Les Musiques actuelles, un secteur plébiscité mais peu soutenu

La scène des musiques actuelles en Suisse s’est constituée d’abord dans une opposition aux valeurs dominantes de la société, à la culture dite bourgeoise dès les années 70. Elle a connu un essor dans les années 80 et 90 avec la création d’une scène musicale, alternative, en dehors des circuits institutionnels ou commerciaux.

La scène a grandi, de nombreux clubs ont ouvert, souvent grâce au soutien des communes, l’arc lémanique compte un nombre incommensurable de festivals sur la période estivale. Les individus, collectifs ayant ouvert ces structures se sont également professionnalisés, des entités se sont implantées aux différents endroits de la chaîne de création, des labels, des agences de booking, des producteurs d’événements mais aussi des entreprises vouées à la communication, à la production de merchandising et bien sûr des structures d’accompagnement, de formation et de soutien.

En parallèle, la pression s’est accentuée au niveau des loyers, notamment dans les centres ville et la densification de celles-ci a suscité de nombreux conflits d’usage (habitat, commerces, lieux de vie nocturne).

A son entrée dans le 21ème siècle, la scène marque une incursion dans le monde politique et revendique une meilleure considération qui se traduit par des possibilités d’accès à des locaux en marge du marché, à une souplesse administrative et juridique, à une reconnaissance de son caractère culturel et parfois à des demandes de soutiens financiers. De manière générale, nous représentons un secteur de la culture qui a tardé à se fédérer, comparé aux autres disciplines, et qui a encore du chemin à faire sur les questions de structuration et de conditions de travail.

Nombreuses et nombreux sont les artistes qui considèrent leur activité artistique comme un gain accessoire même s’ils et elles passent de nombreuses heures en processus de création, de représentation et en gestion administrative. Il en va de même pour des personnes travaillant au sein de structures de développement et de promotion de ces artistes.

A l’instar des conditions de travail des professionnel-le-s du secteur, la consommation de musiques pop, rock, hip hop, rap, chanson ou encore musique électronique ne fait qu’augmenter. La période que nous vivons dope les chiffres du streaming et les statistiques de consommation de musiques en concert démontre que les genres les plus fréquentés sont les musiques pop, rock, suivies de près par les musiques classiques, opéra[1]. L’objectif ici n’est pas de mener un combat réducteur, à mon avis, de musiques classiques élitistes versus musiques populaires ; une grande partie de la musique classique est accessible à tout le monde et les pratiques de la musique sont diverses et variées et touchent aussi bien des jeunes que des personnes d’un âge plus avancé. Par contre, ce qui est juste de souligner ici, c’est que les soutiens des collectivités publiques se dirigent en masse vers ces musiques ; les soutiens de fondations privées également.

Alors que l’on observe un engouement sur ces quarante dernières années pour les musiques pop, les soutiens et la représentation de ces musiques dans les politiques publiques de soutien à la culture n’ont pas suivi ce mouvement. Il serait donc légitime aujourd’hui de questionner cette répartition des soutiens et de redimensionner ceux-ci en fonction des professionnels concernés, des métiers et des publics.

Le contexte amené par cette pandémie rend d’autant plus visibles ces déséquilibres et la nécessité de soutenir mieux le secteur des musiques actuelles ; ces derniers mois ont conduit les différentes actrices et acteurs institutionnels, associatifs, politiques à plus d’échanges, de concertation et de compréhension des réalités des unes, des uns et des autres. A travers les échanges sur les mesures de soutien, les indemnisations des artistes et des entreprises ou à travers les projets de transformation, une meilleure compréhension des enjeux se met en place, grâce aussi au travail des faîtières qui remontent les problématiques de terrain.

Il s’agira également de s’attaquer à la juste rémunération des artistes en ligne, sur les plateformes de streaming tels que Spotify, à travers l’élaboration d’une politique de taxation plus équitable pour les créateurs et créatrices de musiques. Le domaine du cinéma a lancé ce chantier il y a déjà quelques années et des discussions sont en cours pour introduire une taxe sur les diffuseurs de contenu, afin de réinjecter le produit de cette taxe dans de la création. J’espère que la Suisse, en première visée notre gouvernement fédéral, va sortir de son positionnement très libéral sur cette question et comprendre qu’il en va de l’avenir et des conditions de vie de tout un secteur. Que l’on soit de sensibilité de droite ou de gauche, il ne me paraît pas dogmatique de penser que la matière première d’un produit doit être rémunérée à sa juste valeur.

J’ai donc bon espoir que ce travail puisse continuer sereinement et de manière cohérente, sans mener des guerres de clans, ni entre les secteurs musicaux, ni entre les couleurs politiques.

[1] Statistique de poche de la Culture en Suisse, 2016

 

Albane Schlechten

Militante pour la scène alternative au sein de l'Usine, Albane Schlechten monte le club la Gravière en 2011 et le quitte fin 2016 pour rejoindre la faîtière suisse des clubs et des festivals, PETZI. Depuis le début de l'année 2019 elle a repris la direction de la Fondation pour la chanson et les musiques actuelles. Elle est également élue au Conseil municipal de la Ville de Genève depuis 2015.

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