Frédéric Meuwly, portrait

« J’ai été schizophrène »

Dans son livre « Schizo », Frédéric Meuwly témoigne de son passé schizophrène. Il entendait des voix et se pensait possédé par le diable. En psychiatrie, le diagnostic de la schizophrénie est souvent vécu comme une condamnation, on ne parle jamais de guérison, au mieux de rétablissement. Frédéric Meuwly est revenu de son voyage en « Schizophrénia » grâce à une approche thérapeutique inédite, centrée sur le corps et non sur le mental.

CB : Le 23 octobre 1987, vous vous rendez au cinéma pour voir Full Metal Jacket de Stanley Kubrick, vous entrez dans la salle, mais vous n’en ressortez jamais[1]. C’est le moment de la fracture et du basculement ?
FM : Oui c’était comme un accident de la route. À la fin du film, j’étais complètement paumé, la voix de mes amis était robotisée. Intérieurement, c’était une douleur atroce. Mon identité s’était fondue dans le personnage de Grosse baleine qui se suicide dans le film. Je voulais mourir. J’avais besoin d’une explication pour comprendre ce désir inadmissible. J’ai commencé à penser que j’étais possédé par le diable. J’avais une arme et le diable me disait de la prendre pour me flinguer.

CB : Le film était pour vous un événement déclencheur ?
FM : Toute ma vie a été un événement déclencheur. À l’époque, je ne pouvais pas avoir une vie normale, l’idée d’avoir une copine m’angoissait profondément. Mon inconscient était resté bloqué à l’âge de la préadolescence. J’étais un enfant non désiré, ma mère a voulu avorter. J’ai été placé jusqu’à l’âge de vingt mois chez une maman de jour maltraitante et j’ai été victime de privation sensorielle. J’ai été ensuite récupéré par ma mère, mais très jeune, j’étais déjà très abimé. À l’adolescence, je n’ai pas pu me construire normalement. J’ai commencé à m’opposer à mon père qui frappait ma mère. À la suite d’une enquête des services sociaux, j’ai été sorti de ma famille pour avoir mon propre appartement.

CB : Cela a été salvateur d’être sorti du système familial ?
FM : Cela s’est avéré neutre, cela n’a rien changé du tout à mon état émotionnel. L’enquête des services sociaux a été très gênante pour moi car nous devions parler de nos sentiments, et nous n’étions pas habitués. J’avais besoin de réponses. J’avais grandi dans un milieu évangéliste modéré, et donc en cherchant des solutions, j’ai plongé « dans des bondieuseries ».

CB : Dieu vous semblait être la solution à votre mal-être ?
FM : Oui je cherchais un antidote et Dieu m’a semblé la seule possibilité. C’est tout ce qui me restait dans la vie. Dieu me promettait une libération moyennant des conditions que je n’arrivais jamais à remplir. Dieu ou le diable exerçaient sur moi la même pression : j’étais possédé par le diable et Dieu allait me sauver. J’allais dans des églises évangéliques assez extrêmes avec des prédicateurs censés nous guérir. En réalité, ils ne guérissaient rien du tout.

CB : Dans le livre L’intranquille, le peintre Gérard Garouste, en proie à un long parcours psychiatrique, explique qu’on a les délires de sa culture ?
FM : Oui en effet. Je travaille dans la réinsertion des jeunes. Certains, qui ont des troubles mentaux, se pensent persécutés par des espions. Je me souviens aussi d’un jeune passionné de science-fiction, qui divaguait sur les extra-terrestres. Le fond schizophrénique est toujours le même, mais on emprunte le décor à sa culture.

La schizophrénie, une réponse correcte à un contexte incorrect

CB : Vous expliquez la schizophrénie comme « une maladie inéluctable si certaines circonstances sont réunies. Elle constitue une « réponse correcte » à un « contexte incorrect ». »

FM : oui, effectivement, ne devient pas schizophrène qui veut ! Il y a une certaine « logique » sous-tendu par l’impossibilité de se construire. Après, je suis conscient que mon parcours est hors norme, car j’ai réussi à scinder ma vie entre le professionnel, où je jouais un personnage qui donnait le change, et ma vie privée où je vivais mes délires. Le fait est, qu’après ma guérison, vers 2006, j’ai reçu dans mon travail des patients diagnostiqués schizophrènes pour leur intégration professionnelle. Ces rencontres m’ont permis de prendre conscience de mon parcours et j’ai commencé l’écriture. J’ai reconnu chez eux les mêmes symptômes.

CB : Notamment les voix ?
FM : Oui. Quand nos pensées ne sont plus les nôtres, elles deviennent les voix. Après ma guérison, j’ai compris que ces pensées étaient des désirs inconscients. Celui de mourir n’étant pas acceptable, il devait venir d’une entité extérieure. Pendant trois semaines après ma première décompensation, ces voix m’ont constamment habité. Jour et nuit. Je ne dormais plus. C’était atroce. Les voix me demandaient de faire des choses létales. J’avais l’impression de jouer à la roulette russe.

CB : Vous n’avez plus de visites de ces voix ?
FM : Non plus du tout et ceci depuis des années. J’ai vécu pendant sept ans avec des hauts et des bas. Mon travail était un puissant anxiolytique, car il canalisait mon esprit. À l’époque, j’étais moniteur de colonies de vacances, je faisais de la marche, du ski, cela m’aidait beaucoup. Et puis en congé, dans mon petit studio, les voix réapparaissaient. Elles s’arrêtaient la veille de la reprise du travail. Je retrouvais alors le personnage que je jouais, j’étais un peu « quelqu’un ». Lorsque j’ai eu un métier avec un rythme plus régulier, où j’avais mes soirées de libre, c’est devenu très compliqué à gérer.

CB : Vous dites être allé en « Schizophrénia », pourquoi est-ce un voyage ?
FM : C’est un monde à part. Imaginez-vous parachuté à Alep en plein milieu des bombardements, sans aucune préparation et avec un esprit d’enfant. Vous n’avez plus aucun repère, la langue parlée n’est pas la vôtre. Je n’étais plus capable de dire « j’ai mal », je disais « ça fait mal ». Je n’avais plus les mots pour décrire ce qui m’arrivait.

CB : Mais un voyage peut être positif ?
FM : Non pas en « Schizophrénia ». C’était un voyage forcé. C’est difficile à imaginer un pareil état de délabrement. J’étais très déstructuré, je me sentais morcelé. Mon esprit était rétrogradé à un stade si archaïque que seul, une pensée simple et absolue pouvait me secourir : Satan me possède et Dieu va me sauver. Tout le reste n’était plus recevable.

Guérir le mental par le corps

CB : En 1993, vous rencontrez Éliette Christen, physiothérapeute, ex-cheffe du service de réadaptation de l’hôpital cantonal vaudois, en Suisse, et qui a mis au point « La morpho-psychothérapie par le souffle profond ». Selon vous, c’est la personne qui a rendu votre guérison possible ?
FM : J’ai guéri grâce à une approche exclusivement corporelle. Lorsque j’ai rencontré ma thérapeute, je ne lui ai pas dit que j’étais schizophrène. Je n’aurai pas pu lui dire, j’étais encore dans le déni. J’ai juste évoqué des problèmes de respiration. Elle m’a expliqué que c’était lié à une scoliose et une lordose ainsi qu’à une introversion de la cage thoracique, et elle s’est lancée pour « retaper tout ça ». La réhabilitation de ma morphologie a amené de la détente physique qui a déclenché de la détente cérébrale. Petit à petit, les voix ont disparu. Je n’étais pas vraiment conscient de ce qui se passait, mais je dois mon salut à cette thérapie.

CB : Vous n’évoquiez jamais la schizophrénie avec elle ?
FM : Non jamais. Elle avait une certaine distance avec la psychiatrie, elle considérait que séparer corps et mental, et de surcroit faire une classification – du mental[2] – relevait d’une vision naïve de la nature profonde de l’homme. Je ne suis pas le seul à être passé entre ses mains pour des troubles mentaux mais ce n’était jamais exprimé directement.

CB : Pourquoi cette thérapie a été si bénéfique selon vous ?
FM : Depuis la petite enfance, on accumule les tensions. Ces tensions musculaires empêchent un développement harmonieux du squelette, de toute la colonne vertébrale et gênent la qualité de la respiration et de la verticalisation. Dans cette thérapie, il y environ une douzaine de postures qui permettent, entre autres, de récupérer en capacité respiratoire. Bien avant que l’épigénétique ne le démontre, Mme Christen considérait que les troubles qualifiés de « mentaux » représentaient l’expression de nos cellules qui composent notre corps, et que celle-ci – l’expression – était potentiellement modifiable avec sa thérapie.

CB : Vous dites, « j’ai été schizophrène ». En psychiatrie, on considère généralement que la guérison est impossible. Or, vous utilisez le passé, pensez-vous vraiment ne jamais rechuter ?
FM : Non, c’est impossible ! Je n’ai plus de problème avec mon identité, mes fondations sont en béton armé. Ma thérapeute considérait que nous étions dénaturés, trop éloignés d’une relation simple à la nature et notre environnement. Elle était très terre-à-terre. Les postures se faisant dans l’expiration, nous ne pouvions pas parler. Quand je sortais d’une séance, j’étais très détendu, je roulais en voiture comme sur des aéroglisseurs. Mais, le lendemain, la thérapie éveillait des émotions, et ces émotions n’étaient pas toujours agréables. Elles pouvaient être aussi douloureuses qu’en temps de crise. Mais comme j’étais détendu, je pouvais les traverser et me reconstruire.

CB : Cette traversée vous a permis de donner une place plus juste à vos émotions ?
FM : La thérapie m’a permis de métaboliser des émotions jadis embourbées dans un magma d’angoisses. La schizophrénie empêche d’identifier nos émotions. La personne capte des choses de son environnement mais il lui est impossible de les trier. La thérapie m’a permis de reconstruire un nouvel écosystème.

CB : Mais le fait de ne jamais avoir parlé de schizophrénie avec elle n’a-t-il pas ralenti votre guérison ?
FM : Oui, j’aurais peut-être gagné du temps si j’avais pu m’exprimer plus pendant les séances. Mais je considère que les nonante pour-cent de ma guérison viennent de cette technique corporelle. On rencontre chez les patients qui ont des troubles mentaux, des adaptations négatives de la morphologie. C’est comme la tôle froissée d’une voiture accidentée. Avec cette technique du souffle profond, on retrouve la forme originale de la tôle.

CB : Aujourd’hui, vous souhaitez prendre le relais de votre thérapeute, et faire connaître sa technique ?
FM : Oui, j’ouvre un cabinet dans ma maison, et même si je continue mon travail dans la réinsertion, j’ai surtout le désir d’apporter ma contribution pour aider ceux qui souffrent actuellement. Cela a fonctionné pour moi, je connais la pratique, je connais les fondements, je me dois de prendre le relais de ma thérapeute. En intervenant presque exclusivement avec des médicaments qui agissent sur les neurotransmetteurs, la psychiatrie est limitée dans ses effets bénéfiques sur les patients. Par ailleurs, il y a eu par le passé tellement de dérives au niveau des approches corporelles qu’elle s’en trouve encore échaudée, et du coup, privée d’une piste qu’elle n’explore pas.

CB : L’écriture de votre livre a été thérapeutique également ?
FM :
La sortie du livre a surpris tout mon entourage. C’était un peu comme un coming out. L’écriture du livre a parachevé un processus de guérison, en me sortant de la honte, en osant raconter mon histoire. Avoir été schizophrène, ce n’est pas comme avoir été le champion du cent mètres. Je suis cependant très fier de m’en être sorti. C’était un parcours incroyable, j’ai l’impression d’avoir fait Paris-Moscou sur les genoux.

Cet entretien est le premier d’un cycle dans le cadre de mes recherches sur les voies alternatives à la psychiatrie. Une recherche, qui s’inscrit dans un projet de création plus large, dont le résultat sera montré au théâtre de Saint-Gervais à Genève,. Il sera également diffusé à la radio suisse romande (RTS), lorsque le contexte sanitaire sera plus serein.

_______________________________________

[1] Extrait de: Frédéric Meuwly. « SCHIZO. » Éditions Abysses, mars 2020.
Pour plus de renseignements, consultez le site Internet de l’auteur, https://mpts.ch/.

[2] Frédéric Meuwly fait référence ici au DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). Publié par l’Association américaine de psychiatrie (American Psychiatric Association ou APA), ce manuel de référence en psychiatrie décrit et classe les troubles mentaux.

Caroline Bernard

Caroline Bernard enseigne et dirige le laboratoire Prospectives de l’image à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles (France). Chercheuse régulière à la HEAD – Genève, Haute école d’art et de design, elle est également professeure associée à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM. Elle travaille depuis plusieurs années à des expériences polymorphes qui croisent à la fois les enjeux des arts vivants, du cinéma du documentaire comme de la fiction. Artiste visuelle polymorphe, elle est aussi auteure. Elle mène également une recherche sur le design viral, la circulation des images et le buzz à la Haute école d’art et de design de Genève.

5 réponses à “« J’ai été schizophrène »

  1. Très bel article qui donne l’espoir de pouvoir faire face autrement à cette maladie qui touche pourtant 1% de la population… Merci Fréderic pour ce témoignage sincère et généreux!

    1. Merci Sylvie pour votre message. L’article a permis de faire connaitre le travail de Frédéric, c’est une bonne nouvelle.

  2. La schizophrénie empêche d’identifier nos émotions. Tout-à-fait d’accord avec cette affirmation. En thérapie depuis des années.
    Merci!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *