TechnoCivilisation : l’âge de déraison

Fable de l’ère numérique

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C’était il y a longtemps, c’était en 2022, à l’époque où les humains n’étaient pas encore pucés.

Ils étaient libres mais ne le savaient pas.

C’était à l’époque où ils auraient pu inverser le cours des choses. Où ils auraient dû.

 

La réification de l’humain était en marche.

Ils n’ont pas cru qu’elle irait aussi loin.

Ils ont laissé faire.

Ils ont fermé les yeux.

 

Certains par ignorance.

D’autres par naïveté.

Certains par faiblesse.

D’autres par nécessité.

Certains par paresse.

D’autres par neutralité.

Beaucoup par avidité.

 

Ce furent ces derniers, les pourvoyeurs de technologies numériques, les véritables fossoyeurs des libertés, ceux qui ont tué la liberté.

Ils ont commencé par tuer la vie privée, puis la liberté d’expression.

Ils ont instauré le règne de la transparence totale des êtres, des sentiments, des comportements, des déplacements, des intentions.

Ils ont inventé de nouvelles formes de socialisation, en tissant une toile invisible qui enferme les personnes qui s’imaginent jouer à un jeu de rôle, le rôle de leur vie, toujours en se mettant en scène, souvent en se mettant à nu.

 

J’étais enfant, je me souviens, c’était nouveau, il régnait dans cet espace immatériel un faux sentiment de liberté et de protection, c’était grisant.

Tante Agathe qui questionnait ces nouvelles pratiques, passait pour une espèce de rabat joie voire de paranoïaque aux yeux de ceux qui ne savaient pas que le jeu était truqué, que le jeu était addictif, qu’ils ne pourraient plus s’en passer.

 

Je me souviens, de joueurs rebelles qui ont essayé d’échapper au système. Ils ont créé de fausses informations pour tenter de se soustraire aux injonctions électroniques.

Cette tentative de rébellion a avortée. Elle fut noyée dans un tsunami de fake news créées de toutes pièces par les propriétaires des technologies. Ils avaient trouvé le moyen de soumettre la population en lui laissant croire que c’était elle qui choisissait et qu’il n’y avait pas d’autre choix possibles.

 

A l’époque, au début du XXIème siècle, le marketing du consentement aveugle était un art que seules quelques hyperpuissants possédaient. Ils savaient instrumentaliser la peur, la peur des personnes de passer à côté d’une innovation, d’un divertissement gratuit, ou celle de ne pas faire comme les autres, d’être exclus.

Au début on consentait. À quoi ? Je crois que personne ne le savait vraiment.

Ensuite, ce n’était plus la peine de faire semblant d’être d’accord.

Personne n’avait le choix.

Les pratiques numériques sont devenues obligatoires pour étudier, travailler, se soigner, sortir, manger, boire, en fait pour vivre et survivre.

 

Entre temps, les fakes news furent une bonne opportunité pour annihiler la liberté d’expression et la liberté de la presse, pour censurer et instaurer un régime de diffusion d’informations légales, c’est à dire conformes aux normes édictées par certains.

 

Au début tout le monde était content, même les gouvernements. Ils pouvaient ainsi déléguer leurs tâches de police et justice à des entités privées. Celles-ci ont inventé la Technopolice, les laisser passer numériques et l’état d’urgence permanent.

 

Progressivement, plus aucun État fut en mesure de s’opposer au pouvoir numérique d’une poignée d’entreprises associées appelée « L’Autorité ».

 

L’Autorité maitrisait toute la chaine du numérique : puces électroniques, équipements, satellites de communication, câble sous-marins, infrastructures informatiques et télécoms, services, données, programmes d’intelligence artificielle, robots, drones, armes de destructions massive de l’énergie informationnelle.

 

L’Autorité c’est elle, désormais qui gère aussi l’identité des personnes avec son service Cyber-Etat-civil à l’échelle mondiale.

 

Très rapidement, plus aucune entité ne fut plus capable de relever les défis que tout cet accaparement des moyens numériques posait aux libertés et aux droits humains fondamentaux.

 

Très tôt, L’Autorité préconisa le recours massif aux outils numériques pour contrôler les déplacements et limiter la circulation de toutes les personnes à des fins soi-disant sécuritaires et de lutte contre le terrorisme et les pandémies.

 

L’Autorité s’appuya sur les dispositifs de surveillance précédemment mis en place par les gouvernements habitués à exploiter des données de géolocalisation de leurs ressortissants. Elle en a déployé d’autres, partout dans les lieux publics. Il y eut toujours plus de caméras de vidéo-surveillance, de systèmes de reconnaissance faciale, de capteurs et de bornes interactives. Convaincre des particuliers d’en installer aussi dans des lieux privés en leur promettant davantage de sécurité fut chose facile.

 

Des systèmes partout, plus ou moins invisibles, plus ou moins décoratifs, partout dans la rue, le métro, les bus, les trains, les gares, les parkings, les autoroutes, les carrefours, les magasins, les entreprises, les écoles, les théâtres, les musées, les maisons, … partout des systèmes qui voyaient, des systèmes qui écoutaient, des systèmes qui prenaient la température des gens, des systèmes d’aide à tout faire.

 

Nous avons fini par ne plus les remarquer. Par ne plus pouvoir les voir ensuite. Toujours plus miniaturisées, dotées de zooms toujours plus perçants, capables de voir à des dizaines puis des centaines de mètres, capables de voir la nuit, parfois même embarquées à bord de drones surveillants nos faits et gestes depuis le ciel.

 

Comment s’opposer à une technologie invisible ? Comment résister à ces solutions indolores, puisque déployées dans le cadre d’opérations « environnement sûr » ?

La safe city, nous y aspirions !

 

Avec la reconnaissance faciale, il y eut la « surveillance sociale » et les « notifications » pour bénéficier en toute sécurité de certains services et le « traçage social » ou cas où les personnes veulent entrer en contact de proximité physique. Pour cela, il faut qu’elles aient un laissez-passer numérique et un carnet numérique de santé à jour. C’est pour ces raisons que L’Autorité a pucé les personnes. Pour qu’elles aient leur carnet de santé toujours sur elles, qu’elles ne l’oublient pas, qu’elles ne puissent l’échanger, et puis surtout, c’est pratique et pas cher. Désormais, tout déplacement s’effectue, sous peine d’amende, avec un laissez-passer numérique, à générer à partir du site officiel de L’Autorité via la puce électronique.

 

Je me souviens de cette époque où le totalitarisme numérique n’existait pas et je me demande parfois pourquoi mes parents ne s’y sont pas opposés.

 

Désormais, je vis avec une muselière et une laisse électroniques.

Je vis sous perfusion informationnelle et sous alerte électronique permanente.

Je vis en état d’urgence, dans l’urgence d’obéir, pour mon bien, aux injonctions de L’Autorité.

 

Je suis devenu un système d’extraction de données physiologiques, biométriques, émotionnelles et comportementales.

Je suis un système téléguidé, un système à optimiser selon les besoins de L’Autorité.

 

Mes petits-enfants ne me connaissent pas, incapables de penser, de juger et de décider par eux-mêmes, ils n’ont pas besoin de moi.

Ils ont L’Autorité qui leur impose une vie algorithmique « sur mesure ».

 

Aujourd’hui, je suis sous anesthésie numérique mais aucun avatar électronique ne me rend réellement heureux, heureux de ce bonheur serein que tante Agathe tentait de partager avec moi lorsque que j’étais petit et que nous allions nous promener en forêt, du temps où des forêts existaient encore.

 

Je me souviens, elle chantait « ma liberté, longtemps je t’ai gardée comme une perle rare, ma liberté …. » la suite m’échappe, elle a été effacée de ma mémoire pour ne pas déclencher trop d’émotions.

 

 

 

 

Mobility pricing & Contact tracing

Tarification et surveillance personnalisées

En décembre 2019, le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication publie un rapport à l’intention du Conseil fédéral concernant la faisabilité de la tarification de la mobilité[1]. Quelles que soient, les justifications du concept d’une tarification personnalisée des déplacements des personnes via leurs véhicules et par des transports publics ferroviaires et routiers, ce concept repose sur les technologies numériques de la surveillance.

 

Le projet de taxation au kilomètre des déplacements porte en lui le germe de la fin de la liberté de se mouvoir sans être sous surveillance informatique

Dans la mesure où il est possible d’enregistrer et de transmettre les données relatives aux déplacements des usagers (localisation, distance, heure, durée, moyen de transports, …) ou encore des données relatives aux entités croisées, se pose la question de la protection des données personnelles et du respect des droits fondamentaux. De même qu’avec l’application de traçage des contacts promue dans le cadre d’un état d’urgence sanitaire, aucune de ces deux applications ne permettent de garantir que les données collectées ne seront pas piratées ou détournées de leurs finalités initiales.

 

L’impossible anonymat et l’érosion des libertés

La tarification personnalisée des infrastructures partagées, nécessite que l’usager soit identifié, cela ne peut pas être complètement anonyme. De plus, les techniques d’anonymat ou de pseudo – anonymat permettent généralement d’identifier des personnes, même indirectement. Chaque déplacement des usagers des transports ferroviaire et routier est enregistré, analysé et taxé (selon des critères issus de politiques tarifaires particulières). Ainsi, chaque trajet est surveillé à des fins de contrôle et d’optimisation. Ce qui est en fait déjà le cas lorsque l’on achète un billet de train en ligne (billet nominatif), que l’on se fait contrôler durant le voyage (scannage du titre de transport, de la carte d’abonnement).

Toutes les activités numériques laissent des traces et permettent l’identification d’un système, voire d’une personne. Elles peuvent être exploitées à des fins bienveillantes ou malveillantes. En plus des données fournies consciemment par l’usager, sont systématiquement collectées des métadonnées (équipement, heure, localisation, …), à partir desquelles d’autres données sont générées par des algorithmes (profilage, …) ouvrant la porte à toutes sortes d’usages ou de dérives (publicités commerciales ou politiques ciblées,…).

 

Vie cachée des données personnelles exploitées par des tiers

Toutes les données possèdent une vie cachée hors du contrôle et de la connaissance de le leur propriétaire. Le problème est encore plus grave lorsqu’il s’agit de données de santé. De manière générale, via le numérique, l’anonymat complet (réel, effectif) est souvent impossible. C’est pour cela qu’il faut des garde-fous extrêmement stricts, voir renoncer à l’usage de certains services pour préserver les libertés publiques.

Le système est par nature liberticide et les garanties pour qu’il ne le soit pas ne sont pas probantes. Comme il ne peut exister de garantie que les données ne soient pas transmises, dupliquées, sauvegardées sans être jamais détruites ou encore piratées (cyberattaques sur le système, divulgation des données, chantages, verrouillage des ressources, etc.).

Dans l’état, rien ne garantit, que les données ne seront utilisées pas à d’autres fins, qu’elles ne seront pas croisées avec d’autres sources de capteurs (caméra de surveillance, systèmes de reconnaissance de plaques d’immatriculation, parking, portiques autoroutiers, systèmes de reconnaissance faciale, applications de traçage des contacts, capteurs de données physiologique (montres connectées, applications de santé, de bien –être, …), système d’assurance, etc.). Toutes sortes de traitements, de croisements de données et d’inférences qui permettent de constituer des profils d’utilisateurs, de reconstituer a posteriori des comportements et de prédire et d’influencer des actions sont possibles.

Pour autant, la massification des données et des traitements effective depuis plusieurs années déjà, n’a pas permis aux autorités d’anticiper la pandémie SARS-CoV-2 ni de constituer des stocks suffisants de masques pour ne citer qu’un seul exemple de ce qui fait défaut pour affronter la situation sanitaire liés au Covid-19.

En revanche, les multinationales du numérique continuent à imposer leurs visions de l’informatisation de la société, basée sur l’exploitation sans limite des données. Leur avance dans la captation des données (Big data, Cloud Computing, Intelligence artificielle) et leur pénétration du marché, font qu’ils sont incontournables dans la mise en place de solutions de « gestion des données» que cela soit dans un contexte de villes intelligences, d’optimisation des déplacements ou de surveillance en cas de pandémie. Leurs produits commerciaux sont en passe de devenir des invariants indispensables à la gestion publique. Les Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, ou encore Palantir (géant américain de l’analyse des données, en lien avec des agences de renseignement américains et dont une partie du financement initial est issu de la CIA[2]) par exemples, ne cessent de développer des partenariats avec diverses entreprises locales et autorités de par le monde. Les opérateurs téléphoniques sont également très présents sur le marché du contrôle sécuritaire du fait de leur maitrise des données de géolocalisation.

Les technologies, services et données de géolocalisation et de navigation constituent des enjeux économique et géopolitique majeurs, y compris dans leur indissociable dimension de la maitrise de l’espace et des satellites, à des fins civiles et militaires.

 

Le smartphone le nouvel instrument de la perte du désir de vouloir protéger ses données personnelles et son intimité (privacy) ?

Ce n’est pas tant le smartphone qui est en cause mais la manière dont il est devenu le vecteur indispensable d’une économie numérique basée sur l’exploitation des données qui doit être questionnée. L’eldorado numérique s’est transformé à l’insu des personnes, en économie de la surveillance de masse et de la surveillance personnalisée. Le marketing du consentement pour se laisser déposséder de ses données et se faire surveiller informatiquement est très efficace.

 

Un détournement de vigilance préjudiciable

Que ces applications soient mises en œuvre à des fins de rationalité et d’optimisation économique ou pour contribuer à la maitrise d’une situation sanitaire, les moments de trouble et de déstabilisation économique et pandémique, détournent l’attention et la vigilance des populations concernant la défense de leurs libertés. Ils peuvent être exploités par des acteurs qui souhaitent autoriser ou déployer des solutions qui empiètent fortement sur les libertés (fichage de la population, droits sélectifs attribués en fonction des comportements, profils, nouvelles pratiques policières et commerciales, …).

 

Prendre soin de la liberté, c’est  prendre soin de la démocratie (et de la santé des personnes)

Il appartient aux citoyens d’être vigilants, exigeants, d’exprimer leurs besoins, y compris envers les entités commerciales et publiques afin que celles-ci ne bafouent pas leurs droits fondamentaux et respectent notamment le droit à la vie privée et à l’intimité (privacy). Il faut espérer qu’un solutionnisme technologique préjudiciable aux droits fondamentaux  soit refusé par le public, mais rien n’est moins sûre.

J’ose espérer que la bataille pour la protection des données personnelles et pour le droit à ce que la vie privée puisse rester privée, n’est pas perdue. De nos capacités à résister, sensibiliser, éduquer,  et à défendre la vie privée, de notre volonté à lutter contre la transparence totale des êtres, dépend le sort de nos libertés et celles des générations futures.

Le droit de vivre sans être sous surveillance informatique, le droit à la déconnexion, le droit de ne pas dépendre d’algorithmes d’intelligence artificielle, sont de nouveaux droits humains qui pourraient être reconnus si nous le revendiquons de manière effective.

Ce n’est pas parce que l’on a rien à dire qu’il ne faut pas défendre la liberté d’expression !

 

[1] https://www.uvek.admin.ch/uvek/fr/home/transports/mobility-pricing.html

[2] https://en.wikipedia.org/wiki/Palantir_Technologies