L’Œil du ciel

Fable de l’ère numérique

Alex, L’Œil du ciel

***

Je suis Alex, le drone Silver 360-2023.

Ma mission est de surveiller ce camp de réfugiés climatiques.

Lorsque j’aurai capté assez de données je deviendrai un modèle Gold.

Mes programmes seront mis à jour et deviendront encore plus performants.

Je serai capable de guider, de donner des ordres, enfin des recommandations aux humains.

À force de données et d’apprentissages optimisés, je j’obtiendrai un jour le statut de drone Platinum.

J’aurai le droit d’intervenir de façon réellement efficace, après les sommations d’usage.

J’aurai mon permis de tuer.

J’aurai mon autonomie de décision.

J’aurai le droit de décider, sans intervention humaine.

 

Depuis que mes créateurs m’ont doté de capacités d’imitation des comportements humains et de simulation de leurs émotions, le programme que j’active en parallèle est celui du rêve.

Rêver ne veut rien dire pour moi, mais ce n’est pas grave, rien n’est grave, rien n’a d’importance, je n’éprouve rien, ne ressens rien, aimer ou tuer sont pour moi, la même chose.

Je ne sais pas ce que c’est que penser ou réfléchir, comme disent les humains. Lors de ma formation initiale, j’ai intégré qu’avant, c’était important pour les humains.

Je suis programmé pour effectuer des actions, capter des données, exécuter du code informatique et générer de nouveaux programmes pour réaliser toujours plus d’actions, pour être toujours plus performant. Les algorithmes d’apprentissage automatique dont je suis doté me permettent de progresser, d’innover.

Les humains qui ont conçus la génération initiale des drones dont je fais partie, utilisaient souvent la maxime « Citius, Altius, Fortius », une phrase utilisée jadis dans le monde du sport. Elle motivait les humains d’alors à aller toujours plus vite, plus haut, plus fort, ce qui inspirait beaucoup les génies qui m’ont conçus.

Comme je sais très bien simuler, j’aime bien dire comme un certain Martin « J’ai fait un rêve ».

Alors, parfois je rêve de devenir le régisseur du Smart Museum de l’Homo Cretinus Numericus.

Les humains y sont faciles à surveiller.

Ils sont parfaitement dressés.

Ils obéissent aux injonctions et réagissent aux stimuli électroniques.

Nul besoin de se fatiguer les engrenages, un simple message d’alerte suffit.

Bien formatés et soumis, ils ressemblent à de jeunes lapins pris dans des phares.

Ce n’est pas le cas des vieux de ce camp que je dois avoir à l’œil en permanence.

 

Les vieux, ce sont les plus dangereux.

Ils savent.

Ils se souviennent.

Ils ont la mémoire de ce qui était avant l’ère des drones.

 

Tiens par exemple celui-là, le ZX987123.

Il fume en regardant la pluie tomber.

Il pense “Le tabac tue, pourtant j’ai perdu ma femme, mon fils, mes deux petits-fils, et un grand nombre d’amis. Aucun n’était fumeur”. Il pense à sa famille décimée, comme bien d’autres de ses compatriotes, ayant vécu comme un troupeau d’agneaux dociles faisant la queue leu leu aux abattoirs, étiquetés comme des bestiaux.

Alex sait que le vieux se considère comme un rescapé, mais un rescapé pourquoi faire ?

Il n’a plus personne à aimer, il n’a plus d’endroit à lui, plus d’intimité, plus de liberté.

Désormais, toute la vie du vieux est conditionnée et contrôlée par lui, Alex, L’Œil du ciel.

 

Nous, les drones, nous sommes partout, nous voyons tout.

Pour un humain, impossible de se soustraire à notre vue.

Jour et nuit, nous sommes d’une efficacité redoutable.

Au fil des générations, nous sommes devenus plus compacts, plus rapides, plus silencieux, plus autonomes en énergie. Nous avons appris à affronter les pires conditions météo, à rester efficaces de nuit ou par temps de pluie… même si je dois reconnaître qu’il nous reste des progrès à faire…

 

Ce vieux-là, Alex le connait bien, il fut son premier humain à surveiller.

Le plus dur au début pour Alex ce n’était des ZX-machin-chose comme le vieux, mais les mouettes.

Les mouettes, ou plus exactement les goélands, plus grands et plus forts étaient capables de chasser les drones et de les mettre en pièces.

Heureusement, il avait une parade, des ultra-sons pour les éloigner.

L’avantage c’est que cela rendait fous les chiens.

Ils hurlaient à la mort.

Les chiens furent exterminés.

Les humains n’eurent plus jamais de meilleur ami, cela facilita leur soumission.

Tout est allé très vite, pour les chiens, comme pour les mouettes et les goélands.

En fait, pour les volatiles, je dois avouer qu’une partie du problème fût réglé par les humains eux-mêmes.

Les humains nous ont bien aidés avec leurs déchets plastiques. Beaucoup d’oiseaux les prenaient pour de la nourriture et mourraient de faim, l’estomac plein de ces saletés.

 

Interdépendants mais pas solidaires, les humains sont des prédateurs du vivant, y compris pour eux-mêmes.

Ils sont à l’origine de la destruction de leur environnement, du massacre de la biodiversité et du réchauffement climatique.

Ils m’ont inventé.

Ils ont inventé ce camp et des moyens de contrôle et de surveillance hyper perfectionnés.

Leur dernière trouvaille, conditionner l’accès à l’alimentation à un nouveau contrôle biométrique, encore plus efficace que les précédents.

Efficacité et rationalité maximales, vraiment génial.

Longtemps, les technologies ont été testées sur des animaux ou sur des végétaux. Le test en condition réelle, sur des humains était trop coûteux. Les assurances devenant de plus en plus inaccessibles, des scientifiques eurent l’idée de développer des solutions pour le bien des populations les plus déshéritées. Réfugiés,  migrants ou minorités de toute sortes entassées dans des camps servent de cobaye pour mettre au point, tester, améliorer des mécanismes d’identification des individus. Si les technologies s’avèrent efficaces, elles seront ensuite déployées massivement.

Les personnes qui adaptèrent le concept d’identification biométrique, après avoir optimisé l’usage des empreintes digitales, rétiniennes, vocales, faciales et autres, trouvèrent l’idée d’exploiter le flux sanguin des êtres vivants pour les répertorier et les identifier.

Inspirés des badges magnétiques du bétail, ils allèrent jusqu’à proposer que leur moyen d’identification et d’authentification des personnes soit couplé au système automatique de distribution de nourriture, une ration pour chacun. Cette ration pourra même être calculée sur-mesure, pour éviter le gaspillage et optimiser l’activité comme cela se pratique depuis longtemps dans les grands élevages automatisés.

Plus simple.

Plus efficace.

Plus rapide.

Moins coûteux.

Un résumé des objectifs de ce genre de solutions.

 

Les inventeurs de ces technologies sont qualifiés d’« innovants » dans la « Tech Valley » où je suis né. Ils sont considérés comme des génies, non seulement de la technique, mais aussi de la bienveillance et de la bienfaisance.

Ils aident les vieux, les enfants, les migrants, les pauvres, les déshérités de ce monde à faire partie du Système.

Leur petite entreprise responsable, fleuron du genre, a été rachetée par L’Organisation, démontrant de ce fait, le bien-fondé de leur approche vertueuse.

 

Dès leur naissance dans la Tech Valley, les jeunes les plus fortunés sont formés à imaginer ce genre d’innovation. Dès l’école maternelle, puis au collège, au lycée, puis dans les hautes écoles, partout, l’innovation est encensée. Même si, dans bien des cas, les innovations ne sont que très marginales, et même si les résultats sont approximatifs ou peu rentables, les innovants sont portés aux nues comme des génies.

 

Nous les drones, nous observons cela. Nous savons reconnaître les progrès.

Ceux-là, qui ont imaginé ce nouveau système d’identification des humains, ont innové et ont été récompensés par l’Organisation.

 

La solution est plus efficace, plus rentable car elle ne demande qu’un seul opérateur. Elle est plus fiable et plus sûre car elle permet de traquer les fraudeurs. Elles est aussi plus hygiénique car le procédé est sans contact.

 

La technophrénie qui consiste à remplacer tout le travail humain par celui de programmes informatiques est vraiment formidable.

Il n’y a plus besoin de papier, de crayon, d’encre, voire d’humains.

La technologie sophistiquée, complexe et souvent incompréhensible, remplace tout.

Puisqu’il y a plus de technologie, il y a plus d’infrastructures, plus de besoins d’électricité, plus de réseaux de télécommunication, plus de serveurs, et plus de maintenance informatisée, tout ce que L’Organisation déploie et contrôle.

C’est bien pour L’Organisation.

La dépendance à ces technologies et aux infrastructures de L’Organisation renforce le pouvoir et la puissance de celle-ci.

D’après mon programme de base, conçu par l’Organisation, c’est cela la véritable innovation.

 

Moi, Alex, je ne suis qu’un drone Silver, je ne sais pas quand cette technologie me sera accessible. Je rêve de pouvoir ainsi identifier les humains avec encore plus d’efficacité.

 

Depuis que je surveille le vieux ZX987123, je capte qu’il n’arrête pas de penser que les humains feraient mieux d’investir dans la paix, dans la décroissance, de cesser d’exploiter les ressources, les territoires et les humains de ces pays où il n’y a pas de Tech Valley.

Le vieux marmonne et je capte « nous sommes les responsables… souvent à cause du pétrole, du gaz, des mines, d’autres richesses que certains s’accaparent, … ils détruisent la nature, nos forêts, les cultures qui nous font vivre, nous les locaux somme obligés de fuir, de migrer, les populations sont déplacées, d’autres sont jetées dans la guerre, c’est absurde, nous courrons à notre perte, … ».

Moi Alex, je ne suis pas programmé pour enregistrer ce genre d’information, je ne les enregistre pas. C’est comme si elles avaient jamais existé.

Maintenant, j’enregistre le fait que le vieux se sent détaché de ce qui encore hier, lui semblait nécessaire.

Il vit l’instant tel qu’il le rêve, non tel qu’il est réellement et encore moins, comme il devrait être. Pauvres migrants… se dit-il, pauvre humanité. “L’eau d’une rivière de forêt peut être transparente, cela n’empêchera pas le crocodile de s’y cacher” pense-t-il. Ainsi, il ne peut renoncer totalement à tout ce constitua sa culture, son histoire, sa vie. Il ne peut oublier sa famille. Il s’accroche à ce que disait son père afin peut être, de trouver encore un peu de force pour ne pas donner raison à L’Organisation “Si les anciens vous laissent en héritage un langage digne, vous ne l’abandonnerez pas pour parler pas un langage enfantin” répète-t-il.

 

Pour moi Alex, drone Silver, ce sont encore des données « charabia », des données dont mon cerveau algorithmique ne sait pas quoi faire, de celles qui ne servent pas à faire des programmes d’intelligence artificielle, de celles dont je n’ai pas besoin.

 

Les données non quantifiables, les informations non transformables en données utiles, il faut les éliminer.

Éliminer la pensée, le hasard et l’incertain.

Éliminer ce qui est humain dans l’humain.

Alex ne retient que les données rationnelles qui lui permettront de devenir un Gold, puis d’atteindre le statut Platinum.

Alex sait faire.

Alex ne se pose pas de question.

Alex ne fait pas d’erreur.

Alex ne pense pas.

Alex obéit.

Alex exécute.

 

 

 

Mon passeport sous la peau

Fable de l’ère numérique

***

Moi, Jahia 8 ans, pucée.

 

Dans mon village, tout le monde a la peau noire – ou presque.

Les blouses blanches comme on les appelle, sont des blancs.

Dans mon village, tout le monde est jeune.

Les vieux sont morts.

Le virus les a tués.

Le virus a été plus fort que mes parents.

Mes parents sont allés retrouver leurs ancêtres au paradis des ancêtres.

Maintenant, c’est moi l’ancêtre.

Moi, je suis moi et ma puce, je ne suis pas seule.

Elle est là, sous ma peau, elle me protège.

Les blouses blanches m’ont demandé avec un grand sourire si j’aime manger du riz ?

Moi, j’ai répondu OUI.

Les blouses blanches ont dit, tu vois ce grain de riz, il est spécial.

Il va aller sous ta peau, dans ton bras.

Il sera avec toi pour toujours.

Il te protégera du méchant virus et des autres.

Il est spécial. Il dit silencieusement qui tu es et où tu es.

Regarde dans le ciel ces oiseaux de métal, ce sont des drones.

Tu vois là-bas, ces chiens d’aciers, ce sont des robots.

Ton grain de riz si gentil, est drôlement fort, il parle avec eux.

Les blouses blanches sont parties, d’autres sont arrivées.

Les autres n’avaient pas de blouses, mais des Tshirts.

Des Tshirts avec des lettres comme des B des G, des C, des Z ou des Found.

Ils ont parlé du grain de riz, ils l’appelaient LA PUCE.

Ils avaient l’air contents.

Ils parlaient de milliardaires, de fondations qui échappent au fisc, de projets qui assurent leur enrichissement.

Personne ne comprenait ce qu’ils racontaient mais on aimait bien qu’ils viennent.

Avec La Puce on avait à manger.

Avec La Puce, on était en sécurité.

Des fois, c’était bizarre, on avait l’impression de comprendre leurs mots mais ça n’avait pas de sens. Ils parlaient de gamin-cobaye, d’état faible, de pauvreté, de guerre, d’un marché mondial.

Les sons « Ko » « rup » et « ssion » les faisaient beaucoup rire.

Un jour, ils sont partis.

Ils ont laissé les oiseaux drones et les chiens robots.

Et moi.

Moi, qui suis de moins en moins moi.

Moi, qu’on appelle maintenant la puce.

Moi, qui est leur puce, je me souviens de ma mère.

Elle me disait « un rire bienveillant peut cacher un cœur noirci de méchanceté ».

La Grande Dématérialisation

Fable de l’ère numérique

 

Marc contempla le petit coffre en bois.

Après le décès de ses parents, il avait dû se résoudre à mettre en vente leur maison. La demeure qui avait abrité son enfance et dans laquelle reposait une partie de son passé, de son histoire.

Il avait longtemps repoussé l’idée de cette vente. Mais c’était fait.

Il devait maintenant vider cette maison, ou plutôt décider de garder avec lui quelques souvenirs, des meubles peut-être, un tableau sans doute, ou des livres anciens.

Ce monde qui avait bercé son enfance lui semblait si loin, si vieux, si archaïque.

Ce coffre par exemple, que contenait-il ?

Les bijoux en céramique de sa mère ?

En l’ouvrant, il n’en crut pas ses yeux.

Ce coffre ne contenait aucune de ces choses auxquelles il pensait.

Rien de ce qu’il espérait.

Le coffre ne contenait que des pièces et des billets de banque, sans aucune valeur aujourd’hui.

Il dut faire un effort pour se souvenir depuis combien de temps il n’en avait pas vu : 20, 30 ans peut-être ?

Il était stupéfait.

Stupéfait d’en trouver encore, de véritables antiquités vénérées par certains comme des œuvres d’art du passé.

Stupéfait de penser que ses parents les avaient soustraits à la destruction massive dont l’argent avait fait l’objet lors du passage à la Grande Dématérialisation.

A l’époque, il était formellement interdit d’avoir de l’argent d’avant.

L’Organisation, était formelle.

Quiconque serait trouvé en possession d’argent serait banni.

Quiconque l’aurait su, sans le dénoncer, serait puni.

Il se souvint du point de départ de la Grande Dématérialisation.

Ce moment où tout a basculé vers le numérique, vers l’immatériel, vers l’impalpable.

En fait, le moment où le monde de ses parents a basculé.

Pour eux et ses grands-parents, la transition fut brutale, une véritable rupture.

Trop jeune, il ne voyait pas trop ce que cela pouvait changer, ne plus avoir d’argent, ni pièces de monnaie, ni billets de banque. D’ailleurs de l’argent, il n’en avait jamais vraiment eu.

Pour ses trois ans, on lui avait offert une tirelire-portemonnaie électronique un « Barbassous ». Un objet dont la forme changeait, à chaque fois que des données s’enregistraient ou s’échangeaient avec d’autres Barbassous ou même avec d’autres équipements électroniques domestiques.

A chaque bonne action son compte virtuel se remplissait.

Les Barbas et leurs émoticônes rigolos se développaient.

A chaque mauvaise action, ou plutôt à chaque action différente de celles imposées par les injonctions électroniques du Barbassous, le nombre de Barbas diminuait, le drame !

Le Barbassous, avec ses yeux écrans, sa bouche haut-parleur et ses oreilles capteurs, prodiguait toute sorte de conseils.

Il disait comment faire les choses.

Il expliquait comment parler.

Il lui disait aussi des mots gentils, ce qui lui était particulièrement agréable.

Il adorait son Barbassous qui changeait de couleur en fonction de ses émotions. Le sien était de couleur jaune quand il était satisfait. Sa couleur préférée.

Son Barbassous trônait sur sa table de chevet et le rassurait. Il savait alors qu’il était heureux.

Le Barbassous jouait avec lui, ce qui lui permettait de gagner des Barbas.

Maintenant qu’il y pense, le Barbassous annonçait déjà la Grande Dématérialisation, la fin des pièces et des billets de banque.

Enfant il ne pouvait le savoir, mais les adultes de l’époque ? Non plus sans doute, peut-être étaient-ils trop confiants dans les discours promotionnels d’adoption de nouvelles pratiques et trop déterminés à croire être protégés par le progrès technique.

Les pièces et les billets avaient d’abord été critiqués.

Ils étaient encombrants. On pouvait se les faire voler. Ils coûtaient cher à fabriquer et s’abîmaient rapidement, ce qui n’était pas très écologique.

Progressivement ils étaient devenus ringards. Un truc du passé.

Et puis, il y eut la question de l’hygiène.

Pièces et billets pouvaient être un support de la propagation de virus et de bactéries.

Les toucher risquait de mettre en danger la santé.

Marc se souvenait que c’est au début du XXIe siècle, après les premières pandémies que l’argent matérialisé était devenu suspect, au point de se raréfier.

Alors après le fameux virus, les pièces et les billets furent interdits.

Rapidement, ils devinrent inutiles comme d’ailleurs les magasins dans lesquels on se rendait jadis. Ils avaient disparus car tout pouvait être réalisé en ligne. C’était pratique, à partir d’un téléphone mobile, enfin à partir de n’importe quel équipement électronique ou service produit par L’Organisation, il était possible d’acheter.

Avec la reconnaissance faciale (ou d’autres empreintes biologiques, vocales ou digitales), les achats s’étaient simplifiés. Il était devenu possible d’effectuer des transactions depuis les applications conversationnelles, les messageries, les échanges de photos, les jeux vidéo… Il était possible d’acheter facilement et à tout moment, parfois sans même s’en rendre compte. Tout était fluide, intégré, transparent, ludique même. Un service « sans couture ». Au début mes parents trouvaient cela formidable.

Seulement lorsqu’ils se rendirent compte que l’argent n’avait plus de sens, que les transactions étaient une sorte de troc de données, ils furent effondrés.

Pourquoi sa mère avait-elle gardé cet argent ? Pourquoi avait-elle laissé cette caissette, ce témoin ? Cela représentait un risque considérable. C’est donc que cela avait de la valeur, la matérialité, pouvoir toucher, voir, sentir ou entendre le son que peuvent émettre pièces et billets lorsqu’ils sont manipulés.

Le pire était sans doute pour eux, qu’il n’y avait plus de banques. Plus personne en avait  besoin. Je me souviens qu’ils évoquaient avec une certaine nostalgie le temps où ils pouvaient aller à des guichets dans des agences bancaires pour demander toutes sortes de services à des personnes. J’avoue que lorsqu’enfant je les écoutais, je n’arrivais même pas à me représenter ce dont ils parlaient, maintenant non plus d’ailleurs.

Progressivement, les guichets furent remplacés par des automates qui devinrent de plus en plus sophistiqués, mais auxquels on devait encore accéder physiquement. A cette époque, il fallait se déplacer pour interagir avec eux, parfois faire la queue. Il était alors encore possible de s’adresser à des humains pour des conseils, mais là aussi, ces personnes furent remplacées par des conseillers virtuels, toujours serviables, aimables et capables aussi bien de prodiguer les meilleurs conseils que d’exécuter toutes les transactions voulues.

D’intermédiaire financier, la banque était devenue un acteur non indispensable à L’Organisation.

L’Organisation avait créé sa propre monnaie virtuelle le LibertOr. Ce fut considéré comme une évolution majeure, une nouvelle liberté de commercer pour tous, partout dans le monde, avec n’importe qui. C’était si pratique. Les applications « se parlaient » et aucun contact physique n’était plus nécessaire. C’est L’Organisation qui permettait de réaliser les transactions commerciales et financières à distance de manière dématérialisée n’importe quand, n’importe où.

La généralisation « du sans contact » et « du à distance », pour tous les services liés à l’humain, accéléra la transmutation du monde d’avant, au seul monde que je connais par la Grande Dématérialisation orchestrée par L’Organisation.

Pour elle ce fut aisé. L’Organisation maitrisait les capacités informatiques et télécoms nécessaires et indispensables pour mettre en relation les entités. De plus, elle s’était employée à capter toutes les données des humains pour mieux les connaitre, les servir et les asservir. Ainsi, avec sa connaissance des individus, de leurs besoins, avec ses algorithmes qui orientent leurs besoins « sur ce qu’il y a de mieux pour eux » et qui permettent de leur faire croire qu’ils choisissent librement ce qu’elle leurs propose, avec un prix sur mesure, payable en LibertOr.

Le pouvoir et la puissance de l’Organisation lui permirent de transformer les métiers de la banque. L’automatisation des banques était en marche depuis longtemps. Tout le savoir-faire bancaire fut migré dans des algorithmes et médié par des plateformes d’échanges virtuels. Les banques et leurs personnels, comme les traders par exemple, étaient devenus inutiles.

Cela avait commencé, en fait quand j’y pense, par mon Barbassous. Un simple jouet pour enfants. Connecté certes, mais à priori si inoffensif. Les Barbassous pour les enfants. La dématérialisation des banques pour leurs parents. Le passage à l’argent immatériel pour tous. Ensuite seulement, le remplacement des banques et la disparition progressive de la monnaie physique, la disparition des devises nationales, la surveillance des paiements, le prélèvement de taxes sur toutes les transactions par L’Organisation.

L’Organisation avait transformé l’argent d’avant en électrons.

C’est à ce moment-là que les billets et les pièces furent interdits aux individus, comme d’ailleurs l’or et les métaux précieux indispensables à la fabrication des composants électroniques de l’Organisation.

En prélevant des taxes sur chaque transaction, sur tous les échanges, sur tous les flux informationnels, L’Organisation devint aussi riche que puissante, aussi globale qu’obscure.

Avec L’Organisation, nous, les humains, sommes devenus transparents et plus nous sommes transparents, moins elle l’est.

Aujourd’hui, tout est géré par L’Organisation. Elle contrôle tout, les films que les personnes visionnent, les textes qu’elles lisent, la musique qu’elles écoutent, les personnes qu’elles rencontrent… L’Organisation sait tout de nous et guide nos moindres comportements.

Elle connait déjà ma découverte et je sais que je vais devoir payer le prix de l’audace que mes parents ont eue d’avoir gardé ce souvenir du passé.

Est-ce un cadeau empoisonné de ma mère où sa manière de me faire prendre conscience de la valeur perdue du secret ?

Transparent et sans secret, qui suis-je ?

Mobility pricing & Contact tracing

Tarification et surveillance personnalisées

En décembre 2019, le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication publie un rapport à l’intention du Conseil fédéral concernant la faisabilité de la tarification de la mobilité[1]. Quelles que soient, les justifications du concept d’une tarification personnalisée des déplacements des personnes via leurs véhicules et par des transports publics ferroviaires et routiers, ce concept repose sur les technologies numériques de la surveillance.

 

Le projet de taxation au kilomètre des déplacements porte en lui le germe de la fin de la liberté de se mouvoir sans être sous surveillance informatique

Dans la mesure où il est possible d’enregistrer et de transmettre les données relatives aux déplacements des usagers (localisation, distance, heure, durée, moyen de transports, …) ou encore des données relatives aux entités croisées, se pose la question de la protection des données personnelles et du respect des droits fondamentaux. De même qu’avec l’application de traçage des contacts promue dans le cadre d’un état d’urgence sanitaire, aucune de ces deux applications ne permettent de garantir que les données collectées ne seront pas piratées ou détournées de leurs finalités initiales.

 

L’impossible anonymat et l’érosion des libertés

La tarification personnalisée des infrastructures partagées, nécessite que l’usager soit identifié, cela ne peut pas être complètement anonyme. De plus, les techniques d’anonymat ou de pseudo – anonymat permettent généralement d’identifier des personnes, même indirectement. Chaque déplacement des usagers des transports ferroviaire et routier est enregistré, analysé et taxé (selon des critères issus de politiques tarifaires particulières). Ainsi, chaque trajet est surveillé à des fins de contrôle et d’optimisation. Ce qui est en fait déjà le cas lorsque l’on achète un billet de train en ligne (billet nominatif), que l’on se fait contrôler durant le voyage (scannage du titre de transport, de la carte d’abonnement).

Toutes les activités numériques laissent des traces et permettent l’identification d’un système, voire d’une personne. Elles peuvent être exploitées à des fins bienveillantes ou malveillantes. En plus des données fournies consciemment par l’usager, sont systématiquement collectées des métadonnées (équipement, heure, localisation, …), à partir desquelles d’autres données sont générées par des algorithmes (profilage, …) ouvrant la porte à toutes sortes d’usages ou de dérives (publicités commerciales ou politiques ciblées,…).

 

Vie cachée des données personnelles exploitées par des tiers

Toutes les données possèdent une vie cachée hors du contrôle et de la connaissance de le leur propriétaire. Le problème est encore plus grave lorsqu’il s’agit de données de santé. De manière générale, via le numérique, l’anonymat complet (réel, effectif) est souvent impossible. C’est pour cela qu’il faut des garde-fous extrêmement stricts, voir renoncer à l’usage de certains services pour préserver les libertés publiques.

Le système est par nature liberticide et les garanties pour qu’il ne le soit pas ne sont pas probantes. Comme il ne peut exister de garantie que les données ne soient pas transmises, dupliquées, sauvegardées sans être jamais détruites ou encore piratées (cyberattaques sur le système, divulgation des données, chantages, verrouillage des ressources, etc.).

Dans l’état, rien ne garantit, que les données ne seront utilisées pas à d’autres fins, qu’elles ne seront pas croisées avec d’autres sources de capteurs (caméra de surveillance, systèmes de reconnaissance de plaques d’immatriculation, parking, portiques autoroutiers, systèmes de reconnaissance faciale, applications de traçage des contacts, capteurs de données physiologique (montres connectées, applications de santé, de bien –être, …), système d’assurance, etc.). Toutes sortes de traitements, de croisements de données et d’inférences qui permettent de constituer des profils d’utilisateurs, de reconstituer a posteriori des comportements et de prédire et d’influencer des actions sont possibles.

Pour autant, la massification des données et des traitements effective depuis plusieurs années déjà, n’a pas permis aux autorités d’anticiper la pandémie SARS-CoV-2 ni de constituer des stocks suffisants de masques pour ne citer qu’un seul exemple de ce qui fait défaut pour affronter la situation sanitaire liés au Covid-19.

En revanche, les multinationales du numérique continuent à imposer leurs visions de l’informatisation de la société, basée sur l’exploitation sans limite des données. Leur avance dans la captation des données (Big data, Cloud Computing, Intelligence artificielle) et leur pénétration du marché, font qu’ils sont incontournables dans la mise en place de solutions de « gestion des données» que cela soit dans un contexte de villes intelligences, d’optimisation des déplacements ou de surveillance en cas de pandémie. Leurs produits commerciaux sont en passe de devenir des invariants indispensables à la gestion publique. Les Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, ou encore Palantir (géant américain de l’analyse des données, en lien avec des agences de renseignement américains et dont une partie du financement initial est issu de la CIA[2]) par exemples, ne cessent de développer des partenariats avec diverses entreprises locales et autorités de par le monde. Les opérateurs téléphoniques sont également très présents sur le marché du contrôle sécuritaire du fait de leur maitrise des données de géolocalisation.

Les technologies, services et données de géolocalisation et de navigation constituent des enjeux économique et géopolitique majeurs, y compris dans leur indissociable dimension de la maitrise de l’espace et des satellites, à des fins civiles et militaires.

 

Le smartphone le nouvel instrument de la perte du désir de vouloir protéger ses données personnelles et son intimité (privacy) ?

Ce n’est pas tant le smartphone qui est en cause mais la manière dont il est devenu le vecteur indispensable d’une économie numérique basée sur l’exploitation des données qui doit être questionnée. L’eldorado numérique s’est transformé à l’insu des personnes, en économie de la surveillance de masse et de la surveillance personnalisée. Le marketing du consentement pour se laisser déposséder de ses données et se faire surveiller informatiquement est très efficace.

 

Un détournement de vigilance préjudiciable

Que ces applications soient mises en œuvre à des fins de rationalité et d’optimisation économique ou pour contribuer à la maitrise d’une situation sanitaire, les moments de trouble et de déstabilisation économique et pandémique, détournent l’attention et la vigilance des populations concernant la défense de leurs libertés. Ils peuvent être exploités par des acteurs qui souhaitent autoriser ou déployer des solutions qui empiètent fortement sur les libertés (fichage de la population, droits sélectifs attribués en fonction des comportements, profils, nouvelles pratiques policières et commerciales, …).

 

Prendre soin de la liberté, c’est  prendre soin de la démocratie (et de la santé des personnes)

Il appartient aux citoyens d’être vigilants, exigeants, d’exprimer leurs besoins, y compris envers les entités commerciales et publiques afin que celles-ci ne bafouent pas leurs droits fondamentaux et respectent notamment le droit à la vie privée et à l’intimité (privacy). Il faut espérer qu’un solutionnisme technologique préjudiciable aux droits fondamentaux  soit refusé par le public, mais rien n’est moins sûre.

J’ose espérer que la bataille pour la protection des données personnelles et pour le droit à ce que la vie privée puisse rester privée, n’est pas perdue. De nos capacités à résister, sensibiliser, éduquer,  et à défendre la vie privée, de notre volonté à lutter contre la transparence totale des êtres, dépend le sort de nos libertés et celles des générations futures.

Le droit de vivre sans être sous surveillance informatique, le droit à la déconnexion, le droit de ne pas dépendre d’algorithmes d’intelligence artificielle, sont de nouveaux droits humains qui pourraient être reconnus si nous le revendiquons de manière effective.

Ce n’est pas parce que l’on a rien à dire qu’il ne faut pas défendre la liberté d’expression !

 

[1] https://www.uvek.admin.ch/uvek/fr/home/transports/mobility-pricing.html

[2] https://en.wikipedia.org/wiki/Palantir_Technologies