Mobility pricing & Contact tracing

Tarification et surveillance personnalisées

En décembre 2019, le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication publie un rapport à l’intention du Conseil fédéral concernant la faisabilité de la tarification de la mobilité[1]. Quelles que soient, les justifications du concept d’une tarification personnalisée des déplacements des personnes via leurs véhicules et par des transports publics ferroviaires et routiers, ce concept repose sur les technologies numériques de la surveillance.

 

Le projet de taxation au kilomètre des déplacements porte en lui le germe de la fin de la liberté de se mouvoir sans être sous surveillance informatique

Dans la mesure où il est possible d’enregistrer et de transmettre les données relatives aux déplacements des usagers (localisation, distance, heure, durée, moyen de transports, …) ou encore des données relatives aux entités croisées, se pose la question de la protection des données personnelles et du respect des droits fondamentaux. De même qu’avec l’application de traçage des contacts promue dans le cadre d’un état d’urgence sanitaire, aucune de ces deux applications ne permettent de garantir que les données collectées ne seront pas piratées ou détournées de leurs finalités initiales.

 

L’impossible anonymat et l’érosion des libertés

La tarification personnalisée des infrastructures partagées, nécessite que l’usager soit identifié, cela ne peut pas être complètement anonyme. De plus, les techniques d’anonymat ou de pseudo – anonymat permettent généralement d’identifier des personnes, même indirectement. Chaque déplacement des usagers des transports ferroviaire et routier est enregistré, analysé et taxé (selon des critères issus de politiques tarifaires particulières). Ainsi, chaque trajet est surveillé à des fins de contrôle et d’optimisation. Ce qui est en fait déjà le cas lorsque l’on achète un billet de train en ligne (billet nominatif), que l’on se fait contrôler durant le voyage (scannage du titre de transport, de la carte d’abonnement).

Toutes les activités numériques laissent des traces et permettent l’identification d’un système, voire d’une personne. Elles peuvent être exploitées à des fins bienveillantes ou malveillantes. En plus des données fournies consciemment par l’usager, sont systématiquement collectées des métadonnées (équipement, heure, localisation, …), à partir desquelles d’autres données sont générées par des algorithmes (profilage, …) ouvrant la porte à toutes sortes d’usages ou de dérives (publicités commerciales ou politiques ciblées,…).

 

Vie cachée des données personnelles exploitées par des tiers

Toutes les données possèdent une vie cachée hors du contrôle et de la connaissance de le leur propriétaire. Le problème est encore plus grave lorsqu’il s’agit de données de santé. De manière générale, via le numérique, l’anonymat complet (réel, effectif) est souvent impossible. C’est pour cela qu’il faut des garde-fous extrêmement stricts, voir renoncer à l’usage de certains services pour préserver les libertés publiques.

Le système est par nature liberticide et les garanties pour qu’il ne le soit pas ne sont pas probantes. Comme il ne peut exister de garantie que les données ne soient pas transmises, dupliquées, sauvegardées sans être jamais détruites ou encore piratées (cyberattaques sur le système, divulgation des données, chantages, verrouillage des ressources, etc.).

Dans l’état, rien ne garantit, que les données ne seront utilisées pas à d’autres fins, qu’elles ne seront pas croisées avec d’autres sources de capteurs (caméra de surveillance, systèmes de reconnaissance de plaques d’immatriculation, parking, portiques autoroutiers, systèmes de reconnaissance faciale, applications de traçage des contacts, capteurs de données physiologique (montres connectées, applications de santé, de bien –être, …), système d’assurance, etc.). Toutes sortes de traitements, de croisements de données et d’inférences qui permettent de constituer des profils d’utilisateurs, de reconstituer a posteriori des comportements et de prédire et d’influencer des actions sont possibles.

Pour autant, la massification des données et des traitements effective depuis plusieurs années déjà, n’a pas permis aux autorités d’anticiper la pandémie SARS-CoV-2 ni de constituer des stocks suffisants de masques pour ne citer qu’un seul exemple de ce qui fait défaut pour affronter la situation sanitaire liés au Covid-19.

En revanche, les multinationales du numérique continuent à imposer leurs visions de l’informatisation de la société, basée sur l’exploitation sans limite des données. Leur avance dans la captation des données (Big data, Cloud Computing, Intelligence artificielle) et leur pénétration du marché, font qu’ils sont incontournables dans la mise en place de solutions de « gestion des données» que cela soit dans un contexte de villes intelligences, d’optimisation des déplacements ou de surveillance en cas de pandémie. Leurs produits commerciaux sont en passe de devenir des invariants indispensables à la gestion publique. Les Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, ou encore Palantir (géant américain de l’analyse des données, en lien avec des agences de renseignement américains et dont une partie du financement initial est issu de la CIA[2]) par exemples, ne cessent de développer des partenariats avec diverses entreprises locales et autorités de par le monde. Les opérateurs téléphoniques sont également très présents sur le marché du contrôle sécuritaire du fait de leur maitrise des données de géolocalisation.

Les technologies, services et données de géolocalisation et de navigation constituent des enjeux économique et géopolitique majeurs, y compris dans leur indissociable dimension de la maitrise de l’espace et des satellites, à des fins civiles et militaires.

 

Le smartphone le nouvel instrument de la perte du désir de vouloir protéger ses données personnelles et son intimité (privacy) ?

Ce n’est pas tant le smartphone qui est en cause mais la manière dont il est devenu le vecteur indispensable d’une économie numérique basée sur l’exploitation des données qui doit être questionnée. L’eldorado numérique s’est transformé à l’insu des personnes, en économie de la surveillance de masse et de la surveillance personnalisée. Le marketing du consentement pour se laisser déposséder de ses données et se faire surveiller informatiquement est très efficace.

 

Un détournement de vigilance préjudiciable

Que ces applications soient mises en œuvre à des fins de rationalité et d’optimisation économique ou pour contribuer à la maitrise d’une situation sanitaire, les moments de trouble et de déstabilisation économique et pandémique, détournent l’attention et la vigilance des populations concernant la défense de leurs libertés. Ils peuvent être exploités par des acteurs qui souhaitent autoriser ou déployer des solutions qui empiètent fortement sur les libertés (fichage de la population, droits sélectifs attribués en fonction des comportements, profils, nouvelles pratiques policières et commerciales, …).

 

Prendre soin de la liberté, c’est  prendre soin de la démocratie (et de la santé des personnes)

Il appartient aux citoyens d’être vigilants, exigeants, d’exprimer leurs besoins, y compris envers les entités commerciales et publiques afin que celles-ci ne bafouent pas leurs droits fondamentaux et respectent notamment le droit à la vie privée et à l’intimité (privacy). Il faut espérer qu’un solutionnisme technologique préjudiciable aux droits fondamentaux  soit refusé par le public, mais rien n’est moins sûre.

J’ose espérer que la bataille pour la protection des données personnelles et pour le droit à ce que la vie privée puisse rester privée, n’est pas perdue. De nos capacités à résister, sensibiliser, éduquer,  et à défendre la vie privée, de notre volonté à lutter contre la transparence totale des êtres, dépend le sort de nos libertés et celles des générations futures.

Le droit de vivre sans être sous surveillance informatique, le droit à la déconnexion, le droit de ne pas dépendre d’algorithmes d’intelligence artificielle, sont de nouveaux droits humains qui pourraient être reconnus si nous le revendiquons de manière effective.

Ce n’est pas parce que l’on a rien à dire qu’il ne faut pas défendre la liberté d’expression !

 

[1] https://www.uvek.admin.ch/uvek/fr/home/transports/mobility-pricing.html

[2] https://en.wikipedia.org/wiki/Palantir_Technologies

 

Solange Ghernaouti

Solange Ghernaouti

Docteur en informatique, la professeure Solange Ghernaouti dirige le Swiss Cybersecurity Advisory & Research Group (UNIL) est pionnière de l’interdisciplinarité de la sécurité numérique, experte internationale en cybersécurité et cyberdéfense. Auteure de nombreux livres et publications, elle est membre de l’Académie suisse des sciences techniques, de la Commission suisse de l’Unesco, Chevalier de la Légion d'honneur.

4 réponses à “Mobility pricing & Contact tracing

  1. Merci et bravo Madame de dire haut et fort, de manière claire et documentée, ce que certain.e.s pressentent mais ne savent comment exprimer parce que non-spécialistes dans un domaine hautement complexe. La réticence à adopter systématiquement les « nouveaux comportements numériques » pour des raisons philosophiques, humanistes, et bien souvent aussi par principe de précaution, se heurte pourtant dans la plupart des domaines de la vie courante (administration, banques, transports, règlement de commandes tout particulièrement en cette période de confinement et probablement bientôt santé) à une forme de totalitarisme qui exclut ceux et celles qui souhaitent conserver la liberté de choisir le mode de transaction. Il est temps de s’unir pour réagir! Anne Sandoz Dutoit

  2. Bravo et merci pour ce signal d’alarme.
    A force de nous faire croire que le smartphone et ses applications sont indispensables, on nous habitue insidieusement à être sans cesse tracés, analysés, et même prédits.
    Bientôt, nous ne réagirons même pas quand on nous implantera des dispositifs électroniques pour nous suivre de manière encore plus efficace, voire pour nous imposer des trajets ou nous les interdire.
    Nous passerons alors de l’état d’êtres humains à l’état de choses, comme des produits sur un tapis roulant de supermarché.

  3. « Il faut espérer qu’un solutionnisme technologique préjudiciable aux droits fondamentaux soit refusé par le public, mais rien n’est moins sûr. »

    Fédor Dostoïevski, «Le Grand Inquisiteur », Les Frères Karamazov

    Extrait :

    « Mais le troupeau se reformera, il rentrera dans l’obéissance et ce sera pour toujours. Alors nous leur donnerons un bonheur doux et humble, un bonheur adapté à de faibles créatures comme eux. Nous les persuaderons, enfin, de ne pas s’enorgueillir; car c’est toi, en les élevant, qui le leur as enseigné; nous leur prouverons qu’ils sont débiles, qu’ils sont de pitoyables enfants, mais que le bonheur puéril est le plus délectable. Ils deviendront timides, ne nous perdront pas de vue et se serreront contre nous avec effroi, comme une tendre couvée sous l’aile de la mère. Ils éprouveront une surprise craintive et se montreront fiers de cette énergie, de cette intelligence qui nous auront permis de dompter la foule innombrable des rebelles. Notre courroux les fera trembler, la timidité les envahira, leurs yeux deviendront larmoyants comme ceux des enfants et des femmes; mais, sur un signe de nous, ils passeront aussi facilement au rire et à la gaieté, à la joie radieuse des enfants. Certes, nous les astreindrons au travail, mais aux heures de loisir nous organiserons leur vie comme un jeu d’enfant, avec des chants, des chœurs, des danses innocentes. Oh! nous leur permettrons même de pécher, car ils sont faibles et sans force, et ils nous aimeront comme des enfants car nous les autoriserons à pécher. Nous leur dirons que tout péché sera racheté, s’il est commis avec notre permission; c’est par amour que nous leur permettrons de pécher et nous en prendrons le châtiment sur nous. Et nous les prendrons sur nous, et ils nous chériront comme des bienfaiteurs qui se chargent de leurs péchés devant Dieu. Ils n’auront nul secret pour nous. Suivant leur degré d’obéissance, nous leur permettrons ou leur défendrons de vivre avec leurs femmes ou leurs maîtresses, d’avoir des enfants ou de n’en pas avoir — tout dépendra de leur obéissance —, et ils nous écouteront avec joie et allégresse. Ils nous soumettront les secrets les plus pénibles de leur conscience, nous résoudrons tous les cas et ils accepteront notre décision avec allégresse, car elle leur épargnera le grave souci et les effrayantes souffrances actuelles de choisir eux-mêmes librement. Et tous seront heureux, des millions de créatures, sauf une centaine de mille, leurs directeurs, sauf nous, les dépositaires du secret, qui seuls serons malheureux. Les bambins heureux se compteront par milliards et il y aura cent mille martyrs chargés de la connaissance maudite du bien et du mal. Ils mourront paisiblement, ils s’éteindront doucement en ton nom, et dans l’au-delà ils ne trouveront que la mort. Mais nous garderons le secret; nous les bercerons, pour leur bonheur, d’une récompense éternelle dans le ciel. »

  4. Merci pour votre blog. Triste constat, nous rêvions, il y 20 ans, des technologies d’information comme instruments de partage et de liberté et nous voilà asservis par une utilisation commerciale.

    Si nous prenons enfin conscience, que la chaîne d’approvisionnement globalisée ne nous permet pas assurer la disponibilité de biens essentiels à notre sécurité (masques, etc) , dans le domaine du “big data”, c’est bien pire car: 1) l’Europe a pris un retard considérable, 2) il est impossible de rapatrier cette industrie comme la production industrielle vu la quantité hallucinance de donnéee, 3) l’impact est bien plus important car il s’agit de notre liberté et de la démocratie.

    Nous vivons donc à l’heure du colonialisme numérique: les algorithmes exploitent nos données et mettent en oeuvre des règles conçues en dehors du cadre démocratique, issues d’autres sociétés et d’autres valeurs. Celles-ci sanctionnent alors l’individu sans que celui-ci n’en ait pris conscience.

    Il n’est plus question de faire machine arrière: ces technologies sont utilisées et on assiste à une accélération exponentielle de cette emprise ces dernières années.

    Trop tard donc pour changer ?

    S’il est illusoire de changer radicalement de cap vu l’acroissement de notre dépendance au numérique liée au Covid afin de poursuivre notre activité économique, certaines actions nous permettraient peut-être de limiter l’utilisation de certaines technologies afin de limiter les dégats.

    Il est temps de mettre des limites: voir ses données utilisées pour nous harceler avec de la publicité ciblée peut sembler acceptable par certains. L’interdiction de voyager, d’obtenir un passeport, de voir ses enfants admis dans une école ou de voir la prise en charge d’un traitement médical vital soumis à des règles obscures liés à notre profil numérique l’est beaucoup moins !

    Quelques exemples de domaines dans lesquels nous pourrions travailler:

    – informer et éduquer: pas besoin d’être experts pour comprendre comment diminuer notre niveau d’exposition. L’éducation donne la transparence et nous rend donc partiellement le contrôle de nos choix.

    – améliorer la gouvernance: les activités traditionnelles sont en général fortement réglementées. Le monde numérique l’est beaucoup moins vu la vitesse à laquelle les innovations sont introduites. Le principle de précaution est rarement appliqué en grande partie par manque de transparence. Or, ce n’est pas parce que quelque chose devient techniquement possible qu’elle doit être automatiquement autorisée.

    – rétablir la concurrence déloyale introduite par certains nouveaux modèles d’affaire rendus possibles par les nouvelles technologie et qui mettent la stabilité de notre société en danger (égalité devant l’impôts égaux, charge socales, règlements, etc).
    La crise liée au Covid a montré la fragilité de notre modèle de société. En six mois tout a basculé et nous devons nous questionner sur les causes de cette dégringolade, notamment en intégrant les aspects de durabilité.

    – encourager les plateformes autogérées et collaboratives telles que l’open source (comme cela est proposé dans l’application Covis).

    Sans une nouvelle vision pour la société, la technologie ne servira qu’à maintenir l’existant tel un patch en nous asservissant un peu plus dans une course sans fin. La prochaine crise sera alors peut-être causée par un virus informatique, un bug ou une panne géante.

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