Rire est une affaire sérieuse

«Il faut rire avant d’être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.» Voilà ce que   l’écrivain La Bruyère, qui en connaissait un rayon en matière d’humanité, affirmait dans Les Caractères. Et puis, «rire , c’est bon pour la santé» comme l’a dit d’une voix sépulcrale Monsieur Schneider-Ammann, notre très sérieux conseiller fédéral au don comique insoupçonné (y compris de lui-même) mais désormais mondialement reconnu et salué sur youtube.

Penchons-nous donc sur cette merveilleuse expérience physiologico-existentielle, ça devrait nous distraire un peu. Aujourd’hui j’adopte la perspective du rire à travers les âges et les auteurs, pour un petit tour d’horizon revigorant, j’ose l’espérer…

« Mieux est de ris* que de larmes écrire. Pour ce que* rire est le propre de l’Homme. » annonçait Rabelais à ses lecteurs. Médecin, il avait le projet de faire rire ses malades pour les soulager, et se lança ainsi dans l’écriture de Pantagruel puis de Gargantua dans ce but: les faire rire aux éclats et leur faire oublier leurs souffrances.

*(rires) *(parce que)

C’était un précurseur, jugez plutôt :

Les vertus thérapeutiques du rire

Sont très sérieusement reconnues par la science médicale aujourd’hui, tant pour les enfants malades que pour les traitements des maladies cardio-vasculaires par exemple.

Norman Cousins, un journaliste américain atteint d’une maladie dégénérative très douloureuse, le découvre sur lui-même en 1964 et fait date dans les thérapies médicales à partir de sa publication d’un article en 1979 sur ce sujet. Il fait toujours référence aujourd’hui. (Anatomy of an Illness as Perceived by the Patient.)

Norman Cousins visionnait volontairement des films comiques qui le faisaient beaucoup rire. Il observa les effets physiologiques qui s’ensuivaient: il souffrait moins et pouvait dormir.

Depuis lors les neurosciences se sont penchées sur la question et continuent ces recherches très sérieuses et prometteuses.

L’activité physique du rire est libératoire, libératrice d’endorphines, analgésique, elle masse les côtes et le diaphragme, oxygène le sang,  diminue le stress, augmente l’immunité et muscle les abdominaux ! Elle accroît l’optimisme et favorise l’insertion sociale.

 « Le rire est le meilleur désinfectant du foie » avait pour sa part dit Malcom de Chazal 1902-1981). En tout cas, rire évite de se faire trop de bile … !

Une aide existentielle

« La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri » nous dit le philosophe du 18e siècle Chamfort (Maximes et réflexions). C’est une phrase qui semble extrême, mais qui laisse songeur si l’on s’y attarde…Nous avons tous traversé des journées tristes ou terribles pendant lesquelles rire était impossible. Elles sont perdues pour le bonheur.

Paradoxalement, cela demande beaucoup de courage de rire dans certaines circonstances: il faut prendre du recul et prendre sur soi, transformer du lourd, de la gravité, en légèreté. Mais ça en vaut la peine, si on en a la force, car ça dédramatise, ça donne une autre lecture de la réalité qui nous accable. Ce n’est hélas pas toujours possible. Mais on peut essayer, comme l’avait fait fait Norman Cousins de s’appuyer sur les autres pour nous faire rire à nouveau, et relancer la machine vers plus d’espoir…

Humour et humoristes

 «C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.» (Molière, 1622-1673)

«L’humoriste, c’est un homme de bonne mauvaise humeur.»(Jules Renard, 1864-1910)

Aujourd’hui, comme naguère, les humoristes nous sont nécessaires, ils nous font du bien. Ils dessinent, parlent, se filment, écrivent pour notre plus grand plaisir. Ils sont les « fous des rois », ceux qui osent dire tout haut ce que nous pensons parfois tout bas, ou qui nous ouvrent les yeux sur des réalités difficiles, illustrant ainsi souvent cette pensée:

« La vérité est dans le rire » (Mme de Girardin, Lettres parisiennes,19.07.1837)

En tout cas, le rire est souvent nécessaire pour enrober la critique et dorer une pillule que certains pouvoirs n’avalent pas (ou plus) toujours bien. Aux Etats-Unis, les humoristes ont davantage de marge de manœuvre pour s’exprimer franchement que bien des journalistes…

Enfin, comme le dit Raymond Queneau, parfois aussi «l’humour est une tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie».

 Si l’on associe cette déclaration à la célèbre définition de l’infini * d’Einstein, les humoristes auront encore longtemps matière à nous faire rire…

Alors gardons les Pieds sur Terre et nos zygomatiques en exercice, trouvons chaque fois que c’est possible, le moyen de rire un peu, beaucoup, passionnément !

Il n’y a pas de mal à se faire du bien, rions! Parce que, comme le dit un auteur anonyme dans cette bible du rire qu’est le livre de Jean-Marie Gourio 10’000 brèves de comptoir  : «la galère, j’aurais pas pu, t’es toujours assis dans le sens contraire de la marche ! »

*«Deux choses sont infinies: l’Univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue.» Albert Einstein

 

Véronique Dreyfuss-Pagano

Véronique Dreyfuss-Pagano

Spécialisée dans les domaines de communication inter-humaine, de proxémie et de développement durable, Véronique Dreyfuss Pagano est professeur de géographie et de littérature. Mettre la pensée systémique au service de la résolution de problèmes complexes dans les sciences humaines est l'une de ses activités.

9 réponses à “Rire est une affaire sérieuse

  1. Merci pour ce rappel salutaire, en particulier par les temps qui courent où, derrière leur masque, on ne sait trop si les gens rient (d’eux-mêmes ou d’autrui) ou font la moue. Qu’en penserait Henri Bergson dont la très sérieuse thèse sur le rire, pas follement drôle à lire il est vrai, ne jette pas moins une vivre lumière sur ce sujet?

    Dans son célèbre essai, il écrit:

    “Est comique le personnage qui suit automatiquement son chemin sans se soucier de prendre contact avec les autres. Le rire est là pour corriger sa distraction et pour le tirer de son rêve […] Toujours un peu humiliant pour celui qui en est l’objet, le rire est véritablement une espèce de brimade sociale.» – Henri Bergson, “Le Rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2012, pp. 136-137.

    « Est comique tout arrangement d’actes et d’événements qui nous donne, insérées l’une dans l’autre, l’illusion de la vie et la sensation nette d’un agencement mécanique. » – Ibid., p. 69.

    Bergson défend la thèse que ce qui provoque le rire est le placage de la mécanique sur du vivant. Le rire y est considéré comme une punition de la société envers les êtres qui se laissent aller à la raideur et oublient la souplesse exigée par la vie. Sa thèse ne redevient-elle pas d’actualité avec le port obligatoire du masque? Par exemple, Donald Trump est-il plus comique avec ou sans masque?

    1. Merci pour votre apport! Pour tout dire je ne pensais pas aux divers types de comiques et aux types de rires qu’ils sont susceptibles de provoquer, mais plutôt davantage au rire cathartique, certes, mais, comment dire, plus spontané et joyeux que grinçant ou moraliste tel que décrit ici par Bergson.
      Hélas, d’ailleurs, à mes yeux du moins, Trump en lui-même n’est jamais comique …
      Ce sont les humoristes qui le rendent souvent drôle à nos yeux par les diverses interprétations qu’ils font de lui, via la caricature le plus souvent . Ce faisant, ils en dédramatisent le côté presque effrayant de cette personne:il devient un personnage. En le sortant de sa réalité en quelque sorte.
      Il est décidément difficile d’être simple sur un sujet si riche que celui du ou des rires…

  2. Excellent rappel des vertus du rire et …du sourire.
    Oui, l’humour, cette occasion , parfois, d’être une politesse du désespoir mais qui partagée et parfois hilarante , allège nos peines.
    merci pour les citations comme autant de médicaments possibles.

    1. Merci à vous pour votre commentaire. En effet les humoristes et les dessinateurs qui nous font rire sont souvent des gens meurtris par la vie qui ont su métaboliser leurs douleurs ou leur mal-être avec courage et brio et nous en ont fait un cadeau bienfaisant. Je pense à Desproges ou à Gotlib par exemple.

  3. Vos blogs sont toujours intéressants et constructifs. Merci.
    Celui-ci est bien utile par les temps qui courent. Des associations comme Théodora ou Le Rire médecin qui apportent un peu de joie aux malades et particulièrement aux enfants dans les hôpitaux confirment ce que vous dîtes.

    1. Merci beaucoup pour votre commentaire. En effet, ces associations sont très bénéfiques pour les enfants malades.
      Et nous ne devrions pas trop oublier les enfants qui sont en nous, et nous offrir ce luxe merveilleux de rire plus souvent! Des statistiques montrent en effet que les adultes rient environ 5 fois par jour ( en moyenne) et les enfants entre 300 et 350 fois par jour!

  4. Rire est une affaire sérieuse; et avec Raymond Devos, le rire était, en plus, poétique. Cet homme maniait
    la langue française avec perfection, à cette érudition, il ajoutait le surréalisme à la sauce belge. Il n’était jamais vulgaire, jamais méchant. Sa rondeur physique était le reflet de sa rondeur d’âme.

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