Les médicaments sont-ils bons pour la santé ?

Allongement de l’espérance de vie, chirurgie cardiaque, transplantations d’organes, guérison de cancers, éradication vaccinale des épidémies, traitement de la douleur, médicaments de confort… comment se passer de la médecine moderne ?

Surconsommation médicamenteuse, auto-médication, effets secondaires, risque iatrogène, maladies nosocomiales, machinisation du corps… cette médecine procure-t-elle pour autant toujours un mieux-être à celles et ceux qui en bénéficient ?

A travers 3 courtes vidéos, nous avons tenté de problématiser la place des médicaments dans notre vie et de questionner leur rapport à notre bien-être. Pour ce faire, trois personnages fictifs se succèdent sur le plateau de l’émission Qui dit vrai ? Interrogés par le comédien Vincent Morieux, ils et elles tentent d’éclairer avec humour et sincérité notre rapport aux médicaments… et n’attendent plus que vous !

 

Qui dit vrai ? Les médicaments sont-ils bons pour la santé 1/3
Interview du Dr. Fletcher, pharmacienne

Dr. Fletcher : “Vous n’imaginez pas tout ce que l’on vend… et à quels motifs !

Qui dit vrai ? Les médicaments sont-ils bons pour la santé 2/3
Interview du Pr. Meunier, Médecin hospitalier et chef de service

Pr. Meunier : “Vous avez besoin de nous pour vivre !

Qui dit vrai ? Les médicaments sont-ils bons pour la santé 3/3
Interview de M. Sauvage, Herboriste, homéopathe et naturopathe

M. Sauvage : “C’est tout juste si les chirurgiens voient encore le corps attaché au membre qu’ils réparent“.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

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Ces vidéos ont été produites en 2014 dans le cadre du projet Tam Tam conduit par l’association de médiation scientifique Traces. Au nombre de 33 (à savoir 3 pour chacun des 11 sujets science & société traités), elles entendaient illustrer la pluralité des points de vue sur des thématiques complexes, porteuses de nombreuses controverses sociotechniques relatives au corps, à l’environnement et à l’éthique. Sérieusement documentées, elles ne cherchent ni à défendre un parti contre un autre, ni à polariser les opinions des internautes, mais à mettre en avant une diversité d’arguments et de postures, nourries par des valeurs souvent antagonistes.

Huit ans plus tard, dans un contexte de tension sociale, de polarisation et de radicalisation inquiétantes, il nous a semblé intéressant de les remettre à l’honneur, pour rappeler qu’aucun de ces sujets n’est simple et qu’aucune opinion ne peut se targuer d’être supérieure à une autre. Pour autant qu’elle soit exprimée avec honnêteté et sur une base objectivement documentée bien sûr.

Pensée complotiste et pensée critique

Depuis la campagne de Donald Trump, durant sa présidence, au moment de l’assaut du Capitole par les adeptes du mouvement QAnon, et plus encore depuis le début de la pandémie de Covid-19, beaucoup a été dit sur le phénomène complotiste. Peut-être même trop. Mais la diversité des émissions, des articles et des ouvrages consacrés à ce sujet a au moins permis de comprendre une chose : il s’agit d’un phénomène complexe et multiforme, aux multiples causes, que l’on ne saurait réduire à un défaut de culture ou à un QI limité chez les adeptes de ses “théories”.

Phénomène social et psychologique bien plus que cognitif, le développement du complotisme mérite dès lors que l’on s’interroge non seulement sur ce qu’il est et sur la manière dont il se manifeste, mais également sur ce qu’il traduit. Sur ce qu’il dit de notre monde, des inégalités économiques, sociales et cognitives qui traversent nos sociétés, comme autant de forces d’éclatement tristement révélées à la faveur des crises politiques et sanitaires récentes.

C’est pour cette raison qu’il nous a semblé utile de rassembler la diversité des points de vue et des travaux académiques sur la question, de les digérer et de les condenser dans une série de vidéos dont la description figure en bas de cet article et dont le troisième épisode vous est présenté ici (consultez ici les articles relatifs aux épisodes 1 et 2).

 

Pensée complotiste et pensée critique

Comment savoir si on devient complotiste ?

Si je m’inquiète de la manière dont les décisions politiques sont prises, si je pense que les lobbys ont trop de poids, ou si je crains que les géants du numérique n’exploitent mes données personnelles, cela signifie-t-il que je développe une pensée complotiste ? Bien évidemment non. Ces inquiétude relèvent de préoccupations citoyennes très légitimes et ne sont pas criticables en tant que telles.

On a le droit de se poser des questions ! On a le droit d’avoir un esprit critique ! Même se demander si vraiment la Terre est ronde, c’est bizarre mais c’est intéressant. Et il est bien évidemment sain de ne pas accepter toutes les évidences qui se présentent à nous. Parce que les vrais complots, ça existe. Et les informations erronées aussi.

En revanche, on n’a pas le droit de répondre à ces questions n’importe comment (en décidant de la conclusion au mépris des faits objectifs, par exemple). Ce qui est complotiste, ce ne sont pas les questions qu’on pose, c’est la manière dont on y répond. La méthode qu’on emploie pour élaborer ses certitudes.

On a le droit de se demander si Joe Biden est pédophile, si la CIA n’aurait pas pu organiser les attentats du 11 septembre, si les entreprises pharmaceutiques ont chercher à décrédibiliser des traitements médicamenteux pour pouvoir vendre davantage de vaccins. On a même le droit de se demander si ces vaccins servent à implanter des puces 5G dans nos organismes.

Mais ce qu’on ne peut pas faire, c’est poser cela comme des vérités préétablies, rassembler des faits isolés et, sous prétexte qu’ils ne sont pas en contradiction avec ces “vérités”, considérer ces faits comme des “preuves”. Une image de Joe Biden portant un enfant dans ses bras ne peut pas être la preuve qu’il est pédophile… sauf si on a décidé avant qu’il l’était.

Mais alors, comment faire pour répondre à ces questions ?

Depuis des siècles, les scientifiques et les philosophes des sciences élaborent des critères et des méthodes permettant de considérer qu’une proposition est fiable, qu’elle peut être considérée comme « vraie ». Du moins jusqu’à preuve du contraire. C’est ce que l’on nomme la « méthode scientifique ». Et c’est tout le contraire de la démarche complotiste !

Car ce que fait la démarche scientifique, ce n’est pas essayer d’étayer une conclusion préétablie, c’est poser une hypothèse et essayer de démontrer qu’elle est fausse. Oui oui, qu’elle est fausse ! Comment ? En faisant des expériences, en soumettant l’hypothèse à des collègues scientifiques, en se demandant quelles seraient les conséquences de l’hypothèse si elle était vraie et en vérifiant si ces conséquences sont observables, etc.

Et tant qu’on n’y arrive pas, on considère que l’hypothèse est valide. Si on fait ça avec la Terre plate, eh bien, devinez quoi… l’hypothèse ne tient pas longtemps. Par contre, on n’est encore jamais parvenu à invalider l’hypothèse de sa rotondité : jusqu’à preuve du contraire, elle est ronde.

Comment dès lors développer son esprit critique en ce sens ?

En comprenant tout simplement ceci : l’esprit critique, ce n’est pas remettre tout en question tout le temps. C’est se poser des questions, oui, mais c’est surtout questionner ses propres hypothèses, pour pouvoir les abandonner rapidement si elles sont fausses.

C’est aussi cela, avoir l’esprit scientifique !

“Les complotistes n’ont jamais raison de l’être,
mais ils ont parfois de bonnes raisons de l’être”.

Sans cautionner pour autant l’attitude complotiste, cette série de vidéos ne constitue ni un procès à charge, ni une attaque en règle contre les personnes qui peuvent être amenées à défendre des thèses non vérifiables et incriminant des puissants, accusant ces derniers de conspirer pour leur intérêt et contre celui de citoyen·nes opprimé·es. Comme en atteste la vidéo présentée plus haut, elle constitue encore moins une tentative de faire passer pour du complotisme, en vue de les dénigrer, les discours critiques envers les médias ou les gouvernements. Elle prétend au contraire qu’il est possible d’exercer son esprit critique sans le faire de manière complotiste !

Par ce travail, nous tentons toutefois de montrer en quoi ces discours critiques, souvent portés par des préoccupations légitimes, ne sont intellectuellement pas acceptables lorsqu’ils prennent certaines formes et adoptent certaines méthodes. Lesquelles ? Celles-là même que nous nous sommes efforcés de caractériser aussi finement que possible, pour permettre à tout un chacun de comprendre ce que désignent vraiment les termes “complotisme” et “conspirationnisme”.

Une dernière précaution encore : même si le mouvement dit “antivax” se nourrit de nombreux argumentaires complotistes, alimentés eux-mêmes par un raz-de-marée de désinformation sur les réseaux sociaux, il n’est pas réductible à ce phénomène, qu’il dépasse très largement. On peut en effet être contre la vaccination (ou contre le pass sanitaire) et invoquer pour cela des arguments (plus ou moins pertinents bien sûr) qui ne relèvent pas du complotisme.

“REVEILLEZ-VOUS !” – Une playlist de la chaîne Savoirs en Société

Nourrie par de nombreuses références à la littérature scientifique, cette série de 8 vidéos de la chaîne www.savoirs-en-societe.ch aborde la thématique du phénomène complotiste en 4 temps :

  1. Spécificités du discours complotiste
  2. Aux origines du phénomène complotiste
  3. Pensée complotiste et pensée critique
  4. Réagir aux argumentaires complotistes

Les internautes y sont successivement invité·es à :

  1. Reconnaître les éléments de langage et les biais argumentatifs propres aux discours complotistes
  2. Comprendre les origines historiques et sociologiques du phénomène
  3. Analyser la nature et les spécificités de la pensée complotiste, et ce qui la distingue de la pensée critique
  4. Concevoir des stratégies de réaction aux argumentaires complotistes et de résistance à leur développement.

Chacun des thèmes traité est constitué systématiquement d’une présentation détaillée, suivie d’un résumé sous la forme d’un court film d’animation. Dans la description de chacune des vidéos thématiques se trouve également un texte résumé du sujet traité.

A nos ami·es lecteurs et lectrices

La question du complotisme, parce qu’elle fait référence à des questions socialement vives qui nourrissent des clivages désormais profonds dans notre société, a tendance à susciter facilement des réactions épidermiques. Ce texte et les vidéos associées constituent certes une tentative argumentée de tracer une ligne rouge entre un discours crédible et un argumentaire inacceptable, mais ils tentent surtout d’expliciter les rouages et les fondements du phénomène, et en aucun cas d’en dénigrer les représentants (du moins lorsque leurs “théories” ne sont pas objectivement abracadabrantesques).

Les idées présentées ici sont issues de réflexions personnelles nourries par la littérature académique mais, bien entendu, chacun·e est invité·e à les commenter et à les critiquer. L’espace de commentaires de cet article est prévu pour cela. Toutefois, afin de préserver un dialogue constructif et des échanges sereins, nous précisons d’emblée qu’aucun commentaire agressif, irrespectueux ou contraire aux règles de la bienséance ne sera validé lors du processus de modération. Nous vous demandons également de bien vouloir éviter les commentaires anonymes ; nous nous réservons le droit de bloquer tout propos rédigé sous pseudo ou avec une fausse adresse e-mail.

Aux origines du phénomène complotiste (2/4)

Depuis la campagne de Donald Trump, durant sa présidence, au moment de l’assaut du Capitole par les adeptes du mouvement QAnon, et plus encore depuis le début de la pandémie de Covid-19, beaucoup a été dit sur le phénomène complotiste. Peut-être même trop. Mais la diversité des émissions, des articles et des ouvrages consacrés à ce sujet a au moins permis de comprendre une chose : il s’agit d’un phénomène complexe et multiforme, aux multiples causes, que l’on ne saurait réduire à un défaut de culture ou à un QI limité chez les adeptes de ses “théories”.

Phénomène social bien plus que psychologique ou cognitif, le développement du complotisme mérite dès lors que l’on s’interroge non seulement sur ce qu’il est et sur la manière dont il se manifeste, mais également sur ce qu’il traduit. Sur ce qu’il dit de notre monde, des inégalités économiques, sociales et cognitives qui traversent nos sociétés, comme autant de forces d’éclatement tristement révélées à la faveur des crises politiques et sanitaires récentes.

C’est pour cette raison qu’il nous a semblé utile de rassembler la diversité des points de vue et des travaux académiques sur la question, de les digérer et de les condenser dans une série de vidéos dont la description figure en bas de cet article et dont le second épisode vous est présenté ici (consultez ici l’article relatif au 1er épisode).

 

Aux origines du phénomène complotiste

Contrairement aux idées reçues, le complotisme est loin d’être un phénomène récent.

On trouve en effet des exemples de théories du complot tout au long de l’histoire, du Moyen-Âge à l’attentat du World Trade Center en passant par la Révolution française.

Les exemples en sont extrêmement variés mais, dans tous les cas, les supposés artisans du complot sont désignés : ce sont des individus, comme Bill Gates ou les Rockefeller, des organismes étatiques, comme l’ONU ou la CIA, des organisations secrètes, comme la franc-maçonnerie, et même parfois des groupes humains entiers, comme les juifs, les communistes ou, plus récemment, “les” écologistes. Ils sont accusés d’avoir volontairement déclenché des catastrophes ou d’avoir l’intention de le faire, dans leur intérêt propre.

Ces accusations sont portées sans preuves et même souvent à contrecourant des preuves, mais elles s’appuient sur des collections de faits isolés qui semblent donner du crédit à la théorie du complot. Dans certains cas, il n’y a même aucune preuve de catastrophe, aucun fait objectif. Comme lorsque le mouvement QAnon a récemment accusé le parti démocrate américain d’entretenir un réseau pédophile sous-terrain aux Etats-Unis.

Pour autant, il n’est pas aisé d’associer le complotisme à une cause unique.

Parce que des leviers de la pensée complotiste, il y en a beaucoup. Au contraire, à l’origine, il y a souvent des questionnements et des préoccupations très légitimes. Elles s’expriment simplement d’une mauvaise manière.

Il y a d’abord ceux et celles qui voient la marche du monde leur échapper et à qui cela fait peur, parce que cela se fait à l’encontre de leurs valeurs. Ils ont l’impression que la politique, l’économie et la science décident pour eux, ou plutôt contre eux, et ils n’ont pas toujours tort.

D’autres se sentent déclassé·es ou marginalisé·es et réalisent que leur sort est aux mains des élites, ce qui n’est pas toujours faux non plus. Les transformations du monde leur apparaissent comme un rouleau compresseur et ils ont besoin de désigner des boucs émissaires responsables de leurs maux. D’ailleurs, l’existence de vrais complots leur donne parfois raison !

Le terreau du complotisme est donc avant tout créé par le contexte social.

Les thèses complotistes apparaissent souvent absurdes à la plupart des gens. Pourquoi alors se propagent-elles si bien ?

Si les rumeurs ont toujours été véhiculées par de multiples canaux, les théories du complot du 21e siècle bénéficie de l’existence d’un accélérateur et d’une caisse de résonnance inédite : les réseaux sociaux. Par le truchement d’algorithmes perfectionnés, ils cherchent à tout prix à capter l’attention des internautes.

Certes, ils ne sont pas volontairement conçus pour encourager le complotisme, bien sûr. Mais comme ils propagent plus facilement les publications les plus partagées et les plus commentées, ils favorisent les interprétations les plus simples, et celles qui parlent directement aux gens. Ce faisant, ils enferment ces derniers dans des bulles d’informations concordantes.

Pourtant, les interprétations les plus parlantes ne sont pas toujours les plus justes… Et si on pouvait déjouer un complot mondial simplement en surfant sur Internet, ça se saurait !

“Les complotistes n’ont jamais raison de l’être,
mais ils ont parfois de bonnes raisons de l’être”.

Sans cautionner pour autant leur attitude, cette série de vidéos ne constitue ni un procès à charge, ni une attaque en règle contre les personnes qui peuvent être amenées à défendre des thèses non vérifiables et incriminant des puissants, accusant ces derniers de conspirer pour leur intérêt et contre celui de citoyen·nes opprimé·es. Elle constitue encore moins une tentative de faire passer pour du complotisme, en vue de les dénigrer, les discours critiques envers les médias ou les gouvernements. Elle prétend au contraire qu’il est possible d’exercer son esprit critique sans être complotiste, thème qui fait spécifiquement l’objet de l’une des 4 vidéos de la série.

Par ce travail, nous tentons toutefois de montrer en quoi ces discours critiques, souvent portés par des préoccupations légitimes, ne sont intellectuellement pas acceptables lorsqu’ils prennent certaines formes et adoptent certaines méthodes. Lesquelles ? Celles-là même que nous nous sommes efforcés de caractériser aussi finement que possible, pour permettre à tout un chacun de comprendre ce que désignent vraiment les termes “complotisme” et “conspirationnisme”.

Une dernière précaution encore : même si le mouvement dit “antivax” se nourrit de nombreux argumentaires complotistes, alimentés eux-mêmes par un raz-de-marée de désinformation sur les réseaux sociaux, il n’est pas réductible à ce phénomène, qu’il dépasse très largement. On peut en effet être contre la vaccination (ou contre le pass sanitaire) et invoquer pour cela des arguments qui ne relèvent pas du complotisme.

“REVEILLEZ-VOUS !” – Une playlist de la chaîne Savoirs en Société

Nourrie par de nombreuses références à la littérature scientifique, cette série de 8 vidéos de la chaîne www.savoirs-en-societe.ch aborde la thématique du phénomène complotiste en 4 temps :

  1. Spécificités du discours complotiste
  2. Aux origines du phénomène complotiste
  3. Pensée complotiste et pensée critique
  4. Réagir aux argumentaires complotistes

Les internautes y sont successivement invité·es à :

  1. Reconnaître les éléments de langage et les biais argumentatifs propres aux discours complotistes
  2. Comprendre les origines historiques et sociologiques du phénomène
  3. Analyser la nature et les spécificités de la pensée complotiste, et ce qui la distingue de la pensée critique
  4. Concevoir des stratégies de réaction aux argumentaires complotistes et de résistance à leur développement.

Chacun des thèmes traité est constitué systématiquement d’une présentation détaillée, suivie d’un résumé sous la forme d’un court film d’animation. Dans la description de chacune des vidéos thématiques se trouve également un texte résumé du sujet traité.

A nos ami·es lecteurs et lectrices

La question du complotisme, parce qu’elle fait référence à des questions socialement vives qui nourrissent des clivages désormais profonds dans notre société, a tendance à susciter facilement des réactions épidermiques. Ce texte et les vidéos associées constituent certes une tentative argumentée de tracer une ligne rouge entre un discours crédible et un argumentaire inacceptable, mais ils tentent surtout d’expliciter les rouages et les fondements du phénomène, et en aucun cas d’en dénigrer les représentants (du moins lorsque leurs “théories” ne sont pas objectivement abracadabrantesques).

Les idées présentées ici sont issues de réflexions personnelles nourries par la littérature académique mais, bien entendu, chacun·e est invité·e à les commenter et à les critiquer. L’espace de commentaires de cet article est prévu pour cela. Toutefois, afin de préserver un dialogue constructif et des échanges sereins, nous précisons d’emblée qu’aucun commentaire agressif, irrespectueux ou contraire aux règles de la bienséance ne sera validé lors du processus de modération. Nous vous demandons également de bien vouloir éviter les commentaires anonymes ; nous nous réservons le droit de bloquer tout propos rédigé sous pseudo ou avec une fausse adresse e-mail.

Spécificités du discours complotiste (1/4)

Depuis la campagne de Donald Trump, durant sa présidence, au moment de l’assaut du Capitole par les adeptes du mouvement QAnon, et plus encore depuis le début de la pandémie de Covid-19, beaucoup a été dit sur le phénomène complotiste. Peut-être même trop. Mais la diversité des émissions, des articles et des ouvrages consacrés à ce sujet a au moins permis de comprendre une chose : il s’agit d’un phénomène complexe et multiforme, aux multiples causes, que l’on ne saurait réduire à un défaut de culture ou à un QI limité chez les adeptes de ses “théories”.

Phénomène social bien plus que psychologique ou cognitif, le développement du complotisme mérite dès lors que l’on s’interroge non seulement sur ce qu’il est et sur la manière dont il se manifeste, mais également sur ce qu’il traduit. Sur ce qu’il dit de notre monde, des inégalités économiques, sociales et cognitives qui traversent nos sociétés, comme autant de forces d’éclatement tristement révélées à la faveur des crises politiques et sanitaires récentes.

C’est pour cette raison qu’il nous a semblé utile de rassembler la diversité des points de vue et des travaux académiques sur la question, de les digérer et de les condenser dans une série de vidéos dont la description figure en bas de cet article et dont le premier épisode vous est présenté ici (consultez ici les articles relatifs aux épisodes 2 et 3).

 

 

Spécificités du discours complotiste

Est-il possible d’isoler des traits caractéristiques de ce phénomène ?

Le complotisme (ou conspirationnisme), c’est d’abord une attitude, une certaine manière d’interpréter le monde, plus qu’un état mental global. On préférera donc parler de “tendance” ou de “pensée” complotiste chez un individu, plutôt que d’utiliser ce terme pour l’enfermer dans une identité spécifique en disant par exemple que c’est “un” ou “une” complotiste.

Pourquoi ? Parce qu’il serait un peu trop simple de considérer le complotisme comme une maladie mentale. Comme les fake news, le “fait complotiste” est d’abord un phénomène politique et social. Cela signifie que même si on peut le rencontrer dans toutes les catégories de la population, il n’arrive pas n’importe quand et dans n’importe quel contexte.

Et c’est peut-être la raison pour laquelle on en entend tellement parler ces temps-ci, ceci bien que le concept de “théorie du complot” ait été défini au milieu du 20ème siècle déjà.

Mais comment le reconnaître au milieu d’autres discours critiques ?

  • En premier lieu, le complotisme consiste toujours à attribuer la responsabilité d’un fait politique ou social, a priori désagréable pour une catégorie de la population, à un petit groupe de puissants supposés comploter secrètement dans leur propre intérêt.
  • Ensuite, il existe un vocabulaire spécifique au discours complotiste. Parmi les expressions les plus courantes, on retrouve invariablement “pensée unique”, “mouton”, “réveillez-vous” ou “médias mainstream”.
  • Enfin et surtout, le complotisme, c’est l’exact contraire de la démarche scientifique. Il consiste à supposer vraie une conclusion donnée et à chercher ensuite tous les faits qui sont susceptibles de la renforcer. Avec ce genre de démarche, on peut prouver n’importe quoi, même que la Terre est plate !

On pourrait toutefois se demander si, malgré tout le battage qui est fait autour de ce terme, les conséquences réelles de ses manifestations sont si graves que cela…

Hélas oui. Car même si l’on parvient à comprendre le phénomène, à reconnaître ses manifestations et à en identifier les causes, il n’est globalement pas sain pour la démocratie et le vivre ensemble.

Non seulement il polarise la société et jette un discrédit indifférencié sur les élites et les institutions économiques, politiques et intellectuelles, mais il nuit aussi profondément à notre capacité à nous mettre d’accord collectivement sur ce que l’on peut considérer comme “vrai”.

Comment, dans ces conditions, résoudre ensemble les problèmes du monde, de la pandémie de Covid-19 à la catastrophe climatique en cours ?

……

“Les complotistes n’ont jamais raison de l’être, mais ils ont parfois de bonnes raisons de l’être”.

Sans cautionner pour autant leur attitude, cette série de vidéos ne constitue ni un procès à charge, ni une attaque en règle contre les personnes qui peuvent être amenées à défendre des thèses non vérifiables et incriminant des puissants, accusant ces derniers de conspirer pour leur intérêt et contre celui de citoyen·nes opprimé·es. Elle constitue encore moins une tentative de faire passer pour du complotisme, en vue de les dénigrer, les discours critiques envers les médias ou les gouvernements. Elle prétend au contraire qu’il est possible d’exercer son esprit critique sans être complotiste, thème qui fait spécifiquement l’objet de l’une des 4 vidéos de la série.

Par ce travail, nous tentons toutefois de montrer en quoi ces discours critiques, souvent portés par des préoccupations légitimes, ne sont intellectuellement pas acceptables lorsqu’ils prennent certaines formes et adoptent certaines méthodes. Lesquelles ? Celles-là même que nous nous sommes efforcés de caractériser aussi finement que possible, pour permettre à tout un chacun de comprendre ce que désignent vraiment les termes “complotisme” et “conspirationnisme”.

Une dernière précaution encore : même si le mouvement dit “antivax” se nourrit de nombreux argumentaires complotistes, alimentés eux-mêmes par un raz-de-marée de désinformation sur les réseaux sociaux, il n’est pas réductible à ce phénomène, qu’il dépasse très largement. On peut en effet être contre la vaccination (ou contre le pass sanitaire) et invoquer pour cela des arguments qui ne relèvent pas du complotisme.

“REVEILLEZ-VOUS !” – Une playlist de la chaîne Savoirs en Société

Nourrie par de nombreuses références à la littérature scientifique, cette série de 8 vidéos de la chaîne www.savoirs-en-societe.ch aborde la thématique du phénomène complotiste en 4 temps :

  1. Spécificités du discours complotiste
  2. Aux origines du phénomène complotiste
  3. Pensée complotiste et pensée critique
  4. Réagir aux argumentaires complotistes

Les internautes y sont successivement invité·es à :

  1. Reconnaître les éléments de langage et les biais argumentatifs propres aux discours complotistes
  2. Comprendre les origines historiques et sociologiques du phénomène
  3. Analyser la nature et les spécificités de la pensée complotiste, et ce qui la distingue de la pensée critique
  4. Concevoir des stratégies de réaction aux argumentaires complotistes et de résistance à leur développement.

Chacun des thèmes traité est constitué systématiquement d’une présentation détaillée, suivie d’un résumé sous la forme d’un court film d’animation. Dans la description de chacune des vidéos thématiques se trouve également un texte résumé du sujet traité.

A nos ami·es lecteurs·trices

La question du complotisme, parce qu’elle fait référence à des questions socialement vives qui nourrissent des clivages désormais profonds dans notre société, a tendance à susciter facilement des réactions épidermiques. Ce texte et les vidéos associées constituent certes une tentative argumentée de tracer une ligne rouge entre un discours crédible et un argumentaire inacceptable, mais ils tentent surtout d’expliciter les rouages et les fondements du phénomène, et en aucun cas d’en dénigrer les représentants (du moins lorsque leurs “théories” ne sont pas objectivement abracadabrantesques).

Les idées présentées ici sont issues de réflexions personnelles nourries par la littérature académique mais, bien entendu, chacun est invité à les commenter et à les critiquer. L’espace de commentaires de cet article est prévu pour cela. Toutefois, afin de préserver un dialogue constructif et des échanges sereins, nous précisons d’emblée qu’aucun commentaire agressif, irrespectueux ou contraire aux règles de la bienséance ne sera validé lors du processus de modération. Nous vous demandons également de bien vouloir éviter les commentaires anonymes ; nous nous réservons le droit de bloquer tout propos rédigé sous pseudo ou avec une fausse adresse e-mail.

Après Beyrouth… faire exploser nos modes de vie

4 août 2020, 18h08. Deux gigantesques déflagrations dans le port de Beyrouth soufflent la ville, provoquant la mort de 218 personnes et y ajoutant 6’500 blessés. Ce bilan humain tragique se double d’un bilan économique catastrophique, évalué à 4 milliards d’euros. En cause : l’explosion de 2’750 tonnes de nitrate d’ammonium, entreposées dans le hangar n°12 du port de Beyrouth. Le drame survient dans un contexte politique et économique difficile et laisse le pays exsangue.

Au-delà de la déflagration physique, l’impact sur les consciences est mondial. Depuis sa ferme de Nouvelle Zélande, une agricultrice s’émeut et rédige un texte poignant en hommage aux victimes de la catastrophe. Un an après, avec son autorisation et nos plus vifs remerciements, nous publions en français et en anglais cet appel à la solidarité et au changement de nos modes de vie. Car, à bien y réfléchir, ce dont parle ce texte, ce n’est pas tant des libanais que de nous, de notre petit confort occidental, de notre rapport au monde, au vivant et aux autres.

Port de Beyrouth, après l’explosion – Août 2020. Mehr News Agency, CC BY 4.0.

« Des larmes plein les yeux, elle regarde les images de l’explosion. Il voit la destruction, le sang, les cris. Elle imagine l’immense souffrance, la peur, les avenirs détruits. Il pense aux vies perdues et, pour les humaniser, il leur met des visages, des noms. Son cœur se serre pour leurs familles endeuillées. Elle est dans le confort de sa maison, elle regarde par la fenêtre et essaie de concevoir l’apocalypse qui vient de se dérouler à des milliers de kilomètres. Ça aurait pu se passer ici…

Il ne peut pas détourner le regard, ces personnes, ce peuple, ce pays a besoin d’aide. Elle va faire un don aux associations qui travaillent dans l’urgence pour sauver des vies et restaurer un peu de dignité, d’humanité, sur place. Les besoins sont énormes mais il n’est pas riche. Elle va renoncer à un achat prévu, joyeusement anticipé, et donner cet argent qui sera bien mieux utilisé ainsi. Que peut-il faire d’autre ? Un sentiment d’impuissance l’envahit et l’étouffe. Un peu d’argent, c’est tout, vraiment tout ? Peut-être fait-elle partie de ces rares individus dont la vie n’est pas prisonnière de contraintes et de dettes, peut-être peut-elle sauter dans un avion et, les manches retroussées, offrir son temps et son énergie, là-bas. Le sentiment nauséeux d’impuissance disparaîtrait-il pour autant ? Il le sait, cette aide est indispensable mais ce n’est qu’un pansement. Demain, elle tournera la tête de l’autre côté et assistera à d’autres destructions, d’autres catastrophes, d’autres souffrances. Ça ne rend pas cette tragédie plus banale et il ne veut pas qu’elle disparaisse de son esprit aussi vite qu’elle se volatilisera, dans les journaux, aux profit de désastres plus récents.

Elle regarde l’horreur dans les yeux et elle comprend que ce sentiment d’impuissance, jour après jour et catastrophe après catastrophe, peut se transformer en engourdissement, voire même en paralysie. Il sait qu’il lui suffit de détourner un peu le regard, d’aller boire un verre avec des potes, d’allumer Netflix. Ca ne fera de toute façon pas beaucoup de différence. Et il se sentira mieux. Mais justement : ce sont l’engourdissement, l’inaction, les regards détournés des vrais problèmes qui ont conduit à abandonner des produits dangereux à proximité des populations, avec les conséquences atroces dont elle vient d’être témoin. Fermer les yeux sur les catastrophes à venir, autres dépôts abandonnés, navires encore remplis qui se désagrègent dans les océans, contaminations minières, déforestation, pandémies, disparition des sols cultivables, guerres pour l’accès aux ressources et vagues immenses de réfugiés, changement climatique et autres vagues immenses de réfugiés… La tête lui tourne et il a la nausée.

Elle est de cette génération maudite qui voit avec incompréhension son monde pourrir et s’écrouler devant ses yeux, avant même d’avoir l’opportunité de s’y investir. Mais donner un peu d’argent, mettre un pansement, ce n’est pas la seule chose qu’il peut faire. Elle va mettre fin à sa servitude à l’égard du système capitaliste pour lequel l’argent dicte tout, pour lequel le vivant est une marchandise. Ce qu’il veut faire passer avant tout le reste, ce sont les gens, leur environnement, la vie en général. Elle veut se soucier de la diversité humaine, végétale, animale, culturelle. Il va s’informer mieux, s’éduquer, vraiment remettre en question son mode de vie et en parler autour de lui. Et aussi, elle va combattre les tyrans partout, à l’école, au travail, ceux pour qui écraser les autres pour leur propre bénéfice est aussi naturel que respirer. Surtout, il va faire tout son possible pour éviter que ces tyrans n’arrivent au pouvoir. Elle va s’engager, ne plus détourner le regard, reprendre le contrôle de sa vie. Ensemble, elle et lui aideront à faire la différence.

Parce qu’abdiquer, décidément, ce n’est pas concevable. »

Delphine Eastes
Le 5 août 2020, Whangarei (Nouvelle-Zélande).

 

Vues panoramiques du port de Beyrouth avant et après l’explosion du 4 août 2020.

After Beyrouth… blasting our ways of life

« With tears in her eyes, she looks at the images of the explosion. He sees the destruction, the blood, the screams. She pictures the immense suffering, the fear, the destroyed futures. He thinks of the lost lives and, to make them real, he gives them faces and names, his heart bleeds for their bereaved families. She is in the comfort of her home, looking out the window, and tries to fathom the apocalypse that has just unfolded thousands of miles away. It could have happened here…

He cannot look away, this country, these people need help. She will donate to associations working against the clock to save lives and to bring back some sort of dignity and humanity, out there in the rubbles of a once radiant city. The needs are immense, but he is not rich. She won’t buy that dress she wanted so much, she will make better use of her money and donate. What else can he do? A feeling of helplessness overwhelms him. A little bit of money, is that all, really? Perhaps is she one of those rare individuals whose life is not trapped by constraints and debts, perhaps can she jump on a plane, roll up her sleeves and offer her time and energy out there. Would the nauseous feeling of helplessness go away? He knows it, this help is indispensable, but it is only a band-aid. Tomorrow she will switch her gaze and see more destruction, more disasters, more suffering. That doesn’t make this tragedy any more mundane, and he doesn’t want it to disappear from his mind as quickly as it will vanish from the newspapers in favor of more recent disasters.

She looks at the horror in the eyes and realizes that, day after day and disaster after disaster, this feeling of helplessness can turn into numbness and even paralysis. He knows all he has to do is look away, go and have a drink with some friends, turn on Netflix, in the end he won’t have made more or less of a difference but he’ll feel better. But precisely: it is the numbness, the inaction, the propensity for looking the other way that have led  to the abandonment of dangerous products in a densely populated area, with the atrocious consequences she has just witnessed. Heads buried in the sand in the face of future disasters, other abandoned warehouses, loaded ships that are disintegrating in the oceans, mining contamination, deforestation, pandemics, disappearance of arable soils, resource wars and their huge waves of refugees, climate change and its huge waves of refugees… His head spins and he feels nauseated.

She belongs to this cursed generation who watches with incomprehension their world rotting and crumbling away before their eyes, before even having the opportunity to be a part of it. But to donate some money, to put on a band-aid, that’s not all he can do. She will terminate her servitude to the capitalist system for which money dictates everything, for which life is a commodity. What he wants to put above all else is individuals, their environment, life in general. She wants to nurture human, plant, animal and cultural diversity. He will inform himself better, educate himself, really question his way of life and talk about it with his peers. And also, she will fight tyrants everywhere, at school, at work, all those for whom crushing others for their own benefit is as natural as breathing. Above all, he will do everything possible to prevent tyrants from coming into power. She’s going to engage, no longer look away, regain control of her life, and together she and he will help make a difference.

Because to abdicate is – decidedly – unconceivable. »

Delphine Eastes
The 5th of August 2020, Whangarei (New Zealand).

 

Lettre ouverte de Diane Lou à Philippe Nantermod, Conseiller National PLR

C’est avec une totale stupéfaction et une profonde affliction que j’ai découvert le 21 juin la tribune de Philippe Nantermod dans Le Temps, intitulée “Les enfants gâtés de la grève du climat ont tué la vague verte“. Papa d’une jeune fille militante pour le climat, j’ai évidemment immédiatement partagé ce texte avec elle. Après sa lecture, Diane Lou a souhaité réagir directement sur la page Facebook de Monsieur Nantermod. Avec son autorisation, je reproduis ici le commentaire qu’elle lui a adressé.

 

Monsieur le Conseiller National.

J’ai lu avec attention votre tribune sur le site du Temps. Ceux et celles que vous appelez les “mouvements radicaux de l’écologie” sont simplement des jeunes terrorisé·es par l’avenir que vous leur laissez. Comme vous devriez l’être vous aussi.

Je fais partie de ces jeunes et j’ai manifesté mon inquiétude, d’une manière pacifique comme la plupart d’entre nous. Des gens comme vous se sont moqués de moi lorsque des journalistes m’ont invitée à exprimer publiquement cette inquiétude. Je n’ai pas compris pourquoi. Je ne manquais pas l’école, j’en appelais simplement à l’action de celles et ceux qui, comme vous et contrairement à moi, en avaient le pouvoir.

Vous nous accusez de nous être démobilisé·es depuis. Comment croyez-vous que nous aurions pu maintenir intacte la vivacité de notre engagement, alors que nous tentions déjà seulement de respirer sous nos masques, voire de suivre nos cours à distance ? Parce que oui : nous n’étions pas menacés par la pandémie mais nous, nous avons accepté de restreindre notre confort pour protéger une autre génération que la nôtre.

Vous vous moquez de notre “bastringue du vendredi”. Vous nous accusez du rejet de la loi CO2. Vous nous tournez en ridicule. Mais quel autre moyen avons-nous pour attirer l’attention sur NOTRE avenir ? Si vous ne faites rien, laissez-nous au moins le droit d’avoir peur et de pleurer. De pleurer ces peuples, ces espèces animales et ces glaciers qui se meurent pendant que vous nous accusez de vos propres échecs.

Avez-vous des enfants, Monsieur ? Car c’est de leur avenir que nous nous préoccupons, autant que du nôtre. Et heureusement pour eux, en dépit de vos prophéties, notre mouvement est loin d’avoir disparu.

Diane Lou Pellaud-Eastes
Présidente de l’association Bec et Plumes.

 

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Non, la médiation scientifique n’est pas politiquement neutre

En tant que champ d’activités reliant la science et la société, la « médiation scientifique » regroupe un large ensemble de pratiques au périmètre incertain et en permanente évolution. Et c’est tant mieux, car c’est ce qui la maintient vivante, dynamique et créative, capable de s’adapter aux évolutions du monde et aux transformations de la société. Dans ces conditions, est-il tout de même possible de la définir sans l’enfermer ?

On oppose par ailleurs parfois l’idée de « médiation scientifique » à celle de « vulgarisation scientifique », ramenant cette dernière à une pratique descendante et un peu prosélyte dont les préoccupations seraient centrées sur les contenus scientifiques et techniques, et décrivant à l’inverse la médiation comme une démarche d’émancipation intellectuelle et sociale, centrée sur le dialogue avec les publics et la clarification de l’opinion. La différence est-elle si tranchée et la distinction si facile à faire ?


À lire aussi : Peut-on se former à la médiation scientifique ?


Pour répondre à ces questions, il n’est pas suffisant d’observer simplement les pratiques existantes et de les regrouper selon une typologie réduite à la description de leurs formats. Car, comme le rappelait déjà le groupe Traces en 2010 dans son manifeste Révoluscience, qui prônait alors une médiation scientifique « autocritique, émancipatrice et responsable », la communication publique de la science n’est pas neutre. Ni dans ses impacts, ni dans ses intentions ; ni dans les messages qu’elle promeut, ni dans les valeurs qu’elle propose ; ni dans les publics auxquels elle bénéficie ni dans la place de la science qu’elle installe dans la société.

 

Médiation scientifique : quels impacts sur quels publics ? Quelles intentions des médiateurs et médiatrices, et de leurs institutions ? Crédits : Ph. Levy, EPPDCSI (Universcience) No reuse

 

C’est pour tenter de contribuer au traitement de ces problématiques que j’ai lancé la chaîne de vidéos Savoirs en Société il y a 18 mois. En toile de fond des réflexions qui y sont proposées, le souci de promouvoir la réflexivité des praticien·nes de la médiation scientifique, c’est-à-dire leur autoanalyse et leur autocritique dans une perspective d’amélioration des pratiques.

Une vidéo, en particulier, s’attache à clarifier les relations entre les nombreuses actions de communication publique de la science et à articuler les concepts de communication, vulgarisation et médiation scientifiques. Elle présente un modèle simple qui permet à la fois de construire une typologie des actions et de faire émerger deux formes distinctes de médiation scientifique : une forme épistémique (relative aux savoirs, à ce que l’on sait) et une forme axiologique (relative aux valeurs, à ce à quoi l’on tient).

 

Un modèle pour comprendre la médiation scientifique. www.savoirs-en-societe.ch

 

En réalité, et au-delà de la typologie qu’il propose, ce modèle permet surtout de construire un cadre réflexif invitant les scientifiques engagé·e·s dans de telles actions à s’interroger sur leur rapport aux publics et aux savoirs, voire même à réfléchir à leur trajectoire personnelle dans le diagramme auquel s’adosse le modèle.

 

Une grille de lecture pour clarifier les relations entre les différentes formes de communication publique de la science. Crédits : R.-E. Eastes, CC BY-NC-SA

 

Cette vidéo, comme l’ensemble de la chaîne, place ses réflexions dans le cadre théorique des « études de sciences » ou STS (pour Science and Technology Studies), à savoir la branche des sciences humaines et sociales qui étudie la science et la technologie. Inspirée par ces dernières, la chaîne ne se contente donc pas d’observer et de décrire les actions de communication publique depuis l’intérieur des sciences, au sens où elle ne circonscrit pas ses réflexions aux « contenus scientifiques à disséminer », aux « messages à faire passer » ou à la manière « d’améliorer l’image de la science ». Elle adopte au contraire un point de vue symétrique qui permet d’apprécier les enjeux et de décrypter les rouages des relations science-technologie-société dans leur globalité ; exactement comment le font les STS lorsqu’elles s’attachent aussi bien à décrire la manière dont la société agit (ou réagit) sur la science que la manière dont la science transforme la société.

 

Comment traiter des controverses sociotechniques dans la médiation scientifique ? www.savoirs-en-societe.ch

 

Cette posture, portée par un nombre croissant d’acteurs et actrices de la culture scientifique, privilégie naturellement les formes de médiation qui mettent la science en discussion, qui créent du lien social et donnent du pouvoir d’agir à leurs publics.

En ce sens, elle se démarque de formes de communication de la science plus archaïques qui se donnent pour mission d’instruire les foules ou de les éduquer à la rationalité, selon l’approche connue sous le nom de « deficit model ».


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Elle se démarque plus encore des approches plus agressives de la communauté rationaliste hétéroclite agrégée au mouvement zététique qui, sous couvert de défense de la raison, finit souvent par instrumentaliser le rationalisme scientifique à des fins idéologiques, visant notamment la promotion du progrès technologique à tout prix ainsi que la tribune #NoFakeScience a récemment été accusée de le faire.


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À cet égard, la posture défendue par la chaîne Savoirs en Société reste pour le moment assez représentative de celle d’une grande partie de la communauté des acteurs et actrices de la médiation scientifique. Très consciente des enjeux socio-éducatifs et socioculturels associés à une certaine manière de « mettre la science en culture », cette communauté a en effet largement tendance à éviter d’interroger la dimension politique de ses activités.

Non qu’elle ne se préoccupe pas de l’émancipation et de l’inclusion sociale des publics et des « non-publics » ! C’est même là l’une de ses principales préoccupations actuelles, comme en atteste la variété des projets et formations qui s’en revendiquent. Si nous employons ici le terme politique, c’est dans un sens beaucoup plus fort : celui des rapports de force et de pouvoir qui sont, souvent malgré nous, perpétués et renforcés par nos efforts de diffusion de la culture scientifique. Qui produit le savoir ? Qui le partage ? Qui en choisit les thèmes et les méthodes ? Au véritable bénéfice de qui ?

 

Lutter contre l’autocensure vis-à-vis des sciences et des techniques : un atelier de créativité technique à l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes (ESPCI Paris, Vᵉ). Crédits : Association Traces.

 

Car le monde de la culture scientifique, très corporatiste et soudé autour de ses missions, apparaît particulièrement enclin à éluder les questions susceptibles de le diviser ; au risque de friser parfois la pusillanimité et le paradoxe, notamment au regard des sources de financement de ses activités.

Un malaise qu’il contourne en se concentrant sur la problématique de l’appropriation culturelle de la science par la société et en perpétuant les réflexions sur la nature des savoirs à partager, menée de plus longue date par les actrices et acteurs de la vulgarisation scientifique.


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En restant dans une approche de la médiation scientifique essentiellement culturelle (dont témoigne l’usage ubiquitaire de l’expression « culture scientifique et technique »), en considérant que des médiateurs et des médiatrices scientifiques sont en capacité de faciliter l’émancipation de populations plus ou moins « éloignées de la science », mais surtout en n’interrogeant pas les rapports de pouvoir qui en découlent, cette posture ne reste-t-elle pas enfermée dans une sorte de deficit model « politique », deficit model qu’elle était pourtant parvenue à surmonter peu ou prou sur le plan culturel ?

Un imposant travail de critique des sciences existe pourtant dans le monde occidental depuis des décennies, et en France avec des auteurs comme Alexandre Grothendieck. Hormis au travers de ses formes les plus modérées, portée par des auteurs comme Jean‑Marc Lévy-Leblond ou Jacques Testart, la critique politique des sciences ne semble toutefois jamais avoir vraiment pénétré les réflexions et les pratiques du monde de la culture scientifique, restant plus ou moins cantonnée aux sphères académiques ou anarchistes, et transparaissant seulement dans quelques rares initiatives confidentielles.

 

En-tête du site www.sciences-critiques.fr

 

Des ponts existent toutefois entre ces réflexions et le champ des actions science-société. Ainsi celui que tente de bâtir le collectif ALLISS, qui vise à développer les coopérations entre les établissements publics d’enseignement supérieur et de recherche d’une part, et le tiers secteur de la recherche d’autre part, c’est-à-dire les activités de recherche associées aux secteurs non marchand et non lucratif (et donc non adossées à l’État ou à l’industrie). ALLISS promeut notamment le concept de « médiation de recherche », pensé pour permettre aux citoyen·nes de se réapproprier les enjeux et les bénéfices de la recherche, notamment lorsqu’elle est soutenue par des fonds publics.

 

En-tête du site www.alliss.org

 

Arrivés au terme de cet article, faisons le point. Si la médiation scientifique produit du sens, de la culture et de l’inclusion, est-il à ce point problématique qu’elle ne soit pas politiquement neutre ? Peut-être pas, en effet. Mais plus problématique, en revanche, serait de ne pas s’en apercevoir.


Ce texte a été publié dans sa version originale le 17 juin 2021 sur le site du média The Conversation et sous licence Creative Commons. Je tiens à remercier Bastien Lelu, Antoine Blanchard et Livio Riboli-Sasco pour les inspirations que je leur dois, les échanges qui ont motivé la rédaction de ce texte et leurs précieux conseils rédactionnels.

En Suisse, réussir sans le « bac », c’est possible !

En cette fin d’année scolaire où se décident les orientations et où tombent les résultats d’examens, regard sur un système éducatif où 40 % d’une génération seulement décroche la maturité, à comparer aux 80 % du baccalauréat français.

Mais la « matu » suisse est-elle vraiment l’exact équivalent du « bac » français ?

 

Outre un excédent budgétaire récurrent, un taux de chômage insignifiant et des salaires élevés en comparaison internationale, la Suisse est également le pays qui présente le plus fort taux de prix Nobel scientifiques par habitant. Si, à l’étranger, c’est souvent à la robustesse de ses banques que l’imaginaire populaire attribue ces succès (et à son secret bancaire dont il est toutefois bon de rappeler à nos amis qu’il n’est plus effectif depuis 2018), cette idée préconçue en masque très probablement les autres origines potentielles. À commencer par son étonnant système de formation… qui ne conduit que 40 % d’une classe d’âge à l’obtention d’une maturité. Un chiffre qui tranche avec les près de 80 % du « baccalauréat » français.

La Suisse promeut en effet une formation professionnelle initiale forte : plus de deux tiers des jeunes y optent pour un apprentissage qui leur permettra d’entrer dans la vie active, puis d’évoluer grâce à de nombreuses passerelles vers l’ensemble de la formation professionnelle supérieure.

 

Examen de « maturité »

L’enseignement supérieur suisse distingue d’une part les écoles et examens relevant de la « formation professionnelle supérieure » (tertiaire B), et d’autre part les « hautes écoles » (tertiaire A). Ces dernières comprennent les hautes écoles universitaires HEU (les universités), les hautes écoles pédagogiques HEP (qui forment les enseignants) et les hautes écoles spécialisées HES.

Les HES se distinguent des universités par des recherches appliquées et un enseignement axé sur la pratique, caractérisés par une très forte proximité avec les milieux professionnels concernés – design et arts visuels, économie et services, ingénierie et architecture, musique et arts de la scène, santé et travail social…

 

Parcours de formation et passerelles pour les degrés secondaire et tertiaire en Suisse. ODEC.

 

Si le tertiaire B requiert toujours une expérience professionnelle préalable, l’accès aux hautes écoles du tertiaire A nécessite quant à lui l’obtention d’une « maturité ». Dans les deux cas, ces conditions sont complétées par des exigences complémentaires en fonction du type de formation.

Ces examens de maturité sont de trois types :

  • imaginée dans le prolongement de la formation professionnelle pour permettre à ses titulaires d’accéder aux hautes écoles, la maturité professionnelle est celle qui s’apparente le plus au baccalauréat technologique français ;
  • la maturité gymnasiale peut de son côté être assimilée au baccalauréat général, bien que les équivalences ne soient pas automatiques ;
  • sorte d’hybride des deux précédentes, la maturité spécialisée permet quant à elle aux non-lycéens passés par les écoles de culture générale d’intégrer une HES ou une HEP.

Spécificité helvétique : la réussite d’un « examen de maturité » reflète l’atteinte par l’élève d’un degré de maturité personnelle (au sens propre) suffisant pour accéder à des études supérieures. C’est la raison pour laquelle le baccalauréat professionnel français (bac pro), pensé comme une porte d’entrée directe vers la vie professionnelle et non vers des études supérieures, ne peut avoir d’équivalent en Suisse.

Mais la différence n’est pas que terminologique : elle dénote déjà une différence de conception fondamentale entre les idées de « maturité » et de « baccalauréat ».

La comparaison des chiffres s’avère à cet égard saisissante. La figure ci-dessous distingue le pourcentage d’une classe d’âge ayant obtenu chacun des trois baccalauréats français, plus représentatif que le fameux « taux de réussite » pourtant plus souvent cité (et également représenté dans la figure). On y lit qu’en 2019, les trois baccalauréats concernaient dans l’ensemble près de 80 % des Français en âge de les passer, soit 20,8 %, 16,4 % et 42,5 % respectivement.

 

Taux de réussite et proportion par classe d’âge pour les trois baccalauréats français.
Ministère de l’Éducation nationale et de la jeunesse française.

 

Qu’en est-il en Suisse ? Au regard des données françaises, l’examen des données officielles est surprenant. Car les Suisses sont seulement 15,7 %, 3,1 % et 21,6 % à obtenir respectivement leurs propres maturités, soit un total de 40,4 % à comparer aux 79,7 % de bacheliers en France.

Mais alors, que font les autres élèves ? Ils poursuivent simplement une formation secondaire, mais sans la valider par un examen de maturité. De sorte que 95 % des jeunes parviennent à l’âge de 25 ans avec un titre du secondaire II, avec ou sans maturité, et que 60 % des Suisses accèdent au marché du travail directement à l’issue de leur formation obligatoire ou post-obligatoire.

 

Passerelles professionnelles

À ce stade, trois questions se posent. Est-il pour autant facile de trouver un travail si l’on ne dispose pas de ce qui, en France, constitue un indispensable sésame ? Par ailleurs, n’y a-t-il pas un risque pour cette population de se voir interdire l’accès à des professions qualifiées, uniquement accessibles aux titulaires des titres délivrés par les hautes écoles ? Enfin, comment le déterminisme social impacte-t-il les orientations scolaires dans un système si sélectif ? Sans que la situation soit parfaite, les réponses à ces questions sont tout à fait rassurantes.

Deux chiffres permettent de répondre à la première d’entre elles : le taux de chômage de la Suisse (2,3 % en 2019, avant la crise du Covid-19, moins de 3,5 % au printemps 2021) et de son revenu médian (CHF 6 538, soit 6 200 euros en 2018). Même avec une simple formation de base, il est donc possible de trouver un emploi et de vivre dignement.

Concernant la deuxième question, la Suisse entretient un très grand nombre de passerelles entre les différentes filières de formation. Et pas seulement vers le tertiaire B : que l’on songe que grâce à ce jeu de passerelles, il est possible d’obtenir un doctorat sans avoir obtenu de maturité et même sans avoir fait le lycée !

 

Passerelles entre les différentes filières de l’enseignement suisse : premières transitions éducatives dans les 42 mois des titulaires d’un titre du degré secondaire II obtenu en 2012.
Office fédéral de la statistique suisse.

 

Enfin, il est évident que, comme dans tous les pays, les enfants issus des milieux favorisés ont plus de chances que les autres de réaliser des études supérieures longues, mais cette influence reste relativement modérée : en 2016, 57 % des étudiants des hautes écoles étaient issus de familles dans lesquelles aucun des parents n’était lui-même détenteur d’un diplôme d’une haute école (une proportion certes inférieure à celle de la population totale où elle s’élève à 77 %).

 

Origine sociale des étudiantes des hautes écoles en 2016, par type de haute école.
Office fédéral de la statistique suisse.

 

Autre conséquence de cette proportion d’élèves non-bacheliers : les moyens accordés aux formations professionnelles sont particulièrement développés, tant au niveau des infrastructures que de la formation et du salaire des enseignants. Cette spécificité traduit une concertation très forte entre la formation et les mondes professionnel et politique.

Quelle conclusion tirer de cette comparaison entre voisins francophones ? Peut-être celle-ci : alors que les métiers manuels et techniques sont souvent les plus importants pour assurer le bon fonctionnement d’une société, comme la crise sanitaire a largement contribué à en prendre conscience, il serait peut-être grand temps de reconnaître partout cette importance par une revalorisation radicale des formations professionnelles, une rémunération satisfaisante et un meilleur statut social pour les métiers non intellectuels, conditions évidentes de l’accès de tous à une vie épanouissante.


À lire aussi : La formation des enseignants en Suisse : un modèle à suivre ?


Ce texte a été publié dans sa version originale le 17 juin 2020 sous le titre « La Suisse, ce pays où la réussite sociale n’est pas déterminée par le bac », sur le site du média The Conversation et sous licence Creative Commons. Il était co-écrit avec Yves Rey, chef du Service des hautes écoles auprès du Département de l’économie et de la formation du canton du Valais, alors qu’il était vice-recteur Enseignement de la Haute école spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO).

Petit manuel du climatodénialiste sur Internet

ou comment éclairer les stratégies obscurcissantes des climatosceptiques par le recours à la caricature platiste.

 

Je suis de plus en plus convaincu que la Terre est plate.

De toute façon, cette histoire de Terre sphérique m’avait toujours semblée bizarre et, depuis mon plus jeune âge, j’avais des doutes : ces gens qui ont la tête en bas, même si on m’affirmait que la physique pouvait l’expliquer, ça me dérangeait.

Mais j’ai fini par ouvrir les yeux définitivement. Grâce à la découverte de vidéos YouTube anticonformistes puis, de fil en aiguille, à des rencontres sur les réseaux sociaux de chercheurs indépendants et courageux qui osaient remettre en question la doxa scientifique, je me suis enfin rendu compte de la supercherie.

On nous ment délibérément ! Enfin, une petite élite qui a intérêt à cela, du moins. Toute une caste de soi-disant scientifiques, de mèche avec les marchands de GPS et de mappemondes, avec les transporteurs maritimes et aériens, avec les armées et les gouvernements de tous les pays du monde. Oh, je n’en veux pas au commun des mortels : lui ne cherche pas spécialement à occulter ou à subvertir la vérité. Les gens sont juste des moutons de Panurge endoctrinés, qui répètent ce qu’on leur dit sans recul critique et qui suivent béatement le mouvement sans se poser de questions. Heureusement que d’autres prennent le temps de démystifier cette détestable pensée unique.

Ce qui m’ennuie le plus, toutefois, maintenant que j’ai compris que la Terre était plate et qu’on nous le cachait au nom d’intérêts inavouables, c’est que l’école continue à enseigner ces idées dangereuses à mes enfants. Dangereuses, car il ne s’agit pas seulement de rotondité de la Terre : c’est tout un système intellectuel impérialiste de connaissances et de valeurs qui s’articule autour de cette vision du monde erronée de la Terre sphérique. On leur lave le cerveau ! Et avec ça, on prépare consciencieusement les citoyens qu’ils seront plus tard à tout accepter : des restrictions économiques, des taxes, des idées gauchistes… il faut réagir !

Or, au cours de mes recherches sur la forme de la Terre, j’ai découvert que d’autres communautés refusaient de céder à la dictature des experts et se défiaient du catéchisme scientifique dominant. Parmi elles, les climatosceptiques ont développé une approche très efficace pour neutraliser les arguments des scientifiques et des écologistes sur les blogs et les réseaux sociaux. Plus nombreux que nous, les platistes, ils sont aussi mieux organisés et mieux financés. Inspirés par les actions préalables de désinformation menées par l’industrie du tabac et de l’amiante, ils ont alors élaboré un arsenal d’outils agnotologiques à la fois simples et robustes.

En observant bien leurs façons de faire, j’ai formalisé leur méthodologie sous la forme d’un « manuel du parfait climatosceptique » sur Internet, applicable à la remise en question de n’importe quelle propagande scientifique. Voici en quoi il consiste, en 7 étapes :

« Je suis climatosceptique et, pour le bien de notre société et la préservation de ses formidables acquis technologiques et économiques, j’ai décidé de m’engager pour la vérité sur la question climatique. Voici comment je procède :

  1. Je m’exprime un maximum sur les réseaux sociaux, surtout sur les pages des scientifiques et des écologistes (qui, contrairement à nous, se cantonnent bêtement à se convaincre mutuellement). J’ai également appris à troller efficacement leurs blogs, en utilisant parfois plusieurs identités après avoir découvert le procédé nommé « astroturfing ».

On me le reproche au nom de la gravité de la crise environnementale et de ses conséquences actuelles et futures, mais j’y suis préparé.

  1. Les références scientifiques sérieuses allant dans le sens de mon opinion étant rares, je les assène aussi souvent que possible en les assortissant de n’importe quel élément susceptible d’étayer ma thèse : blogs complotistes, tribunes de toutes origines et de toutes orientations politiques, articles issus de tabloïds évoquant des actions écologistes extrémistes… peu importe tant qu’ils permettent de déconsidérer la communauté « réchauffiste ».

On me le reproche en opposant les travaux et les méthodologies de la communauté scientifique internationale, mais j’ai la parade.

  1. Je me défends au nom de la lutte contre la « doxa », la « pensée unique », le « dogme ». J’accuse mes détracteurs d’aveuglement, d’endoctrinement, identifiant leurs points de vue à des « croyances religieuses » (très efficace contre les scientifiques et les « écolos gauchistes », que ça énerve au plus haut point).

On me le reproche en m’opposant que le fait de dire le contraire de tout le monde (et des spécialistes en particulier) ne saurait constituer un argument de véracité. C’est ici qu’en général on m’accuse d’être conspirationniste, mais je ne me laisse pas démonter.

  1. Faute de pouvoir développer des arguments suffisamment solides aux yeux de certains de mes détracteurs, je change mon fusil d’épaule et passe à l’attaque : je critique l’arrogance et la suffisance des spécialistes, j’invoque même la « dictature des experts ».

On me le reproche et je risque à ce stade de me voir attribuer un point Godwin, mais peu importe. C’est aussi là que l’on perd patience et, dans le meilleur des cas, que l’on en appelle à des règles plus strictes de modération des commentaires. Du pain béni qui me réapprovisionne en munitions !

  1. Je me réfugie immédiatement derrière « la fin de la liberté d’expression » et la « censure des opinions minoritaires ». Au nom de la vertu, je conserve ma position de force grâce à cette valeur qui protège d’autant plus un argument qu’il est contesté par la majorité, même s’il est faux.

Sur ce terrain, les tenants d’une argumentation rationnelle sont complètement déboussolés et recherchent éperdument d’autres angles d’attaque. Comme je m’exprime souvent sous couvert de mes divers pseudos pour profiter du phénomène “d’effet de meute” sans être découvert, il arrive alors que l’on me reproche de m’exprimer anonymement. Mais l’argument est facile à démonter.

  1. Car si j’ai été un tant soit peu brutalisé dans la discussion, je joue la victime et défends mon anonymat au nom de l’insécurité qui pèse sur le lanceur d’alerte que je suis face aux agressions des « bien-pensants » et des « khmers verts ».

On peut alors certes me reprocher ma « malhonnêteté intellectuelle » mais, ayant réussi à prendre la position de victime, je suis devenu intouchable. Peu importe que je ne sois pas parvenu à argumenter sur le plan scientifique, j’ai sacralisé mon opinion au nom de la liberté d’expression et déplacé le débat climatique du terrain des faits à celui des valeurs morales. Je ressors en général victorieux de l’échange.

  1. Variante : Face à l’accusation d’anonymat, je peux également prétendre, d’une part, que l’identité des spécialistes leur sert d’argument d’autorité et, d’autre part, que mon anonymat oblige à se pencher de manière objective sur les idées que j’exprime et non sur qui je suis. Je nivelle ainsi la différence entre les spécialistes du climat et les communs des mortels que je représente, les privant de leurs derniers leviers.

On peut certes me rétorquer que la question de l’origine anthropique du changement climatique n’est pas une question politique mais une question scientifique. Qu’elle ne peut à ce titre se résoudre par une argumentation contradictoire entre opinions contraires. Mais cela n’a aucune importance : quel internaute pourrait en effet raisonnablement soutenir avoir par lui-même vérifié les résultats des dizaines de milliers d’articles publiés par la communauté scientifique internationale sur ce sujet ? Il est impossible d’argumenter sur la crise climatique actuelle sans utiliser ne serait-ce qu’un petit argument d’autorité, qu’il s’agisse de son statut de chercheur ou de l’état de l’art en matière de publications scientifiques. Ainsi, en surfant sur la vague de l’anti-élitisme, sur mon droit à exprimer mes opinions et en faisant vibrer la corde de l’argument d’autorité, hautement sensible chez les scientifiques, je cloue là encore le bec à mes interlocuteurs.

L’utilisation de ce « manuel du parfait climatosceptique » n’est pas limitée à une démarche linéaire. Que votre interlocuteur tombe dans le piège de « l’argumentation objective » à l’étape 7 et il vous suffira de retourner à l’étape 2. Au bout d’un moment, vous aurez tant et si bien embrouillé la discussion qu’il se retrouvera piégé comme une mouche dans une toile d’araignée. Il est bien plus facile de créer du doute sur une connaissance scientifique que d’en prouver la validité. Sans compter qu’au final, vous aurez également réussi à faire perdre du temps et de l’énergie à vos contradicteurs, à les détourner de leur action le temps de vous répondre voire, dans certains cas, à leur faire perdre patience et à les décrédibiliser.

Mais, chers amis platistes, revenons à nos moutons de Panurge, c’est-à-dire aux adeptes de la théorie de la Terre sphérique. Non seulement j’ai commencé à mettre ce manuel très efficace au service de mon propre combat pour la Vérité sur le net, mais j’ai également réfléchi à la manière de l’appliquer dans la vraie vie. Tant sont puissants les procédés agnotologiques d’obscurcissement de la démarche scientifique traditionnelle développées par les climatosceptiques.

Ainsi, appliquant leurs instructions à la lettre, j’ai décidé d’envoyer mes enfants à l’école demain avec la lourde mission de défendre l’idée que la Terre est plate face à leur professeur de physique. J’ai bien pris soin de bourrer leur cartable de tous les arguments de base utiles à cette mission : des impressions de pages de blogs platistes ressemblant à des sites scientifiques (les gens ne font de toute façon pas la différence), les noms de physiciens morts ayant par hasard tenus des propos platistes dans leurs dernières phases de sénilité, des pétitions signées par des scientifiques un peu ratés qui ont soudain trouvé un intérêt et une certaine audience en soutenant le combat platiste (la plupart n’ayant plus d’activité scientifique ou n’ayant qu’une formation scientifique minimale, ce qui permet tout de même de les nommer « scientifiques » sans que les gens fassent la différence avec des chercheurs actifs).

Mais surtout, ils emportent avec eux la précieuse liste de vocabulaire forgée par les climatosceptiques : « pensée unique » et « dogme » des physiciens, « endoctrinement », « dictature des experts », « khmers ronds ». Je vais également leur conseiller d’être assez rapidement irrespectueux afin que le professeur menace de les mettre à la porte, ce qui leur permettra d’invoquer la « liberté d’expression ». Et si cela ne suffit pas, ils y retourneront le lendemain anonymement avec une cagoule qu’ils refuseront d’enlever au motif qu’ils se sentent menacés par les réactions de l’establishment à leurs opinions minoritaires. De quoi parfaire l’attirail de la parfaite victime de la censure. A coup sûr, ils parviendront ainsi à semer le doute dans les esprits de quelques-uns de leurs camarades. Si ça marche pour les climatosceptiques, pourquoi pas pour les platistes ?

***

Ce texte à deux niveaux de lecture est une fiction dont, on l’aura compris, l’auteur véritable est aussi peu platiste que complotiste et climatosceptique. Son objectif est de faire réfléchir à la rhétorique des marchands de doute et, au-delà, de l’ensemble des acteurs du web qui, pour des raisons multiples que nous n’avons pas souhaité analyser ici, sont amenés non seulement à tenir des positions contraires aux conclusions formulées par la science, mais également à remettre en question son fonctionnement et à en décrédibiliser les acteurs. Le procédé a du reste été librement inspiré par le sketch de l’humoriste Yann Lambiel intitulé « Les bananes bleues ».

Face à ces entreprises de désinformation, la communauté scientifique est bien souvent mal équipée. Habitués à produire prudemment ses résultats sur la base de méthodologies rigoureuses et de confrontation aux avis de leurs pairs, les chercheurs peinent à défendre leurs certitudes sur les réseaux sociaux, où les codes ne sont pas ceux de la recherche scientifique, où un blog militant peut être opposé à un papier des meilleures revues, où tout argument scientifique valide est considéré comme de l’arrogance, où la liberté d’expression est opposée à quiconque contesterait une opinion minoritaire parce que simplement fausse.

Mais il faut bien l’admettre, adhérer aux conclusions du GIEC présuppose un acte fort de confiance dans l’efficacité et la pertinence de la méthode scientifique. Dans la moralité et la sincérité des chercheuses et des chercheurs. Dans leur capacité à changer d’avis dès lors qu’une nouvelle information viendrait infirmer leurs conclusions précédentes. De foi dans le fait qu’un chercheur qui sort de son laboratoire pour alerter le grand public ne le fait que mû par un extrême sentiment d’urgence et de nécessité.

Ne pas accorder cette confiance à la communauté scientifique vous autorise à l’inverse à croire n’importe quoi et, comme on l’a vu ci-dessus, sur les réseaux sociaux, à imposer votre avis quel qu’il soit, au nom de valeurs qui viennent indûment interférer avec celles de la recherche. Quand ce n’est pas, comble du cynisme, au nom d’une non-expertise revendiquée ou du génie qu’il y aurait à penser différemment de tout le monde. De quoi nous remémorer la sentence du poète : « Tous les hommes de génie ont leurs détracteurs ; mais ce serait faire une fausse distribution du terme moyen de déduire, partant de là, que tous ceux qui ont des détracteurs sont des hommes de génie » — Edgar Allan Poe, « Marginalia ».

Le constat est un peu désespérant et, comme après avoir visionné le sketch de Yann Lambiel évoqué plus haut, on se sent désemparé. Pour la communauté scientifique, deux voies se dessinent toutefois. La première consiste à continuer à travailler en respectant une éthique parfaite. La seconde consiste non pas à imposer ses conclusions à ceux qu’elles dérangent, au nom de son statut de chercheur ou de la méthode scientifique, mais à tenter d’expliquer comment la science se fait. Non pas seulement à vulgariser ses résultats mais également sa manière de travailler. A vulgariser l’épistémologie et la sociologie des sciences autant que la science elle-même. Mais face à la peur du changement et de l’inconnu, bien compréhensible du reste, la tâche est immense. Et le résultat bien incertain.

En savoir plus sur l’agnotologie et les marchands de doute : https://vimeo.com/275614069

Cet article est initialement paru sur le blog Futurs Possibles de l’Université de Lausanne : https://wp.unil.ch/futurspossibles/2020/03/petit-manuel-du-climatodenialiste-sur-internet/

Exploitation minière de phosphates au Togo (Alexandra Pugachevsky).

Les habits neufs (et verts) de la mission civilisatrice

Dans les campagnes telles que celle qui entoure l’initiative multinationales responsables, la quête de voix conduit parfois à l’émergence d’étranges slogans, même sous la plume de représentant·e·s de partis dont on s’attendrait pourtant à un minimum de réflexion critique et de profondeur argumentative.

Ainsi cette citation de la Conseillère Nationale représentant les Vert’Libéraux (VD) Isabelle Chevalley : « Nos multinationales sont responsables et génèrent des millions d’emplois en Afrique qui font vivre autant de familles ». La phrase est illustrée par une photographie datant de 2016, sur laquelle on la voyait déjà poser pour un article au titre paternaliste : Isabelle Chevalley veut « nettoyer le continent ». A ses côtés, une femme probablement ivoirienne, loin de se douter que son sourire serait instrumentalisé 4 ans plus tard au profit d’un message politique aussi cynique. Et Isabelle Chevalley d’ajouter outrageusement : « Combien d’emplois ont créés les ONGs ? » (la faute de grammaire est d’origine).

Slogan de campagne des Verts'Libéraux contre l'initiative multinationales responsables
Slogan de campagne des Verts’Libéraux contre l’initiative multinationales responsables.

Des propos qui passent mal

A l’heure où l’opinion publique est sur-sensibilisée à la question des discriminations raciales par l’assassinat de l’afro-américain George Floyd par un policier blanc le 25 mai 2020 à Minneapolis (Etats-Unis), la formule passe particulièrement mal. Coordinatrice romande des Jeunes Vert-e-s Suisse, la militante Mathilde Marendaz est l’une des premières à réagir et dénonce immédiatement « des propos racistes et colonialistes éhontés ». Elle ajoute :

« Alors que notre occident capitaliste s’est construit sur la base du colonialisme en pillant gratuitement les ressources des pays du tiers-monde, en esclavagisant et colonisant les populations pour le faire, et alors qu’aujourd’hui de nombreuses études en sciences politiques et sociales permettent de comprendre comment les multinationales irresponsables d’aujourd’hui perpétuent ce modèle en utilisant la domination économique de nos pays et les législations moins strictes des pays du Sud global pour engrosser les profits des pays du Nord, pour Isabelle Chevalley, ce serait grâce à nous qu’il y a des EMPLOIS EN AFRIQUE ? […] Poser en photo avec une personne racisée en défendant un modèle qui tue et pille les ressources des pays du Sud, c’est le comble du racisme systémique ».

Nicolas Casaux, invité du blog Savoirs en société

Au-delà de l’indignation, la question soulevée par le slogan des Verts’Libéraux est loin d’être anodine car, comme le montre la réaction de Mathilde Marendaz, elle réveille des réflexions aussi douloureuses que délicates sur la responsabilités des pays du Nord face à la misère de ceux du Sud, que nous nous proposons d’approfondir en guise de réponse à Isabelle Chevalley. Cependant, une fois n’est pas coutume, plutôt que de conduire nous-mêmes cette réflexion sur un thème situé un peu loin de notre domaine de compétences académiques, nous avons décidé d’inviter sur ce blog un spécialiste de la critique du développement.

Mais plutôt que la critique molle que l’on trouve habituellement dans la presse traditionnelle, nous avons souhaité présenter à nos lecteurs une critique radicale, que d’aucuns considéreront probablement même extrême. Parce que la radicalité, du moins lorsqu’elle est convenablement argumentée et documentée, permet de penser « au moins jusque là » pour pouvoir ensuite, en toute connaissance de cause, choisir la position de son propre curseur.

C’est ainsi que Nicolas Casaux, rédacteur en chef de la revue www.partage-le.com et membre de l’organisation d’écologie radicale internationale Deep Green Resistance, a accepté de répondre à notre invitation. Nous tenons à l’en remercier. Il nous livre ici les réflexions que lui inspirent à la fois l’initiative sur les multinationales responsables et les slogans des Verts’Libéraux à l’encontre de cette initiative.

 

Les habits neufs (et verts) de la mission civilisatrice

par Nicolas Casaux

 

« Vous nous dites que pour vivre il faut travailler… Vous autres, hommes blancs, vous pouvez travailler si vous le voulez, nous ne vous gênons nullement ; mais à nouveau vous nous dites : “Pourquoi ne devenez-vous pas civilisés ?” Nous ne voulons pas de votre civilisation ! »

Crazy Horse, chef sioux Oglala, Pieds nus sur la terre sacrée.

« Mes jeunes gens ne travailleront jamais, les hommes qui travaillent ne peuvent rêver, et la sagesse nous vient des rêves. »

Smohalla, Amérindien membre de la tribu des Wanapums, Pieds nus sur la terre sacrée.

« Le travail rend libre. » (Arbeit macht frei)

Phrase apposée par la société allemande IG Farben
au-dessus du fronton de ses usines avant de devenir un credo nazi.

« Par le travail, la liberté ! »

Credo soviétique. Formule que l’on trouvait inscrite sur un panneau
à l’entrée de l’un des camps du goulag des îles Solovki.

« Nos multinationales sont responsables et génèrent des millions d’emplois en Afrique qui font vivre autant de familles. »

Isabelle Chevalley, conseillère nationale, Vert’libéraux, VD.

 

Richard-Emmanuel Eastes m’a courtoisement proposé de réagir à une question politique suisse opposant multinationales et ONG. Y répondre platement n’aurait servi qu’à occulter les problèmes fondamentaux qui les font émerger. Il m’a semblé nécessaire de resituer les choses dans leur contexte plus étendu.

Les entreprises multinationales devraient-elles être davantage tenues responsables des conséquences de leurs agissements ? Avant de répondre à cette question, ou même d’en discuter la pertinence, il importe de revenir sur quelques développements historiques. Nonobstant ses origines antiques, l’entreprise moderne prend forme avec — et est indissociable de — l’État moderne.

Aujourd’hui, de Kuala Lumpur à New-York en passant par Oulan-Bator et Lagos, les hommes roulent en voiture sur des routes asphaltées, possèdent des smartphones, des téléviseurs, des comptes Facebook, des comptes en banque, travaillent pour des entreprises en échange d’un salaire, obtiennent leur nourriture en l’achetant dans des supermarchés, etc. Contrairement à ce que d’aucuns prétendent absurdement, cette uniformité des sociétés humaines des quatre coins du globe n’est pas le produit d’une volonté démocratique, d’un consensus populaire historique. Tout au contraire. Ainsi que le formule l’anthropologue de Yale James C. Scott dans son livre Petit éloge de l’anarchisme :

« Les pratiques vernaculaires ont été, au cours des deux derniers siècles, éliminées à une vitesse telle que l’on peut raisonnablement voir dans ce phénomène un processus d’extinction de masse apparenté à la disparition accélérée de certaines espèces.

La cause de l’extinction est également analogue : la perte d’habitat. De nombreuses pratiques vernaculaires ont disparu pour de bon, et d’autres sont aujourd’hui menacées.

Le principal facteur d’extinction n’est nul autre que l’ennemi juré de l’anarchiste, l’État, et en particulier l’État-nation moderne. L’essor du module politique moderne et aujourd’hui hégémonique de l’État-nation a déplacé et ensuite écrasé toute une série de formes politiques vernaculaires : des bandes sans État, des tribus, des cités libres, des confédérations de villes aux contours souples, des communautés d’esclaves marrons et des empires. À leur place, désormais, se trouve partout un modèle vernaculaire unique : l’État-nation de l’Atlantique Nord, tel que codifié au XVIIème siècle et subséquemment déguisé en système universel. En prenant plusieurs centaines de mètres de recul et en ouvrant grand les yeux, il est étonnant de constater à quel point on trouve, partout dans le monde, pratiquement le même ordre institutionnel : un drapeau national, un hymne national, des théâtres nationaux, des orchestres nationaux, des chefs d’État, un parlement (réel ou fictif), une banque centrale, une liste de ministères, tous plus ou moins les mêmes et tous organisés de la même façon, un appareil de sécurité, etc. »

Les États-nations qui composent actuellement le continent africain sont de purs artifices, produits du colonialisme, du fameux « partage de l’Afrique ». C’est en détruisant les cultures, les sociétés, les peuples, les mœurs, les coutumes, etc. qui y prospéraient alors que les États déjà constitués (européens, américains, asiatiques) ont pu imposer au continent de rejoindre la monoculture humaine planétaire que déplorait Claude Lévi-Strauss [i] (monoculture aussi appelée « mondialisation » ou « entreprisation du monde ») :

« L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. »

Il le fallait bien. L’ordre des choses le réclamait. Les « races supérieures » avaient (et ont toujours) le « devoir de civiliser les races inférieures ». Les « nations européennes » se sont simplement acquittées « avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation » (Jules Ferry).

 

« Appréciez votre pauvreté ! »

Désormais que les États-nations et le capitalisme sont bien implantés en Afrique comme partout ailleurs, la mission civilisatrice est presque achevée. Par capitalisme, il faut entendre la forme de vie sociale — fondée sur le travail, l’argent, le salaire, la production de marchandises, la propriété privée, etc. — que les États-nations européens, américains et asiatiques imposent à leurs sujets depuis plusieurs siècles, et qu’ils imposèrent également aux Africains en leur apportant la civilisation. Presque, parce que pas tout à fait. Et d’abord parce que les États africains continuent d’être maintenus dans une position d’infériorité, dans une position de précarité à l’avantage des États et des transnationales européennes, américaines et asiatiques. Le pillage continue, ainsi que l’exposent, par exemple, les documentaires Nous venons en amis d’Hubert Sauper et Enjoy Poverty (« Appréciez votre pauvreté ») du néerlandais Renzo Martens.

Non contentes de s’enrichir de manière parfaitement illégitime, criminelle (grâce aux dispositions précitées, à la colonisation, aux structures sociales historiquement imposées), sur le dos du continent africain et de ses habitants, les multinationales des pays riches osent s’indigner même des plus maigres compensations demandées par « la société civile » (en l’occurrence, par des ONG, une des principales formes d’opposition tolérées, encouragées et subventionnées par les États modernes). Les ONG osent les emmerder ! Leur demander de rendre des comptes ! D’être plus responsables ! À elles… qui fournissent généreusement du travail à ces pauvres Africains, lesquels, sans cela, seraient livrés à eux-mêmes, à la misère, à la faim, à la mort !

L’indécence officiellement admise de la « mission civilisatrice » ne permettant plus d’employer l’expression, c’est désormais du travail que l’on se targue d’apporter aux Africains. Mieux, en ces temps de lutte contre le réchauffement climatique, dès que possible, on — États, multinationales, politiciens, etc. — se félicite de leur fournir des « emplois verts ». C’est-à-dire des emplois s’inscrivant dans le cadre d’industries supposément [i] « vertes » (production d’énergie photovoltaïque, éolienne, etc.). De la sorte, on prétend faire d’une pierre deux coups : améliorer le sort des Africains, et sauver la planète.

 

Des multinationales responsables…

Dans les faits, le processus n’est pas plus démocratique aujourd’hui qu’il ne l’était hier. L’illusion démocratique repose en Afrique (dans quelques pays africains, du moins) sur la même mystification qu’ailleurs : il suffit à un État de se prétendre démocratique et d’instaurer des élections présidentielles pour l’être aux yeux des autres.

Cependant, les sujets des États désormais bien implantés apprennent à s’en satisfaire. En effet, comme le souligne James C. Scott (dans l’ouvrage susmentionné) :

« Une fois en place, l’État (nation) moderne a entrepris d’homogénéiser sa population et les pratiques vernaculaires du peuple, jugées déviantes. Presque partout, l’État a procédé à la fabrication d’une nation : la France s’est mise à créer des Français, l’Italie des Italiens, etc. »

Et le Congo des Congolais, le Sénégal des Sénégalais, etc. Auxquels on inculque comme à tous les autres, par le biais du système scolaire étatique et des médiums culturels, que la propriété privée, la nécessité de travailler, l’Entreprise, l’argent, le salaire, le développement industriel et technologique, l’État, les élections présidentielles, sont dans l’ordre des choses, et même de très bonnes choses, puisqu’elles constituent le Progrès.

En réalité, l’expansion de la domination de l’État, du capitalisme, de l’Entreprise, du système industriel, est synonyme à la fois de désastre social (destruction de la diversité culturelle humaine, au travers du colonialisme, de l’ethnocide, dépossession et aliénation des hommes dans la servitude moderne du salariat) et environnemental (destruction de la biodiversité, dégradation de la biosphère).

Dans un tel contexte, les entreprises multinationales devraient-elles être davantage tenues responsables des conséquences de leurs agissements ? Bien entendu. Ce serait un minimum. Dont il ne faudrait surtout pas se contenter. Les multinationales et l’ensemble du système étatique et capitaliste dans lequel elles s’inscrivent doivent également — et le plus rapidement possible, étant donné les dégâts qu’ils génèrent — être mis hors d’état de nuire. Non seulement afin d’enrayer la sixième extinction de masse (ou, pour parler moins euphémiquement, la première extermination de masse) des espèces vivantes, mais aussi en vue de constituer de véritables démocraties et d’en finir avec leur règne inhumain et écocidaire.

Nicolas Casaux, le 15 juin 2020.

[i] Au sujet de la mystification que constituent ces prétentions « vertes », « propres » et « renouvelables », il faut lire Les illusions renouvelables de José Ardillo ou regarder le documentaire de Jeff Gibbs, Michael Moore et Ozzie Zehner intitulé Planet of the Humans (Planète des humains), ou encore consulter un des nombreux articles traitant du sujet publiés sur le site www.partage-le.com (notamment dans cette catégorie : https://www.partage-le.com/category/environnement-ecologie/le-mythe-du-developpement-durable/).

 

A nos amis lecteurs

Comme nous l’avons mentionné plus haut, le texte et les propos tenus ici sont radicaux et nous l’assumons. On les voit rarement exprimés dans les médias traditionnels mais chacun pourra constater que, pour adopter une position dure, le discours de Nicolas Casaux n’en est pas moins référencé et argumenté. Personne n’est obligé de partager ces idées mais, bien entendu, chacun est invité à les commenter et à les critiquer. L’espace de commentaires de cet article est prévu pour cela.

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