Zidane – Frédéric Hermel

Zinedine Zidane

Cher Frédéric Hermel,

qu’il me tarde que vous me serviez de guide en capitale hispanique.
Avide de nouvelles expériences, curieux de tout, il me hâte de fendre la bise Madrilène en Twingo bleue.
La dernière fois que j’ai foulé ses terres, boutons d’acné au front, je n’ai su apprécier l’ambiance et l’histoire de cette ville. Et fus interpellé à l’entrée du Prado par quelques cerbères, car ayant fait claironner le détecteur à métaux avec un tube de Nestlé concentré !
Oui je sais…
Nous nous arrêterons à la terrasse d’un café. Un verre de pastis Henri Bardouin pour rafraîchissement. Vous me parlerez de cette relation intime. Fil invisible qui vous unit, depuis tant d’années, avec Zinedine.

Profitons-en pour écarteler, de suite, en place de Cibèle et avec des chevaux de trait, la bien pensante objectivité journalistique. Vous l’assumez, tant pis pour elle, vous vous appelez Fred Hermel !

C’est un livre à charges…positives. Au cœur de l’atome Zidane, relayant les charges négatives à l’extérieur (La physique a de passionnant que parfois elle se poétise. Et j’ai la métaphore facile).
Ça transpire le respect, la bienveillance, la confiance mutuelle. Scoop, mots volés, punchline… sont bannis des caractères d’imprimerie.
Vous peignez avec délicatesse. Par petites touches, un idyllique portrait “de sang et d’or” d’une personnalité hors du commun.
De tendres coups de pinceau sur l’intimité d’une relation. Sur des instants privilégiés, en tête à tête, les yeux dans les yeux avec le Roi Zizou.
C’est Velazquez qui peint Philippe IV ! (je vous avais prévenu, j’ai la métaphore facile).
Sur votre palette que trois couleurs : bleu, blanc, rouge.
Bleu pour le maillot national. Blanc pour la toison d’or du Real de Madrid et rouge pour les cartons, les coups de chaud, le coup de boule.
Il faut bien quelques imperfections au tableau du Maître.

Il y a ici Véronique, Lucas, Enzo, Théo et les autres et il y a aussi Frédéric Louis Gustave Hermel. Car se cachent entre les lignes vos déchirures, vos regrets, vos envies, vos emmerdes aussi. Vous êtes de la communauté des Sensibles.
On ne croise pas l’Éternel sans séquelles.

Ceux qui comme moi, idolâtre le footballeur comme l’homme. Ceux qui comme moi, l’ont à jamais sanctifié un soir d’été, un 12 juillet 1998. Ceux qui comme moi, lui ont pardonné le 9 juillet 2006. Ceux et celles qui le statufient de son vivant, trouveront ici de quoi nourrir leur inconditionnelle “fanitude”.

Cher Frédéric Hermel, il y a des livres que je ne pourrais jamais écrire : “mes coureurs imaginaires” d’Olivier Haralambon et il y a des livres que j’aurais bien aimé écrire. “Zidane” en fait partie.
Bon tant pis ! Je ne fus pas au bon endroit au bon moment.
D’ailleurs, je n’ai pas cherché à l’être.

Nous avons, décidément, quelques points communs. Car cet ouvrage a des instants de “belgitude”. Il est bardé de référence à Brel. Il n’y a pas que le foot dans la vie ! Je vous découvre alors un blog (a priori en sommeil !) qui référence au chanteur Belge “la ville s’endormait”. Ne serait-il pas temps de le relancer ?

De l’autre côté des Pyrénées, où le football s’est tue, regarde bien petit, regarde bien, sur la plaine là-bas, à hauteur des roseaux, il y a un homme qui a vu l’Homme.
Dans l’attente de votre retour.

Sébastien Beaujault

P.S. :  La couverture ! C’est drôle, on pourrait presque s’en satisfaire. Le sourire éclatant de Zidane. Une photo qui le rend presque vivant. Et le prénom sculpté en lettre d’or. Magnifique.
Les esthètes de l’esthétique et du graphisme ont bien travaillé chez Flammarion.

“Zidane”
Frédéric Hermel
Éditions Flammarion

Playlist accompagnant votre lecture du livre : intégralité de Brel

Jean-Philippe Jel – “J’peux pas, j’ai synchro”

natation synchronisée masculine

Cher Jean-Philippe Jel,

Eau Capitaine ! Mon capitaine ! Vous avez eu mille vies !
On vous a vu sous les drapeaux, servir la république. Aperçu aux tableaux des classes éducatives. Mais votre bonhomie ne rentre pas dans ces costumes souvent mal taillés. Alors, vous décidez d’enlever le haut et le bas. Il ne restera que le maillot de bain.

Histoire d’eau !

A l’heure de la défense du genre féminin, voici qu’un homme vient nager dans les plates-bandes de la natation artistique (car il faut l’appeler ainsi, aux oubliettes la natation synchronisée !).
Dans ce monde aquatique bien régi, où l’on ne bouge pas du sourcil, où il faut sourire à vous écarteler les zygomatiques, vous éclaboussez les codes façon puzzle. Vous avez fait bouger les lignes…d’eau.

Eau capitaine ! Mon capitaine, vous êtes bien singulier ! Non seulement vous l’assumez mais vous en jouez, plutôt vous en nagez. La singularité à le goût du chlore. Peu importe vos formes, c’est du fond de la piscine que vous vous exécutez. A la recherche du beau geste.

Je vous le dis, j’ai peu d’accointance avec cette discipline sportive. Disons que j’en ai autant avec la natation artistique que je peux en avoir avec le curling. C’est dire !
Qu’importe, la curiosité aidant, me voici bien moins innocent. J’en serai presque à regretter le report des Jeux Olympiques de Tokyo. J’aurais pu me gargariser, devant mes amis. J’aurais pu expliquer la grue, les jambes de ballet, la crevette de surface et mon préféré : le coup de pied à la lune (pas pour la technique mais pour la poésie du terme).

Eau capitaine ! Mon capitaine, voici un ouvrage drôle et sans fard. Ici on appelle un chat un chat, un nageur, une nageuse. Il y a d’ailleurs un petit côté Audiard ou Frédéric Dard quand vous parlez des “neurochirurgiens du maillot de bain”.
D’ailleurs ce livre n’est pas qu’un témoignage. Il n’est pas que le récit d’un homme qui a voulu choisir sa vie. Il est un guide. A celui ou celle qui se sent pousser des nageoires, vous expliquez comment il faut s’y prendre. Il traînera au bord des piscines municipales, c’est évident.

Bien sûr, le cinéma s’est emparé du sujet, mais laissons “Le grand bain” à ce qu’il est, un divertissement. Vous n’êtes pas là pour amuser la galerie. Vous avez cette discipline chevillée au corps. Et vu comment vous faites tomber les murs édifiés de préjugés, je ne serai pas surpris que la natation artistique masculine ait un jour, les honneurs olympiques. Alors on érigera votre statue au bord d’une piscine suisse. Et une nuit vous viendrez la déboulonner. Car chez vous rien ne doit être immobile.

Eau capitaine ! Mon capitaine, bien sûr, on vous a moqué, raillé, vociféré…qu’importe ! Vous nagiez et bien, synchronisez maintenant !
Sébastien Beaujault

“J’peux pas, j’ai synchro”
Jean-Philippe Jel
Editions Favre

Pour nager plus loin : Article du Temps – 25 avril 2019 – Christian Lecomte

GABRIEL GARCIA MARQUEZ – le triple champion dévoile ses secrets

Gabriel Garcia Marquez - Ramon HoyosCher Gabriel García Marquez,

où que vous vous trouviez en ces temps incertains, où que se promène votre âme voyageuse, je tenais à vous dire, vous écrire, toute ma gratitude. Certains me renverront à ma folie, car j’écris à quelqu’un qui n’est plus et qui par conséquent, ne pourra me répondre. Je leur dis : certains vivants ne sont pas plus prolifiques.

Merci d’enrichir, un peu, ma triste culture générale !

Nous vous retrouvons dans la Colombie des années 50. Vous n’êtes pas encore l’écrivain que l’on connaît. Vous n’avez pas encore accroché le Prix Nobel de littérature à votre salle des trophées. Vous êtes journaliste et vous rencontrez l’un des héros de votre pays. Pas un combattant, pas un résistant, pas un politique…non un cycliste ! L’un des plus grands que le pays est connu : Ramon Hoyos !

Il faut bien l’avouer, je n’avais, avant la lecture de cet ouvrage, jamais entendu parler de Ramon Hoyos ! Pauvre de moi ! Il me faut convoquer ici, ceux qui savent : Gregory Nicolas Olivier Haralambon/Pierre Carey

Et pourtant, la Colombie enfante des champions cyclistes comme d’autres enfilent les perles. Fervent spectateur juillettiste du Tour de France, sur nos glacières à l’ombre des haut vents des camping-cars ou si peu protégé des rayons du soleil, sous nos casquettes Cochonou, nous en avons vu passer des Colombiens : Herrera, Quinatan et désormais Bernal.
Mais nous n’avons pas vu passer Ramon Hoyos sur les hauteurs pyrénéennes ou alpines. Pour cause, l’homme n’est jamais venu à son Tour.
Quel dommage cher Gabriel García Marquez ! Vous auriez aimé, j’en suis sûr, les combats titanesques qu’auraient pu se livrer Coppi, Bobet, Anquetil et Ramon Hoyos. Tous derrière et lui devant !
Nous ne saurons jamais qui était le plus fort. Mais je ne suis pas loin de penser que l’homme d’Antioquia aurait été bien placé et peut-être même, aurait-il inscrit son nom au prestigieux palmarès.

Roulant à pleins boyaux sur l’adage : “nul n’est prophète en son pays”, “le scarabée” remporta 5 Tour de Colombie. Dont quatre d’affilé. Il n’est pas devenu prophète, mais Dieu vivant dans son pays.
Ici vous n’en faîtes point la biographie. Ici vous vous immiscez dans l’âme d’Hoyos. Vous écrivez à sa première personne. Vous êtes lui pour mieux le comprendre. Pour que nous puissions mieux saisir les sensations, les doutes, le courage, l’abnégation, la volonté, le dépassement de soi d’un triple champion (à l’heure de vos articles, car deux autres Tours suivront !).

Je me permets ici de saluer les éditions So Lonely et Marabout de nous offrir une traduction de vos textes. Je suis bien feignant et n’aurais sans doute jamais plonger dans un livre écrit aux sonorités espagnoles et pourtant ça sonne bien : “El triple campeón revela sus secretos” !

Cher Gabriel García Marquez, cette lettre comme une bouteille à la mer. Qu’elle rejoigne votre âme voyageuse où que vous puissiez être. Certains me renverront à ma folie et s’amuseront à me conseiller, plutôt, de lire de vous, en ces temps incertains : “l’amour au temps du choléra – Grasset“.
Il sera toujours temps !
Sébastien Beaujault

P.S. : à celles et ceux qui souhaiteraient rassasier leur soif de connaissances sur Ramon Hoyos, il y a très peu d’articles francophones, alors en voici ici quelques-uns :
article sur Velo-club.net 1
article sur Velo-club.net 2

Gabriel Garcia Marquez
Le triple champion dévoile ses secrets
Coédition : So Lonely / Marabout

Chère Valentine Goby,

Valentine Goby - Murènedès les premières lignes, “murène” nous éclate en pleine figure. Il y a le style, l’histoire comme autant de grenades qui nous explosent à la gueule. Nous voici déchiqueté, phagocyté, démembré…tiens, comme le héros de ce roman : François Sandre.
Plonger dans cet ouvrage n’est pas innocent. Il faut être prêt. Ça ne se lit pas à la légère. Car l’écriture ne l’est pas. Elle est chirurgicale. Rien n’est laissé au hasard. Il y a ici, exactitude, rigueur, dextérité, habilité, adresse, ingéniosité avec, dans ce monde de brutalités, une pincée de délicatesse et de tendresse (c’est votre touche. Je suis sûr que quelques enfants d’Hanoï gardent en souvenirs, la pétillante, joyeuse et souriante Valentine Goby).
Tout est raconté avec force et précision. C’est la classe de l’auteur(e), pardon de l’autrice car je sais que vous préférez ce terme. La force donc, d’être multiple. Je veux dire en cela qu’à travers les pages vous êtes tantôt spécialiste des amputations supérieures (au niveau de l’épaule), aide-soignante dans un centre de rééducation. L’un(e) des précurseurs des appareillages métalliques (extension des corps). Vous êtes maître-nageur(se) l’œil rivé au chronomètre, maître du temps et des performances. Vous nous racontez les balbutiements du sport paralympique. Il faut tout inventer (nous sommes dans les années 50). Les structures, les organisations, les entraînements, les règles. Ça devrait plaire à mon ami Michaël Jérémiaz. On ne doute pas à vous lire le travail fournit en amont pour un tel exercice. C’est évidemment bluffant.
Mais le travail ne suffit pas. Il faut l’étincelle, l’inspiration. Quelle douce idée vous avez eue de faire naître François dans un atelier de couture. Où sont désordonnés, mais debout, des mannequins “Stockman”. Ces semi-hommes, ces semi-formes. Immobiles et nus. François, votre personnage devient l’un deux. Un semi-homme, une semi-forme. Comme au royaume des doubles amputés des membres supérieurs, le manchot est Roi. Au royaume des mannequins “Stockman”, l’homme doué de paroles, de volonté, de convictions et de mobilité est Dieu.
Oui il faut se faire à l’idée que les membres ne repoussent pas. Qu’ici pas de bras, pas de chez soi. L’inévitable dépendance comme éternelle souffrance. Mais soit loué la résilience. Tiens me vient à l’esprit Philippe Croizon. Pourquoi “Murène” ? Parce que de l’animal disgracieux l’espoir est né. On ne répare pas les corps par le sport, l’on s’en sert de survivance. Pour François se sera donc la natation. Tu es venu des eaux, tu retourneras à l’eau. Matière liquide où les corps en parties “allégés”, semblent voler, comme en apesanteur. C’est sans doute apaisant, du moins je l’imagine.
Je le disais plus haut, il faut être prêt, car le récit touche à l’intime. Il nous pousse parfois dans nos retranchements. Nous sommes gênés. Il remet en cause, notre relation à l’invalidité. Et c’est tant mieux.    Et à la fin ? A la fin il y a…le soleil levant !
Chère Valentine Goby, merci !
Sébastien Beaujault

“Murène”
Valentine Goby
Éditions Acte Sud

Cher Valentin Deudon,

nous voici avec, entre les mains, une ode au football. Ce jeu que vous avez, c’est évident, chevillé aux corps et au cœur. Nous oscillons entre vos écrits (vos souvenirs) et ceux de quelques érudits. Un voyage de l’un à l’autre. D’une moitié de terrain à l’autre. D’une surface de réparation à l’autre. Un voyage en ballon en quelque sorte.
Et au milieu, coule une prière. Faites que rien ne cesse. Faites que jamais rien ne s’arrête. Que la boue colle aux crampons le plus longtemps possibles. Que les vestiaires, à jamais, suintent la sueur et le camphre. Gagner ou perdre la belle affaire, mais jouer. Jouer sur un rectangle plus ou moins vert. Jouer pour le plaisir de jouer. Faites qu’il nous soit donné encore et encore de refaire le match. Car une rencontre de football ne s’arrête pas au coup de sifflet final. Un match de foot, en fait, n’est qu’un prétexte à la discussion, à l’échange, au partage. Le langage n’a-t-il pas été inventé pour que l’homme puisse parler de football ?
Une prière pour que le corps tienne. Personne n’est à l’abri d’une trahison d’un tendon, d’un muscle, d’une articulation. Et surtout faites que nous puissions nous retrouver les jours de match, les soirs d’entraînements en ce lieu capital, culte, qu’est le terrain municipal.
On le sait Dieu créa le ciel et la terre. Et parce qu’il se passionnait pour la chose footballistique fit la terre à son image : ronde.
Alors bien sûr rien n’est éternel. Il vous faudra, un jour, qu’il soit pour vous le plus loin possible, ranger les crampons. Alors bien sûr, plus rien ne sera pareil. Les dimanches ne seront que mains courantes. Les vestiaires seront devenus un lieu privé, un accès réservé. La causerie bien trop lointaine pour être entendue. Il vous faudra sans doute vous réinventer un football fait de grand Amour et de petits écrits.
Et le jour où ce jeu, de par ses règles, de par son argent, se sera fourvoyé. Ce jour où l’on aura perdu la foi en ce sport, alors il nous faudra ne pas trop nous éloigner de votre livre. Ses chapitres, ses paragraphes seront comme autant d’îlots de résistance, de maquis à l’abri des turbulences. Comme autant de petits cailloux semés pour retrouver notre chemin. Celui bénit qui nous mènera pour nous aussi, en ce lieu capital qu’est le terrain municipal.
Sachez que votre livre a déjà trouvé sa place dans ma bibliothèque. Je fais attention à que chacun ici, soit bien entourés. C’est pourquoi, je me suis permis de lui trouver comme voisin : “décalages”. Il y sera bien, j’en suis sûr.
Cher Valentin Deudon, je ne vous retiens pas plus longtemps. Vous avez sans doute autre chose à faire. C’est à dire faire votre sac et allez…jouer au football.
Sébastien Beaujault

“Miettes footballistiques
grands Amour et Petits écrits
Valentin Deudon
Les éditions du Volcan

Cher Sylvain Coher,

nous voici la langue pendante, les muscles exsangues, les bronches agonisantes, à la limite de l’étourdissement. Nous nous allongeons sur le sol, il nous faut chercher un second souffle. Car nous avons lu comme il a couru et comme vous nous l’avez conseillé. D’une seule traite et en 2 h 15 et 16 ”. C’est-à-dire le temps du vainqueur du marathon de Rome aux Jeux Olympiques de 1960 : Abebe Bikila.
Page après page, nous avons mis nos pas dans ceux d’Abebe, nos battements de cœur sur ses battements de cœur. Notre foulée légère dans sa foulée volante. Dans nos veines comme dans les siennes, frappent aux pores le sang d’un soldat de la garde impériale éthiopienne. Le sang d’un enfant de Jato. Berger devenu Roi aux pieds nus. Sans chaussures nous caressons la terre, nous effleurons les pavés. Tous les chemins ne mènent pas à Rome. Il faut parfois que les Dieux soient cléments. Ça tombe bien, Wami Biratu qui devait être au départ s’est blessé, il faut le remplacer et qui d’autre qu’Abebe ?
Tout au long de ce récit, nous entendons, comme lui, la Petite Voix qui nous dit d’avancer, de nous cacher aussi. De ne surtout pas nous précipiter. Il sera toujours temps d’accélérer.
Un à un, les coureurs étrangers s’époumonent sur la Voie Appienne. Les coureurs étrangers ne courent pas dans le même monde qu’Abebe. Ils sont décrochés, arrêtés, balayés, distancés…crucifiés sur la voie Appienne, qu’à cela ne tienne.
Mais où est le dossard 26 ? Celui-ci dont la Petite Voix me dit de me méfier. Celui écrit aux creux de ma main pour ne pas oublier. Je ne le vois pas, je ne le sens pas. A-t-il vraiment pris le départ ? Et qui est ce dossard 185 que je suis pas à pas depuis des kilomètres ? Qu’importe me dit la Petite Voix. Court Abebe, court et va chercher ce pour quoi tu es venu, homme aux pieds nus.
De la lecture à la course il n’y a qu’une pensée qui nous inspire, nous aide et nous galvanise. La pensée que là-bas, nous attend Yewebdar. Notre chère Yewebdar. Épouse fidèle qui comme Pénélope attend le retour de son héros. Qu’elle se rassure nous serons moins longs que l’homérique Ulysse et nous rapporterons le précieux. Une médaille d’or. La première du sol africain.
Sous l’arc de Constantin, peuple de l’Italie, venez voir passer Abebe. À la botte de Mussolini, vous avez vu partir d’ici, dans l’ancien temps, les chemises noires vociférant leur haine et leurs armes sur les terres du négus Hailé Sélassié 1er. Mais ça c’était avant. Pendant la guerre. Désormais les fusils se sont tus, mais pas les rancœurs.
Peuple de l’Italie, sous l’arc de Constantin, venez voir passer Abebe. Sous l’arc du triomphe, ce 10 septembre 1960 Addis Abeba est vengée. Viva Abebe !
Tu es venu, tu as vu, tu as couru !
J’ai vu, j’ai lu et j’ai su Abebe !
Et parce que vous aimez le large, je vous souhaite, cher Sylvain Coher, bon vent.
Sébastien Beaujault

“Vaincre à Rome”
Sylvain Coher
Actes Sud

Pour vous entendre et mieux comprendre : Ground Control

 

Cher Arnaud Jamin,

la procrastination que j’élève, chaque jour, au rang d’un art à part entière, produit sur moi un phénomène inattendu. Je deviens bâtisseur. Oui, je construis, je suis architecte d’un monument toujours plus haut, plus grand, plus impressionnant. Cette méga structure, je l’ai nommée : “Ma pile de livres à lire”. J’en rajoute un, presque quotidiennement. Je m’assure, régulièrement, par de rapides vérifications techniques qu’elle ne va pas vaciller et s’écrouler comme un vulgaire château de cartes. Le plus beau serait peut-être, qu’elle s’échoue sur moi. “Mort enseveli sous une pile de livres à lire” inscrirait-on alors, comme épitaphe sur ma tombe. La grande classe !
Mais avant d’en arriver là, c’est en réécoutant le dernier épisode “des éclaireurs”, que me vient, soudainement l’idée, de tirer, très délicatement (pour ne pas faire trembler ce monstre de papiers), votre ouvrage : “le caprice Hingis”. Et je me flagellai en me disant que j’aurais dû le lire plutôt, au regard de la nationalité de la joueuse en question et le pays d’origine de ce quotidien qui me fait l’honneur de m’accueillir en son sein.
Sachez, cher Arnaud Jamin, que j’aime à murmurer les mots tapés sur le clavier. Et je nota en le lisant, une certaine musicalité dans ce titre : “le caprice Hingis”.
Ça sonne comme le titre d’une chanson, fredonnée dans les allées de Roland un 5 juin 1999. “Le caprice Hingis”, c’est comme un sacrifice vécu jusqu’à l’hallali. Les chiens ont été lâchés, au bord du précipice. “Le caprice Hingis” est une mise à mort. Le corps meurtrit, les plaies béantes, un genou sur la terre, battue par les vents de la colère d’un public enragé qui a choisi son camp. La bête suffocante ne se relèvera pas. On brandira, une nouvelle fois les oreilles et la queue d’une petite suisse au “caprice d’Hingis”.
“Le caprice Hingis” comme un maléfice. Les fées se sont penchées sur le berceau de la jeune Martina. Elle gagnera, oui, beaucoup, mais pas ce tournoi, pas là, pas maintenant. “Le caprice Hingis” comme un calice bu, jusqu’à la lie. “Le caprice Hingins”, comme un supplice !
Mais “au caprice Hingis” se lève un souffle nouveau, celui de la révolte. Celui de vouloir casser les codes bien habillés et bien établis du monde du tennis. Qu’importe : “le filet tu ne dois pas franchir”. “Au caprice d’Hingis” on aime tout envoyer en l’air, les principes, les traditions, les règles, le protocole, la table des commandements. Ce n’est pas une révolte, Sir, c’est une révolution.
Sur ce, je vous laisse, cher Arnaud Jamin, à vos nombreuses occupations. Et je m’en vais remettre votre ouvrage, très délicatement dans une autre structure en perpétuelle construction : “ma pile de livres lus”.
Sébastien Beaujault

“le caprice Hingins”
Arnaud Jamin
Editions Salto

Chers “éclaireurs”,

quelle belle initiative d’inscrire au fronton de l’Apollo sporting club à Paris, la thématique suivante : “la culture et le sport : je t’aime moi non plus ?”. Quelle bonne idée de convoquer quelques jolies plumes du moment pour en débattre (voir ci-dessous). Avec, comme fantaisie, l’installation de tous ce petit monde à l’intérieur d’un ring. Coup de maître, tant la réalisation technique s’est régalée à filmer, entre les cordes.
Que l’on se rassure, lors de ce débat (initié par les centres culturels Leclerc), les gants de boxe ne furent pas de sorties. Pas de coups en dessous de la ceinture non plus, pas de crochets, d’uppercuts. Les murs, à la peinture encore fraîche, de l’Apollo, resteront blancs, le sang des gladiateurs ne coulera pas ici, pas maintenant.
Alors “la culture et le sport : je t’aime moi non plus ?”.
S’il est difficile de répondre à cette question en 1heure et demie d’émission, même si l’on s’est écarté, parfois de l’interrogation “Gainsbouriene”, il n’en est pas moins que les interventions des uns et des autres furent d’une grande richesse (évidemment dû à la qualité des protagonistes).
Bien sûr le constat est accablant. Choisis ton camp camarade. Soulève de la fonte dans les salles surchauffées à la testostérone ou, dans un bureau poussiéreux de littérature d’un autre âge, lis et relis les œuvres de la Pléiade. Mais à coup sûr, tu ne peux être les deux. Guillaume Martin, cycliste professionnel et master de philosophie en bandoulière, est l’exception qui confirme la règle et s’en émeut : “je suis un peu triste que ces deux univers-là ne se parlent pas, je montre que l’on peut faire les deux”.
Eh oui, un auteur de livres de sport n’est pas invité chez François Busnel. Comme le précise, l’animateur de cette émission, Frédéric Taddeï : “c’est vu comme de la culture au rabais” et Jean-Philippe Bouchard, éditeur de son état, de nous porter le coup de grâce : “on ne fera pas avancer la littérature avec ça”. C’est évident, mais le Prix Goncourt non plus.
Mais comme souvent, il y a des motifs d’espoir. Kris, scénariste de BD parle “d’écrire, avant tout, pour retrouver une émotion” et comme il le fait si bien, pour la partager, aussi.
Et par ce qu’en ce bas monde, rien n’est perdu, “Moi je pense que ça donne une ouverture à la jeunesse, la littérature sportive revient en avant”, Maria Ribeiro Tavarès (spécialiste du saut à la perche) nous met en joie.
Le mot de la fin, et qui résume très bien ce que l’on défend, ici, sur ce blog, est pour Arnaud Jamin, programmateur à “L’oeil du tigre” sur France Inter : “on est en train de donner des bonnes nouvelles, l’invention d’un genre, l’invention d’un genre culturel : la littérature sportive”.
Tout est dit ! Le Combat continue !
Sébastien Beaujault

Les intervenants :
– Arnaud Jamin : auteur du livre “le caprice Hingins” chez Salto
– Kris : scénariste de BD historicosportive “Un maillot pour l’Algérie” “Violette Morris
– Jean-Philippe Bouchard : éditeur chez Solar éditions et auteur
– Guillaume Martin : auteur du livre “Socrate à vélo”
– Maria Ribeiro Tavarès : spécialiste du saut à la perche
– Sylvain Coher : auteur du livre “Vaincre à Rome”

Pour réécouter l’émission “les éclaireurs” en intégralité

Chère Marie-Amélie Le Fur,

je ne vous connais pas, mais il y a bien un mot qui ne doit pas être écrit dans votre dictionnaire amoureux de la vie c’est “résignation”. Avec ses synonymes “fatalisme”, “abandon”, “renoncement” vous avez placé, le tout, dans un sac, bien ficelé, pour qu’ils ne s’en échappent pas et vous avez jeté l’objet dans un puits sans fond.
De toute évidence, vous avez le don de rebondir, quoi qu’il arrive.
Je ne dirais pas “autobiographie”, je n’aime pas ce terme, je lui préfère “tranche de vie”. Et pour vous, quelle vie ! Les fées qui se sont penchées sur votre berceau devaient être de vieilles peaux, édentées se morfondant dans des bars à ennuis. Qu’elles soient bannies à tout jamais. Mais ce n’est pas très grave, l’essentiel est ailleurs.
Ce livre est écrit avec le cœur, la plume trempée dans les fêlures, putain de voiture ! Il est plaie et blessure. Bonjour tristesse ? Non, pas le genre de la maison. Même diminuée, dans votre propre chair, vous vous tenez debout. Mieux, vous courez. Vous courez, entre les lignes, de tour de piste en tour de piste, il vous arrive même de voler, oui de voler.
Ici pas de fioritures, d’artifices, c’est limpide, clair. C’est écrit au caractère. Et vous n’en manquez pas. Vous regardez le verre à moitié plein. L’espoir a horreur du vide.
Oui, chère Marie-Amélie, nous le comprenons très bien à vous lire, qu’une sportive de haut niveau, valide ou non, c’est du pareil au même. C’est “du sang, du labeur, des larmes, de la sueur”. Les médailles autour du cou, chez vous teintées d’or, ne se gagnent pas sans souffrance, ni sacrifices. Les médailles autour du cou, ont aussi le goût de l’absence et de l’éloignement. Des heures éveillées à penser à l’autre, si loin. On dort très mal dans les chambres d’appel. Mais les médailles autour du cou sont aussi là pour nous rappeler que vous avez été jusqu’au bout.
Poser des mots, écrire sa vie, ce n’est pas évident, c’est de l’intime évidemment. C’est évoquer les siens. Ces “bienveillants” qui vous soutiennent et qui vous aiment. Celles et ceux que l’on croise, en tribune, à Rio, Doha, Christchurch…celles et ceux que vous cherchez du regard avant le coup de feu.
A vous suivre, on apprend que les défaites, les désillusions ne sont que des planches d’appel pour décrocher la lune et pour vous, les étoiles.
Merci, aussi, d’avoir convié dans vos pages, Haile Gebreselassie et Hicham El Gerrouj. Ils ont construit mon émotion sportive. Ils sont champions olympiques, tiens, vous aussi.
Chère Marie-Amélie, ce livre est évidemment, un livre d’espoir. Soyez fière du parcours accompli. Ne vous retournez pas trop tôt, un jour il sera temps, mais pas maintenant. Car l’année prochaine, de toute évidence, je suivrai vos pas…japonais. Il sera temps, alors de rajouter un nouveau chapitre (et une nouvelle médaille ?) à : “fais de ta vie un rêve”.
Sébastien Beaujault

“Fais de ta vie un rêve”
Marie-Amélie Le Fur
Plume d’éléphant éditions

Cher Pierre Carrey,

c’est le reflet de ma vie, j’existe à contre-temps. Et le pire, c’est que je ne le fais pas exprès.
J’aurais sans doute dû sortir cette chronique, début mai, pour coller à l’actualité cycliste. Mais me voici, en ce début d’automne, loin de la dernière édition du Tour d’Italie, à lire “Giro” (je vous entends me dire, de là où vous êtes, avec votre bienveillance habituelle à mon égard, que je suis, aussi, en avance sur le prochain !). Ce n’est pas faux !
Qu’importe, la saison se prête allègrement à la lecture et les feuilles comme les vélos se ramassent à l’appel de cet octobre…rose !
A vous lire, cette compétition, c’est un roc, c’est un cap, que dis-je, c’est un cap, c’est une péninsule !
Où l’on érige des statues en haut des Dolomites à ceux qui les ont vaincues. Où se trame pléthore de complots, de compromis, d’alliances en tous genres. Où la roublardise est devenue un sport national. Où l’on jette des fioles dans les buissons, qui deviendront ardents. Où, sans opiniâtretés, sans mollets, sans don de soi, on ne gagne pas, ici.
Où la ferveur de la course a fait sortir, par milliers, des oratori italiennes, des passionnés, venus, sur les routes défoncées, boueuses, neigeuses, encourager, accompagner (pousser ?) leurs “Campionisimmo”.
Où l’on se chuchote, à l’heure des sermons, sur les bancs en bois des églises, les échappées de la veille, les exploits de demain. Écoutez le confessionnal, vous entendrez parler vélo, vous entendrez parler Giro. Les papes en sont venus à douter d’eux-mêmes, car les Dieux, ici, se nomment Bartali, Coppi, Girardengo ou Binda.
Où l’on a entendu le bruit des bottes et vu les chemises noires sur le bord des routes. Le Tour d’Italie en fut brisé, outragé, martyrisé, mais le Tour d’Italie s’est libéré, relevé et s’est enchanté des assauts de Gaul.
Où l’on envoie aux quintuples : Merckx, Binda et Coppi. Où flottent aussi, aux vents tourmentés, sur les fanions et pour l’éternité, les noms de Fignon, Hindurain, Anquetil, Nibali, Pantani, Hinault…
Ce livre est en fait, une commode à tiroirs que l’on ouvre et referme avec délectation. On en ressort mille et une histoire du Tour d’Italie, éparpillées façon puzzle. Je ne les retiendrais pas toutes en mémoire, qu’importe, que la sensation est douce.
Sachez, cher Pierre, que vous êtes un narrateur, que dis-je un narrateur, vous êtes un conteur ! Vous nous invitez à la veillée. L’on entendrait presque le crépitement du bois qui se consume dans la cheminée et qui réchauffe les âmes et les cœurs aux hivers ruraux et rigoureux d’antan.
Il nous faut à présent, installer ce meuble à tiroirs, cette commode à histoires, dans le salon. Et l’habiller, tendrement, en ce mois d’octobre, d’un joli bouquet…de roses.
Sébastien Beaujault