affranchissent des restrictions sanitaires, jusqu’à parfois truquer des tests PCR par nécessité, mais aussi parce que leurs vies ne rentrent plus dans les cases.

« Ma voisine et amie est morte de la COVID, elle avait une santé très fragile, et aucune famille. Aucune cérémonie n’était prévue, et je ne voulais pas la laisser partir seule. J’ai donc convaincu la directrice des pompes funèbres de me faire passer pour une stagiaire des pompes funèbres de façon à assister à la mise en bière, malgré l’interdiction. J’ai ainsi pu passer un moment avec mon amie, le lieu n’était pas très glamour. Il faut avoir le cœur bien accroché pour descendre à la morgue. » Le récit de la metteuse-en-scène française Anna Nozière révèle à quel point les restrictions sanitaires ont poussé certains et certaines dans leurs retranchements, elle témoigne publiquement afin d’encourager toute personne à désobéir face aux « violences faites aux morts et aux endeuillés ».

J’ai interrogé de nombreuses personnes, de tous âges, de tous les milieux sociaux, en Suisse comme en France, et c’est un score édifiant. Tout le monde s’affranchit, ponctuellement du moins, des restrictions sanitaires. Tout le monde triche. Certes, ce n’est pas toujours aussi tragique que le témoignage d’Anna Nozière, mais c’est un carton plein d’écarts à minima : parfois par nécessité, parfois par légèreté, parfois parce que la légèreté est nécessaire. On fête ses anniversaires au musée pour pouvoir être plus de six, on organise des fêtes clandestines. On se cache pour des accolades au bureau, on descend son masque au-dessous du nez pour respirer. On demande expressément à son entourage de ne pas être déclaré cas contact, « si je suivais toutes les notifications, je ferais une quarantaine par semaine. » m’explique une quinquagénaire du canton de Vaud. Certains passent des douanes, et le grand tabou, beaucoup, mais beaucoup truquent des tests PCR : « J’ai fait cinq tests et ensuite, j’ai arrêté. Il faut surmonter sa peur, comprendre que c’est l’idée qu’on se fait du contrôle. » m’explique une femme. Tandis qu’une autre me dit avoir traversé la Suisse dans sa voiture, et simplement refusé de se soumettre au test pour quelques heures passées sur l’autoroute. Jusqu’à présent, ces faux PCR, étaient truqués dans Photoshop, vite fait bien fait, car évidemment ils restaient invérifiables.

Chez aucune des personnes interrogées, il n’y a de négligence, ou de mépris vis-à-vis de la crise sanitaire, ou encore des soignants et des soignantes, ni même une défiance systémique envers nos gouvernements. Elles ne sont pas anti-masques ou conspirationnistes, elles sont nous tous et toutes. Elles ne trichent pas par inconscience ou par déni, mais par pragmatisme, par saturation, ou par obligation, car leurs vies ne rentrent plus dans les cases[1].

La gestion de la crise sanitaire, n’est pas uniquement une parenthèse, elle est symptomatique d’un mal plus grand. Elle relève d’une croyance trop raisonnée – irraisonnée en la mise en place de processus et de protocoles qui viendraient ainsi calibrer les bons comportements, des comportements déviants pour le « bien commun ». Et cette désignation des bons comportements passe par une fragmentation du vivant en une suite d’actions qui elles seraient mesurables, vérifiables et calibrées. Cela participe également d’une projection sur le vivant via une modélisation numérique du monde : chacun mettra son masque, chacun fera son test, chacun ne passera plus la douane, chacun n’enterrera pas ses morts. Cette modélisation du monde tient plus du dispositif computationnel, de l’ordinateur 1-0-1 que du vivant. Nos vies ne sont pas des additions de variables isolables. Ainsi, il ne suffit pas de le déclarer pour que toute la complexité du vivant s’arrête net – eu égards aux exceptions sous-tendues par les attestations françaises de déplacement qui laissent la voie à des milliers de nuances dans lequel se cache justement la réalité du vivant (qui est, entre autres, relationnel et non computationnel).

Je fréquente depuis quelques années des bâtiments tous neufs, en Suisse comme en France, notamment des écoles d’art. Plus le temps passe, moins j’ai de prise sur les lieux que je pratique, pour entrer, il faut montrer patte blanche, pour diffuser une information, il faut suivre la voie prévue et ne parlons pas de rester en dehors des horaires ou de punaiser quelque chose au mur. Si bien que je passe mon temps à me demander si mes actions sont conformes au règlement intérieur ou aux actions couvertes par les assurances. Nous oublions que ces procédures n’ont pas toujours été, nous avons connu des périodes d’une plus grande autogestion et responsabilisation. Tous ces protocoles, ces règlements sont fondés à la fois, sur le fantasme d’un bien commun conçu comme une page vierge, la chose utilisée devant être rendue à son état de perfection par défaut, mais également sur le fameux risque zéro. Il faut évidemment prendre soin du commun, mais cette réglementation à outrance témoigne aussi d’un désengagement de nos gouvernances[2]. Car à la fin, « la vie reprend ses droits » pour reprendre l’expression d’une collègue, ce qui en d’autres termes, signifie qu’à la fin : nous trichons. Certes « la vie reprend ses droits », mais par le fait que nous jouons sur les marges, que nous nous arrangeons. Petits arrangements qui nous mettent éternellement en défaut vis-à-vis du système censé nous soutenir, et rompt le contrat de confiance mutuelle. Le risque zéro est pour la gouvernance. Nous usagers, nous piratons, nous bricolons, nous oublions le drapeau à damier qui reste là à demeure, pour nous avertir même en été, du risque d’avalanches. Et nous nous retrouvons constamment hors-garantie, pas couverts, sous notre seule responsabilité. Il y a quelques jours, je discutais en visioconférence avec des occupants et occupantes du Frac-Paca (Fonds Régional d’Art Contemporain) à Marseille, des artistes voulant dénoncer les conséquences de la crise sanitaire sur leurs activités. La direction de l’institution les avait autorisés à occuper le bâtiment aux heures ouvrables, deux après-midis par semaine, avec des jauges de dix personnes. Ils étaient pris dans le piège combiné de l’usage du bâtiment selon ses normes, et les gestes-barrières. Les contraintes s’additionnaient, 1+1+1+1, se cumulaient et leurs possibilités d’action semblaient alors bien limitées et dérisoires face aux enjeux vitaux qui continuent de les tenailler.

Les tests PCR ne sont pas des gestes barrières

En juillet dernier, j’étais à la gare de la Part-Dieu à Lyon, il faisait une chaleur caniculaire. J’ai entendu un appel par mégaphone, un usager avait oublié sa valise et il avait cinq minutes pour se présenter avant le déclenchement de Vigipirate et des démineurs. J’ai pesté contre l’imbécile en question, m’inquiétant de voir la gare bloquée, et la moitié de la France par voie de conséquence. J’ai pesté, jusqu’à me rendre compte que l’imbécile en question : c’était moi. J’ai piqué un sprint à travers la gare avec mes trois sacs, je me suis excusée très platement pour éviter d’avoir une amende conséquente, et pour les ennuis occasionnés aux agents SNCF. L’étiquette avec mon nom sur ma valise avait disparu, oubli, papier perdu, manque d’envie, peu importe… Je me demande comment de cette étourderie, on peut basculer sans autre filtre, au déclenchement de Vigipirate. J’étais à Paris le 13 novembre 2015, j’ai au moins une dizaine de proches qui ont perdu quelqu’un ce jour-là. En 2020, j’ai eu tellement d’ennuis sévères liés à la COVID que j’aurais pu servir de témoin lambda au journal télévisé. Je ne me soustrais pas à la grande histoire, je fais partie de ce monde, mais je ne comprends pas le saut abyssal entre mon étiquette de valise et l’arrivée des démineurs. Mon étiquette et moi ne sommes pas un maillon de la chaine de la lutte antiterroriste. L’étiquette perdue ne fait pas la terroriste. Dans ce protocole de sécurité, on fractionne la chaine causale sibylline du terrorisme en petits morceaux, jusqu’à parvenir à la figure simple du bagage oublié (et non abandonné), comme forme potentielle d’attentat. Car si on ne parvient toujours pas à repérer le terroriste de façon certaine[3], notre logiciel social de reconnaissance repère facilement la valise sans étiquette. Ce fractionnement de nos vies en petits chainons est dysfonctionnel, le tout est largement supérieur à la somme des parties, et les enjeux du terrorisme dépassent clairement le débat sur ma valise. Il nous faut aujourd’hui questionner ces écarts entre la réalité d’une inquiétude, un nouveau Bataclan et les moyens de contrôle mise en place, l’envoi des démineurs suite à la perte de mon étiquette.

Gilles Clément, Manifeste du tiers paysage

Les test PCR sont en train d’être harmonisés, moins falsifiables, adossés à des QR Codes (c’est déjà le cas dans un certain nombre de pays). On nous prédit des pass ou des certificats sanitaires, pour passer les frontières ou pour se rendre dans des lieux culturels. On passe par le prisme de la mesure biologique pour pouvoir dresser des limites étanches entre le sain et le malade. Pour autant, les scientifiques débattent de l’hypersensibilité des tests actuels. Ainsi, la positivité d’un test PCR, trop sensible, ne témoigne pas toujours de la contagiosité de la personne concernée[4]. Être positif ou négatif, ON-OFF, ce vivant sur interrupteur, fait, par exemple, de nombreux naufragés : un ami à moi est resté bloqué cinq semaines sur une ile au large du Portugal car son test restait positif, une doctoresse française m’a expliqué qu’une de ses patientes était elle-aussi restée positive sept mois (compliquant son accès aux soins). En réalité, les tests PCR comme les QR Codes, ne sont pas la simple continuité des gestes barrières. Les gestes barrières sont inclus dans la vie quotidienne, les PCR sont une mesure à un temps T selon un protocole P. Et ce protocole en désignant clairement (positivité) ce qui pourtant parfois est flou (contagiosité), devient excluant. Dans Manifeste du tiers paysage[5], Gilles Clément renvoie dos à dos les limites administratives (comme le tracé des frontières) et les limites du vivant, expliquant que la sécheresse des limites administratives nie la diversité et l’épaisseur du vivant. Nous faisons partie du vivant, nous ne finissons pas avec notre enveloppe corporelle, nous sommes en interrelations, nous sommes structurellement plus proches du virus que du QR Code. Même si le combat contre la pandémie n’est pas de même nature que la lutte contre le terrorisme, la complexité de nos vies n’est pas fractionnable en morceaux décontextualisés, le bagage oublié, le test PCR. Surtout si ceux-ci déclenchent les démineurs ou bloquent des gens indéfiniment derrière des frontières. Ces deux exemples participent de ce même mouvement autour de la certification, on voudrait garantir que l’accident dans le bâtiment n’aura jamais lieu, que la bombe n’éclatera pas, que la maladie ne passera pas, et pour cela, on mesure, on calibre, on discrimine, on s’engage sur la voie du citoyen certifié.

Criminaliser le malade, le renversement des responsabilités

Même si la complexité de ces crises est insondable, comment en sommes-nous arrivés à criminaliser à ce point nos comportements quotidiens ? L’écrivaine américaine Sarah Schulman, dans son livre Le conflit n’est pas une agression considère que la criminalisation de nos comportements permet au collectif et aux gouvernances de se dégager de ses responsabilités. Elle revient sur la criminalisation des porteurs du VIH, notamment aux États-Unis et au Canada. Ainsi, en Amérique du nord, une personne séropositive doit déclarer sa séropositivité à son partenaire sous peine de poursuites pénales, y compris si cette personne se protège pendant la relation sexuelle. Au Canada, pour échapper à la contrainte de cette déclaration, la personne séropositive doit faire la preuve que son traitement lui a permis d’atteindre un niveau très faible de charge virale qui élimine la contagiosité. La charge virale doit être indétectable. Le paradoxe, explique l’auteure, c’est qu’une personne séropositive sous traitement et dont le virus est supprimé est en réalité un.e partenaire sexuel.le plus sûre qu’une personne qui ne connaît pas son statut sérologique.

Cette criminalisation de la séropositivité déplace aussi la responsabilité commune des deux partenaires. Ainsi, alors que le safe sex est une notion relationnelle, « la charge virale n’existe qu’à l’échelle individuelle »[6]. Dans cette criminalisation du séropositif, l’autre partenaire, bien que ne connaissant pas son propre statut sérologique, est dégagé de sa responsabilité de ne pas attraper le SIDA et de se protéger. L’auteure explique également, que l’accès aux soins aux États-Unis étant difficile et mal structuré, le gouvernement américain ne peut criminaliser la charge virale comme au Canada. Le gouvernement ne pouvant soigner ses malades, se contente de criminaliser la séropositivité.

Pour Sarah Schulman, cette criminalisation du séropositif fait glisser à la fois la responsabilité des gouvernances, et du collectif à celle de l’individu uniquement. Ainsi en devant déclarer sa séropositivité avant tout rapport sexuel, l’individu devient une variable dissociable de la complexité du monde, de la société et du vivant. Il s’extrait de celui-ci et devient une donnée isolable, sans affect, sans autre identité que sa séropositivité et comme le naufragé du test PCR, il se retrouve alors bien seul. Il semble ainsi plus simple de ne pas connaître son statut sérologique pour éviter d’être en défaut pénalement vis-à-vis de son partenaire. Il semble alors plus vivable de tricher et d’éluder la gravité de la question pour échapper à la sanction.

 

© image de couverture, archives de la grippe espagnole – Mill Valley, Californie 1918

[1] Les restrictions qui se mêlent de façon inintelligible aux recommandations, créent chez les individus un sentiment « d’insécurité juridique », comme l’expliquent des journalistes du Monde. Les restrictions sont parfois tellement floues, que même les juristes peinent à s’y retrouver. Léa Sanchez et Adrien Sénécat, Covid-19 : des restrictions imprévisibles, arbitraires, voire contradictoires créent un sentiment « d’insécurité juridique », sur le monde.fr, https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2021/04/11/covid-19-le-flou-des-restrictions-sanitaires-alimente-une-insecurite-juridique_6076366_1653578.html, publié le 11 avril 2021 à 10h00, consultation 27 avril 2021.

[2] J’entends par gouvernance, l’endroit où la loi, le règlement est déclaré, mais c’est parfois une conjonction complexe de normes européennes, d’exigences des assurances, de règlements internes qui dessinent les contours de nos usages. Il n’y a pas dans cet article la volonté de désigner une gouvernance méchante contre de gentils usagers, mais je m’inquiète de la façon dont trop souvent les restrictions s’additionnent en mille feuilles.

[3] Entre 2004 et 2012, aux États-Unis, soixante-dix pour cent des attaques de drones au Moyen-Orient, étaient réalisées à la suite de longues observations visuelles et de recoupements algorithmiques, sans que pour autant, des terroristes soient nommément identifiés. Ces frappes de signature, qu’on présentait comme scientifiquement irréprochables, ont causé la mort de nombreux civils. À ce sujet, le philosophe Grégoire Chamayou explique que quel que soit la quantité de données collectées, cela ne dit rien de la qualité réelle de l’action de l’individu. Le déplacement irrégulier d’un homme armé au Pakistan fait aussi bien le berger que le terroriste. Croire que la machine peut désigner l’un ou l’autre sans se tromper, est un leurre. Dans la gestion des crises, on confond trop souvent quantités de données et qualités du vivant. Lire à ce propos, Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique Éditions, 2013

[4] Lire à ce propos, Adrien Sénécat « Covid-19 : l’hypersensibilité des tests PCR, entre intox et vrai débat », Le Monde, https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/09/09/covid-19-l-hypersensibilite-des-tests-pcr-entre-intox-et-vrai-debat_6051528_4355770.html, publié le 09 septembre 2020, consultation 27 avril 2021

[5] Gilles Clément, Manifeste du tiers paysage, éditions Sujet/Objet, Paris, 2003

[6] Sarah Schulman Le conflit n’est pas une agression, rhétorique de la souffrance, responsabilité collectivité et devoir de réparation, éditions B42-148, 2021, p. 114

Frédéric Meuwly, portrait

« J’ai été schizophrène »

Dans son livre « Schizo », Frédéric Meuwly témoigne de son passé schizophrène. Il entendait des voix et se pensait possédé par le diable. En psychiatrie, le diagnostic de la schizophrénie est souvent vécu comme une condamnation, on ne parle jamais de guérison, au mieux de rétablissement. Frédéric Meuwly est revenu de son voyage en « Schizophrénia » grâce à une approche thérapeutique inédite, centrée sur le corps et non sur le mental.

CB : Le 23 octobre 1987, vous vous rendez au cinéma pour voir Full Metal Jacket de Stanley Kubrick, vous entrez dans la salle, mais vous n’en ressortez jamais[1]. C’est le moment de la fracture et du basculement ?
FM : Oui c’était comme un accident de la route. À la fin du film, j’étais complètement paumé, la voix de mes amis était robotisée. Intérieurement, c’était une douleur atroce. Mon identité s’était fondue dans le personnage de Grosse baleine qui se suicide dans le film. Je voulais mourir. J’avais besoin d’une explication pour comprendre ce désir inadmissible. J’ai commencé à penser que j’étais possédé par le diable. J’avais une arme et le diable me disait de la prendre pour me flinguer.

CB : Le film était pour vous un événement déclencheur ?
FM : Toute ma vie a été un événement déclencheur. À l’époque, je ne pouvais pas avoir une vie normale, l’idée d’avoir une copine m’angoissait profondément. Mon inconscient était resté bloqué à l’âge de la préadolescence. J’étais un enfant non désiré, ma mère a voulu avorter. J’ai été placé jusqu’à l’âge de vingt mois chez une maman de jour maltraitante et j’ai été victime de privation sensorielle. J’ai été ensuite récupéré par ma mère, mais très jeune, j’étais déjà très abimé. À l’adolescence, je n’ai pas pu me construire normalement. J’ai commencé à m’opposer à mon père qui frappait ma mère. À la suite d’une enquête des services sociaux, j’ai été sorti de ma famille pour avoir mon propre appartement.

CB : Cela a été salvateur d’être sorti du système familial ?
FM : Cela s’est avéré neutre, cela n’a rien changé du tout à mon état émotionnel. L’enquête des services sociaux a été très gênante pour moi car nous devions parler de nos sentiments, et nous n’étions pas habitués. J’avais besoin de réponses. J’avais grandi dans un milieu évangéliste modéré, et donc en cherchant des solutions, j’ai plongé « dans des bondieuseries ».

CB : Dieu vous semblait être la solution à votre mal-être ?
FM : Oui je cherchais un antidote et Dieu m’a semblé la seule possibilité. C’est tout ce qui me restait dans la vie. Dieu me promettait une libération moyennant des conditions que je n’arrivais jamais à remplir. Dieu ou le diable exerçaient sur moi la même pression : j’étais possédé par le diable et Dieu allait me sauver. J’allais dans des églises évangéliques assez extrêmes avec des prédicateurs censés nous guérir. En réalité, ils ne guérissaient rien du tout.

CB : Dans le livre L’intranquille, le peintre Gérard Garouste, en proie à un long parcours psychiatrique, explique qu’on a les délires de sa culture ?
FM : Oui en effet. Je travaille dans la réinsertion des jeunes. Certains, qui ont des troubles mentaux, se pensent persécutés par des espions. Je me souviens aussi d’un jeune passionné de science-fiction, qui divaguait sur les extra-terrestres. Le fond schizophrénique est toujours le même, mais on emprunte le décor à sa culture.

La schizophrénie, une réponse correcte à un contexte incorrect

CB : Vous expliquez la schizophrénie comme « une maladie inéluctable si certaines circonstances sont réunies. Elle constitue une « réponse correcte » à un « contexte incorrect ». »

FM : oui, effectivement, ne devient pas schizophrène qui veut ! Il y a une certaine « logique » sous-tendu par l’impossibilité de se construire. Après, je suis conscient que mon parcours est hors norme, car j’ai réussi à scinder ma vie entre le professionnel, où je jouais un personnage qui donnait le change, et ma vie privée où je vivais mes délires. Le fait est, qu’après ma guérison, vers 2006, j’ai reçu dans mon travail des patients diagnostiqués schizophrènes pour leur intégration professionnelle. Ces rencontres m’ont permis de prendre conscience de mon parcours et j’ai commencé l’écriture. J’ai reconnu chez eux les mêmes symptômes.

CB : Notamment les voix ?
FM : Oui. Quand nos pensées ne sont plus les nôtres, elles deviennent les voix. Après ma guérison, j’ai compris que ces pensées étaient des désirs inconscients. Celui de mourir n’étant pas acceptable, il devait venir d’une entité extérieure. Pendant trois semaines après ma première décompensation, ces voix m’ont constamment habité. Jour et nuit. Je ne dormais plus. C’était atroce. Les voix me demandaient de faire des choses létales. J’avais l’impression de jouer à la roulette russe.

CB : Vous n’avez plus de visites de ces voix ?
FM : Non plus du tout et ceci depuis des années. J’ai vécu pendant sept ans avec des hauts et des bas. Mon travail était un puissant anxiolytique, car il canalisait mon esprit. À l’époque, j’étais moniteur de colonies de vacances, je faisais de la marche, du ski, cela m’aidait beaucoup. Et puis en congé, dans mon petit studio, les voix réapparaissaient. Elles s’arrêtaient la veille de la reprise du travail. Je retrouvais alors le personnage que je jouais, j’étais un peu « quelqu’un ». Lorsque j’ai eu un métier avec un rythme plus régulier, où j’avais mes soirées de libre, c’est devenu très compliqué à gérer.

CB : Vous dites être allé en « Schizophrénia », pourquoi est-ce un voyage ?
FM : C’est un monde à part. Imaginez-vous parachuté à Alep en plein milieu des bombardements, sans aucune préparation et avec un esprit d’enfant. Vous n’avez plus aucun repère, la langue parlée n’est pas la vôtre. Je n’étais plus capable de dire « j’ai mal », je disais « ça fait mal ». Je n’avais plus les mots pour décrire ce qui m’arrivait.

CB : Mais un voyage peut être positif ?
FM : Non pas en « Schizophrénia ». C’était un voyage forcé. C’est difficile à imaginer un pareil état de délabrement. J’étais très déstructuré, je me sentais morcelé. Mon esprit était rétrogradé à un stade si archaïque que seul, une pensée simple et absolue pouvait me secourir : Satan me possède et Dieu va me sauver. Tout le reste n’était plus recevable.

Guérir le mental par le corps

CB : En 1993, vous rencontrez Éliette Christen, physiothérapeute, ex-cheffe du service de réadaptation de l’hôpital cantonal vaudois, en Suisse, et qui a mis au point « La morpho-psychothérapie par le souffle profond ». Selon vous, c’est la personne qui a rendu votre guérison possible ?
FM : J’ai guéri grâce à une approche exclusivement corporelle. Lorsque j’ai rencontré ma thérapeute, je ne lui ai pas dit que j’étais schizophrène. Je n’aurai pas pu lui dire, j’étais encore dans le déni. J’ai juste évoqué des problèmes de respiration. Elle m’a expliqué que c’était lié à une scoliose et une lordose ainsi qu’à une introversion de la cage thoracique, et elle s’est lancée pour « retaper tout ça ». La réhabilitation de ma morphologie a amené de la détente physique qui a déclenché de la détente cérébrale. Petit à petit, les voix ont disparu. Je n’étais pas vraiment conscient de ce qui se passait, mais je dois mon salut à cette thérapie.

CB : Vous n’évoquiez jamais la schizophrénie avec elle ?
FM : Non jamais. Elle avait une certaine distance avec la psychiatrie, elle considérait que séparer corps et mental, et de surcroit faire une classification – du mental[2] – relevait d’une vision naïve de la nature profonde de l’homme. Je ne suis pas le seul à être passé entre ses mains pour des troubles mentaux mais ce n’était jamais exprimé directement.

CB : Pourquoi cette thérapie a été si bénéfique selon vous ?
FM : Depuis la petite enfance, on accumule les tensions. Ces tensions musculaires empêchent un développement harmonieux du squelette, de toute la colonne vertébrale et gênent la qualité de la respiration et de la verticalisation. Dans cette thérapie, il y environ une douzaine de postures qui permettent, entre autres, de récupérer en capacité respiratoire. Bien avant que l’épigénétique ne le démontre, Mme Christen considérait que les troubles qualifiés de « mentaux » représentaient l’expression de nos cellules qui composent notre corps, et que celle-ci – l’expression – était potentiellement modifiable avec sa thérapie.

CB : Vous dites, « j’ai été schizophrène ». En psychiatrie, on considère généralement que la guérison est impossible. Or, vous utilisez le passé, pensez-vous vraiment ne jamais rechuter ?
FM : Non, c’est impossible ! Je n’ai plus de problème avec mon identité, mes fondations sont en béton armé. Ma thérapeute considérait que nous étions dénaturés, trop éloignés d’une relation simple à la nature et notre environnement. Elle était très terre-à-terre. Les postures se faisant dans l’expiration, nous ne pouvions pas parler. Quand je sortais d’une séance, j’étais très détendu, je roulais en voiture comme sur des aéroglisseurs. Mais, le lendemain, la thérapie éveillait des émotions, et ces émotions n’étaient pas toujours agréables. Elles pouvaient être aussi douloureuses qu’en temps de crise. Mais comme j’étais détendu, je pouvais les traverser et me reconstruire.

CB : Cette traversée vous a permis de donner une place plus juste à vos émotions ?
FM : La thérapie m’a permis de métaboliser des émotions jadis embourbées dans un magma d’angoisses. La schizophrénie empêche d’identifier nos émotions. La personne capte des choses de son environnement mais il lui est impossible de les trier. La thérapie m’a permis de reconstruire un nouvel écosystème.

CB : Mais le fait de ne jamais avoir parlé de schizophrénie avec elle n’a-t-il pas ralenti votre guérison ?
FM : Oui, j’aurais peut-être gagné du temps si j’avais pu m’exprimer plus pendant les séances. Mais je considère que les nonante pour-cent de ma guérison viennent de cette technique corporelle. On rencontre chez les patients qui ont des troubles mentaux, des adaptations négatives de la morphologie. C’est comme la tôle froissée d’une voiture accidentée. Avec cette technique du souffle profond, on retrouve la forme originale de la tôle.

CB : Aujourd’hui, vous souhaitez prendre le relais de votre thérapeute, et faire connaître sa technique ?
FM : Oui, j’ouvre un cabinet dans ma maison, et même si je continue mon travail dans la réinsertion, j’ai surtout le désir d’apporter ma contribution pour aider ceux qui souffrent actuellement. Cela a fonctionné pour moi, je connais la pratique, je connais les fondements, je me dois de prendre le relais de ma thérapeute. En intervenant presque exclusivement avec des médicaments qui agissent sur les neurotransmetteurs, la psychiatrie est limitée dans ses effets bénéfiques sur les patients. Par ailleurs, il y a eu par le passé tellement de dérives au niveau des approches corporelles qu’elle s’en trouve encore échaudée, et du coup, privée d’une piste qu’elle n’explore pas.

CB : L’écriture de votre livre a été thérapeutique également ?
FM :
La sortie du livre a surpris tout mon entourage. C’était un peu comme un coming out. L’écriture du livre a parachevé un processus de guérison, en me sortant de la honte, en osant raconter mon histoire. Avoir été schizophrène, ce n’est pas comme avoir été le champion du cent mètres. Je suis cependant très fier de m’en être sorti. C’était un parcours incroyable, j’ai l’impression d’avoir fait Paris-Moscou sur les genoux.

Cet entretien est le premier d’un cycle dans le cadre de mes recherches sur les voies alternatives à la psychiatrie. Une recherche, qui s’inscrit dans un projet de création plus large, dont le résultat sera montré au théâtre de Saint-Gervais à Genève,. Il sera également diffusé à la radio suisse romande (RTS), lorsque le contexte sanitaire sera plus serein.

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[1] Extrait de: Frédéric Meuwly. « SCHIZO. » Éditions Abysses, mars 2020.
Pour plus de renseignements, consultez le site Internet de l’auteur, https://mpts.ch/.

[2] Frédéric Meuwly fait référence ici au DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). Publié par l’Association américaine de psychiatrie (American Psychiatric Association ou APA), ce manuel de référence en psychiatrie décrit et classe les troubles mentaux.

David Collin, un poète disparaît

David Collin a disparu mercredi 30 septembre 2020. Il était écrivain, éditeur et réalisateur radio à la Radio Télévision suisse (RTS, Lausanne). Il était producteur du LABO, une émission radiophonique sur Espace 2, qui propose des cartes-blanches aux auteurs et aux autrices. Il était également un ami, un « sans-qui », une personne qui embarque dans toute aventure, sur sa seule foi en la poésie.

Lundi matin, j’ai pris deux livres dans ma bibliothèque, un essai de Marc Forsyth sur la bibliomancie, la pratique de lire l’avenir en ouvrant un livre au hasard. Je pensais « si tu ne dors pas quand j’arrive, je t’en lirai des passages ». Et puis, je me suis dit « oublie la théorie, prends de la poésie ». J’ai chopé, Blaise Cendrars – au hasard. Je sais, c’est inavouable, mais je ne connaissais pas ses poèmes. Quand je suis arrivée, je me suis assise à ton chevet, et j’ai ouvert le recueil. Cendrars ! Évidemment le transsibérien. Le transsibérien, c’est notre dernier voyage ensemble, nous étions partis en quête de voies alternatives à la médecine, à la recherche de la guérison, de toute guérison. Tu avais accepté de me suivre dans cette quête et enquête et nous étions allés jusqu’en Sibérie comprendre comment guérir un ami à moi. Nous avons rencontré des médecins, des ministres et des chamans. Tu interviewais tout le monde, c’était sage et fou et si riche d’enseignements. Toi et moi, nous sommes des voyageurs – tu ne peux pas imaginer ce qu’ils ont fait de notre monde de voyageurs. On érige des murs, on déclare des zones écarlates. J’espère qu’aujourd’hui au moins, tu voyages sans entrave.

Lundi après-midi, je me suis assise à ton chevet. Je voulais vraiment te lire des poèmes. Et puis, j’ai sorti mon carnet et j’ai commencé à écrire. On est orgueilleux les artistes, on pense toujours que la poésie peut tout sauver. On pense toujours pouvoir faire quelque chose. J’ai compris, à tous les messages que tes amis ont laissés dans ta chambre, du Cendrars à nouveau, des mots plein de tendresse : tu dors et on n’ose plus te réveiller. Ce n’est plus à toi que cette horreur arrive, mais à nous tous. Cette fois, la poésie ne nous sauvera pas.

Tu étais un sans-qui. Je suis arrivée il y a quatre ans, les poches pleines d’une histoire étrange, et hop tu as dit « OK ! Faisons le projet ! ». LE LABO m’a ouvert ses portes. Je n’ai pas écrit de dossier, je ne suis pas passée en commission, je n’ai pas eu à singer la cheffe d’entreprise pour vendre mon affaire. Tu as dit « OK », dans cette douce confiance qui se passe de grilles et d’évaluation, sur la seule foi en la poésie, et en notre devoir en l’expérimentation. LE LABO, c’est la Terre promise pour les artistes. C’est l’endroit où ils rencontrent le public sans entrer dans la case.

Tu blaguais souvent, et parfois, je m’agaçais, tu me disais « mais tu ne te rends pas compte ! », et c’est vrai, je ne comprends que maintenant l’interlocuteur privilégié que tu étais, le producteur engagé, confiant et qui rendait la chose possible par le simple fait d’y croire.

En janvier, à l’hôpital, tu réfléchissais à ton futur roman et aux livres que nous allions publiés ensemble. Tu pensais que la maladie t’offrait du temps, une parenthèse. Je me suis effrayée – comme si dans ce monde si souvent absurde – la maladie seule, pouvait nous extraire du temps aliénant de nos vies. Et, lundi dans cette chambre, j’ai tenté comme toi d’arrêter le temps, de me mettre au diapason de ton rythme infiniment suspendu. J’ai essayé de ne pas regarder l’heure. J’ai pensé que la dernière chose que nous pouvions faire pour toi, c’était de nous asseoir et de lire de la poésie.

 

À partir d’Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux et de lampions
Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l’hymne au Tzar.
Si j’étais peintre, je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage (…)

Blaise Cendrars, Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France

Transsibérien, 2019

Guérir par les images

COVID 19, Black Lives Matter, expériences sous LSD, les images sont et font la crise jusqu’à prendre parfois une dimension thérapeutique.

Le virus et sa propagation sont difficiles à représenter en images. Le virus est invisible, et opère à l’échelle moléculaire. On ignore s’il est ici ou ailleurs et les gestes barrières comme la distanciation sociale témoignent ostensiblement de notre incapacité à détecter sa présence supposée. Le virus est le plus souvent représenté par le prisme de modélisations 3D didactiques. Les images microscopiques, plus rares, sont colorisées et adaptées pour être présentées au public.

Modélisation Corona Virus
Modélisation du virus Corona, HFCM Communicatie / CC BY-SA

Pour autant, ce qui échappe à la caméra reste parfois observé par le recoupement de phénomènes visibles concomitants, ceux-ci témoignent en creux de la présence de l’insaisissable malgré l’absence de tout marqueur visible. Certaines observations astronomiques sur les trous noirs par exemple, attestent de leurs existences pourtant directement indétectables. Ainsi, si le virus échappe à la prise de vue et à l’image, on tente de le saisir à grands renforts de Data – on s’attache à ses symptômes. On tente d’en modéliser la course, la progression, au passé, au présent comme au futur. On propose de collecter les données personnelles dans une grande opération à l’échelle de l’humanité, pour tenter d’être à la bonne taille, de dresser une carte, de faire image de la pandémie, d’infiltrer le virus comme il nous infiltre. Aussi sophistiquées soient-elles, les données ne sont que la trace périphérique du virus lui-même, elles ne sauraient être confondues avec lui. Elles témoignent de sa supposée présence, sans en être tout à fait garante pour autant. Ainsi, les polémiques sur les effets de bord ou les biais cognitifs déclenchées par ces modélisations sont quotidiennes, et l’image de la pandémie continue d’achopper.

Le 25 mai 2020, à Minneapolis, le policier Derek Chauvin exerce la pression de son genou sur le cou de George Floyd plaqué au sol pendant presque neuf minutes. L’événement aurait pu rester au stade de l’épiphénomène classé sans suite au chapitre malheureux des violences policières, mais filmé par des passants, la vidéo entre au panthéon de l’horreur et à jamais dans notre mémoire collective (publier une nouvelle fois l’image ici me semble inutile). L’image devient virale, et submerge la planète, comme un virus ; la parenté entre viralité des messages et virologie dépasse le cadre sémantique. Devenir viral, c’est justement contaminer comme un virus, de personne à personne et on communique sur les réseaux sociaux comme on se passe une bonne grippe[1].

Il y a deux ans, je me faisais pirater mon compte Instagram, et me suis retrouvée abonnée à quatre mille comptes sans mon consentement : des bimbos, des pectos, beaucoup de pectos, des voitures, des selfies en masse, du placement de produit à outrance… Il me fallait me désabonner d’un compte après l’autre, pour cesser de voir le monde tel que je ne l’avais pas décidé. J’ai renoncé, trop d’efforts – et pourquoi voir le monde tel que je l’aurai décidé ? Le 2 juin dernier, mon mur Instagram de strass et de paillettes est bouleversé, perforé de trouées en expansion, bimbos, pectos et pubs Sephora ont cédé la place. L’image virale de l’agonie insoutenable de George Floyd a déclenché un traitement massif mondial le #BlackTuesday, une réaction immunitaire à grande échelle, « the show must stop », on arrête les images, on éteint la lumière, on essaie d’avoir moins mal.

#blacktuesday, Instagram, capture d'écran
#blacktuesday, Instagram, capture d’écran

Extrait de mon compte Instagram, 2 juin 2020

 

Dans les années cinquante, des recherches psychiatriques sur les psychédéliques tracent de nouvelles approches thérapeutiques. Ces substances redécouvertes, ou synthétisées comme le LSD, plongent le patient dans un état modifié de perception. Ainsi, les patients, accompagnés par ses soignants avertis, passent par une dissolution de l’égo, et perdent la sensation des limites de leur corps. Ainsi « dissolus », ils se sentent connectés aux éléments de l’univers dans une expérience que certains qualifient de mystique. Nature magnifiée, couleurs saturées, les personnes voient leurs pensées transformées en images très prégnantes qui s’installent durablement dans la mémoire. Des personnes souffrant par exemple d’alcoolisme ou de dépression chronique seraient parvenus ainsi à s’extraire de leurs boucles d’anxiété et à amorcer la pompe de nouvelles pensées plus rassurantes. Interdites dans les années soixante, ces recherches reviennent sur le devant de la scène thérapeutique actuellement.

Les résultats des traitements thérapeutiques par psychédéliques ne sont pas mesurables par des outils scientifiques. Les patients disent aller mieux, et pour beaucoup sur le long terme, mais aucune preuve, aucune donnée ne vient étayer la « vérité » de ce résultat. L’expérience intérieure du patient n’est pas partageable et les images mentales produites sous psychédéliques se dérobent à l’analyse scientifique[2]. Les scientifiques supposent qu’en temps normal, notre capacité à visualiser nos pensées sous la forme d’images est bridée, pour ne pas interférer avec « le réel ». Les chercheurs qui administrent ces traitements psychédéliques constatent que plus l’état de conscience (perception) est altéré, plus le patient produit des images mentales, plus le traitement semble efficace. Ainsi, cette expérience permettrait au patient de visualiser des émotions qui jusque-là restaient sans images. Une des hypothèses avancées par les scientifiques est que les psychédéliques détendent « l’inhibition cérébrale qui nous empêche de visualiser nos pensées, ce qui rend alors celles-ci plus fortes, mémorables et durables. »[3]

Ainsi, cette image mentale, personnelle, insaisissable par la caméra et qui échappe à toute mesure scientifique, semble un remède possible. Et qui sait, il nous faudra peut-être pour surmonter ces crises de l’invisible ou du trop visible, nous faire prescrire des images intérieures qui se dérobent à toute modélisation scientifique ou déferlement médiatique. Des images qui, dans l’espace de notre intériorité, agiraient comme des anticorps et viendraient non pas faire écran, mais s’intercaler dans le flux continu des images de la crise. En l’absence de vaccins ou d’autres traitements probants, on pourrait ainsi amorcer une guérison par les images.

 

 

 

[1] À ce propos, voir, DESIGN VIRAL : MÉTHODOLOGIES POUR UN BUZZ CITOYEN, Interview de l’artiste-chercheuse Caroline Bernard par Sylvain Menétrey, Journal of art & design HEAD – Geneva, publié le 5 juin 2020

[2]  Les images cérébrales, réalisées par IRM pendant ces expériences, relatent de l’activité neurologique, et prouvent des connexions neuronales atypiques, mais l’image de l’expérience personnelle reste insaisissable, hors d’atteinte de la science. Ces connexions neuronales atypiques nombreuses au moment de l’expérience témoignent d’une reconfiguration de la pensée, qui semble bénéfique dans le cas de troubles psychologiques chroniques.

[3] Michael Pollan, Voyage aux confins de l’esprit, traduction Leslie Tagala et Caroline Lee, Quanto, Lausanne, 2018

Séminaire par visioconférence

Rupture pédagogique dans les écoles d’art… Ou manière de faire des mondes.

Les écoles d’art et de design au défi de la continuité pédagogique doivent avant tout en acter la rupture.

Les écoles d’art et de design sont, comme toutes les écoles, au défi de l’enseignement à distance depuis maintenant deux semaines. Dans le contexte d’une telle crise, il semble juste de préciser les arts et les designs, tant la diversité des pratiques est grande : depuis l’atelier technique au cours d’histoire de l’art, de l’approche conceptuelle au suivi individuel de projets personnels. À cela, s’ajoute la grande variété des apprenants et apprenantes, des étudiants et étudiantes, depuis les niveaux CFC en Suisse jusqu’au doctorat dans les hautes écoles[1].

En Suisse, comme ailleurs dans le monde, les enseignants et les enseignantes doivent donc assurer la continuité pédagogique. Il n’y pas de plan blanc de la pédagogie, et malgré notre mission de service public, nous n’étions heureusement ni préparés, ni structurés face aux changements subits de nos conditions d’enseignement suite à la crise sanitaire. Je dis heureusement, car je voudrais croire qu’au-delà de la panique des premiers jours, cette impréparation sera salutaire, et nous laissera une plus grande marge d’invention pédagogique. Espérons-le…[2]

Ainsi, nous avons dû mettre en place des stratégies numériques pour créer des contenus en ligne, proposer des classes virtuelles, et parfois constater en premier lieu cette fameuse fracture numérique tant dans l’inégalité des accès Internet de nos étudiants et étudiantes, que dans les savoir-faire informatiques chez les enseignants et enseignantes.

La semaine dernière, les échanges avec mes collègues en Suisse, en France, comme au Canada, sur cette continuité pédagogique, étaient concentrés non pas sur nos contenus ô combien polymorphes mais sur les outils à mettre en place et les heures abyssales de transposition de nos enseignements sur ces supports Internet : Moodle, Skype, Hang Out, Discord, Zoom, DropBox, j’ai choisi de zapper Teams, sans oublier les groupes WhatsApp ou Messenger déjà opérants pour certains. La crise sanitaire n’invente pas ce débat, mais il faut remarquer la difficulté pratique à ne privilégier que des outils Open Source comme Moodle (si peu user-friendly), et de devoir se rabattre sur des solutions tenues par les majors du numérique comme Google aux CGU[3] souvent opaques et contestables. Il faut néanmoins savoir positiver cette hétérogénéité technique puisqu’elle aura pour effet de ralentir le formatage de nos enseignements. Espérons-le (bis), (j’admets, à ce stade c’est un mantra)…

Le professeur et la machine

Les écoles d’art et de design cristallisent avec cette crise sanitaire, une peur double. La première est relative à cette incompréhension encore répandue autour de la nécessité de nos métiers qui ne tournent pas autour de la pratique du dessin, mais passons-cela pour le moment[4]. La deuxième crainte est celle propre à l’enseignement et à ce fantasme du passage au numérique. Souvenons-nous que chaque réforme de l’éducation nationale en France s’accompagne de l’achat aussi massif qu’inutile de tablettes aux élèves. Aujourd’hui, beaucoup de contenus pédagogiques sont diffusés en ligne, les tutoriels techniques sont légions. Cela ressemble à notre métier, cela en a le goût et l’odeur mais ce n’est pas notre métier. Nous le savons, vous le savez, tous les parents d’élèves en font l’expérience à la maison aujourd’hui, mais nous craignons tous les jours que nos gouvernances l’oublient. À l’heure des destructions d’emploi et du remplacement des hommes par les machines, à l’heure où il est devenu normal de parler à des robots sur des hotlines, « si vous appelez pour une réservation, dites réservation », on s’inquiète qu’une technologie comprise d’une façon excessivement anthropomorphique devienne la norme, et nous remplace à terme. Ce matin, je suis tombée sur une chaine « éducative » à la télévision où la maitresse attendait dans le vide la réponse de l’élève, simulant la conversation avec lui…

Sans basculer dans un catastrophisme apocalyptique, le fait de vouloir faire entrer la diversité de nos pratiques d’enseignement sur des plateformes numériques, relève d’une grande opération de fractionnement des contenus, des approches, pour l’adapter à des outils formatés. Revenons alors au philosophe Nelson Goodman, « L’idée est que, si vous coupez les choses en tranches suffisamment fines, tout devient identique. Toutes les particules se ressemblent ; la façon dont elles s’assemblent fait l’eau, l’air, le feu ou la terre – ou n’importe quoi.[5] » La clé, c’est justement ce n’importe quoi. Du côté des enseignants et des enseignantes en écoles d’art, nous transformerons ce n’importe quoi en expériences nouvelles, et des pépites surgiront sans nul doute. Mais quelle lecture sera faite apostériori de nos expériences par nos gouvernances ? Le mystère reste entier. Car comme le rappelle Jean-Luc Nancy « il ne suffit pas d’éradiquer un virus. Si la maitrise technique et politique doit s’avérer comme sa propre finalité, ce qu’elle est en train de faire, elle ne fera du monde qu’un champ de forces toujours plus tendues les unes contre les autres dépouillée désormais de tous les alibis civilisateurs qui naguère avaient opéré. La brutalité contagieuse du virus propage une brutalité gestionnaire. »[6] Aussi, il semble légitime de craindre que les expériences pédagogiques d’aujourd’hui deviennent les exigences standards de demain.

 

Exposition In-Vivo, École nationale supérieure de la photographie, Arles

Alexandre Castonguay, Cyrille Bailly, In-Vivo, ENSP, Arles, février 2020

Acter la rupture pédagogique

En février de-cette-année (dans un monde pas si ancien), nous proposions l’exposition In Vivo à l’École nationale supérieure de la photographie à Arles (ENSP) en France, en partenariat avec l’université du Québec à Montréal (UQAM). Au centre de l’espace d’exposition mis en crise, nous avons positionné une cantine dédiée à la préparation et au partage d’un repas. L’artiste Alexandre Castonguay en duo avec le chef-cuisinier Cyrille Bailly, ont préparé des assiettes comestibles, réalisées sur la base de données relatives au réchauffement planétaire. Ainsi, les 150 personnes présentes au vernissage ont mangé, non pas dans les mêmes assiettes, mais les assiettes elles-mêmes, en ingérant et digérant ainsi des données climatiques. Entre temps, les gestes barrières se sont interposés, et ce temps où nous partagions sans crainte nos bactéries semble très éloigné, voire un peu fou. Une étudiante m’a raconté que les temples japonais ont remplacé l’eau des ablutions par du gel hydroalcoolique. Pourrons-nous à nouveau manger dans la même assiette, ou ces gestes barrières préfigurent les nouveaux standards relationnels à venir ? En l’espace de quelques jours, nos modes de vies se sont reconfigurés. Et, lors d’un premier séminaire à quinze connexions vidéo, les étudiants et les étudiantes, ravis de se retrouver, ont immédiatement avoué saturer de la pluralité de nos demandes pédagogiques. Et s’ils appellent de leurs vœux cette continuité, ils demandent à ce que la rupture pédagogique soit également actée. Il nous faut cesser d’imiter nos anciennes vies aujourd’hui limitées, de singer nos modes opératoires en parlant de relevés d’absence, de présentiel ou d’évaluations ou même en prolongeant nos projets comme avant. Dès ce premier séminaire, certains étudiants avaient plus à cœur de coudre des masques pour leurs parents soignants que de simuler leur vie d’artiste d’avant le confinement. J’ai alors enfin compris mon propre malaise, cette peine à produire des contenus pédagogiques au milieu de mes deux jeunes enfants, cette absence totale de sérénité en pensant à ceux pris dans la tourmente du virus : mon ami fragilisé par un traitement à qui on refuse un masque à l’hôpital, mes proches soignants en première ligne dans ce jeu de massacre.

Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles, schéma
Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes, Axelle Grégoire, Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles

Terra Forma[7] est un manuel de cartographies potentielles, des cartes du monde imaginées non pas depuis un point de vue synoptique comme dans les cartes classiques, mais depuis un point vivant et en mouvement, un individu par exemple. Le virus transforme radicalement nos géographies, il est une entité vivante en déplacement, sans conscience de nos existences, de nos régimes organisationnels, des limites du bâti, des espaces publics et privés, de nos frontières. À l’échelle du monde, il nous oblige à la distanciation sociale, aux gestes barrières et nous renvoie à la rigidité de nos quatre murs. Dans un souci frénétique de colmater les fuites, on érige d’anciennes frontières, on filtre, on clôture et mon ami en Suisse ne peut rejoindre sa mère atteinte d’un cancer en France. Le virus désolidarise notre corps social par l’isolement de nos corps individuels (même si cette désolidarisation semble la seule solidarité possible). Nos espaces sont redéfinis, par sauts, selon des logiques de connexion, de chez-soi au magasin, de chez-soi à la prochaine visio-conférence.

Je travaille souvent avec des céramistes, ils ont un rapport assez mesuré à l’urgence pédagogique déclarée, ils esquivent assez bien l’alarme du présentiel technologique, contrairement à moi qui enseigne, entre autres, les nouveaux médias. La céramique a vingt-mille ans, elle a survécu à toutes les innovations techniques[8]. La terre sèche pendant des semaines avant d’être cuite – le virus incube pendant quatorze jours. Il a son temps à lui, et devant nos espaces communs défaits, il n’est plus tant question d’horaires que de nouvelles synchronicités : les corona apéros, les flashmobs, les concerts au balcon, les live Facebook, les applaudissements des soignants à 20h, et les RDV avec les étudiants à heure fixe.[9] Ce n’est pas l’impérieuse continuité pédagogique qui nous relie mais la nécessité d’être en phase, de partager le même temps malgré l’atomisation de nos espaces communs.

Mardi soir, les étudiantes en photographie de Vevey me parlaient de l’obsolescence de leurs sujets de mémoire de diplôme face à la crise contemporaine, de leur bonne volonté d’écrire et de leur impossibilité de le faire. Le virus a contaminé tous les sujets. Je les ai invitées à « faire avec », à l’admettre et à organiser une résistance en ouvrant « les vannes à ce qui n’aurait pas dû surgir ».  Il faut faire confiance à nos intuitions et nos sujets d’hier s’ancreront à nouveau depuis ce point de départ, depuis ce confinement. Ce n’est pas une mise en retrait de notre mission pédagogique, c’est tout l’inverse. C’est depuis l’observation de cette reconfiguration de nos mondes que nous inventerons des formes inédites.[10]

 

Séminaire par visioconférence
Séminaire par visioconférence, Formation supérieure photographie, 24 mars 2020, CEPV, Vevey

 

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[1] Il n’est pas possible dans l’espace de cet article de rendre compte de la diversité des gouvernances pédagogiques en Suisse, depuis la direction des écoles jusqu’aux politiques cantonales et fédérales. L’autonomie de certaines écoles en Suisse est, par exemple, garantie par les politiques cantonales en lien étroit avec les associations professionnelles. J’ai également discuté avec des enseignants en France ou au Canada, je m’attache à décrire les exigences convergentes relatives à la continuité pédagogique en école d’art (sans distinguer entre la formation professionnelle, et l’université des métiers d’art et de design). J’entends par gouvernance, les instances institutionnelles, administratives qui nous encadrent depuis nos directions jusqu’au niveau gouvernemental.

[2] Il faut reconnaître les conséquences complexes de cette impréparation (à tous les niveaux de la chaîne pédagogique), mais également le désarroi des enseignants et enseignantes face aux injonctions de nos gouvernances. Plusieurs articles font déjà état de la situation :
– Claire Pignol, « A l’heure du coronavirus, enseigner ou faire semblant ? », Libération, 23 mars 2020
– Pascal Maillard, « Continuité ou rupture pédagogique? », sur blogs.mediapart.fr, 18 mars 2020,
– Christelle Rabier, « Bons baisers de Marseille », sur Academia.hypotheses.org, 17 mars 2020,

[3] CGU : conditions générales d’utilisation

[4] À lire la lettre de Jérôme Dacher sur cette première semaine désastreuse de confinement. Professeur à Montpellier, il explique les difficultés à mettre en place la continuité pédagogique. Merci à lui pour la qualité de nos échanges: CORONAVIRUS & POURSUITE PÉDAGOGIQUE

[5] Nelson Goodman, Manière de faire des mondes, éditions Jacqueline Chambon, Nîmes, 1992

[6] Écouter Jean-Luc Nancy, Un trop humain virus, 17 mars 2020, Philosopher en temps d’épidémie

[7]  Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes, Axelle Grégoire, Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles, B42, 2019

[8] Ces propos sont empruntés à mon ami Jacques Kaufmann, céramiste.

[9] Les écoles s’organisent également autour de hashtags ou de pages Internet communes, à voir pour l’ENSP, #ensp_confinement sur Instagram, mais également la page systemd_esign organisé par la Haute école d’art et de design à Genève.  À noter la page Mèmes des élèves du CEPV à Vevey qui existe depuis quelques temps déjà.
À suivre également, les expériences en réalité augmentée de Thomas Chenesseau avec les étudiants de l’École de design de nouvelle-aquitaine. L’espace virtuel étant le seul non confiné à ce jour.

Projet réalité augmenté, 2019, Festival ZERO1 - La Rochelle
Thomas Cheneseau, Projet réalité augmenté, 2019, Festival ZERO1 – La Rochelle

[10] Remerciements à tous les professeurs et professeures qui m’ont répondu, nous nous sommes entendus sur la nécessité d’un deuxième article pour retracer la diversité des expériences proposées.