Membres du congrès aux États-unis

Everybody knows the rules

Tout le monde connaît les règles. En ces temps où de nouvelles règles sont annoncées chaque minute, il est intéressant de se pencher sur leur « fabrication ». Au Moyen-âge, comme à notre époque contemporaine, la règle a toujours été dépendante de la mesure.

Au festival d’Avignon, en juillet dernier, je suis allée voir Entre chien et loup, une adaptation au théâtre du film Dogville mise-en-scène par Christiane Jatahy : une occasion pour la metteuse-en-scène brésilienne de revenir sur la situation politique dramatique de son pays. À l’entrée, le masque était évidemment de rigueur, mais les spectateurs furent également astreints à goûter leur gourde d’eau, et à déposer leur gel hydroalcoolique sur une table dédiée à cet effet. J’ai ainsi découvert qu’au-delà d’une certaine jauge de public, les liquides étaient interdits comme dans les aéroports — plan Vigipirate oblige[1].

Confiscation des gels hydroalcooliques à l'entrée du théâtre, juillet 2021
Confiscation des gels hydroalcooliques à l’entrée du théâtre, juillet 2021

Ces derniers dix-huit mois, la crise pandémique est venue ajouter des règles pour limiter la propagation du virus, mais celles-ci viennent souvent interférer avec d’autres mesures préexistantes, rendant parfois la situation ubuesque. Cela peut créer chez certains un sentiment d’insécurité juridique – ne sachant plus ce qui est autorisé ou non[2]. Everybody knows the rules. Tout le monde connaît la règle. Quand Emmanuel Macron interpelle les forces de l’ordre israéliennes à l’entrée du Saint-Sépulcre en janvier 2020, avec son French accent si propre aux présidents français[3], il renvoie à une règle en vigueur depuis plusieurs siècles sur la base d’une situation sociale, religieuse et politique complexe. Si bien entendu, les règles sont nécessaires, le fondement de la démocratie et du bien commun, la crise pandémique, mais également les états d’urgence successifs, voient surgir leurs lots de règles, de lois ponctuelles, et on peut se demander quelle logique sous-tend des prises de décision aussi rapides.

Le mot règle, vient étymologiquement du terme regula (la règle), du verbe rego qui veut dire conduire, diriger. En anglais, l’anthropologue Tim Ingold nous rappelle, « le verbe ruler désigne un souverain qui contrôle et gouverne un territoire. Le même mot désigne aussi une règle, un instrument pour tracer des lignes droites. »[4] En français, comme en anglais, la règle est à la fois l’outil de mesure, comme la mesure elle-même. On peut noter également le double sens de mesure (mesurer, prendre des mesures). Aussi, la règle permet de contrôler, les distances, les temporalités, les poids, aussi bien que les comportements, dans le même temps qu’elle les mesure. Au Moyen-âge, dans les monastères, les regula étaient les règles monastiques en vigueur. Ainsi, une prière répétée un nombre de fois précis, à un rythme calibré, durait une heure. Au terme de cette heure priée, le moine en charge sonnait la cloche pour indiquer l’heure aux habitants du village. En l’absence d’outils de mesure plus sophistiqués, le moine officiait en tant qu’homme-horloge[5]. Depuis, le moine ne donne plus l’heure, les outils de mesures se sont développés à un rythme pandémique jusqu’à ce que les technologies numériques en permettent un déploiement exponentiel, avec entre autres, l’avènement des smart phones et leurs applications. Nous mesurons tout, nos nombres de pas, nos temps d’écran, nos interactions en ligne, etc. J’ai même un ami qui enregistre ses ronflements pour en mesurer la fréquence. Ces mesures numériques sont toujours fondées sur le même principe computationnel, à savoir la collecte de données selon un ensemble de variables, et de paramètres (parfois grâce à des capteurs), et en fonction d’unités de mesures (le nombre de battement par minute, etc.).

Si nous pouvons imaginer mettre au point des mesures précises pour le nombre de pas ou de ronflements, on n’est pas sans mal quand il s’agit de mesurer des phénomènes plus complexes, comme la productivité ou encore le bonheur. Pas une semaine ne passe sans que la presse n’évoque des biais cognitifs ou des difficultés de modélisation[6] : cet été par exemple, on signalait des retards menstruels chez des femmes tout justes vaccinées contre la COVID. L’enquête s’avérait sibylline car combien de femmes n’avaient pas remonté l’information à leur médecin, combien ne l’avaient même pas remarqué, combien étaient de base sujettes à des retards, et combien d’autres critères pouvaient encore interférer dans ces retards supposés. Ainsi, une approche quantitative seule achoppait nécessairement[7]. Compter les retards de règles ne suffisait pas pour comprendre le lien supposé entre vaccination et menstruation, et le travail de recoupements semblait abyssal. Ce flottement n’est pas forcément dommageable si on considère ce type d’enquête avec le recul nécessaire. Le danger de ce tout-mesure, de cette approche quantitative comme finalité, est lorsqu’au bout de la chaine il y a une prise de décision, et parfois une prise de décision de nature politique.

Quand la mesure fait la règle, quand la règle fait la mesure

En 2013, le philosophe Grégoire Chamayou publie Théorie du drone[8], et explique alors que soixante-dix pour cent des attaques de drone menées par les États-Unis, sont des « frappes de signature », déclenchées à la suite d’observations aériennes et de recoupements algorithmiques. Si une fois compilées, les données tirées de ces observations présentent une déviance, alors une attaque est ordonnée par les militaires contre l’individu ou le groupe. La déviance dans le comportement des individus est déterminée par l’analyse algorithmique de motifs de vie (pattern of life analysis). Chamayou explique que ce mode de désignation des cibles déclenche de nombreuses erreurs et la mort de civils. Ainsi, la discrimination est très difficile entre combattants et non combattants dans des pays où les hommes portent fréquemment des armes et où les guerriers sont sans uniforme. Observer depuis le ciel, même pendant des mois, est forcément lacunaire. En imaginant pouvoir modéliser le vivant, grâce aux recoupements des images et des algorithmes, on confond la quantité des données collectées avec la qualité des événements observés. Avec un tel mode opératoire, le vivant et sa modélisation sont considérés comme étant de même nature, selon une équivalence qui ne présenterait ni pertes, ni transformation qualitative. Lors de la parution du livre en 2013, Chamayou s’affolait des lobbies qui allaient nous précipiter à l’ère des robots tueurs, c’est-à-dire des drones armés susceptibles de décider seuls des attaques, sans autre filtre humain. Un rapport de l’ONU, datant de 2021, déclare avec prudence avoir constaté l’implication récente de ce type d’appareils notamment dans des actions en Lybie[9]. Ici, l’approche quantitative (collecte et recoupements d’un grand nombre de données) est mise au centre du processus décisionnel et non le moindre puisqu’elle déclenche une mission létale (avec un important nombre d’erreurs).

Membres du congrès aux États-unis
Membres du congrès américain confondus avec d’autres portraits dans la base de données Amazon.

Un autre exemple, en 2018, des détracteurs de la reconnaissance faciale entrent les portraits de membres du congrès étatsunien dans le logiciel développé par Amazon. Celui-ci est vendu aux forces de police pour douze euros par mois. Vingt-huit portraits des membres du congrès, réalisés dans des conditions photographiques parfaites, ont été confondus avec les vingt-cinq mille photographies de citoyens entrées dans la base de données à leurs dépens. Quarante-deux pour cent de ces erreurs impliquaient des politiciens de couleur. Pour autant, les détenteurs de ces technologies comme l’entreprise Anyvision, présente dans quarante pays, nous garantissent la fiabilité de la technique en se justifiant par le grand nombre de données collectées. Leur logiciel modélise le visage d’une personne depuis un portrait photographique via cinq-cents millions de points. Et évidemment, si on vérifie une image cinq-cents millions de fois, alors la machine ne peut pas se tromper. La preuve en est, les vingt-huit erreurs sur les membres du congrès états-unien. Plus récemment, le gouvernement chinois, pionnier mondial de la coercition numérique, annonce repérer des criminels de dos à leur simple démarche, sur la base d’une analyse algorithmique de l’image[10]. Les frappes de drone, comme ces dispositifs de surveillance, sont fondées en la croyance de la mesure toute-puissante. Le grand nombre de données collectées serait un garant de la vérité. La faillibilité de ce principe est pourtant avérée, la singularité de la donnée même recoupée est toujours relative. Les erreurs sont courantes, le faux-positif, une possibilité de tous les instants. Mais malgré ces travers, la mesure numérique devient le moyen d’établir la règle.

Compter les nuages

Dans Objectivité, Lorraine Daston et Peter Galison retracent l’histoire de la notion d’objectivité dans les sciences depuis le XVIIIe siècle. Les théoriciens expliquent le combat aussi vain qu’acharné des scientifiques à neutraliser toute forme de subjectivité, en conférant parfois de façon fantasmée un statut supérieur à l’objectivité comme seul registre de réalité. Les écrivains citent en exemple les mises en garde faites aux botanistes à ne pas rendre les dessins de fleurs trop précis, au risque de créer des nouvelles espèces sur la base de singularités non opérantes.

Depuis des siècles, les scientifiques s’inquiètent de l’échelle d’observation. Trop loin, l’essentiel peut leur échapper, trop proche, on peut se perdre dans des détails non pertinents. Non sans dérision dans son texte « Celui qui se consacre à l’étude des nuages est perdu », l’écrivain Marcel Beyer[11], considère ainsi que les nuages échappent à l’observation scientifique car « pour l’homme de science éclairé et soucieux du sérieux de la chose scientifique, existe le danger de “voir quelque chose” dans le nuage, quelque chose qui existe, dans l’imagination certes, mais pas sous les yeux de l’observateur ». Selon lui, ni les peintres de paysages, ni les photographes, ni les météorologues ne saisissent la véritable nature des nuages, si tant est que cette nature véritable existe. Variables, diffus, jamais identiques, les nuages se dérobent selon lui, à la « mise en science », à la « mise en données », leurs interprétations étant infiniment inconstantes et bavardes. Où commence le nuage ? Quand finit-il ? Quelle forme serait suffisamment générique pour permettre un classement ? Comment isoler le nuage de son environnement, de sa relation aux autres nuages pour le désigner comme une entité réellement autonome ? Comment désigner un nuage lambda comme unité de base, depuis laquelle on puisse compter les nuages ? On peut observer la présence de nuages, mais c’est une autre affaire que de les compter un par un. Aussi, notre monde ressemble plus à un réseau de nuages interconnectés et interdépendants qu’à une suite de données isolées, comptabilisées puis recoupées.

Même en l’absence d’outils de mesure, certaines prises de décision aujourd’hui naissent d’une logique numérique. Cet été, les règles d’entrée au théâtre ont été décidées par la découpe du vivant en une suite de variables isolables selon les critères de sécurité du terrorisme et de la pandémie, en pensant qu’on pouvait prévenir l’un sans gêner l’autre. La variable risque d’attaque terroriste s’est trouvée isolée de la variable contagion par la COVID. Les personnes ont été alors privées de leurs gels hydroalcooliques n’étant plus à ce moment l’objet qui sauve, mais devenant un potentiel explosif. En isolant les variables du terrorisme et de la COVID de la complexité du vivant, en les traitant séparément, les mesures prises sont devenues ici contradictoires, car fondées sur une logique numérique descriptive trop pauvre.

Quelle relation entre la confiscation de mon gel hydroalcoolique, les attaques de drones, et la reconnaissance faciale ? Toutes les règles décrites ici sont fondées sur une approche computationnelle, sur le fait de compter d’abord, d’isoler des données, de les recouper et de décider ensuite, sur la base du résultat comptable, et parfois sur la base de ce seul résultat comptable. La liste des règles, sociales ou politiques, fondées sur ce même principe comptable est aujourd’hui insondable. Compter c’est isoler, compter c’est lisser. Compter c’est décider.

 

Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes avec la même pensée que nous avons utilisée lorsque nous les avons créés. Albert Einstein

 

Cet article se situe dans une série de publications portant sur l’influence du numérique comme moyen de modéliser et de penser le monde.
Sous cette même thématique :
On a fait de nous des tricheurs, publication 28 avril 2021
Guérir par les images, publication 15 juin 2020

 

[1] Cette représentation a eu lieu avant l’entrée du pass sanitaire en France. Sinon, celui-ci serait venu s’ajouter aux prérequis pour assister au spectacle.
[2] Léa Sanchez et Adrien Sénécat, Covid-19 : des restrictions imprévisibles, arbitraires, voire contradictoires créent un sentiment « d’insécurité juridique », sur le monde.fr, https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2021/04/11/covid-19-le-flou-des-restrictions-sanitaires-alimente-une-insecurite-juridique_6076366_1653578.html, publié le 11 avril 2021 à 10h00, consultation 27 avril 2021.
[3] La visite d’Emmanuel Macron fait elle-même écho à la visite de Jacques Chirac vingt-quatre ans plus tôt.
[4] Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, Zones sensibles éditions, Bruxelles, 2011
[5] Un grand merci au philosophe et ami Fabien Vallos, pour ses éclairages et notre discussion sur le livre Giorgio Agamben, De la très haute pauvreté, Paris, Rivages, 2011
[6] Entre la collecte des données, et la règle, il y a le champ très vaste de la question de l’évaluation. Ce sujet ne peut entrer dans le format de cet article.
[7] Léa Sanchez et Gary Dagorn, « Covid-19 : vaccins et perturbation des règles, des signaux et beaucoup d’incertitudes », Le Monde, sur le site www.lemonde.fr, https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/08/06/covid-19-vaccins-et-perturbation-des-regles-des-signaux-et-beaucoup-d-incertitudes_6090781_4355770.html, Publié le 06 août 2021 à 19h30, consultation 17 septembre 2021
[8] Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique Éditions, 2013
[9] Pierre Bouvier, « Le spectre de drones de combat autonomes », Le Monde, sur Lemonde.fr, https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2021/06/03/l-utilisation-de-drones-tueurs-en-libye-reveille-le-spectre-de-robot-de-combats-autonomes_6082724_4832693.html, Publié le 03 juin 2021 à 18h40 – consultation 15 septembre 202
[10] Voir le documentaire, Sylvain Louvet, Tous surveillés – 7 milliards de suspects, 2019.
[11] Marcel Beyer, Études des Nuages, Spector, 2011

archives de la grippe espagnole - Mill Valley, Californie 1918

On a fait de nous des tricheurs

En Suisse, comme ailleurs, de nombreuses personnes s’affranchissent des restrictions sanitaires, jusqu’à parfois truquer des tests PCR par nécessité, mais aussi parce que leurs vies ne rentrent plus dans les cases.

« Ma voisine et amie est morte de la COVID, elle avait une santé très fragile, et aucune famille. Aucune cérémonie n’était prévue, et je ne voulais pas la laisser partir seule. J’ai donc convaincu la directrice des pompes funèbres de me faire passer pour une stagiaire des pompes funèbres de façon à assister à la mise en bière, malgré l’interdiction. J’ai ainsi pu passer un moment avec mon amie, le lieu n’était pas très glamour. Il faut avoir le cœur bien accroché pour descendre à la morgue. » Le récit de la metteuse-en-scène française Anna Nozière révèle à quel point les restrictions sanitaires ont poussé certains et certaines dans leurs retranchements, elle témoigne publiquement afin d’encourager toute personne à désobéir face aux « violences faites aux morts et aux endeuillés ».

J’ai interrogé de nombreuses personnes, de tous âges, de tous les milieux sociaux, en Suisse comme en France, et c’est un score édifiant. Tout le monde s’affranchit, ponctuellement du moins, des restrictions sanitaires. Tout le monde triche. Certes, ce n’est pas toujours aussi tragique que le témoignage d’Anna Nozière, mais c’est un carton plein d’écarts à minima : parfois par nécessité, parfois par légèreté, parfois parce que la légèreté est nécessaire. On fête ses anniversaires au musée pour pouvoir être plus de six, on organise des fêtes clandestines. On se cache pour des accolades au bureau, on descend son masque au-dessous du nez pour respirer. On demande expressément à son entourage de ne pas être déclaré cas contact, « si je suivais toutes les notifications, je ferais une quarantaine par semaine. » m’explique une quinquagénaire du canton de Vaud. Certains passent des douanes, et le grand tabou, beaucoup, mais beaucoup truquent des tests PCR : « J’ai fait cinq tests et ensuite, j’ai arrêté. Il faut surmonter sa peur, comprendre que c’est l’idée qu’on se fait du contrôle. » m’explique une femme. Tandis qu’une autre me dit avoir traversé la Suisse dans sa voiture, et simplement refusé de se soumettre au test pour quelques heures passées sur l’autoroute. Jusqu’à présent, ces faux PCR, étaient truqués dans Photoshop, vite fait bien fait, car évidemment ils restaient invérifiables.

Chez aucune des personnes interrogées, il n’y a de négligence, ou de mépris vis-à-vis de la crise sanitaire, ou encore des soignants et des soignantes, ni même une défiance systémique envers nos gouvernements. Elles ne sont pas anti-masques ou conspirationnistes, elles sont nous tous et toutes. Elles ne trichent pas par inconscience ou par déni, mais par pragmatisme, par saturation, ou par obligation, car leurs vies ne rentrent plus dans les cases[1].

La gestion de la crise sanitaire, n’est pas uniquement une parenthèse, elle est symptomatique d’un mal plus grand. Elle relève d’une croyance trop raisonnée – irraisonnée en la mise en place de processus et de protocoles qui viendraient ainsi calibrer les bons comportements, des comportements déviants pour le « bien commun ». Et cette désignation des bons comportements passe par une fragmentation du vivant en une suite d’actions qui elles seraient mesurables, vérifiables et calibrées. Cela participe également d’une projection sur le vivant via une modélisation numérique du monde : chacun mettra son masque, chacun fera son test, chacun ne passera plus la douane, chacun n’enterrera pas ses morts. Cette modélisation du monde tient plus du dispositif computationnel, de l’ordinateur 1-0-1 que du vivant. Nos vies ne sont pas des additions de variables isolables. Ainsi, il ne suffit pas de le déclarer pour que toute la complexité du vivant s’arrête net – eu égards aux exceptions sous-tendues par les attestations françaises de déplacement qui laissent la voie à des milliers de nuances dans lequel se cache justement la réalité du vivant (qui est, entre autres, relationnel et non computationnel).

Je fréquente depuis quelques années des bâtiments tous neufs, en Suisse comme en France, notamment des écoles d’art. Plus le temps passe, moins j’ai de prise sur les lieux que je pratique, pour entrer, il faut montrer patte blanche, pour diffuser une information, il faut suivre la voie prévue et ne parlons pas de rester en dehors des horaires ou de punaiser quelque chose au mur. Si bien que je passe mon temps à me demander si mes actions sont conformes au règlement intérieur ou aux actions couvertes par les assurances. Nous oublions que ces procédures n’ont pas toujours été, nous avons connu des périodes d’une plus grande autogestion et responsabilisation. Tous ces protocoles, ces règlements sont fondés à la fois, sur le fantasme d’un bien commun conçu comme une page vierge, la chose utilisée devant être rendue à son état de perfection par défaut, mais également sur le fameux risque zéro. Il faut évidemment prendre soin du commun, mais cette réglementation à outrance témoigne aussi d’un désengagement de nos gouvernances[2]. Car à la fin, « la vie reprend ses droits » pour reprendre l’expression d’une collègue, ce qui en d’autres termes, signifie qu’à la fin : nous trichons. Certes « la vie reprend ses droits », mais par le fait que nous jouons sur les marges, que nous nous arrangeons. Petits arrangements qui nous mettent éternellement en défaut vis-à-vis du système censé nous soutenir, et rompt le contrat de confiance mutuelle. Le risque zéro est pour la gouvernance. Nous usagers, nous piratons, nous bricolons, nous oublions le drapeau à damier qui reste là à demeure, pour nous avertir même en été, du risque d’avalanches. Et nous nous retrouvons constamment hors-garantie, pas couverts, sous notre seule responsabilité. Il y a quelques jours, je discutais en visioconférence avec des occupants et occupantes du Frac-Paca (Fonds Régional d’Art Contemporain) à Marseille, des artistes voulant dénoncer les conséquences de la crise sanitaire sur leurs activités. La direction de l’institution les avait autorisés à occuper le bâtiment aux heures ouvrables, deux après-midis par semaine, avec des jauges de dix personnes. Ils étaient pris dans le piège combiné de l’usage du bâtiment selon ses normes, et les gestes-barrières. Les contraintes s’additionnaient, 1+1+1+1, se cumulaient et leurs possibilités d’action semblaient alors bien limitées et dérisoires face aux enjeux vitaux qui continuent de les tenailler.

Les tests PCR ne sont pas des gestes barrières

En juillet dernier, j’étais à la gare de la Part-Dieu à Lyon, il faisait une chaleur caniculaire. J’ai entendu un appel par mégaphone, un usager avait oublié sa valise et il avait cinq minutes pour se présenter avant le déclenchement de Vigipirate et des démineurs. J’ai pesté contre l’imbécile en question, m’inquiétant de voir la gare bloquée, et la moitié de la France par voie de conséquence. J’ai pesté, jusqu’à me rendre compte que l’imbécile en question : c’était moi. J’ai piqué un sprint à travers la gare avec mes trois sacs, je me suis excusée très platement pour éviter d’avoir une amende conséquente, et pour les ennuis occasionnés aux agents SNCF. L’étiquette avec mon nom sur ma valise avait disparu, oubli, papier perdu, manque d’envie, peu importe… Je me demande comment de cette étourderie, on peut basculer sans autre filtre, au déclenchement de Vigipirate. J’étais à Paris le 13 novembre 2015, j’ai au moins une dizaine de proches qui ont perdu quelqu’un ce jour-là. En 2020, j’ai eu tellement d’ennuis sévères liés à la COVID que j’aurais pu servir de témoin lambda au journal télévisé. Je ne me soustrais pas à la grande histoire, je fais partie de ce monde, mais je ne comprends pas le saut abyssal entre mon étiquette de valise et l’arrivée des démineurs. Mon étiquette et moi ne sommes pas un maillon de la chaine de la lutte antiterroriste. L’étiquette perdue ne fait pas la terroriste. Dans ce protocole de sécurité, on fractionne la chaine causale sibylline du terrorisme en petits morceaux, jusqu’à parvenir à la figure simple du bagage oublié (et non abandonné), comme forme potentielle d’attentat. Car si on ne parvient toujours pas à repérer le terroriste de façon certaine[3], notre logiciel social de reconnaissance repère facilement la valise sans étiquette. Ce fractionnement de nos vies en petits chainons est dysfonctionnel, le tout est largement supérieur à la somme des parties, et les enjeux du terrorisme dépassent clairement le débat sur ma valise. Il nous faut aujourd’hui questionner ces écarts entre la réalité d’une inquiétude, un nouveau Bataclan et les moyens de contrôle mise en place, l’envoi des démineurs suite à la perte de mon étiquette.

Gilles Clément, Manifeste du tiers paysage

Les test PCR sont en train d’être harmonisés, moins falsifiables, adossés à des QR Codes (c’est déjà le cas dans un certain nombre de pays). On nous prédit des pass ou des certificats sanitaires, pour passer les frontières ou pour se rendre dans des lieux culturels. On passe par le prisme de la mesure biologique pour pouvoir dresser des limites étanches entre le sain et le malade. Pour autant, les scientifiques débattent de l’hypersensibilité des tests actuels. Ainsi, la positivité d’un test PCR, trop sensible, ne témoigne pas toujours de la contagiosité de la personne concernée[4]. Être positif ou négatif, ON-OFF, ce vivant sur interrupteur, fait, par exemple, de nombreux naufragés : un ami à moi est resté bloqué cinq semaines sur une ile au large du Portugal car son test restait positif, une doctoresse française m’a expliqué qu’une de ses patientes était elle-aussi restée positive sept mois (compliquant son accès aux soins). En réalité, les tests PCR comme les QR Codes, ne sont pas la simple continuité des gestes barrières. Les gestes barrières sont inclus dans la vie quotidienne, les PCR sont une mesure à un temps T selon un protocole P. Et ce protocole en désignant clairement (positivité) ce qui pourtant parfois est flou (contagiosité), devient excluant. Dans Manifeste du tiers paysage[5], Gilles Clément renvoie dos à dos les limites administratives (comme le tracé des frontières) et les limites du vivant, expliquant que la sécheresse des limites administratives nie la diversité et l’épaisseur du vivant. Nous faisons partie du vivant, nous ne finissons pas avec notre enveloppe corporelle, nous sommes en interrelations, nous sommes structurellement plus proches du virus que du QR Code. Même si le combat contre la pandémie n’est pas de même nature que la lutte contre le terrorisme, la complexité de nos vies n’est pas fractionnable en morceaux décontextualisés, le bagage oublié, le test PCR. Surtout si ceux-ci déclenchent les démineurs ou bloquent des gens indéfiniment derrière des frontières. Ces deux exemples participent de ce même mouvement autour de la certification, on voudrait garantir que l’accident dans le bâtiment n’aura jamais lieu, que la bombe n’éclatera pas, que la maladie ne passera pas, et pour cela, on mesure, on calibre, on discrimine, on s’engage sur la voie du citoyen certifié.

Criminaliser le malade, le renversement des responsabilités

Même si la complexité de ces crises est insondable, comment en sommes-nous arrivés à criminaliser à ce point nos comportements quotidiens ? L’écrivaine américaine Sarah Schulman, dans son livre Le conflit n’est pas une agression considère que la criminalisation de nos comportements permet au collectif et aux gouvernances de se dégager de ses responsabilités. Elle revient sur la criminalisation des porteurs du VIH, notamment aux États-Unis et au Canada. Ainsi, en Amérique du nord, une personne séropositive doit déclarer sa séropositivité à son partenaire sous peine de poursuites pénales, y compris si cette personne se protège pendant la relation sexuelle. Au Canada, pour échapper à la contrainte de cette déclaration, la personne séropositive doit faire la preuve que son traitement lui a permis d’atteindre un niveau très faible de charge virale qui élimine la contagiosité. La charge virale doit être indétectable. Le paradoxe, explique l’auteure, c’est qu’une personne séropositive sous traitement et dont le virus est supprimé est en réalité un.e partenaire sexuel.le plus sûre qu’une personne qui ne connaît pas son statut sérologique.

Cette criminalisation de la séropositivité déplace aussi la responsabilité commune des deux partenaires. Ainsi, alors que le safe sex est une notion relationnelle, « la charge virale n’existe qu’à l’échelle individuelle »[6]. Dans cette criminalisation du séropositif, l’autre partenaire, bien que ne connaissant pas son propre statut sérologique, est dégagé de sa responsabilité de ne pas attraper le SIDA et de se protéger. L’auteure explique également, que l’accès aux soins aux États-Unis étant difficile et mal structuré, le gouvernement américain ne peut criminaliser la charge virale comme au Canada. Le gouvernement ne pouvant soigner ses malades, se contente de criminaliser la séropositivité.

Pour Sarah Schulman, cette criminalisation du séropositif fait glisser à la fois la responsabilité des gouvernances, et du collectif à celle de l’individu uniquement. Ainsi en devant déclarer sa séropositivité avant tout rapport sexuel, l’individu devient une variable dissociable de la complexité du monde, de la société et du vivant. Il s’extrait de celui-ci et devient une donnée isolable, sans affect, sans autre identité que sa séropositivité et comme le naufragé du test PCR, il se retrouve alors bien seul. Il semble ainsi plus simple de ne pas connaître son statut sérologique pour éviter d’être en défaut pénalement vis-à-vis de son partenaire. Il semble alors plus vivable de tricher et d’éluder la gravité de la question pour échapper à la sanction.

 

© image de couverture, archives de la grippe espagnole – Mill Valley, Californie 1918

[1] Les restrictions qui se mêlent de façon inintelligible aux recommandations, créent chez les individus un sentiment « d’insécurité juridique », comme l’expliquent des journalistes du Monde. Les restrictions sont parfois tellement floues, que même les juristes peinent à s’y retrouver. Léa Sanchez et Adrien Sénécat, Covid-19 : des restrictions imprévisibles, arbitraires, voire contradictoires créent un sentiment « d’insécurité juridique », sur le monde.fr, https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2021/04/11/covid-19-le-flou-des-restrictions-sanitaires-alimente-une-insecurite-juridique_6076366_1653578.html, publié le 11 avril 2021 à 10h00, consultation 27 avril 2021.

[2] J’entends par gouvernance, l’endroit où la loi, le règlement est déclaré, mais c’est parfois une conjonction complexe de normes européennes, d’exigences des assurances, de règlements internes qui dessinent les contours de nos usages. Il n’y a pas dans cet article la volonté de désigner une gouvernance méchante contre de gentils usagers, mais je m’inquiète de la façon dont trop souvent les restrictions s’additionnent en mille feuilles.

[3] Entre 2004 et 2012, aux États-Unis, soixante-dix pour cent des attaques de drones au Moyen-Orient, étaient réalisées à la suite de longues observations visuelles et de recoupements algorithmiques, sans que pour autant, des terroristes soient nommément identifiés. Ces frappes de signature, qu’on présentait comme scientifiquement irréprochables, ont causé la mort de nombreux civils. À ce sujet, le philosophe Grégoire Chamayou explique que quel que soit la quantité de données collectées, cela ne dit rien de la qualité réelle de l’action de l’individu. Le déplacement irrégulier d’un homme armé au Pakistan fait aussi bien le berger que le terroriste. Croire que la machine peut désigner l’un ou l’autre sans se tromper, est un leurre. Dans la gestion des crises, on confond trop souvent quantités de données et qualités du vivant. Lire à ce propos, Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique Éditions, 2013

[4] Lire à ce propos, Adrien Sénécat « Covid-19 : l’hypersensibilité des tests PCR, entre intox et vrai débat », Le Monde, https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/09/09/covid-19-l-hypersensibilite-des-tests-pcr-entre-intox-et-vrai-debat_6051528_4355770.html, publié le 09 septembre 2020, consultation 27 avril 2021

[5] Gilles Clément, Manifeste du tiers paysage, éditions Sujet/Objet, Paris, 2003

[6] Sarah Schulman Le conflit n’est pas une agression, rhétorique de la souffrance, responsabilité collectivité et devoir de réparation, éditions B42-148, 2021, p. 114

Frédéric Meuwly, portrait

« J’ai été schizophrène »

Dans son livre « Schizo », Frédéric Meuwly témoigne de son passé schizophrène. Il entendait des voix et se pensait possédé par le diable. En psychiatrie, le diagnostic de la schizophrénie est souvent vécu comme une condamnation, on ne parle jamais de guérison, au mieux de rétablissement. Frédéric Meuwly est revenu de son voyage en « Schizophrénia » grâce à une approche thérapeutique inédite, centrée sur le corps et non sur le mental.

CB : Le 23 octobre 1987, vous vous rendez au cinéma pour voir Full Metal Jacket de Stanley Kubrick, vous entrez dans la salle, mais vous n’en ressortez jamais[1]. C’est le moment de la fracture et du basculement ?
FM : Oui c’était comme un accident de la route. À la fin du film, j’étais complètement paumé, la voix de mes amis était robotisée. Intérieurement, c’était une douleur atroce. Mon identité s’était fondue dans le personnage de Grosse baleine qui se suicide dans le film. Je voulais mourir. J’avais besoin d’une explication pour comprendre ce désir inadmissible. J’ai commencé à penser que j’étais possédé par le diable. J’avais une arme et le diable me disait de la prendre pour me flinguer.

CB : Le film était pour vous un événement déclencheur ?
FM : Toute ma vie a été un événement déclencheur. À l’époque, je ne pouvais pas avoir une vie normale, l’idée d’avoir une copine m’angoissait profondément. Mon inconscient était resté bloqué à l’âge de la préadolescence. J’étais un enfant non désiré, ma mère a voulu avorter. J’ai été placé jusqu’à l’âge de vingt mois chez une maman de jour maltraitante et j’ai été victime de privation sensorielle. J’ai été ensuite récupéré par ma mère, mais très jeune, j’étais déjà très abimé. À l’adolescence, je n’ai pas pu me construire normalement. J’ai commencé à m’opposer à mon père qui frappait ma mère. À la suite d’une enquête des services sociaux, j’ai été sorti de ma famille pour avoir mon propre appartement.

CB : Cela a été salvateur d’être sorti du système familial ?
FM : Cela s’est avéré neutre, cela n’a rien changé du tout à mon état émotionnel. L’enquête des services sociaux a été très gênante pour moi car nous devions parler de nos sentiments, et nous n’étions pas habitués. J’avais besoin de réponses. J’avais grandi dans un milieu évangéliste modéré, et donc en cherchant des solutions, j’ai plongé « dans des bondieuseries ».

CB : Dieu vous semblait être la solution à votre mal-être ?
FM : Oui je cherchais un antidote et Dieu m’a semblé la seule possibilité. C’est tout ce qui me restait dans la vie. Dieu me promettait une libération moyennant des conditions que je n’arrivais jamais à remplir. Dieu ou le diable exerçaient sur moi la même pression : j’étais possédé par le diable et Dieu allait me sauver. J’allais dans des églises évangéliques assez extrêmes avec des prédicateurs censés nous guérir. En réalité, ils ne guérissaient rien du tout.

CB : Dans le livre L’intranquille, le peintre Gérard Garouste, en proie à un long parcours psychiatrique, explique qu’on a les délires de sa culture ?
FM : Oui en effet. Je travaille dans la réinsertion des jeunes. Certains, qui ont des troubles mentaux, se pensent persécutés par des espions. Je me souviens aussi d’un jeune passionné de science-fiction, qui divaguait sur les extra-terrestres. Le fond schizophrénique est toujours le même, mais on emprunte le décor à sa culture.

La schizophrénie, une réponse correcte à un contexte incorrect

CB : Vous expliquez la schizophrénie comme « une maladie inéluctable si certaines circonstances sont réunies. Elle constitue une « réponse correcte » à un « contexte incorrect ». »

FM : oui, effectivement, ne devient pas schizophrène qui veut ! Il y a une certaine « logique » sous-tendu par l’impossibilité de se construire. Après, je suis conscient que mon parcours est hors norme, car j’ai réussi à scinder ma vie entre le professionnel, où je jouais un personnage qui donnait le change, et ma vie privée où je vivais mes délires. Le fait est, qu’après ma guérison, vers 2006, j’ai reçu dans mon travail des patients diagnostiqués schizophrènes pour leur intégration professionnelle. Ces rencontres m’ont permis de prendre conscience de mon parcours et j’ai commencé l’écriture. J’ai reconnu chez eux les mêmes symptômes.

CB : Notamment les voix ?
FM : Oui. Quand nos pensées ne sont plus les nôtres, elles deviennent les voix. Après ma guérison, j’ai compris que ces pensées étaient des désirs inconscients. Celui de mourir n’étant pas acceptable, il devait venir d’une entité extérieure. Pendant trois semaines après ma première décompensation, ces voix m’ont constamment habité. Jour et nuit. Je ne dormais plus. C’était atroce. Les voix me demandaient de faire des choses létales. J’avais l’impression de jouer à la roulette russe.

CB : Vous n’avez plus de visites de ces voix ?
FM : Non plus du tout et ceci depuis des années. J’ai vécu pendant sept ans avec des hauts et des bas. Mon travail était un puissant anxiolytique, car il canalisait mon esprit. À l’époque, j’étais moniteur de colonies de vacances, je faisais de la marche, du ski, cela m’aidait beaucoup. Et puis en congé, dans mon petit studio, les voix réapparaissaient. Elles s’arrêtaient la veille de la reprise du travail. Je retrouvais alors le personnage que je jouais, j’étais un peu « quelqu’un ». Lorsque j’ai eu un métier avec un rythme plus régulier, où j’avais mes soirées de libre, c’est devenu très compliqué à gérer.

CB : Vous dites être allé en « Schizophrénia », pourquoi est-ce un voyage ?
FM : C’est un monde à part. Imaginez-vous parachuté à Alep en plein milieu des bombardements, sans aucune préparation et avec un esprit d’enfant. Vous n’avez plus aucun repère, la langue parlée n’est pas la vôtre. Je n’étais plus capable de dire « j’ai mal », je disais « ça fait mal ». Je n’avais plus les mots pour décrire ce qui m’arrivait.

CB : Mais un voyage peut être positif ?
FM : Non pas en « Schizophrénia ». C’était un voyage forcé. C’est difficile à imaginer un pareil état de délabrement. J’étais très déstructuré, je me sentais morcelé. Mon esprit était rétrogradé à un stade si archaïque que seul, une pensée simple et absolue pouvait me secourir : Satan me possède et Dieu va me sauver. Tout le reste n’était plus recevable.

Guérir le mental par le corps

CB : En 1993, vous rencontrez Éliette Christen, physiothérapeute, ex-cheffe du service de réadaptation de l’hôpital cantonal vaudois, en Suisse, et qui a mis au point « La morpho-psychothérapie par le souffle profond ». Selon vous, c’est la personne qui a rendu votre guérison possible ?
FM : J’ai guéri grâce à une approche exclusivement corporelle. Lorsque j’ai rencontré ma thérapeute, je ne lui ai pas dit que j’étais schizophrène. Je n’aurai pas pu lui dire, j’étais encore dans le déni. J’ai juste évoqué des problèmes de respiration. Elle m’a expliqué que c’était lié à une scoliose et une lordose ainsi qu’à une introversion de la cage thoracique, et elle s’est lancée pour « retaper tout ça ». La réhabilitation de ma morphologie a amené de la détente physique qui a déclenché de la détente cérébrale. Petit à petit, les voix ont disparu. Je n’étais pas vraiment conscient de ce qui se passait, mais je dois mon salut à cette thérapie.

CB : Vous n’évoquiez jamais la schizophrénie avec elle ?
FM : Non jamais. Elle avait une certaine distance avec la psychiatrie, elle considérait que séparer corps et mental, et de surcroit faire une classification – du mental[2] – relevait d’une vision naïve de la nature profonde de l’homme. Je ne suis pas le seul à être passé entre ses mains pour des troubles mentaux mais ce n’était jamais exprimé directement.

CB : Pourquoi cette thérapie a été si bénéfique selon vous ?
FM : Depuis la petite enfance, on accumule les tensions. Ces tensions musculaires empêchent un développement harmonieux du squelette, de toute la colonne vertébrale et gênent la qualité de la respiration et de la verticalisation. Dans cette thérapie, il y environ une douzaine de postures qui permettent, entre autres, de récupérer en capacité respiratoire. Bien avant que l’épigénétique ne le démontre, Mme Christen considérait que les troubles qualifiés de « mentaux » représentaient l’expression de nos cellules qui composent notre corps, et que celle-ci – l’expression – était potentiellement modifiable avec sa thérapie.

CB : Vous dites, « j’ai été schizophrène ». En psychiatrie, on considère généralement que la guérison est impossible. Or, vous utilisez le passé, pensez-vous vraiment ne jamais rechuter ?
FM : Non, c’est impossible ! Je n’ai plus de problème avec mon identité, mes fondations sont en béton armé. Ma thérapeute considérait que nous étions dénaturés, trop éloignés d’une relation simple à la nature et notre environnement. Elle était très terre-à-terre. Les postures se faisant dans l’expiration, nous ne pouvions pas parler. Quand je sortais d’une séance, j’étais très détendu, je roulais en voiture comme sur des aéroglisseurs. Mais, le lendemain, la thérapie éveillait des émotions, et ces émotions n’étaient pas toujours agréables. Elles pouvaient être aussi douloureuses qu’en temps de crise. Mais comme j’étais détendu, je pouvais les traverser et me reconstruire.

CB : Cette traversée vous a permis de donner une place plus juste à vos émotions ?
FM : La thérapie m’a permis de métaboliser des émotions jadis embourbées dans un magma d’angoisses. La schizophrénie empêche d’identifier nos émotions. La personne capte des choses de son environnement mais il lui est impossible de les trier. La thérapie m’a permis de reconstruire un nouvel écosystème.

CB : Mais le fait de ne jamais avoir parlé de schizophrénie avec elle n’a-t-il pas ralenti votre guérison ?
FM : Oui, j’aurais peut-être gagné du temps si j’avais pu m’exprimer plus pendant les séances. Mais je considère que les nonante pour-cent de ma guérison viennent de cette technique corporelle. On rencontre chez les patients qui ont des troubles mentaux, des adaptations négatives de la morphologie. C’est comme la tôle froissée d’une voiture accidentée. Avec cette technique du souffle profond, on retrouve la forme originale de la tôle.

CB : Aujourd’hui, vous souhaitez prendre le relais de votre thérapeute, et faire connaître sa technique ?
FM : Oui, j’ouvre un cabinet dans ma maison, et même si je continue mon travail dans la réinsertion, j’ai surtout le désir d’apporter ma contribution pour aider ceux qui souffrent actuellement. Cela a fonctionné pour moi, je connais la pratique, je connais les fondements, je me dois de prendre le relais de ma thérapeute. En intervenant presque exclusivement avec des médicaments qui agissent sur les neurotransmetteurs, la psychiatrie est limitée dans ses effets bénéfiques sur les patients. Par ailleurs, il y a eu par le passé tellement de dérives au niveau des approches corporelles qu’elle s’en trouve encore échaudée, et du coup, privée d’une piste qu’elle n’explore pas.

CB : L’écriture de votre livre a été thérapeutique également ?
FM :
La sortie du livre a surpris tout mon entourage. C’était un peu comme un coming out. L’écriture du livre a parachevé un processus de guérison, en me sortant de la honte, en osant raconter mon histoire. Avoir été schizophrène, ce n’est pas comme avoir été le champion du cent mètres. Je suis cependant très fier de m’en être sorti. C’était un parcours incroyable, j’ai l’impression d’avoir fait Paris-Moscou sur les genoux.

Cet entretien est le premier d’un cycle dans le cadre de mes recherches sur les voies alternatives à la psychiatrie. Une recherche, qui s’inscrit dans un projet de création plus large, dont le résultat sera montré au théâtre de Saint-Gervais à Genève,. Il sera également diffusé à la radio suisse romande (RTS), lorsque le contexte sanitaire sera plus serein.

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[1] Extrait de: Frédéric Meuwly. « SCHIZO. » Éditions Abysses, mars 2020.
Pour plus de renseignements, consultez le site Internet de l’auteur, https://mpts.ch/.

[2] Frédéric Meuwly fait référence ici au DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). Publié par l’Association américaine de psychiatrie (American Psychiatric Association ou APA), ce manuel de référence en psychiatrie décrit et classe les troubles mentaux.

David Collin, un poète disparaît

David Collin a disparu mercredi 30 septembre 2020. Il était écrivain, éditeur et réalisateur radio à la Radio Télévision suisse (RTS, Lausanne). Il était producteur du LABO, une émission radiophonique sur Espace 2, qui propose des cartes-blanches aux auteurs et aux autrices. Il était également un ami, un « sans-qui », une personne qui embarque dans toute aventure, sur sa seule foi en la poésie.

Lundi matin, j’ai pris deux livres dans ma bibliothèque, un essai de Marc Forsyth sur la bibliomancie, la pratique de lire l’avenir en ouvrant un livre au hasard. Je pensais « si tu ne dors pas quand j’arrive, je t’en lirai des passages ». Et puis, je me suis dit « oublie la théorie, prends de la poésie ». J’ai chopé, Blaise Cendrars – au hasard. Je sais, c’est inavouable, mais je ne connaissais pas ses poèmes. Quand je suis arrivée, je me suis assise à ton chevet, et j’ai ouvert le recueil. Cendrars ! Évidemment le transsibérien. Le transsibérien, c’est notre dernier voyage ensemble, nous étions partis en quête de voies alternatives à la médecine, à la recherche de la guérison, de toute guérison. Tu avais accepté de me suivre dans cette quête et enquête et nous étions allés jusqu’en Sibérie comprendre comment guérir un ami à moi. Nous avons rencontré des médecins, des ministres et des chamans. Tu interviewais tout le monde, c’était sage et fou et si riche d’enseignements. Toi et moi, nous sommes des voyageurs – tu ne peux pas imaginer ce qu’ils ont fait de notre monde de voyageurs. On érige des murs, on déclare des zones écarlates. J’espère qu’aujourd’hui au moins, tu voyages sans entrave.

Lundi après-midi, je me suis assise à ton chevet. Je voulais vraiment te lire des poèmes. Et puis, j’ai sorti mon carnet et j’ai commencé à écrire. On est orgueilleux les artistes, on pense toujours que la poésie peut tout sauver. On pense toujours pouvoir faire quelque chose. J’ai compris, à tous les messages que tes amis ont laissés dans ta chambre, du Cendrars à nouveau, des mots plein de tendresse : tu dors et on n’ose plus te réveiller. Ce n’est plus à toi que cette horreur arrive, mais à nous tous. Cette fois, la poésie ne nous sauvera pas.

Tu étais un sans-qui. Je suis arrivée il y a quatre ans, les poches pleines d’une histoire étrange, et hop tu as dit « OK ! Faisons le projet ! ». LE LABO m’a ouvert ses portes. Je n’ai pas écrit de dossier, je ne suis pas passée en commission, je n’ai pas eu à singer la cheffe d’entreprise pour vendre mon affaire. Tu as dit « OK », dans cette douce confiance qui se passe de grilles et d’évaluation, sur la seule foi en la poésie, et en notre devoir en l’expérimentation. LE LABO, c’est la Terre promise pour les artistes. C’est l’endroit où ils rencontrent le public sans entrer dans la case.

Tu blaguais souvent, et parfois, je m’agaçais, tu me disais « mais tu ne te rends pas compte ! », et c’est vrai, je ne comprends que maintenant l’interlocuteur privilégié que tu étais, le producteur engagé, confiant et qui rendait la chose possible par le simple fait d’y croire.

En janvier, à l’hôpital, tu réfléchissais à ton futur roman et aux livres que nous allions publiés ensemble. Tu pensais que la maladie t’offrait du temps, une parenthèse. Je me suis effrayée – comme si dans ce monde si souvent absurde – la maladie seule, pouvait nous extraire du temps aliénant de nos vies. Et, lundi dans cette chambre, j’ai tenté comme toi d’arrêter le temps, de me mettre au diapason de ton rythme infiniment suspendu. J’ai essayé de ne pas regarder l’heure. J’ai pensé que la dernière chose que nous pouvions faire pour toi, c’était de nous asseoir et de lire de la poésie.

 

À partir d’Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux et de lampions
Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l’hymne au Tzar.
Si j’étais peintre, je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage (…)

Blaise Cendrars, Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France

Transsibérien, 2019

Guérir par les images

COVID 19, Black Lives Matter, expériences sous LSD, les images sont et font la crise jusqu’à prendre parfois une dimension thérapeutique.

Le virus et sa propagation sont difficiles à représenter en images. Le virus est invisible, et opère à l’échelle moléculaire. On ignore s’il est ici ou ailleurs et les gestes barrières comme la distanciation sociale témoignent ostensiblement de notre incapacité à détecter sa présence supposée. Le virus est le plus souvent représenté par le prisme de modélisations 3D didactiques. Les images microscopiques, plus rares, sont colorisées et adaptées pour être présentées au public.

Modélisation Corona Virus
Modélisation du virus Corona, HFCM Communicatie / CC BY-SA

Pour autant, ce qui échappe à la caméra reste parfois observé par le recoupement de phénomènes visibles concomitants, ceux-ci témoignent en creux de la présence de l’insaisissable malgré l’absence de tout marqueur visible. Certaines observations astronomiques sur les trous noirs par exemple, attestent de leurs existences pourtant directement indétectables. Ainsi, si le virus échappe à la prise de vue et à l’image, on tente de le saisir à grands renforts de Data – on s’attache à ses symptômes. On tente d’en modéliser la course, la progression, au passé, au présent comme au futur. On propose de collecter les données personnelles dans une grande opération à l’échelle de l’humanité, pour tenter d’être à la bonne taille, de dresser une carte, de faire image de la pandémie, d’infiltrer le virus comme il nous infiltre. Aussi sophistiquées soient-elles, les données ne sont que la trace périphérique du virus lui-même, elles ne sauraient être confondues avec lui. Elles témoignent de sa supposée présence, sans en être tout à fait garante pour autant. Ainsi, les polémiques sur les effets de bord ou les biais cognitifs déclenchées par ces modélisations sont quotidiennes, et l’image de la pandémie continue d’achopper.

Le 25 mai 2020, à Minneapolis, le policier Derek Chauvin exerce la pression de son genou sur le cou de George Floyd plaqué au sol pendant presque neuf minutes. L’événement aurait pu rester au stade de l’épiphénomène classé sans suite au chapitre malheureux des violences policières, mais filmé par des passants, la vidéo entre au panthéon de l’horreur et à jamais dans notre mémoire collective (publier une nouvelle fois l’image ici me semble inutile). L’image devient virale, et submerge la planète, comme un virus ; la parenté entre viralité des messages et virologie dépasse le cadre sémantique. Devenir viral, c’est justement contaminer comme un virus, de personne à personne et on communique sur les réseaux sociaux comme on se passe une bonne grippe[1].

Il y a deux ans, je me faisais pirater mon compte Instagram, et me suis retrouvée abonnée à quatre mille comptes sans mon consentement : des bimbos, des pectos, beaucoup de pectos, des voitures, des selfies en masse, du placement de produit à outrance… Il me fallait me désabonner d’un compte après l’autre, pour cesser de voir le monde tel que je ne l’avais pas décidé. J’ai renoncé, trop d’efforts – et pourquoi voir le monde tel que je l’aurai décidé ? Le 2 juin dernier, mon mur Instagram de strass et de paillettes est bouleversé, perforé de trouées en expansion, bimbos, pectos et pubs Sephora ont cédé la place. L’image virale de l’agonie insoutenable de George Floyd a déclenché un traitement massif mondial le #BlackTuesday, une réaction immunitaire à grande échelle, « the show must stop », on arrête les images, on éteint la lumière, on essaie d’avoir moins mal.

#blacktuesday, Instagram, capture d'écran
#blacktuesday, Instagram, capture d’écran

Extrait de mon compte Instagram, 2 juin 2020

 

Dans les années cinquante, des recherches psychiatriques sur les psychédéliques tracent de nouvelles approches thérapeutiques. Ces substances redécouvertes, ou synthétisées comme le LSD, plongent le patient dans un état modifié de perception. Ainsi, les patients, accompagnés par ses soignants avertis, passent par une dissolution de l’égo, et perdent la sensation des limites de leur corps. Ainsi « dissolus », ils se sentent connectés aux éléments de l’univers dans une expérience que certains qualifient de mystique. Nature magnifiée, couleurs saturées, les personnes voient leurs pensées transformées en images très prégnantes qui s’installent durablement dans la mémoire. Des personnes souffrant par exemple d’alcoolisme ou de dépression chronique seraient parvenus ainsi à s’extraire de leurs boucles d’anxiété et à amorcer la pompe de nouvelles pensées plus rassurantes. Interdites dans les années soixante, ces recherches reviennent sur le devant de la scène thérapeutique actuellement.

Les résultats des traitements thérapeutiques par psychédéliques ne sont pas mesurables par des outils scientifiques. Les patients disent aller mieux, et pour beaucoup sur le long terme, mais aucune preuve, aucune donnée ne vient étayer la « vérité » de ce résultat. L’expérience intérieure du patient n’est pas partageable et les images mentales produites sous psychédéliques se dérobent à l’analyse scientifique[2]. Les scientifiques supposent qu’en temps normal, notre capacité à visualiser nos pensées sous la forme d’images est bridée, pour ne pas interférer avec « le réel ». Les chercheurs qui administrent ces traitements psychédéliques constatent que plus l’état de conscience (perception) est altéré, plus le patient produit des images mentales, plus le traitement semble efficace. Ainsi, cette expérience permettrait au patient de visualiser des émotions qui jusque-là restaient sans images. Une des hypothèses avancées par les scientifiques est que les psychédéliques détendent « l’inhibition cérébrale qui nous empêche de visualiser nos pensées, ce qui rend alors celles-ci plus fortes, mémorables et durables. »[3]

Ainsi, cette image mentale, personnelle, insaisissable par la caméra et qui échappe à toute mesure scientifique, semble un remède possible. Et qui sait, il nous faudra peut-être pour surmonter ces crises de l’invisible ou du trop visible, nous faire prescrire des images intérieures qui se dérobent à toute modélisation scientifique ou déferlement médiatique. Des images qui, dans l’espace de notre intériorité, agiraient comme des anticorps et viendraient non pas faire écran, mais s’intercaler dans le flux continu des images de la crise. En l’absence de vaccins ou d’autres traitements probants, on pourrait ainsi amorcer une guérison par les images.

 

 

 

[1] À ce propos, voir, DESIGN VIRAL : MÉTHODOLOGIES POUR UN BUZZ CITOYEN, Interview de l’artiste-chercheuse Caroline Bernard par Sylvain Menétrey, Journal of art & design HEAD – Geneva, publié le 5 juin 2020

[2]  Les images cérébrales, réalisées par IRM pendant ces expériences, relatent de l’activité neurologique, et prouvent des connexions neuronales atypiques, mais l’image de l’expérience personnelle reste insaisissable, hors d’atteinte de la science. Ces connexions neuronales atypiques nombreuses au moment de l’expérience témoignent d’une reconfiguration de la pensée, qui semble bénéfique dans le cas de troubles psychologiques chroniques.

[3] Michael Pollan, Voyage aux confins de l’esprit, traduction Leslie Tagala et Caroline Lee, Quanto, Lausanne, 2018

Séminaire par visioconférence

Rupture pédagogique dans les écoles d’art… Ou manière de faire des mondes.

Les écoles d’art et de design au défi de la continuité pédagogique doivent avant tout en acter la rupture.

Les écoles d’art et de design sont, comme toutes les écoles, au défi de l’enseignement à distance depuis maintenant deux semaines. Dans le contexte d’une telle crise, il semble juste de préciser les arts et les designs, tant la diversité des pratiques est grande : depuis l’atelier technique au cours d’histoire de l’art, de l’approche conceptuelle au suivi individuel de projets personnels. À cela, s’ajoute la grande variété des apprenants et apprenantes, des étudiants et étudiantes, depuis les niveaux CFC en Suisse jusqu’au doctorat dans les hautes écoles[1].

En Suisse, comme ailleurs dans le monde, les enseignants et les enseignantes doivent donc assurer la continuité pédagogique. Il n’y pas de plan blanc de la pédagogie, et malgré notre mission de service public, nous n’étions heureusement ni préparés, ni structurés face aux changements subits de nos conditions d’enseignement suite à la crise sanitaire. Je dis heureusement, car je voudrais croire qu’au-delà de la panique des premiers jours, cette impréparation sera salutaire, et nous laissera une plus grande marge d’invention pédagogique. Espérons-le…[2]

Ainsi, nous avons dû mettre en place des stratégies numériques pour créer des contenus en ligne, proposer des classes virtuelles, et parfois constater en premier lieu cette fameuse fracture numérique tant dans l’inégalité des accès Internet de nos étudiants et étudiantes, que dans les savoir-faire informatiques chez les enseignants et enseignantes.

La semaine dernière, les échanges avec mes collègues en Suisse, en France, comme au Canada, sur cette continuité pédagogique, étaient concentrés non pas sur nos contenus ô combien polymorphes mais sur les outils à mettre en place et les heures abyssales de transposition de nos enseignements sur ces supports Internet : Moodle, Skype, Hang Out, Discord, Zoom, DropBox, j’ai choisi de zapper Teams, sans oublier les groupes WhatsApp ou Messenger déjà opérants pour certains. La crise sanitaire n’invente pas ce débat, mais il faut remarquer la difficulté pratique à ne privilégier que des outils Open Source comme Moodle (si peu user-friendly), et de devoir se rabattre sur des solutions tenues par les majors du numérique comme Google aux CGU[3] souvent opaques et contestables. Il faut néanmoins savoir positiver cette hétérogénéité technique puisqu’elle aura pour effet de ralentir le formatage de nos enseignements. Espérons-le (bis), (j’admets, à ce stade c’est un mantra)…

Le professeur et la machine

Les écoles d’art et de design cristallisent avec cette crise sanitaire, une peur double. La première est relative à cette incompréhension encore répandue autour de la nécessité de nos métiers qui ne tournent pas autour de la pratique du dessin, mais passons-cela pour le moment[4]. La deuxième crainte est celle propre à l’enseignement et à ce fantasme du passage au numérique. Souvenons-nous que chaque réforme de l’éducation nationale en France s’accompagne de l’achat aussi massif qu’inutile de tablettes aux élèves. Aujourd’hui, beaucoup de contenus pédagogiques sont diffusés en ligne, les tutoriels techniques sont légions. Cela ressemble à notre métier, cela en a le goût et l’odeur mais ce n’est pas notre métier. Nous le savons, vous le savez, tous les parents d’élèves en font l’expérience à la maison aujourd’hui, mais nous craignons tous les jours que nos gouvernances l’oublient. À l’heure des destructions d’emploi et du remplacement des hommes par les machines, à l’heure où il est devenu normal de parler à des robots sur des hotlines, « si vous appelez pour une réservation, dites réservation », on s’inquiète qu’une technologie comprise d’une façon excessivement anthropomorphique devienne la norme, et nous remplace à terme. Ce matin, je suis tombée sur une chaine « éducative » à la télévision où la maitresse attendait dans le vide la réponse de l’élève, simulant la conversation avec lui…

Sans basculer dans un catastrophisme apocalyptique, le fait de vouloir faire entrer la diversité de nos pratiques d’enseignement sur des plateformes numériques, relève d’une grande opération de fractionnement des contenus, des approches, pour l’adapter à des outils formatés. Revenons alors au philosophe Nelson Goodman, « L’idée est que, si vous coupez les choses en tranches suffisamment fines, tout devient identique. Toutes les particules se ressemblent ; la façon dont elles s’assemblent fait l’eau, l’air, le feu ou la terre – ou n’importe quoi.[5] » La clé, c’est justement ce n’importe quoi. Du côté des enseignants et des enseignantes en écoles d’art, nous transformerons ce n’importe quoi en expériences nouvelles, et des pépites surgiront sans nul doute. Mais quelle lecture sera faite apostériori de nos expériences par nos gouvernances ? Le mystère reste entier. Car comme le rappelle Jean-Luc Nancy « il ne suffit pas d’éradiquer un virus. Si la maitrise technique et politique doit s’avérer comme sa propre finalité, ce qu’elle est en train de faire, elle ne fera du monde qu’un champ de forces toujours plus tendues les unes contre les autres dépouillée désormais de tous les alibis civilisateurs qui naguère avaient opéré. La brutalité contagieuse du virus propage une brutalité gestionnaire. »[6] Aussi, il semble légitime de craindre que les expériences pédagogiques d’aujourd’hui deviennent les exigences standards de demain.

 

Exposition In-Vivo, École nationale supérieure de la photographie, Arles

Alexandre Castonguay, Cyrille Bailly, In-Vivo, ENSP, Arles, février 2020

Acter la rupture pédagogique

En février de-cette-année (dans un monde pas si ancien), nous proposions l’exposition In Vivo à l’École nationale supérieure de la photographie à Arles (ENSP) en France, en partenariat avec l’université du Québec à Montréal (UQAM). Au centre de l’espace d’exposition mis en crise, nous avons positionné une cantine dédiée à la préparation et au partage d’un repas. L’artiste Alexandre Castonguay en duo avec le chef-cuisinier Cyrille Bailly, ont préparé des assiettes comestibles, réalisées sur la base de données relatives au réchauffement planétaire. Ainsi, les 150 personnes présentes au vernissage ont mangé, non pas dans les mêmes assiettes, mais les assiettes elles-mêmes, en ingérant et digérant ainsi des données climatiques. Entre temps, les gestes barrières se sont interposés, et ce temps où nous partagions sans crainte nos bactéries semble très éloigné, voire un peu fou. Une étudiante m’a raconté que les temples japonais ont remplacé l’eau des ablutions par du gel hydroalcoolique. Pourrons-nous à nouveau manger dans la même assiette, ou ces gestes barrières préfigurent les nouveaux standards relationnels à venir ? En l’espace de quelques jours, nos modes de vies se sont reconfigurés. Et, lors d’un premier séminaire à quinze connexions vidéo, les étudiants et les étudiantes, ravis de se retrouver, ont immédiatement avoué saturer de la pluralité de nos demandes pédagogiques. Et s’ils appellent de leurs vœux cette continuité, ils demandent à ce que la rupture pédagogique soit également actée. Il nous faut cesser d’imiter nos anciennes vies aujourd’hui limitées, de singer nos modes opératoires en parlant de relevés d’absence, de présentiel ou d’évaluations ou même en prolongeant nos projets comme avant. Dès ce premier séminaire, certains étudiants avaient plus à cœur de coudre des masques pour leurs parents soignants que de simuler leur vie d’artiste d’avant le confinement. J’ai alors enfin compris mon propre malaise, cette peine à produire des contenus pédagogiques au milieu de mes deux jeunes enfants, cette absence totale de sérénité en pensant à ceux pris dans la tourmente du virus : mon ami fragilisé par un traitement à qui on refuse un masque à l’hôpital, mes proches soignants en première ligne dans ce jeu de massacre.

Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles, schéma
Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes, Axelle Grégoire, Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles

Terra Forma[7] est un manuel de cartographies potentielles, des cartes du monde imaginées non pas depuis un point de vue synoptique comme dans les cartes classiques, mais depuis un point vivant et en mouvement, un individu par exemple. Le virus transforme radicalement nos géographies, il est une entité vivante en déplacement, sans conscience de nos existences, de nos régimes organisationnels, des limites du bâti, des espaces publics et privés, de nos frontières. À l’échelle du monde, il nous oblige à la distanciation sociale, aux gestes barrières et nous renvoie à la rigidité de nos quatre murs. Dans un souci frénétique de colmater les fuites, on érige d’anciennes frontières, on filtre, on clôture et mon ami en Suisse ne peut rejoindre sa mère atteinte d’un cancer en France. Le virus désolidarise notre corps social par l’isolement de nos corps individuels (même si cette désolidarisation semble la seule solidarité possible). Nos espaces sont redéfinis, par sauts, selon des logiques de connexion, de chez-soi au magasin, de chez-soi à la prochaine visio-conférence.

Je travaille souvent avec des céramistes, ils ont un rapport assez mesuré à l’urgence pédagogique déclarée, ils esquivent assez bien l’alarme du présentiel technologique, contrairement à moi qui enseigne, entre autres, les nouveaux médias. La céramique a vingt-mille ans, elle a survécu à toutes les innovations techniques[8]. La terre sèche pendant des semaines avant d’être cuite – le virus incube pendant quatorze jours. Il a son temps à lui, et devant nos espaces communs défaits, il n’est plus tant question d’horaires que de nouvelles synchronicités : les corona apéros, les flashmobs, les concerts au balcon, les live Facebook, les applaudissements des soignants à 20h, et les RDV avec les étudiants à heure fixe.[9] Ce n’est pas l’impérieuse continuité pédagogique qui nous relie mais la nécessité d’être en phase, de partager le même temps malgré l’atomisation de nos espaces communs.

Mardi soir, les étudiantes en photographie de Vevey me parlaient de l’obsolescence de leurs sujets de mémoire de diplôme face à la crise contemporaine, de leur bonne volonté d’écrire et de leur impossibilité de le faire. Le virus a contaminé tous les sujets. Je les ai invitées à « faire avec », à l’admettre et à organiser une résistance en ouvrant « les vannes à ce qui n’aurait pas dû surgir ».  Il faut faire confiance à nos intuitions et nos sujets d’hier s’ancreront à nouveau depuis ce point de départ, depuis ce confinement. Ce n’est pas une mise en retrait de notre mission pédagogique, c’est tout l’inverse. C’est depuis l’observation de cette reconfiguration de nos mondes que nous inventerons des formes inédites.[10]

 

Séminaire par visioconférence
Séminaire par visioconférence, Formation supérieure photographie, 24 mars 2020, CEPV, Vevey

 

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[1] Il n’est pas possible dans l’espace de cet article de rendre compte de la diversité des gouvernances pédagogiques en Suisse, depuis la direction des écoles jusqu’aux politiques cantonales et fédérales. L’autonomie de certaines écoles en Suisse est, par exemple, garantie par les politiques cantonales en lien étroit avec les associations professionnelles. J’ai également discuté avec des enseignants en France ou au Canada, je m’attache à décrire les exigences convergentes relatives à la continuité pédagogique en école d’art (sans distinguer entre la formation professionnelle, et l’université des métiers d’art et de design). J’entends par gouvernance, les instances institutionnelles, administratives qui nous encadrent depuis nos directions jusqu’au niveau gouvernemental.

[2] Il faut reconnaître les conséquences complexes de cette impréparation (à tous les niveaux de la chaîne pédagogique), mais également le désarroi des enseignants et enseignantes face aux injonctions de nos gouvernances. Plusieurs articles font déjà état de la situation :
– Claire Pignol, « A l’heure du coronavirus, enseigner ou faire semblant ? », Libération, 23 mars 2020
– Pascal Maillard, « Continuité ou rupture pédagogique? », sur blogs.mediapart.fr, 18 mars 2020,
– Christelle Rabier, « Bons baisers de Marseille », sur Academia.hypotheses.org, 17 mars 2020,

[3] CGU : conditions générales d’utilisation

[4] À lire la lettre de Jérôme Dacher sur cette première semaine désastreuse de confinement. Professeur à Montpellier, il explique les difficultés à mettre en place la continuité pédagogique. Merci à lui pour la qualité de nos échanges: CORONAVIRUS & POURSUITE PÉDAGOGIQUE

[5] Nelson Goodman, Manière de faire des mondes, éditions Jacqueline Chambon, Nîmes, 1992

[6] Écouter Jean-Luc Nancy, Un trop humain virus, 17 mars 2020, Philosopher en temps d’épidémie

[7]  Frédérique Aït-Touati, Alexandra Arènes, Axelle Grégoire, Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles, B42, 2019

[8] Ces propos sont empruntés à mon ami Jacques Kaufmann, céramiste.

[9] Les écoles s’organisent également autour de hashtags ou de pages Internet communes, à voir pour l’ENSP, #ensp_confinement sur Instagram, mais également la page systemd_esign organisé par la Haute école d’art et de design à Genève.  À noter la page Mèmes des élèves du CEPV à Vevey qui existe depuis quelques temps déjà.
À suivre également, les expériences en réalité augmentée de Thomas Chenesseau avec les étudiants de l’École de design de nouvelle-aquitaine. L’espace virtuel étant le seul non confiné à ce jour.

Projet réalité augmenté, 2019, Festival ZERO1 - La Rochelle
Thomas Cheneseau, Projet réalité augmenté, 2019, Festival ZERO1 – La Rochelle

[10] Remerciements à tous les professeurs et professeures qui m’ont répondu, nous nous sommes entendus sur la nécessité d’un deuxième article pour retracer la diversité des expériences proposées.

 

T’as joui ? T’as buzzé ?

La journaliste Dora Moutot, créatrice du compte Instagram T’as Joui ? Un compte aux 327 000 followers dédié aux questions de sexualité et d’orgasme féminin est invitée par La Haute école d’art et de design (HEAD) pour une conférence ce 14 mars 2019 à 18h. Ancienne rédactrice en chef de Konbini et chroniqueuse sur France 2, Dora Moutot reviendra sur son parcours de journaliste et sur les réseaux sociaux. En dialogue avec elle, Jean-Noël Lafargue, enseignant-chercheur spécialisé dans les nouvelles technologies, praticien au long cours des Internet.

 

Compte Instagram, T’as joui?

T’as joui ? Telle est la question que Dora Moutot voudrait que les hommes cessent de poser aux femmes encore trop nombreuses à simuler. Si aujourd’hui, la Haute école d’art et de design de Genève reçoit Dora Moutot, c’est à double titre : son engagement sur une question de société et la façon dont elle mène cet engagement sur les réseaux sociaux. Comment faire message aujourd’hui ? Comment infiltrer les réseaux sociaux ? Comment déclencher le buzz sur des problématiques de société ? Comment devenir viral ? Selon François Jost, sur les réseaux sociaux, l’individu est le centre de la médiation, le cœur du maillage : « Les blogs et les réseaux sociaux sont une nouvelle forme de cette sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part… » La viralité repose sur ce déplacement de centre à centre, de personne à personne selon une logique de rebond. Il faut que chacun puisse s’approprier le message.

Devenir porte-drapeau, s’exposer soi et s’exprimer en « je », trouver des accroches qui claquent, maintenir un flux régulier de messages et gérer les bonnes réactions comme les mauvaises, voire les violentes parfois. Visuels mordants ou décalés, phrases courtes, hashtags, les grandes questions sociales ou politiques sont parfois relayées par des astuces graphiques simples, des messages synthétiques et directs. Une autre pratique du journalisme ou simplement une forme d’activisme ? Forte de ses 327 mille followers et des centaines de messages qu’elle reçoit chaque jour, Dora Moutot fait écho, elle déclenche le buzz et recentre le débat de la sexualité féminine en s’appuyant sur les ressorts de la viralité. Autant de leçons qui viennent bousculer le designer dans ses certitudes et ses savoir-faire.

Son interlocuteur, Jean-Noël Lafargue, est un expert des nouvelles technologies et un praticien des Internet depuis 1995. Enseignant-chercheur à l’université de Paris 8, blogueur de la première heure, il a lui aussi pratiqué le buzz et parfois même la fake news. Il a notamment créé le site de canulars scientifiques Scientists Of America dont les articles ont été relayés entre autres par le journal Libération. Un moyen de parler de la crédulité journalistique face à l’autorité scientifique. Logique tactique ou stratégique, il faut, pour infiltrer les réseaux sociaux, recourir parfois à une forme de guérilla. Il faut savoir pirater le système. L’an dernier, nous lancions le Café Cunni avec les étudiant-e-s de la HEAD, un lieu supposé ouvrir à Genève et dédié comme son nom l’indique au cunnilingus et au plaisir féminin. Deux-cents mille visites en quelques jours et une rumeur diffusée au-delà de la ville elle-même. Sur les réseaux sociaux, nous agissions dans la clandestinité pour déclencher des débats sur l’égalité entre les hommes et les femmes, l’accès au travail du sexe ou sur le simple droit d’évoquer l’orgasme féminin.

Un langage franc et décomplexé chez Dora Moutot : des canulars, des fake news, quelles sont les possibles et les limites pour ouvrir un débat, là où il n’existe pas ? Comment faire exister « la bonne cause » au royaume des images de petits chats, des mèmes et des poupons ? La question reste ouverte. Mais il semble que la fin justifie les moyens. Parfois.

 

Caroline Bernard

 

 

 

 

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Conférence 
Dora Moutot, journaliste
Jean-Noël Lafargue, chercheur, expert en nouvelles technologies & 
Caroline Bernard, chercheuse art & design (expertise images)
Haute école d’art
et de design, Genève 
Jeudi 14 mars 2019, 18h 
Campus HEAD, bâtiment H, salle Design room, Av. de Châtelaine 7 – Genève

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Dora Moutot

Dora Moutot est une journaliste, blogueuse et activiste. Ancienne rédactrice en chef de Konbini, elle a aussi travaillé en tant que chroniqueuse sur France 2. Elle a écrit pour Le Monde, Glamour, Stylist, Usbeck et Rica etc. Très active sur Internet, Dora a monté de nombreuses communautés sur di érents thèmes. « La Gazette du Mauvais Gout », mais aussi « T’as Joui » ou « Comment Hacker ses Intestins ». Son premier livre qui sort au mois d’avril s’appelle « À fleur de pet » et parle de maladie chronique et d’intestins.

 

 

 

 

Jean-Noël Lafargue
Jean-Noël Lafargue, né en 1968, enseignant en design numérique à l’école d’art du Havre et à l’université Paris 8, blogueur, auteur d’ouvrages techniques sur la programmation, de deux bandes dessinées pédagogiques (Internet, avec Mathieu Burniat, et l’Intelligence artificielle, avec Marion Montaigne) ainsi que de quelques autres livres consacrés aux technologies ou à la culture populaire.

 

 

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Programme complet du colloque consécutif aux deux années de recherche:
Design viral, méthodologies pour un buzz citoyen – sous la direction de Jérome Baratelli

Buzz ou pas buzz? État des lieux de la viralité

COLLOQUE – Jeudi 14 mars 2019

Voir sur le site de la HEAD

Salle Design room Campus HEAD, bâtiment H, Av. de Châtelaine 7 – Genève

invité-e-s: Thierry Bardini, sociologue Ruedi Baur, designer, Demian Conrad, designer Anna Jobin, sociologue Jean-Noël Lafargue, chercheur Dora Moutot, journaliste Nicolas Nova, anthropologue

J’ai fait le buzz pendant deux ans

Je viens de passer deux ans à poster des photos de moi sur les réseaux sociaux, à m’exposer, à m’héroïser et ainsi raconter ma vie géniale… J’agissais en tant que chercheuse pour la Haute école d’art et de design de Genève, dans le cadre d’une recherche en design sur le buzz et la circulation des messages à caractère social, politique et citoyen. Le 14 mars 2019, La HEAD – Genève organise le colloque Buzz ou pas buzz à Genève pour revenir sur ces expériences et dresser un état des lieux de la viralité et des réseaux sociaux.

Dans le cadre du colloque Buzz ou pas buzz, état des lieux de la viralité
14 mars 2019, Salle Design room, Campus HEAD, bâtiment H, Av. de Châtelaine 7 – Genève

À l’automne 2016, je postais ma première photographie de profil, un grand sourire jouant sur les codes de la féminité. Les likes sont alors au rendez-vous. Ma première fois ! Je n’étais jusque-là qu’une observatrice plutôt passive des réseaux sociaux, avec une activité minimum qui consistait à relayer quelques articles sérieux sur le monde de l’art ou sur l’actualité. Mon influence était quasi-nulle.

Sur les réseaux sociaux aujourd’hui, des messages en très grande quantité sont partagés dans des proportions qui supplantent largement les moyens de diffusion traditionnels, on parle de viralité. Internet est également le lieu où la parole discriminatoire se banalise et on constate notamment un important déploiement de messages hostiles.

L’enjeu de notre recherche était donc de parvenir à faire le buzz avec des messages à caractère social, politique ou citoyen et de lutter dans une certaine mesure contre toute forme de messages politiquement et éthiquement irresponsables. Sur les réseaux sociaux, tout individu est un centre et son message est relayé de personne à personne. Il faut que chacun puisse se l’approprier. C’était un peu une gageure, en tant que chercheuse en design, de devoir s’exposer ainsi sur son propre terrain d’expérimentation : photographies de voyage, de ma vie personnelle et professionnelle. Car si l’on espère faire passer des messages depuissoi-même, alors ce « soi » doit devenir une vitrine, un canal ; il faut dégager la voie et devenir visible aussi bien que lisible. Même si je savais que je ne deviendrais jamais une vraie influenceuse, il me fallait pour autant augmenter mon aura virale.

Arpentant les rues avec ma cousine sur l’abstentionnisme, présidentielles françaises 2017 Vidéo en direct sur Facebook

J’ai, ainsi pendant deux ans, alterner les photographies personnelles et les expériences plus engagées, entraînant, entre autres, ma famille dans le débat sur l’abstentionnisme lors de la présidentielle française de 2017. J’ai alors arpenté les rues avec ma cousine qui, pour la première fois, avait choisi de s’abstenir à l’élection. Nous portions chacune un tee-shirt et un slogan différent : je vote, je ne vote pas. Notre démarche était alors relayée en direct par vidéo sur nos deux murs Facebook. J’ai renouvelé le format avec ma sœur abstentionniste suite à la défaite de Mélenchon, ou encore avec mon père, abstentionniste suite à l’échec de Fillon. L’expérience semblait relever de la thérapie familiale, mais avait l’intérêt de donner des visages à l’abstention. Des visages proches, ceux de ma propre famille. J’ai complété cette série par mon autoportrait décrivant mon angoisse toute personnelle devant le risque d’une victoire de Marine Le Pen au deuxième tour : « Mes nièces sont noires, je bosse dans la culture, ma meilleure amie s’appelle Lubna, je m’occupe de réfugiées, toi, tu peux t’abstenir mais moi je peux en crever ». Et le constat était là, plus je m’exposais personnellement et plus mon message était relayé. Ce serait simpliste d’affirmer que les individus ne likent que des photographies personnelles ; le plus difficile reste encore le filtrage des algorithmes de Facebook. Publier un portrait de soi, c’est augmenter ses chances d’apparaître sur les murs de ses amis et je viens par exemple de le faire pour promouvoir cet article.

 

 

Vidéo réalisée pendant l’entre-deux tours de la présidentielle française 2017. Voir la vidéo

Nous n’en sommes pas restés à ces aventures égocentrées. Avec l’équipe de recherche, nous avons mené d’autres types d’expériences, notamment en collectif avec les étudiants de la HEAD. En 2017, nous lancions le Café Cunni et annoncions l’ouverture prochaine d’un café dédié au cunnilingus et au plaisir féminin. La rumeur a ainsi permis d’ouvrir de multiples débats sur l’égalité homme – femme, sur l’accès au travail du sexe et de parler également des tabous qui demeurent encore sur la sexualité féminine. Nous avons poursuivi notre travail en nous penchant sur des thématiques plus complexes comme les conditions de détention dans les prisons, ou encore nous avons observé et travaillé avec les gilets jaunes. En regard de mes expériences d’héroïsation de soi, c’est ici la force du collectif qui a permis d’infiltrer les réseaux sociaux, nous étions parfois jusqu’à vingt personnes pour faire équipe et nous progressions en suivant des logiques de petite guérilla.

 

Café Cunni, fake news lancé à Genève 2017
HEAD

Le colloque qui réunit ce 14 mars 2019 à Genève des designers, sociologues et journalistes reviendra sur ces expériences et nous permettra de dresser un état des lieux du buzz et de la viralité. Comment se fabriquent les messages à caractère citoyen ? Comment circulent-ils ensuite ? Le visuel « Je suis Charlie », dont on connaît tous la portée internationale, a été créé par le designer Joachim Roncin. Mais il est aujourd’hui rare qu’un professionnel de la communication déclenche le buzz. Cela se passe autrement, et toutes les stratégies que nous avons employées sur ce projet nous le prouvent encore. Que faire face à l’hégémonie des images likées petits chats, des poupons, du spectaculaire ? Il n’est pas simple de faire une place à la « bonne cause » quand il faut encore pourfendre les filtrages des algorithmes. Il n’y a pas d’égalité face aux réseaux sociaux. Le designer doit ainsi revisiter en permanence ses propres codes et apprendre tous les jours de l’amateur. Et parfois, il ne lui reste qu’à allumer une bougie et prier pour que le message passe.

Caroline Bernard

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Programme complet du colloque consécutif aux deux années de recherche:
Design viral, méthodologies pour un buzz citoyen – sous la direction de Jérome Baratelli

Buzz ou pas buzz? État des lieux de la viralité

COLLOQUE – Jeudi 14 mars 2019

Voir sur le site de la HEAD

18 mois avec les camgirls de Roumanie

Voici 18 mois que Karim Bel Kacem et moi arpentons les studios des camgirls en Roumanie. Une camgirl est une femme qui offre des prestations sexuelles ou non, par webcam interposée, avec des hommes prêts à payer fort cher des shows privés. Oana, Perfect Lily, Sara, trois d’entre elles nous font le privilège d’être sur la scène du théâtre de Saint-Gervais à Genève jusqu’à ce dimanche 10 février 2019. Elles nous racontent leurs histoires et ce métier qui est une incroyable autant qu’improbable fenêtre sur le monde.

Bucarest est si bruyante, du bruit partout dans la ville. Les vitres tremblent au passage des camions. Le seul endroit calme c’est chez elles. C’est calme ce défilé de chambres avec chacune leur musique de fond. Chacune à parler à quelqu’un dans le monde, chacune à presque coucher avec quelqu’un dans le monde. C’est vraiment paisible. Elles laissent leurs talons aiguilles et prennent leur pause en pantoufles. C’est là que j’ai passé mon temps. Dans la salle de pause, pique-nique, café et retouche maquillage. Une autre planète pleine de la vapeur suffocante de leurs cigarettes. J’imagine tous ces hommes excités branchés sur la bande passante, bandante. Bande pensante. Tous ces hommes ici dans ces chambres depuis partout dans le monde.

Deux dollars, jusqu’à 7 dollars la minute parfois, selon la catégorie, la réputation, les pratiques sexuelles : « hot flirt », elle ne se déshabille que si elle veut, « girl » la presque assurance de la voir nue, « fétiche », le jeu de haute voltige. Elles sont en vitrine par centaine sur des sites Internet dédiés à appâter le membre. Elles travaillent depuis des studios très bien structurés qui les forment et leurs assurent la meilleure visibilité. À l’heure de la globalisation 2.0, elles cristallisent un état du monde, l’argent, le désir et le sexe à travers une machine de vision mondialisée, webcam face webcam. Les membres en oublient qu’ils sont en permanence observés par les détenteurs des sites et les managers des studios. Un réseau tentaculaire de relations intimes sous surveillance. Il y a presque vingt ans, un membre du gouvernement roumain a eu l’idée d’avoir la meilleure bande passante d’Europe, l’Internet le plus rapide, pour créer de l’emploi dans son pays… Et l’emploi que cela a créé, c’est ça… Un robinet à fric à sens unique qui coule à flots… Sans limite. Champagne ! Elles seraient 100 000 en Roumanie, capitale mondiale de ce business.

Elles viennent ainsi raconter leur histoire, leur parcours, la vie d’usine et puis la vie d’après, la vie de village et puis la vie d’après… Nous en avons rencontré une trentaine. On les a écoutées les yeux écarquillés ! Elles ont tout vu ! Ils sont 35 millions de membres connectés chaque jour sur Live Jasmin, prêts à payer beaucoup, beaucoup, beaucoup d’argent pour ne pas les toucher. « On nous juge, mais le monde entier a besoin de nous » me dit Annabelle. C’est comme les vierges sur les autels, on peut les prier, leur faire des offrandes… Mais elles restent intouchables. Elles écoutent, elles ont tout leur temps. Elles prennent soin. Elles prennent soin de ce monde. Elles équilibrent un système. C’est peut-être écœurant de se l’avouer ou au contraire, il est temps de l’accepter, de vivre avec. Elles sont à l’écoute du besoin d’un homme puis du suivant, puis de la masse de ces hommes, 1+1+1+1, paiement à la minute, en dollars, le métronome de la carte de crédit. Ils commencent par sortir leur pénis et puis parfois, souvent, très souvent, cela bascule dans autre chose. Je ne cherche même plus à comprendre pourquoi un membre paye 250 000 $ en un an pour regarder Lily dormir ou faire du thé, connecté six ou sept heures par jour. Mais qui peut perdre autant d’argent, me direz-vous ? L’erreur vient peut-être de penser que c’est du gaspillage. Vous pensez que ces hommes sont paumés en dehors de toute réalité ? Ils sont pourtant bien réels ces 250 000$. Ils expriment l’ampleur d’une addiction mêlée de sentiments qui tiennent parfois de l’amour fou… De fausses relations sexuelles pour de vraies relations sentimentales. C’est quoi une fausse relation sexuelle ? C’est quoi une vraie relation sentimentale ? Vous pensez toujours pouvoir faire la différence ? Venez parler avec Sara… La plus petite chose en ce monde peut devenir un fantasme puissant et démesuré. Les voies du sexe sont impénétrables. Son meilleur ami est un pseudonyme sans visage qui vient toutes les semaines depuis huit ans. La projection que l’on fait sur l’autre, son désir de l’autre est toujours une réalité. Rien n’est jamais vraiment faux.

Et leurs nécessités à elles ? Économiques bien entendu. Une impasse. Vite en sortir. Gravir les marches quatre à quatre pour les plus douées volontaires, talentueuses ou acharnées. Car même si tu restes collée au bas de l’échelle de cette industrie, c’est toujours mieux que de rester à crever et attendre qu’un autre truc se passe. C’est toujours mieux que de chercher un boulot de misère… Certains ingénieurs touchent 500€ par mois dans ce pays, un roumain sur cinq fait partie de la diaspora. Mais ce job est un sacerdoce, des jours, des mois, des heures et des heures à prendre la pause, à sourire, à avoir la répartie, à promettre, à montrer et à simuler, perfect make-up, perfect smile

Je les ai rencontrées par accident, je suivais un jeune rapper roumain pour un autre projet, une longue histoire, et on les a mises sur ma route*… Merci la chance. Je ne saurais dresser une typologie, un état réel de la profession, je ne fais pas d’apologie. Mais ce que nous pourrions penser être des femmes objets renversent la machine et reprennent le contrôle de leur vie. Ce boulot les aliène autant qu’il les émancipe. Non je n’ai pas de fascination pour un phénomène de foire mais ces derniers mois ont été une vraie claque ! J’avais des questions, elles ont des réponses… Et je ne parle pas de sexe, je parle de cette place dédiée aux femmes et de ce que nous avons à faire chaque jour pour nous en sortir. The bitches don’t exist. Elles montrent leurs seins et se masturbent, quoi d’autre ? Je souris tant parfois pour obtenir ce que je veux… Qui sait ? J’aurais pu être camgirl… En tout cas, la sœur de Sara, la manager fétiche m’attend, elle veut me former. Selon elle, je ne suis même pas trop vieille, elle me laisse dix ans pour la rejoindre, car dans ce métier, comme partout, si le corps a de l’importance, il faut surtout avoir un cerveau pour réussir !

Eromania (History X)
02 — 10.02.2019
Théâtre Saint-Gervais, Genève
Think Tank Théâtre/Karim Bel Kacem/Caroline Bernard
Dans le cadre du Festival Antigel (02-06.02)
plus de détails ici

* Voir L’urgence | At The End You Will Love Me
version Le Labo radio / version performance