Les visages masqués de la dette

Devenue ennemi public numéro un de l’économie mondiale depuis la crise de 2008, la dette ne s’est jamais aussi bien portée: plus de 152’000 milliards de dollars selon le FMI, le double du PIB mondial! Alors que les gendarmes financiers consacrent des efforts gigantesques pour la traquer, l’identifier et juger le risque, elle apparaît au détour d’enquêtes multiples et variées sous des aspects parfois inattendus.

C’est ainsi que la Banque des Règlements Internationaux a levé un lièvre en un lieu inattendu, les marchés des changes. dans un article paru sur son site (www.bis.org) à la mi-septembre, la “banque centrale des banques centrales” s’alarme de l’existence d’engagements de 10’700 milliards de dollars pris par les banques commerciales sans que ce montant, qui équivaut à la moitié du PIB des Etats-Unis ou trois fois celui de l’Allemagne, n’apparaisse sur les bilans.

Le procédé est simple dans sa complexité: lorsqu’elles s’échangent des devises, les banques commerciales font un usage intense de produits dérivés aux noms plus ou moins exotiques et/ou barbares (swaps, forwards, etc.) leur permettant de différer les paiements, ou les risques, ou les deux, contre des avantages immédiats ou, plus simplement, pour mitiger le risque. En faisant cela, elles contractent des engagements vis-à-vis de tiers qui n’apparaissent, comme le souligne l’institution bâloise, “que dans les notes de bas de page”.

Un autre lièvre est apparu fin août à l’occasion d’une procédure judiciaire lancée aux Etats-Unis contre UBS, Credit Suisse et quelques autres banques d’affaires internationales par des investisseurs institutionnels américains: celui des titres financiers (généralement des actions) empruntées par ces mêmes institutionnels afin de les vendre à découvert, pour les racheter par la suite en réalisant un bénéfice sur la différence de valeurs entre le moment de la vente et celui du rachat. Ces opérations représentent un pactole moyen de 1710 milliards de dollars, un montant alors totalement masqué aux yeux du public (on espère que les régulateurs le connaissaient) jusqu’alors.

Les chiffres les plus effrayants sont peut-être ceux que l’on ne veut pas voir même s’ils nous sautent à la figure: par exemple l’endettement total de la Suisse. Celui-ci est l’un des plus élevés au monde, largement supérieur à 200% du PIB. Vous dites que les finances publiques sont ultra-saines, avec un taux d’endettement à peine voisin de 35%? C’est vrai. Mais c’est oublier le taux des entreprises (plus de 75%), et surtout… des ménages, dont les dettes sont supérieures à 125% du PIB suisse! A ce niveau, notre pays est nettement plus endetté que l’Allemagne et se compare… avec l’Italie.

Bien sûr, cette dette est gagée sur des actifs tangibles, à commencer par l’immobilier. Mais la seule proportion de cette dette devrait alarmer les investisseurs par le risque systémique qu’elle fait peser en cas de hausse de l’insolvabilité des débiteurs, notamment en cas de hausse des taux d’intérêt. Le franc suisse n’est peut-être pas la valeur sûre que l’on croit.

Monnaies, le miroir déformant

Dix ans. Dix ans pour amorcer un retour à la normale au plan des politiques monétaires, pour commencer effectivement à mettre fin aux “mesures exceptionnelles” et “assouplissements quantitatifs”. Dix ans après l’éclatement de la crise financière en août 2007 et son premier cortège d’injections massives de liquidités par les banques centrales.

En annonçant mercredi 20 septembre que la Fed allait réduire son massif bilan au rythme de 10 à 50 milliards de dollars par mois, sa gouverneure Janet Yellen n’a pas fait que confirmer ce que son prédécesseur Ben Bernanke promettait de faire depuis 2013. Elle passe aux actes. La banque centrale américaine, qui a constitué des réserves de 4500 milliards de dollars – 25% du PIB des Etats-Unis – comme prix du redressement économique du pays, s’engage donc à les réduire de manière ordonnée. La BCE et la BNS, deux autres institutions qui ont constitué, et constituent encore, des bas de laine conséquents pour éviter à leurs économies de replonger dans le chaos, en sont encore fort éloignées. Mais elles devraient prendre le même chemin.

Mais pour quel effet? Les adversaires des assouplissements quantitatifs, notamment aux Etats-Unis et en Allemagne, redoutent depuis des années la résurgence de l’hyperinflation dans un monde noyé de liquidités. Or, celle-ci ne s’est pas produite, provoquant même un certain désarroi des banquiers centraux eux-mêmes qui avaient pourtant chercher à provoquer une certaine  hausse des prix, qui leur aurait permis de relever quelque peu les taux d’intérêt. Cet absence, couplée à la reprise économique qui s’affirme à peu près partout dans le monde, les plonge dans un abîme de perplexité. Et prive du levier nécessaire pour quitter la zone dangereuse des taux zéro, voire négatifs.

La question se pose désormais de l’effet que provoquera le retrait de milliards de liquidités dans le monde. Dans l’immédiat, l’annonce de Janet Yellen a provoqué un rebond du dollar – une marque de confiance, donc, pour la Fed – loin de la secousse qu’avait provoquée l’annonce du “tapering” de Ben Bernanke. On attend un relèvement des rendements des obligations de longue durée, puisque la Fed ne les achètera plus. Voire un coup d’arrêt boursier.

Et si ces effets étaient temporaires? Avec leurs programmes d’assouplissements quantitatifs, les Etats-Unis ont fait progresser leur masse monétaire élargie (M3) de 58% entre 2010 et 2017, selon les données de l’OCDE. C’est à peine supérieur à la moyenne de l’organisation (56%). A peine plus que la Suisse (45,4%), qui s’est pourtant lancée à corps perdu dans une défense acharnée de la stabilité de son taux de change, et certes un peu plus que la zone euro (25%), elle-même en retard dans le cycle. du redressement conjoncturel Mais c’est moins que la monnaie créée dans d’autres économies prospères et nettement moins affectées par la crise financière comme le Canada (66%) ou la Corée (64%), respectivement 10e et 11e économies au monde par la taille de leur PIB.

Ces torrents de liquidités se sont donc assurément orientés vers les marchés d’actions et obligataires. Mais ils se sont vraisemblablement aussi retrouvés investis dans l’appareil productif. En fait, les marchés financiers se sont laissés impressionner par la taille des programmes estimés en dollars (ou en euros), sans forcément considérer ce que faisaient les autres pays ni toujours les mettre en perspective de la circulation effective de la monnaie. Finalement, les banques centrales n’ont peut-être pas si mal géré leurs grandes ouvertures de vannes et, avec pas mal de chances, pourront les refermer sans dommages conséquents pour l’économie.

Place financière, une noyade dans l’anonymat

“Avant, à Genève, il régnait une effervescence certaine. Les gens dépensaient de l’argent, certes pas forcément déclaré. Aujourd’hui, ce temps est fini et on ne voit pas vraiment ce qui pourrait extraire la ville et sa place financière de cette stagnation”. Exprimé en privé voici quelques jours par un professionnel de la finance de la cité de Calvin, ce constat rejoint celui de beaucoup, beaucoup d’autres gens ayant connu l’”avant” et qui désespèrent du “maintenant”.

La rue du Rhône et le Quartier des banques se sont fondus dans la grisaille et ne parviennent pas à en sortir. Certes, la majorité d’entre elles demeurent bénéficiaires, ou sont parvenues à revenir dans le vert. Mais c’est l’enthousiasme, la dynamique, l’idée neuve qui fait encore défaut. Un manque de punch relevé, comme chaque semestre par l’Indice global des places financières (GFCI). Son rapport de septembre relève certes Genève de quelques rangs (15e place au lieu de 23e), mais lui fait perdre des points, comme Zurich, comme Luxembourg. Clairement, la place financière genevoise n’est pas perçue comme une potentielle gagnante du Brexit, en dépit de ses liens étroits avec la City, au contraire de centres de taille comparable comme Amsterdam, Stockholm et Vienne.

Les banques et les autres acteurs de la place n’ont pas fini de s’extraire de l’avalanche réglementaire qui les a ensevelis, et dont l’adoption de LSFin et de LEFin par les Chambres cette session en principe, marque l’aboutissement. Elles n’ont pas pu adopter des stratégies véritablement offensives pour l’ère post-secret bancaire. Elles n’ont pas encore réussi à transformer leurs armées de petits soldats obéissants en foudres due guerre, autonomes et entreprenants, qu’exige l’économie du big data et de la transparence. Elles auront encore besoin de nombreuses années avant que les jeunes habités de ces idées nouvelles parviennent à s’imposer à leurs hiérarchies vieillissantes et dépassées et apportent la révolution.

D’ici là, la place financière de Genève va végéter encore longtemps dans la grisaille des échelons intermédiaires des classements internationaux, et manquer les chances offertes par un monde neuf.

Jérusalem, nid de start-up

Lorsqu’un coup de feu lui passe à proximité immédiate, la mouche est évidemment déstabilisée par le souffle de la balle. Elle opère plusieurs mouvements de rotation sur elle-même. Puis, reprenant graduellement le contrôle de ses mouvements. Elle bat ses ailes en direction de l’avant, lui permettant de retrouver une certaine assise. Cet ajustement lui prend quelques secondes, puis elle poursuit son vol. Entre-temps, chacun de ses mouvements a été capté par une caméra de très haute précision et rapidité, afin de reconstituer chacun de ses gestes. Les images serviront à mieux comprendre comment cet insecte réagit à la surprise et proportionne sa réponse.

L’ensemble des informations ainsi obtenues sur le comportement de la mouche en temps de stress alimenteront les connaissances que réunissent le professeur Yaakov Nahmias et ses collaborateurs du Micro Tissue Lab de l’Université hébraïque de Jérusalem. Sommité internationale de l’étude des tissus (vivants), des microfluides et du métabolisme, ce noiraud élancé estime que « les insectes ont encore beaucoup à nous apprendre, notamment sur la manière d’évoluer en l’air lorsque l’on a une si petite taille ». Les applications sont nombreuses, jusqu’à recréer des insectes artificiels aux usages potentiels aussi multiples qu’inattendus.

Les recherches du professeur Nahmias ne sont pourtant que l’un des domaines développés auprès de l’Université hébraïque, dont le campus aéré et agréablement boisé s’étend à l’ouest du coeur de la Ville sainte, à proximité du quartier gouvernemental. L’institution fondée notamment par Albert Einstein et Chaïm Weizmann en 1925 en abrite maints autres, dans des domaines aussi variés que la nanotechnologie, la physique quantique, la cybersécurité. Elles est même l’une des huit à avoir signé un accord de coopération avec l’université de Genève. Et elle s’apprête, d’ici la fin de l’année, à mettre un somptueux immeuble (au budget proche de 100 millions de francs, bien plus que projeté) signé Norman Foster, aux façades illustrant les synapses du cerveau, à la disposition du professeur Idan Segev. Ce sexagénaire aux cheveux fous dirige le Lab for Understanding Neurons,et dirige le volet israélien du Blue Brain Project, cette ambitieuse tentative de créer un cerveau synthétique dirigée depuis l’EPFL par Henry Markram.

Yaakov Nahmias, Idan Segev, leurs collègues de l’Université hébraïques et des autres institutions israéliennes (notamment le Technion à Haïfa et l’Institut Weizmann dans la grande banlieue de Tel-Aviv) sont deux des multiples projets présentés cette semaine à la délégation suisse au DLD Tel Aviv Innovation Festival, salon des start-ups numériques de la capitale économique israélienne. Elles sont avant tout les fers de lance de l’effervescente création de start-ups qui saisit Israël depuis au moins les années 1970 et qui, grâce à un ingénieux système d’encadrement des étudiants prometteurs et de financements publics et privés, permet à ce pays de rivaliser avec la Silicon Valley et les autres grands pôles d’innovation mondiaux, sinon de les dépasser.

A quelques centaines de mètres de là, la Vieille Ville, ses Lieux saints, le Mur des lamentations, l’Esplanade des mosquées. Lieux chargés d’Histoire, d’émotion profonde. Emblèmes de l’interminable conflit  entre Israéliens et Arabes. Cette proximité géographique fait enore plus ressortir le caractère désespérant de cet insoluble affrontement.

La Turquie, un pays qui vit au-dessus de ses moyens

Le jeudi 27 juillet au soir, un violent orage s’est abattu sur Istanbul, mégalopole de 15 millions d’habitants, causant inondations diverses et interrompant les transports. L’aéroport international Atatürk a notamment été fortement touché. Vingt-quatre heures plus tard, il n’avait toujours pas retrouvé son fonctionnement normal, multipliant les vols retardés de plusieurs heures, voire annulés.

Ce genre de scène, que toute plate-forme aérienne globale connaît, semble toutefois souffrir d’un autre mal: le manque de personnel qualifié depuis que le gouvernement Erdogan multiplie les purges de supposés gülenistes, ces adeptes d’une communauté religieuse accusée par les autorités d’avoir orchestré le coup d’Etat raté du 16 juillet 2016. L’aéroport Atatürk, principale porte de la Turquie, voit donc son bon fonctionnement entravé par l’illusion de l’Etat de voir des ennemis partout. Ces entraves ne concernent pas que cette infrastructure, mais le pays tout entier, sa société, et donc son économie.

La Turquie ne peut guère se permettre de poser ce genre d’obstacle sur son propre chemin. Elle vit déjà au-dessus de ses moyens: sa balance des paiements est chroniquement déficitaire. Son inflation est élevée (plus de 10%). Tout obstacle à sa croissance économique peut la faire basculer dans le chaos (récession, hyperinflation), des épisodes qu’elle a connus dans un passé encore proche, et qui avait nécessité une intervention du FMI en 2001 encore.

Or, c’est ce que le gouvernement Erdogan est en train de faire. Ses purges (plus de 150’000 personnes licenciées pour “gülenisme” supposé) entravent le bon fonctionnement de secteurs-clé comme l’éducation, la justice et certains services publics. Les arrestations, parfois arbitraires, ainsi que les procès de journalistes et de militants des droits de l’Homme instaurent un climat de peur dans le pays. Le gouvernement exacerbe les divisions de la société en réislamisant progressivement son fonctionnement, et hystérise le climat politique en favorisant le culte des “martyrs” morts pour empêcher le coup d’Etat de juillet 2016.

Tout cela fait fuir investisseurs étrangers et touristes, les deux principales sources de revenus du pays, aux côtés des exportations de biens industriels. Les investissements directs ont fléchi, les entrées de visiteurs divisées par deux. Il y a de la place sur les plages turques en ce moment.

Obsédé par son idéologie fondée sur la revanche des conservateurs islamistes sur les laïques républicains qui ont dirigé le pays pendant des décennies, le gouvernement Erdogan est en train de détruire la croissance économique qui avait assuré son succès.  Le pire, c’est que l’opposition reste très divisée. Le jour où Erdogan perd le pouvoir, qui viendra le remplacer? Là est toute la question de l’avenir d’un pays grand comme l’Allemagne à moitié intégré dans l’Europe.

Ligne 5, arrêt Plateia Amerikis

Avec ses immeubles de six étages, généralement en béton des années cinquante et soixante, Plateia Amerikis est l’une de ces places typiques des quartiers nord d’Athènes, un océan résidentiel à la chaleur écrasante et où les possibilités de se rafraîchir se sont raréfiées au fil de la faillite des bistrots et des petits commerces ces dernières années. A l’arrêt de bus de la ligne 5, qui relie au centre ce quartier ignoré des touristes, les passagers en attente se font chaque minute plus nombreux. Prêts à s’entasser dans le trolleybus jaune déjà bondé, qui a connu des temps meilleurs. Mais qui, au moins, est (encore) climatisé.

Si vous demandiez à ces passagers ce qu’ils pensent du probable retour, bientôt, de leur pays sur les marchés internationaux de la dette, ils vous répondraient certainement : on en paie le prix tous les jours. Niveau de vie effondré, petits commerces de quartier ravagés, services publics laminés, sentiment national blessé. Et ce pauvre bus toujours aussi bondé, mais qui reste le moyen le plus efficace de rejoindre le centre. Au tarif de 1,80 euro par personne. Pour des salaires de quelques centaines d’euros par mois.

La fatigue de sept ans de crise profonde a laissé de profondes traces sur les murs de la capitale grecque, à commencer par les innombrables tags qui expriment la colère et les frustrations de gens qui ne savent pas s’ils doivent la tourner contre Angela Merkel, symbole de cette Allemagne souvent perçue comme arrogante sinon égoïste, ou contre leurs propres politiciens, qui ont plongé leur pays dans le chaos financier dont l’extraction leur coûte si cher. « Dans ce pays, ce qui est pénible, c’est que les choses n’avancent pas », témoigne la directrice d’une boutique touristique des Cyclades.

Mais la Grèce ne s’est pas effondrée. Elle n’a pas quitté la zone euro. Les drapeaux européens continuent de flotter sur les bâtiments, les bateaux. Le pays continue de fonctionner, certes un peu cahin-caha, à la grecque, exigeant parfois un peu de patience de la part des visiteurs habitués à des organisations plus… nordiques. Et surtout, elle reste, fondamentalement, profondément, une démocratie. Et un exemple de résilience et de redressement, notamment face au voisin turc qui s’enfonce dans l’autoritarisme et la crise économique. Un point auquel les passagers en attente à l’arrêt de Plateia Amerikis ne doivent pas rester insensibles.

Cet étrange cannibalisme fédéral

Les téléspectateurs suisses ne pourront bientôt plus accéder librement aux matches de la igue des Champions puisque les droits de retransmission échapperont à la SSR dès 2018. L’amateur de football européen devra se tourner vers Teleclub et passer à la caisse.

Or, Teleclub, qui se présente comme une entreprise privée basée à Zurich, appartient à 75% à Swisscom. Qui appartient à 51% à la Confédération. En clair, c’est une entreprise détenue en majorité par la Confédération qui a ravi les droits de retransmission à la SSR… qui appartient aussi à cette même Confédération (à 100%).

Certes, des actionnaires privés s’invitent dans ce carrousel: Ringier (chez Teleclub), nombre de caisses de pensions, de fonds de placements et d’autres institutionnels chez Swisscom. Mais la voix de ces minoritaires dans la définition des stratégies d’entreprise n’est pas décisive et leur rôle consiste avant tout à encaisser les dividendes.

Aussi, l’affaire Teleclub / SSR apparaît-elle comme la cannibalisation d’une entreprise détenue par la Confédération par une autre… une stratégie dont on peine à saisir la logique. Sauf que l’affaire a un perdant: le téléspectateur suisse amateur de grands matches de foot, qui devra payer plus cher pour assister aux retransmissions.

Et ce n’est pas un cas isolé. En réduisant les redevances hydrauliques accordées aux communes de montagne, la Confédération entend alléger les charges des entreprises électriques, majoritairement détenues par les cantons et les communes, généralement de plaine. Les électriciens plaident depuis longtemps cette réduction de coûts destinée à leur permettre de surmonter la chute des prix de gros de l’électricité (qu’ils avaient mal anticipée) alors qu’il font face aux amortissements de leurs lourds investissements dans le pompage-turbinage de ces dernières années.

Cet allégement des charges des compagnies d’électricité va donc soulager les localités de plaine qu’effraye la perspective de devoir recapitaliser des entreprises en sérieuses difficultés. Elle éloigne la perspective de devoir ouvrir le porte-monnaie en reportant une partie de la facture sur le dos des communes de montagne détentrices de droits d’eau. Bien sûr, certaines de ces communes montagnardes ne sont financièrement pas à plaindre (par exemple Finhaut en Valais). Mais doit-on leur rendre la vie plus difficile du fait des erreurs de stratégie des barons de l’électricité?

Le perdant reste le consommateur final de courant électrique puisque aucune baisse des tarifs de l’électricité n’est prévisible, du moins pour le consommateur individuel soumis au monopole.

Il est, des fois, des stratégies dont la logique est difficile à comprendre autrement que par l’absence totale de pilotage. Et dont le perdant est toujours le même: vous, moi.

Le risque systémique, où on ne l’attend pas

Depuis le double traumatisme de la faillite de Lehman Brothers et de la crise grecque, c’est l’obsession d’un monde qui tente encore de panser ses plaies: d’où viendra la prochaine crise? Et avec la même obsession, le monde tente d’éliminer les risques systémiques qu’il identifie dans l’excès de crédit, de complexité des instruments financiers et d’opacité financière.

Et si le nouveau risque systémique ne se cachait pas au même endroit que lors des dernières crises? Et s’il se terrait plutôt dans la concentration des richesses et des pouvoirs économiques et financiers? Et si la prochaine explosion n’allait-elle pas survenir au coeur du noeud des relations entre grands responsables de banques géantes, de fonds institutionnels gigantesques, d’investisseurs tentaculaires, de banquiers centraux et de très hauts dirigeants politiques?

C’est la thèse que défend brillamment Sandra Navidi dans un essai aussi brillant que glaçant, “$uperhubs, How the financial elite & their networks rule our world” (Nicholas Brealey, Londres et Boston, 2017).“La stabilité financière a été analysée avant tout sur la base des interconnexions institutionnelles plutôt qu’au niveau des individus. Pourtant, ce sont des êtres humains, et non des entités abstraites, qui prennent les décisions au nom de leurs institutions et impactent, au final, le système”, écrit-elle en conclusion de son livre.

Avocate internationale, ancienne banquière d’investissement, ancienne collaboratrice de l’économiste Nouriel Roubini, manifestement proche de George Soros, habituée des grands raouts tels que Davos, l’auteur témoigne de ce qu’elle connaît et voit sur une base régulière: les mêmes personnes, situées au sommet de la hiérarchie sociale, se partageant les réflexions et les informations en vase restreint (à défaut d’être clos) et profitant ainsi de l’avantage d’être systématiquement en avance sur leurs concurrents.

L’une des conséquences, identifiée par l’auteur, est connue: c’est la montée des colères et frustrations populaires s’exprimant toujours plus brutalement dans les scrutins, comme le Brexit, l’élection de Donald Trump, les résultats électoraux inquiétants de Geert Wilders aux Pays-Bas et de Marine Le Pen en France. Mais le succès des partis modérés à La Haye comme l’élection de Macron à l’Elysée semblent, pour un moment, écarter l’imminence d’une révolte populaire.

En revanche, la déconcentration des processus de prise d’information et de réflexion ne semble pas du tout à l’ordre du jour. Davos est certes davantage une caisse de résonance d’une réflexion à un moment donné; Bilderberg est certes plus concentré et ne prend pas de décisions; mais ces deux rassemblements, comme la myriade d’autres du même niveau (on pourrait par exemple mentionner Jackson Hole, rendez-vous annuel des principaux banquiers centraux ) perpétuent ce système de réflexion en circuit fermé.

Un appel d’air s’impose, par conséquent. Non pas pour permettre au “peuple” de dire son fait aux “élite”, ça non! Mais pour autoriser une plus vaste diversité des opinions, des analyses, et une meilleure circulation de l’information. Afin de retarder la prochaine crise systémique. Voire, rêvons, de l’éviter.

 

 

Post-scriptum: Pourquoi ce livre n’est-il pas publié en français? Paru initialement en allemand sous le titre “Wie die Finanzwelte und Ihre Netzwerke die Welt regieren” et rapidement traduit en anglais, l’ouvrage semble s’adresser tout particulièrement au lectorat francophone. Manque de curiosité ou de courage de la part des éditeurs?

Le cercle vicieux de l’âge de la retraite

Il n’est pas sûr que l’âge de la retraite des femmes puisse être relevé de 64 ans actuellement à 65, comme le prévoit la réforme de la Prévoyance 2020. Si le référendum, qui sera soumis au vote le 24 septembre, passe, cette mesure (comme les autres) visant à rééquilibrer les comptes de la retraite passera à la trappe… et tant pis pour la réalité des chiffres!
Et pourtant l’équation est simple: l’allongement de la durée de vie pèse de plus en plus lourdement sur les comptes des institutions de prévoyance (en plus de l’abaissement des rendements des placements et les taux négatifs), ce qui les contraint à prendre des mesures de plus en plus sévères pour les futurs retraités. Refrain connu.
Mais l’opposition, croissante semble-t-il, à la réforme, mélange beaucoup de choses, que ce soit une inégalité humaine criante comme entre l’écart salarial hommes-femmes, ou des questions plus étroitement techniques comme le taux de conversion. Mais qui a pensé au blocage psychologique que cette opposition alimente?
Tout relèvement de l’age de la retraite se heurte à un obstacle: les entreprises ne veulent plus de travailleurs âgés. Ceux qui perdent leur emploi à 55-60 ans n’en trouvent plus guère. Ils tombent ainsi au chômage, co-financé à parité par les entreprises et les employés. Mais après cette phase qui ne dure que deux ans, ils aboutissent généralement à l’aide sociale, laquelle est à la charge du contribuable. Et ils y restent bien plus longtemps…
Du point de vue des entreprises, il y a de la rationalité: plus l’ex-salarié est à l’aide sociale, mois il coûte cher à l’entreprise puisque la base de financement de l’Etat est plus large que celle des assurances sociales.
Mais ce calcul a un défaut: les gens, qui ne veulent pas se faire marginaliser aussi facilement, vont voter dans le sens de leurs intérêts: raccourcir le délai d’attente jusqu’à l’âge de la retraite, et tant pis si ce choix obère le financement de l’AVS et du 2e pilier!
Les entreprises disposent d’une clé pour déverrouiller cette situation: en surmontant une vision trop à court terme et en se montrant plus ouvertes vis-à-vis des travailleurs seniors, voire âgés. Dans les rapport de travail, ce sont elles qui détiennent le pouvoir. Un geste de leur part permettrait donc de restaurer la confiance des employés qui, redoutant moins la marginalisation en raison de leur âge, se montreront moins sceptiques face à l’élévation de l’age de la retraite.

PS: le dernier paragraphe a été récrit pour répondre à certaines observations justifiées sur le manque d’explications de la version précédente.

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Acheter l’Europe?

Il n’a échappé à personne que l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence française le 7 mai dernier n’a pas provoqué l’explosion boursière que d’aucuns attendaient. Le lundi suivant le scrutin, les indices boursiers sont restés plats, voire même, se sont légèrement affaissés. Et la semaine qui a suivi a confirmé cet attentisme… sauf en Suisse, où l’indice SMI a quand même gagné un petit pour-cent, franchissant à nouveau les 9000 points!

Pourtant, le soulagement de voir la France rester dans le jeu européen et de la mondialisation a coïncidé avec une autre excellente nouvelle, économique celle-là, la révision à la hausse des prévisions de croissance de la zone euro, à 1,7% pour cette année. Certes, un seul petit dixième de point de pourcentage de mieux que la prévision précédente, mais l’Europe revient de très loin. Alors, pourquoi les marchés internationaux ne bondissent-ils pas?

Les professionnels insistent sur la persistance des risques et des inconnues macroéconomiques. Mais les mêmes ne s’en sont pas tant embarrassés pour saluer le “plan” de relance de Donald Trump par l’une des plus spectaculaires hausses boursières de ces dernières années.

Aussi, les actions sont devenues extraordinairement chères. Elles s’achètent, en moyenne, plus de 20 fois les bénéfices attendus en Europe, alors que la moyenne historique tourne autour de 15 à 17 fois. Même si le marché s’attend à ce que l’accélération de la croissance se traduise par des hausses de bénéfices, il estime aussi déjà en avoir payé le prix.

C’est donc sur le front des changes que le rebalancement s’opère, avec un euro en hausse face au dollar… dans une petite marge, faute de quoi la reprise européenne pourrait vite subir un coup d’arrêt pour cause de surévaluation monétaire.

Avec un autre effet en cascade, lui-même très favorable à la Suisse. Qui dit hausse de l’euro dit baisse du franc, qui ne peut que réjouir les exportateurs, et baisse de la pression sur la BNS, surchargée de réserves de devises et obligée à maintenir des taux d’intérêt négatifs punitifs pour tant d’acteurs, à commencer par le système de prévoyance et les banques.

Est-ce la fin des dix ans de purgatoire que nous venons de traverser? La dynamique est là, mais les résultats concrets dépendront largement de l’aptitude d’Emmanuel Macron d’appliquer son programme en France, de son impact sur le reste du continent, de la reprise de confiance de ce dernier dans son modèle d’intégration, afin que les doutes sur la mondialisation et la capacité d’intégration de nos sociétés ne paraisse plus un vilain mot. En bref, retrouver de l’optimisme.

Cela prendra du temps. Thomas Jordan, le président de la BNS, n’a-t-il par déclaré, quelques jours après l’élection d’Emmanuel Macron, que le franc restait surévalué, laissant entendre que les taux négatifs allaient demeurer? L’optimisme est une qualité qui ne se construit que pierre par pierre! Sans oublier que tout peut être mis par terre par un simple faux pas de Donald Trump.