Combat à mort pour marché en recul

Que des entrepreneurs privés cherchent à s’emparer d’une prérogative lucrative de l’Etat, rien de plus normal. C’est la tentative, engagée depuis de très nombreuses années, d’entrepreneurs des médias électroniques, surtout alémaniques, essentiellement zurichois, pour s’emparer de morceaux du marché publicitaire télévisuel occupé majoritairement par la SSR et ses nombreuses chaînes de télévision et de radio.

Leur combat s’explique par un simple chiffre: 749 millions de francs. C’est à dire le chiffre d’affaires total de la publicité diffusée sur les postes de télévision dans les trois régions linguistiques du pays, selon la Fondation statistique suisse en publicité. Pour une grosse PME comme Goldbach Media (495,5 millions de francs de chiffre d’affaires, 29,5 millions de résultat avant impôts et intérêts, 351 employés en 2015), qui commercialisent notamment les annonces suisses sur des chaînes de TV étrangères et une multitude de sites internet, c’est évidemment un potentiel de croissance intéressant.

Mais leur jeu en vaut-il la chandelle? Le marché publicitaire suisse est en baisse depuis de nombreuses années. La télévision se défend certes mieux que la presse écrite – où la chute est brutale – en parvenant à maintenir le niveau général du chiffre d’affaires. Mais combien de temps le petit écran résistera-t-il encore à la tornade qui emporte les journaux et leurs recettes publicitaires? Nul ne le sait. Mais la bonne vieille pub à la TV va bientôt apparaître aussi obsolète que l’antique annonce pleine page quadrichromie qui a fait le bonheur des éditeurs de presse écrite pendant de longues années.

Les entrepreneurs privés en sont sans aucun doute très conscients. Et s’ils cherchent à croître en s’attaquant au monopole public, c’est d’abord pour assurer leur survie. Affaiblir la SSR, c’est pouvoir s’emparer d’une partie (sinon la totalité) de ses recettes. Celles-ci leur permettront de se prémunir, à leur tour, contre les évolutions futures du marché de la publicité électronique. Leur erreur, probablement, est de s’attaquer à un marché stagnant, sinon à la veille de s’effondrer.

La victime collatérale est évidemment le large accès à la richesse informative et culturelle du service public, radiodiffusé et télévisuel. Sans parler, évidemment, de ces notions tant rebattues de cohésion nationale, de diversité de l’information, etc. etc.

Le combat de Goldbach Media et des autres éditeurs ne vaut pas ce sacrifice.

Prévoyance 2020: Entreprises contre contribuables

Des deux modèles de réforme de la prévoyance 2020 en concurrence aux Chambres fédérales, l’on a coutume de dire qu’il en est un émanant du Conseil des Etats et l’autre défendu par la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil national, soutenu par ce dernier. Le premier est le plus proche du projet présenté, après des années de négociations, par le conseiller fédéral Alain Berset, le second est défendu par la majorité UDC-PLR de la Chambre basse. En cas de désaccord, mi-mars, entre les deux chambres, c’est la situation actuelle qui prévaudra, amenant mécaniquement une baisse des prestations sous la pression conjuguée de l’allongement de la durée de vie et de l’érosion des rendements des placements.
Mais il y a une autre manière de voir cet affrontement; celui des représentants des entreprises contre ceux des contribuables. Les premiers sont forts au Conseil national. Les seconds prévalent aux Etats.
Le projet du National repose notamment sur un allongement de la durée du temps de travail et une progression des bonifications (prélèvements paritaires sur les salaires). Et s’oppose, comme cela est constamment rappelé, à une élévation de 70 francs mensuels de la rente AVS.
Par conséquent, il favorise, sur le marché de l’emploi, les travailleurs jeunes au détriment des travailleurs âgés. Ces derniers restent au chômage plus longtemps, voire doivent recourir à l’aide sociale lorsqu’ils ne peuvent pas trouver de solution satisfaisante comme travailleurs indépendants. Les coûts de financement paritaire du 2e pilier sont donc maintenus sous contrôle, pour le bien des trésoreries des entreprises, qui financent au moins à parité les cotisations de leurs employés. Mais la charge est reportée sur l’Etat, et donc les contribuables.
Le projet des Etats, au contraire, repose notamment sur des prélèvements accrus sur les salaires pour financer les prestations du 2e pilier, par deux moyens: l’aplatissement de la courbe des bonifications d’une part, et par augmentation plus forte des prélèvements paritaires pour financer, sur la longue durée, la hausse des prestations de l’AVS d’autre part. Elle rééquilibre les chances des différentes classes d’âge sur le marché de l’emploi et contribue ainsi à une réduction du chômage de longue durée des travailleurs seniors. Au prix d’une élévation des charges sociales sur les salariés et les entreprises. Mais au moins l’aide sociale est-elle moins sollicitée, au bénéfice des finances publiques.
Pour résumer, le durcissement des Chambres amène à la situation absurde où les entreprises sont amenées à s’affronter aux contribuables… dont elles font aussi partie. Une situation hautement malsaine au moment de répondre, pour de nombreuses années, un défi majeur pour la stabilité sociale de la Suisse.

Le petit pays qui croit à sa presse

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Au centre de Helsinki, entre la gare centrale et le Parlement, se dresse un récent immeuble design de verre abritant une institution que les Finlandais ont appris à respecter : le Helsingin Sanomat, la Gazette de Helsinki. Ce nom désigne le principal quotidien de la capitale finlandaise, qui fait autorité dans tout ce pays nordique.

Lorsque l'on y est accueilli, l'impression qui se dégage est celle du sérieux, du respect de l'institution et des personnes qui y travaillent. L'accueil est formel, sérieux, les procédures de sécurité effectives. Une fois ces obstacles franchis, le visiteur est dirigé vers l'une des salles de réunion du sous-sol faites de bois clair, de mobilier design, de moquette épaisse et de discrétion. Si le rendez-vous est fixé à midi, il s'accompagne d'un repas, servi par les cuisines du journal. En Suisse, on ne trouve tel accueil guère que dans les banques et les sièges de grandes sociétés, mais en tout cas pas dans les médias.

Le Helsingin Sanomat emploie près de 400 journalistes, photographes, monteurs, ce qui, pour un pays de quelque cinq millions d'habitants, représente une force de frappe conséquente. C'est comme si la Suisse romande, forte de ses deux millions d'habitants, était capable de nourrir un journal de référence fort de 160 personnes !

Or, comme on le sait, la rédaction commune du Temps et de L'Hebdo a été jugée trop bien dotée par son éditeur, alors qu'elle n'employait que 112 personnes pour produire un quotidien et un magazine, tous deux référentiels. Le résultat est connu : L'Hebdo est mort, Le Temps est menacé, 36 personnes ont été mises à la porte.

Pourquoi la Finlande parvient-elle à maintenir son patrimoine de presse écrite alors que la Suisse romande échoue à faire de même ? La question est d'autant plus pertinente que les deux pays ne sont pas si différents : minoritaires, entourés – ou bordé, dans le cas finlandais – de grands ensembles, ils doivent se battre pour affirmer leur existence et leur originalité. Dans le cas finlandais, la défense culturelle est une évidence depuis l'éveil du XIXe siècle qui a vu émerger une littérature originale en langue finnoise en opposition aux puissances colonisatrices suédoise, puis russe. C'est dans cet esprit que le Helsingin Sanomat a vu le jour.

La Suisse romande aussi doit se battre pour faire valoir sa personnalité et son originalité aussi bien face à la majorité alémanique que par rapport à la France. Mais elle ne semble pas vraiment en avoir pris conscience. Sinon, pourquoi laisserait-on mourir deux de ses principaux journaux ?

Il est vrai que la Suisse romande n'a pas toujours ressenti ce besoin. Les écrits intelligents sont fournis par la France ou la Belgique à bien moindre coût que s'ils sont faits à domicile. Quant au reste, Berne pourvoira. Pendant des siècles, ce pays était surtout le fait de paysans, d'horlogers, d'agents immobiliers et de mini-oligarchies urbaines cantonales qui ne voyaient pas vraiment le besoin de développer des références culturelles communes. Ce besoin n'est, somme toute, que récent, avec le réveil culturel du dernier tiers du XXe siècle qui a vu la multiplication des théâtres et des festivals. Il n'a donc pas encore eu le temps de pénétrer suffisamment les esprits pour faire éclater son évidence.

Dommage ! La Suisse romande, qui a su si bien rattraper son retard économique, technologique et culturel ces trente dernières années avec le développement des ses universités, de l'EPFL, de grandes entreprises ouvertes sur le monde et de son exceptionnelle densité de théâtres, de cinémas et d'événements en tous genres, va faire un immense pas en arrière. Un peu comme si l'on décidait de fermer l'EPFL, la jugeant insuffisamment rentable. Il y a eu un précédent récent : la fermeture de Merck Serono. Les dégâts ont été considérables.

Sans presse de qualité, sans véhicule sérieux, crédible et respecté, l'information ne circule plus qu'imparfaitement, le débat ne parvient plus à se former. Puisque les éditeurs commerciaux n'y croient plus – c'est leur droit – qu'attend-on pour mobiliser les moyens d'une renaissance ? Parce que ce que la Finlande réussit, la Suisse romande peut le réaliser aussi.

Tous derniers râles de secret financier

Il est furieux, Bob Richards, le Premier ministre des Bermudes. Si les intérêts de son île, territoire britannique d'Outre-mer, sont menacés, il "n'hésitera pas à réclamer l'indépendance". L'an dernier, il brandissait cette menace à la lumière du Brexit. Désormais, c'est la fin promise par Londres du secret bancaire et financier de son pays qui le mettent au pied du mur.

Depuis des années, le gouvernement britannique – sous pression de l'OCDE, du G20, des Etats-Unis (eux mêmes pas sans reproches!) et de l'UE – cherche à imposer une transparence nouvelle à ses multiples territoires ultramarins. Le projet qui fait consensus est l'imposition à chacune de ces juridictions (les Bermudes bien sûr, mais aussi les Îles Vierges, les Îles Caïman et d'autres lieux enchanteurs) la création d'un registre des sociétés dans lesquels seraient consignées les identités des détenteurs de sociétés offshore. En clair, imposer par la loi ce que les Panama Papers ont partiellement dévoilé grâce à une gigantesque indiscrétion.

Evidemment, les gouvernements des territoires concernés s'y opposent, arguant du fait que le Royaume-Uni est lui-même un "paradis fiscal" avec une concentration de millionnaires due "au climat fiscal", ainsi que l'a clamé Bob Richards. Un argument pas faux, connaissant le régime des "résidents non-domiciliés" en vigueur dans le pays. Un régime en déclin, du reste, qui verra l'introduction de nouvelles limitations.

Mais imaginons un instant que Bob Richards obtienne l'indépendance de son pays. Il pourra maintenir ses précieux secrets… le temps que les autres pays réagissent et lui imposent la batterie de sanctions prévue par le Forum sur la transparence et l'échange de renseignements. Un organe que la Suisse a appris à respecter ces dernières années, pour éviter de retomber dans les listes grises ou noires.

Moralité: les défenseurs du mythique secret bancaire, qui n'ont pas encore désarmé en Suisse, vont se retrouver de plus en plus seuls. Les partisans de l'initiative Matter, qui cultive l'illusion de pouvoir encore bétonner le secret bancaire dans la Constitution fédérale et qui sont même parvenus à emporter l'adhésion des Chambres (!) pourront toujours convier Bob Richards à une fondue à déguster sur le Grutli. Qu'ils gagnent ou qu'ils perdent en votation populaire. Car cela ne changera strictement rien.

La BNS et Donald Trump

Inébranlable, la Banque nationale le martèle à chaque occasion: Sa politique faite d'interventions massives sur les marchés des changes et de taux d'intérêts négatifs (-0,75%) est là pour durer le temps qu'il faudra, notamment tant que l'euro reste faible. Il se pourrait, cependant, que cette détermination doive se soumettre à une réalité nouvelle.

Celle-ci s'appelle Donald Trump. Le président américain, tout à sa politique "America first", ne cesse de tonner contre les pays manipulateurs de taux de change. La Chine est évidemment la première visée, mais d'autres pays risquent d'être concernés à leur tour, dont la Suisse. Celle-ci remplit déjà deux des trois critères retenus par le locataire de la Maison-Blanche: des interventions sur les marchés des changes dépassant 2% du PIB celles de la BNS atteignent 9%), un déséquilibre de la balance des paiements supérieur à 3% (la Suisse encaisse 10% de fonds de plus des Etats-Unis que l'inverse) et un déficit commercial d'au moins 20 milliards de dollars (La Suisse en est à 13 milliard, en progression rapide), selon une analyse de la Deutsche Bank relayée par le site Alphaville.

Afin d'éviter d'être visée par une rafale de tweets agressifs de la part du locataire de la Maison-Blanche et de subir le désagrément de mesures de rétorsions désagréables comme l'instauration d'une "border tax" de 20% anéantissant la compétitivité de ses exportations, la Suisse ne peut qu'agir sur les critères imposés par l'administration Trump. Et le plus évident, c'est le ralentissement, voire la fin des interventions sur les marchés des changes destinées à freiner la hausse du franc par rapport à l'euro.

La seule solution qui resterait à la BNS serait d'abaisser encore ses taux d'intérêt pour renchérir encore la détention de francs par rapport à l'euro et/ou au dollar. Avec les conséquences que l'on imagine sur la santé de la prévoyance professionnelle, des banques, et de l'économie dans son ensemble. L'avenir est lourd de menaces.

Franc suisse, le prix de l’impuissance

Il y a une chose qui ne fait pas rire Johann Schneider-Ammann, le chef du Département fédéral de l'économie: c'est la valeur du franc par rapport à d'autres monnaies. Le conseillef fédéral le juge encore "trop élevé". Tout comme Thomas Jordan, président de la Banque nationale, qui répète, intervention publique après intervention publique, que "le franc est surévalué". Et comme l'ensemble de l'économie et de la classe politique suisse.

Il y a deux ans, la suppression du cours plancher et l'instauration des taux d'intérêt négatifs par la Banque nationale avait fait brutalement prendre conscience aux Suisses des limites du pouvoir de protection face à la fureuru du monde que pouvait assurer leurs autorités. Le Conseil fédéral ne pouvait que regretter la décision de la BNS qui, de son côté, soulignait l'énormité des risques qu'elle faisait prendre à l'économie suisse dans son ensemble si elle persistait dans le maintien d'un cours forcé. C'était une dure leçon d'économie réelle et de brutalité du monde qui était administrée à la Suisse.

En apparence, la situation ne semble guère avoir évolué depuis lors, entre un franc toujours "surévalué" et des taux toujours négatifs. En réalité, la situation est en voie de normalisation. L'écart entre le cours réel du franc face à l'euro et son cours d'équilibre théorique s'est resserré. Il était d'une bonne dizaine de centimes (plus de 1,30 francs) lorsque la BNS dépensait des milliards pour le maintenir à 1,20 francs. Il n'est plus, actuellement, qu'aux alentours de 1,10 à 1,15 alors que le cours réel est de 1,07. Pourquoi? en raison de la (faible) différence d'inflation entre la Suisse et la zone euro, et de la hausse structurelle du franc du fait que la Suisse reçoit davantage de revenus de ses placements à l'étranger qu'elle n'en investit. De plus, l'économie revient à un taux de croissance proche du potentiel à long terme (environ 2%), un rythme de croissance qui pourrait être atteint en 2017 ou 2018; les entreprises se sont remises à embaucher et le chômage baisse.

Mais les coûts ne sont pas encore réglés. Outre la baisse de rentabilité des entreprises (les exportateurs de machines et les banques ont été très bruyants pour déplorer la dureté des temps), deux secteurs d'activités en ressortent sinistrés, le commerce de détail et le tourisme. Et plus grave, le système de prévoyance dans son entier a été déséquilibré par l'instauration des taux négatifs, contraignant les institutions à réduire leurs promesses de rentes à une génération entière de futurs retraités. Qui devront donc réduire le train de vie qu'ils ont prévu de mener dès la retraite, et recourront peut-être plus facilement aux aides publiques comme les prestations complémentaires, payées par le contribuable.

Il faudra encore de très longues années pour que soit payé le prix de l'indépendance monétaire que la Suisse défend avec tant d'opiniâtreté.

 

Secret bancaire, le mythe du Parlement

D'ordinaire, les Chambres fédérales recommandent le rejet des initiatives populaires. Assez curieusement, le Conseil national a rompu avec cette habitude le 15 décembre pour donner son appui au texte de l'initiative "pour le maintien de la sphère privée", qui veut ancrer le secret bancaire dans la Constitution.

Tout le monde le sait, cette démarche va à l'envers de l'Histoire puisque la Suisse conclut à marche forcée des dizaines d'accords permettant l'échange automatique d'informations avec des pays aussi divers que l'Argentine, le Canada et l'Inde. Elle est même nuisible à la Suisse puisqu'elle complique la tâche des autorités fiscales pour lutter contre la fraude à l'intérieur du pays, et pénalise l'image d'un pays qui n'a pas encore convaincu le reste de la planète de la sincérité de son atachement aux nouveaux principes.

Alors que le secret bancaire a permis pendant des décennies à la place financière de prospérer au détriment des fiscs étrangers, il ne va plus faire qu'une victime, le contribuable suisse, qui devra payer pour les fraudeurs que le maintien du secret va continuer de protéger. Alors que les budgets se serrent partout, aussi bien à la Confédération et dans les cantons, l'absurdité de la démarche n'échappe à personne.

Le plus aberrant est que l'initiative n'aura, au mieux, qu'un effet très limité, voire aucun effet du tout. Les gros fraudeurs, qui soustraient plus de 300'000 francs, sont poursuivis pénalement, procédure qui permet déjà la levée du secret bancaire. Quant aux petits, il leur est de plus en plus difficile de dissimuler des revenus, tant les moyens de contrôles du fisc se sont développés!

Au mieux, donc, un tel texte ne peut que profiter à quelques avocats, notaires et banquiers peu scrupuleux du bien public et enchantés de vendre un secret bancaire largement vidé de sa réalité. Et qui sont minoritaire: les associations professionnelles, à commencer par l'ASB, sont opposées à ce texte.

La décision du National ressemble à une tentative inutile de prendre une revanche sur l'Histoire qui, on le sait, a forcé les autorités et les banques suisses à se conformer à la transparence. Chez certains, à commencer par le banquier et conseiller national UDC Thomas Matter, père de l'initiative, cet alignement forcé n'a toujours pas été avalé. On peut faire moins puéril.

De l’argent gratuit pour longtemps encore

C'est bientôt Noël, et cela le restera longtemps encore. Pour le coût du crédit, du moins. Ce n'est pas parce que la Fed, la banque centrale des Etats-Unis, a décidé le 14 décembre de relever (pour la 2e fois depuis la fin de la crise américaine) de relever de 0,25% son taux d'intérêt se référence, que nos institutions, côté européen de l'Atlantique, vont faire de même. C'est du reste le message qu'a fait passer la Banque nationale suisse (BNS) au lendemain de la décision du Comité de politique monétaire présidé par Janet Yellen: les taux ne bougent pas, et iles ne bougeront pas avant de nombreux mois.

Les raisons conjoncturelles sont nombreuses, pourtant, pour plaider le contraire, de la reprise de la conjoncture en Europe (et en Suisse, après le choc du franc fort) à l'effet des Trumponomics, ces promesses (vagues) de relance économiques aux Etats-Unis. Mais comme le dit la BNS elle-même, la reprise de la conjoncture ne provoque pas de hausse sérieuse des prix (l'inflation devrait tout au plus passer de -0,2% aujourd'hui à +0,2% dans un an!). Et la reprise de la conjoncture reste bien timide, inférieure au seuil des 2% considérés comme le niveau d'équilibre au-dessus duquel l'économie est en surchauffe.

Bien sûr, les marchés financiers ne voient pas les choses tout à fait de la même façon. Les taux d'intérêt à long terme, qui reflètent les attentes d'inflation à plusieurs années, sont sensiblement remontés ces derniers mois, particulièrement en Suisse. Mais ils restent négatifs: les créanciers paient toujours la Conféération pour lui prêter de l'argent à raison de 11 centimes par tranche de 100 francs! La tendance est similaire dans le reste de l'Europe, même si les taux longs ne sont pas négatifs, mais légèrement en-dessus de zéro (0,37% pour l'emprunt à dix ans de l'Etat allemand).

Mais les marchés ne sont pas toujours clairvoyants, c'est une évidence. En l'occurrence, ils se laissent bercer par les promesses d'un Donald Trump qui dit beaucoup de choses imprécises et contradictoires. Mais cela leur permet d'oublier, pour un temps au moins, qu'ils ne se sont pas libérés de la "répression financière", cet ensemble de politiques monétaires et économiques qui noient les pays sous des flots de liquidités sans que celles-ci puissent être efficacement employées pour créer de la croissance, et que la Banque centrale européenne va prolonger. Mais on les comprends, ces marchés: c'est bientôt Noël.

Scénario(s) de base

On aime bien, dans les entreprises, faire des scénarios. Que se passera-t-il si notre principal client nous lâche, si la banque ne nous renouvelle pas notre ligne de crédit, si nous parvenosn enfin à conquérir ce nouveau marché, etc. etc. Par extension, ce principe de fonctionnement est aussi appliqué à des niveaux plus élevés, jusqu'au sommet. Et c'est là que les choses dérapent.

La définition d'un scénario répond à un besoin objectif, celui de se préparer à différentes issues. Mais elle comble aussi un vide, celui de l'inconnu, par une espèce de mécanisation de la prévision. Paramètre de comparaison ("benchmark", diront certains), elle sert de rampe pour avancer dans un avenir souvent flou. Mal compris, il égare.

Brexit, élections présidentielles aux Etats-Unis et en France, autant d'événements annoncés pour lesquels des scénarios ont été définis en suivant les principes de base: on prévoit un scénario de base, que l'on juge le plus probable, et l'on élabore des scénarios alternatifs, que l'on a tendance plutôt à bricoler tant ils paraissent peu crédibles.

Et comme tout le monde procède à la même analyse ("groupthink"), l'on aboutit à de désagréables surprises: sortie du Royaume-Uni de l'UE, élection de Donald Trump, annonce du retrait de François Hollande. A chaque fois, les experts sont pris de court, les reponsables ne savent plus vers qui se tourner, et les "élites" paraissent encore plus déconnectées du "peuple".

L'année 2016 aura été celle où les plus grandes surprises sont venues de la tournue inattendu d'événements planifiés longtemps à l'avance. Les conséquences sont incalculables, largement inconnues. L'année 2017 sera donc celle où la part d'inconnu, d'incalculable, d'improbable, va donc progresser.

Il est donc grand temps que les scénaristes du futur infusent de plus grandes doses de relativisme dans leurs projections. Et que les dirigeants qui les lisent s'y fient moins. L'avenir n'est jamais mécanique. Et par essence, il est imprévisible. Il est grand trmps de le reconnaître. En accordant, si l'on ne peut pas faire autrement, plus de place aux "scénarios alternatifs".

Les Trumponomics, le dollar et nous

Il est établi depuis l'élection de Donald Trump le 8 novembre dernier que l'économie américaine – et donc mondiale – va au-devant de moments agités. D'une part, le pochain président promet un vaste plan de relance fait de charbon et d'acier, de réparations de routes et de croissance massive de la dette. Tout cela sera fort bien pour l'emploi, et donc les salaires, et donc les prix. La petite possée de fièvre enregistrée ces derniers mois est donc promise à un bel avenir.

D'autre part, le même président promet des murs, des barrières et un vaste retrait américain du reste du monde. Les entreprises ne pourront plus ausi facilement qu'aujourd'hui embaucher l'ultra-spécialiste-qui-est-le-seul-à-maîtriser-une-technologie-ultra-pointue-et-prometteuse-mais-qui-malheureusement-est-Pakistanais-et-ne-pourra-donc-pas-obtenir-de-visa, et les échanges internationaux progresseront moins vite. Pour la croissance, donc, on repassera.

En météo, lorsqu'une haute pression passe à proximité d'une zone déprimée, cela provoque des turbulences, d'autant plus fortes que les différences entre les hautes et les basses pressions sont marquées. En termes économiques, on promet donc un mélange d'inflation et de stagnation conjoncturelle. Cela vous rappele quelque chose? La stagflation des années 1970, qui a mis fin aux Trente Glorieuses et a débouché sur la "révolution" libérale reaganienne.

Le premier à se voir ballotté sera évidemment le dollar, surtout s'il est écartelé entre les hausses des taux d'intérêt et le tassement de la croissance: va-til monter, grâce à des perspectives dfe rendement accrues, ou baisser, du fait de la moindre attractivité de l'économie américaine? L'arbitrage pourrait venir du retrait américain du reste du monde: si l'US Army se retire d'Irak, d'Allemagne ou de Corée, si l'US Navy croise moins dans le Golfe ou en Mer de Chine, qui dit que les pays riverains continueront de privilégier le billet vert pour vendre leur pétrole, leurs robots et leur électronique? La chute risque d'être dure pour l'Oncle Sam lorsqu'il se rendra compte qu'il est ravalé au rang de pays comme les autres (grands, quand même…).

Le second, ce sera nous! L'inflation, tant souhaitée par nos dirigeants monétaires, va-t-elle bondir, entraînée par le dollar? Ou, au contraire, va-t-on à nouveau plonger dans la déflation, à cause du nouveau protectionnisme américain (si le dollar baisse, le franc sera à nouveau "surévalué")? Dans le premier cas de figure, nous paierions le prix de la dette américaine. Dans le second, nous paierions le prix de la fermeture des frontières américaines.

Donald Trump est un véritable homme d'affaires: il réussit à faire endosserr aux autres le prix de ses décisions. Et plus il accumulera les bêtises, plus le prix à payer sera élevé!