Le vote du 8 mars vu de Genève

Deux records ce 8 mars. A Genève. En Suisse.

A Genève tout d'abord. Les analystes diront s'il y a déjà eu une votation au score si serré dans l'histoire de la République du bout du lac. Même s'il y a eu des précédents, ce score est spectaculaire.

Il l'est d'autant plus que beaucoup de personnes ont eu de la peine à se faire une opinion sur la question posée, à savoir si la nouvelle loi sur la police rendait la police plus efficace ou non. Dès lors, les citoyennes et citoyens se sont visiblement prononcés en fonction de la confiance que leur inspire leur gouvernement. C'est cela la vraie signification de ce vote: le canton est divisé en deux camps pratiquement égaux, soit les forces représentées au Conseil d'Etat, et celles qui n'y sont pas. Le projet était en effet soutenu par les seuls partis gouvernementaux, pour une fois réunis, et combattu par tous les autres, de l'UDC à SolidaritéS, y compris le syndicat de la police. Au-delà de cette confrontation 50,02% – 49,98% qui est le résultat global du scrutin, l'analyse géographique montre une correlation claire entre le vote négatif et les "secteurs populaires" du canton. Un vrai sentiment d'exclusion, de méfiance à l'égard des gouvernants est ici en train de prendre corps.

On voit par là que Genève n'a pas seulement mal à sa police, ce qui est bien ennuyeux vu l'importance des enjeux de sécurité, mais aussi à sa gouvernance. Et il ne suffit pas de réécrire sa constitution (belle réussite par ailleurs) pour recréer les bases du vivre ensemble, il faut aussi retravailler très sérieusement les pratiques politiques afin de trouver des solutions qui puissent convaincre plus largement.

En Suisse maintenant. Résultats spectaculaires et paradoxaux, puisque deux thèmes en principe consensuels ont été l'objet de larges refus. Tout d'abord la famille. Déjà voici 2 ans, un article constitutionnel sur la famille avait échoué, alors même qu'il était proposé par le Parlement, donc théoriquement porté par une bonne majorité. Et aujourd'hui, c'est un mode de financement qui est passé à la trappe. Espérons que la 3e fois sera la bonne, avec cette fois-ci des textes mieux assurés. Car la famille mérite vraiment notre attention. Enfin, une proposition de taxe sur l'énergie est balayée, là aussi il me semble avec un record: cela doit être un des scores les plus faibles de toute l'histoire des droits populaires qu'une initiative ait obtenue.  Remplacer les milliards qu'apporte la TVA à la caisse fédérale par une taxe sur des sources d'énergie dont on voudrait réduire la consommation était à l'évidence une contradiction dans les termes, puisque c'était s'obliger à consommer suffisamment d'énergies polluantes pour que le ménage de l'Etat reste bien alimenté… Si chacun admet que les prix de l'énergie sont aujourd'hui faussés par la non-prise en compte des coûts dits externes (par exemple les effets sur la santé ou l'environnement des énergies fissiles et fossiles), la rectification de ces distorsions  nécessite une tout autre approche, non pas fiscale mais par des taxes purement incitatives, comme on le connaît depuis 15 ans avec la taxe sur les composés organiques volatils, dont le produit nous est restitué chaque année en déduction de nos factures de caisse-maladie.

 

Territorialité et démocratie

Dans la ville suburbaine genevoise dont j’étais maire à 5 reprises (sur 12 ans passés à l’exécutif communal) un membre de l’exécutif actuel fait campagne avec le slogan «Commune sans frontaliers». Demain, il ne faudra pas s’étonner que des maires de communes françaises du «Grand Genève» affichent «Ville sans résidents suisses». On peut multiplier les exemples: ce n’est pas ainsi qu’on va trouver des solutions, au contraire. On pousse juste les gens à voter contre leur intérêt, comme l’a montré le refus des Genevois, en mai dernier, de créer, sur territoire français, des parkings qui auraient réduit les embouteillages sur territoire genevois …

Les dysfonctionnements du quotidien dans l’espace du Grand Genève soulignent bien la contradiction entre le comportement des individus et la réalité globale qui en résulte: «De la débrouille individuelle ne peut pas naître un équilibre collectif» notait le «Manifeste pour le Grand Genève» publié le 2 mars dernier. (Pour signer : ici )

L’exemple de la région valdo-franco-genevoise montre parfaitement les limites d’une concertation ponctuelle et technocratique. Et tout particulièrement dans une situation d’effet de métropole non maîtrisé, dont résultent: «Pression sur l’emploi à Genève, pression sur le foncier dans les régions limitrophes, mouvements pendulaires en forte croissance…«  (Manifeste). «A l’évidence, l’espace partagé du Genevois n’est pas vécu comme un lieu investi en commun, comme la concrétisation d’une communauté de destin. Le sentiment d’impuissance voire d’abandon se propage et  fait qu’on se tourne dangereusement le dos. Mentalement, émotionnellement, les horizons se rétrécissent.»

Il y a certes des projets – mais ils sont peu connus, leurs résultats ne sont pas communiqués, il n’y a rien qui puisse faire émerger et soutenir un sentiment d’appartenance, de communauté de destin. Le pragmatisme règne en maître, mais n’est plus à la hauteur des dynamiques et des situations. «Les tensions croissantes sur nos territoires exigent aujourd’hui de monter d’un cran dans la coopération et d’aller vers une gouvernance plus efficace et plus démocratique. Tout repli sur soi, toute opposition des catégories les unes contre les autres, alors que tout nous relie, ne ferait qu’accentuer, par un effet d’entraînement fatal, les problématiques et les difficultés.»

Ces enjeux de gouvernance, les questions institutionnelles, sont usuellement estimés loin des préoccupations des gens, ennuyeux, abstraits, voire, insulte suprême, «philosophiques». En notre époque du prêt-à-penser et du prêt-à-jeter, du zapping continu, qui a le temps d’y penser, de penser tout court ? Pourtant ces enjeux sont décisifs, précisément, car ils conditionnent la vie de tous les jours. Qu’on en juge :

– Ce sentiment d’abandon, d’impuissance, d'exaspération qui s'installe dans l’espace transfrontalier genevois. Une absence de visibilité des enjeux régionaux. Un espace qui semble livré à une compétition sans limite – et on s’étonne que les «perdants» se rebiffent… L’idée d’un parlement régional élu au suffrage universel semble désormais incontournable pour fournir à la fois légitimité et réalité institutionnelle à cet espace de vie,  espace naturel des débats communs, de confrontations assumées et de solutions partagées. Où ailleurs ces rencontres essentielles se passeraient-elles? La démocratie régionale est à ce prix.

– Un besoin fort, dans nos agglomérations, à la fois de rapprocher le pouvoir de décision des lieux de vie et de disposer d’outils dépassant les limites communales. Les contrats de quartier, les outils participatifs sont de premières réponses empiriques pour une décentralisation municipale, une démocratie du vécu. Les communautés de commune, les structures d’agglomération leur font écho au niveau supérieur, avec leurs instances représentatives.

– Des cantons qui se demandent quelle est la meilleure façon de gérer les échelons intermédiaires, les districts ayant souvent perdu de leur signification et n’évoquant plus grand chose en termes d’identité. Par ailleurs, quand on voit l’extrême enchevêtrement des compétences, par exemple dans la Broye ou la région d’Avenches, on ne peut pas s’empêcher de penser que ces microterritoires éclatés ont tout à gagner à davantage de simplification.

– Quant au découpage entre cantons, si voici une décennie, l'image d'une Suisse d'une dizaine de régions de dimensions proches faisait florès, l’intérêt a fléchi, sans qu’on puisse assurer que les répartitions héritées des siècles passés soient appropriées pour autant. Il suffit de voir comment pragmatiquement, les entités nationales, économiques, culturelles ou sociales, s'organisent – qu’il s’agisse des HES ou des coopératives Migros, c'est tout naturellement de Suisse occidentale, Suisse du Nord-Est ou du Nord-Ouest qu'on parlera.

– Enfin, même si nous pensons commodément en Suisse que nous n’en sommes nullement concernés, le fait que notre continent tente tant bien que mal de trouver une architecture institutionnelle à sa taille, confirme qu'à ce niveau aussi le découpage territorial est à repenser. Il est devenu commun de vilipender l’Europe, qu'on la trouve trop faible ou trop forte, ou les deux à la fois. Mais dès qu’on sort du continent ou qu’on est posté à ses frontières, on voit combien on serait désarmé sans cette amorce de coordination qu'est l'UE.

– Puis reste le monde. Comment encadrer autrement qu’à ce niveau les dérives du commerce mondial ou les atteintes globales à l’environnement, gérer les ressources communes de l’humanité ? Les droits humains, la mitigation du changement climatique, la lutte contre les trafics en tous genres ne peuvent s’assurer que par les accords les plus larges possible.

On le voit, à tous les niveaux, l’organisation héritée du passé commune-canton (ou province, région)-Etat fédéral (ou central) ne suffit de loin plus à permettre aux fonctions étatiques de répondre à leur mission : réguler la vie des humains à la bonne échelle, protéger le faible du fort, permettre le vivre-ensemble, permettre aux populations d’avoir prise sur leurs espaces de vie.

Les frontières sont toutes le produit de l’histoire. Sauf exceptions, à ce jour, leur évolution est toutefois le fruit de rapports de force, de guerres gagnées ou perdues. Aujourd’hui leur relativisation est à l’ordre du jour, non pas pour les faire disparaître – ce serait se priver d’un outil de régulation essentiel. Mais pour les adapter aux territoires de vie. Laisser s’écarter les territoires juridiques des territoires de vie prive les populations d’un espace de protection et d’un espace de création, laisse un vide entre ceux qui pensent qu’on peut à nouveau fermer les frontières (au prix de déchirer des territoires désormais imbriqués) et ceux qui n’ont rien à objecter aux compétitions inégales.

Il n’y pas d’autre solution que d’adapter le pays légal au pays réel. Le droit de vote pour les étrangers résidents depuis une certaine durée, accordé dans plusieurs cantons suisses, les doubles voire multiples nationalités, ne sont que la traduction, au plan des individus, de cette évolution sans laquelle l’espace politique est condamné à s’essouffler et à s’étioler et la démocratie à perdre une bonne partie de sa réalité.

L’Europe au défi de la Grèce

Un drame en trois actes dont le dénouement reste incertain…

Premier acte:
Un Etat aux comptes trafiqués, qui ne fait payer d’impôts ni à ses armateurs, ni à son Eglise, ni à ses riches en général. Un pays au registre foncier artisanal. Une fonction publique où sévissent absentéisme, clientisme, paternalisme. Des dirigeants européens, tout à l’euphorie de l’intégration de l’Est, qui ne veulent ni voir ni savoir. Du coup, l’Europe accepte, la zone euro se tend. Des aides d’infrastructure majeures, au bénéfice de quelques gros groupes du génie civil. On reconstruit à grands frais un réseau ferroviaire déliquescent, abandonné peu d’années après.

Deuxième acte:
L’heure de vérité. Le réel affleure de toutes parts sous le vernis de l’optimisme officiel. Le pays est aidé à coups de milliards mais mis sous tutelle, comme naguère l’Argentine ou d’autres Etats plus ou moins faillis. La potion amère des technocrates inflige pêle-mêle le pire et l’évidence. Le pire : des coupes drastiques dans les prestations sociales, les services publics, les rentes, les salaires. L’évidence : quelques pas vers un Etat à l’allemande, strict, équidistant, redevable, efficient. Dialogue difficile entre traditions étatiques Byzantine et Prussienne…

Troisième acte:
N'en pouvant plus, le peuple fait un choix somme tout logique : envoyer au gouvernement et donc à Bruxelles ceux qui tout en restant europhiles vont remettre les eurocrates à leur place. Et c’est là que les choses se compliquent. On peut faire porter le chapeau à l’Allemagne, en poussant l’excès jusqu’à oser faire la comparaison avec une occupation particulièrement odieuse. Ironie de l’histoire, ceux qui excellent dans cet exercice sont les néo-nazis grecs, même pas gênés de brûler ce qu’ils adorent. Mais que dire aux peuples de l’Est qui ont dû subir une «transition» qui a fort souvent jeté le bébé (le parti unique, la dictature et l’économie étatisée) avec l’eau du bain (le minimum vital et la cohésion sociale assurées) ? Et à l’Irlande, au Portugal ? Comment légitimer l’effort qui leur a été demandé, si on cède devant le gouvernement grec ? Vers quel dénouement ? 

Le grand atout des Grecs est l’immense effort que le peuple grec a dû fournir ces dernières années. Le fardeau a été largement porté par la classe moyenne et populaire, les retraités, les jeunes, massivement au chômage. Plus bas, on ne peut guère tomber. Le nouveau gouvernement grec est le premier qui promette un renouveau du contrat social, de l’équité, de la dignité. C’est cela sa mission. C’est pour cela qu’il a été élu. La Grèce ne serait pas le premier Etat dans l’histoire récente, loin de là, auquel on réduirait le fardeau de la dette. Le choix est clairement politique : le peuple ou la finance ? D’autres que la Grèce ont dit non aux banques, par exemple l’Islande – et les banques ont survécu.

Après la 2e guerre mondiale, le plan Marshall a permis d’éviter l’erreur fatale des années 1920 de poursuivre la strangulation économique des vaincus. L’idée est aussi simple que géniale : retrouver une prospérité qui soit commune. Et qu’a fait la si vertueuse Allemagne après la réunification 1989 sinon porter durant 20 ans à bout de bras sa partie orientale, qui n’est d’ailleurs toujours pas tirée d’affaire ? Il est intéressant de constater que les appréciations transcendent allègrement les clivages politiques. En témoignent des articles à répétition publiés par exemple par l’AGEFI. Citons, au hasard, Kemal Dervis dans l’édition du vendredi 20 février : «Un pays ne peut prospérer si le système éducatif est défaillant ou si le réseau de santé se délite. Les créanciers de la Grèce doivent le comprendre. (…)

Comme l’a récemment indiqué Joseph Stiglitz, si le taux de chômage n’avait pas été de 30% à l’époque, Hitler ne serait probablement pas parvenu au pouvoir en Allemagne»… Certes, la crise grecque est largement endogène. Des réformes doivent évidemment être poursuivies, dans la fonction publique et la fiscalité. Mais à condition de ne pas confondre réforme du service public avec sa suppression, à condition d’aider l’Etat grec à pourchasser les fraudeurs fiscaux tentés de mettre à l’abri chez nous leurs avoirs non déclarés. C’est là où la solidarité peut et doit jouer. Punir un peuple tout entier pour les turpitudes d’une caste dirigeante qu’il a maintenant balayée n’a rien de constructif, au contraire. Et rappelons-nous que c’est la première fois depuis longtemps que le désarroi populaire ne s’exprime pas par un vote pour l’extrême-droite.

Voulons-nous vraiment contraindre à se tourner vers la Russie ou la Chine ce peuple emblématique de notre continent ? Ce n’est qu’en prenant en compte l’ensemble de ces paramètres qu’un compromis durable et viable sera possible. Nous y a avons tous intérêt.

Sauver la transition énergétique et économique

Demande de moratoire de 3 ans sur la Stratégie énergétique 2050 – le temps que celle qui la porte et divise de ce fait le camp «bourgeois» s’en aille. Feu sur la stratégie de promotion de l’économie verte proposée par le Conseil fédéral, et en effet elle a bien failli capoter au Conseil des Etats… Affirmant parler au nom de l’«économie» Economiesuisse fusille la transition vers l’économie verte.

Que se passe-t-il ?

En bientôt 30 ans, le concept de développement durable s’est affirmé, affiné, précisé, à travers une série impressionnante de conférences internationales et de sommets mondiaux. Dans tous les métiers, de la finance au tourisme, du bâtiment à l’agriculture, on sait comment répondre aux défis d’un développement durable. Les appels enflammés des leaders politiques mais aussi économiques à s’unir pour sauver la planète se succèdent. Le Plan d’action du Sommet mondial du développement durable de Johannesburg exigeait en 2002 un «changement radical des modes de produire et de consommer». Les scénarios sont prêts. La voiture à 2 litres au cent existe, la maison «positive», productrice en énergie, aussi, tout comme les techniques agro-écologiques restituant aux régions leur autonomie alimentaire.

Si un des pays les plus riches du monde recule devant l’effet de sa richesse, l’appréciation de sa monnaie pour refuser toute innovation, que penser des pays moins bien lotis ? Si la Suisse n’y arrive pas, aucun pays du monde n’y arrivera. Si un mot est constamment utilisé par les milieux économiques, c’est bien celui d’innovation et de créativité ; ici on est dans l’exact contraire de la frilosité et du repli sur soi, et les beaux discours sonnent bien creux.

Il faut toutefois reconnaître que dans le monde réel, il peut y avoir un vrai écart entre ce qu’on peut appeler les «fins de mois» de la Planète, soit ce qui serait «rentable» dans la perspective du bien commun de l’humanité, et les «fins de mois» des entreprises et des individus. Ce qu’il faudrait faire, ce que nous savons désormais faire, peut très bien ne pas être rentable sur le marché. Le problème est là. Il faut le reconnaître, et vouloir le résoudre, au lieu de reculer lâchement devant l’obstacle.

Dans le domaine de l’énergie, par exemple, dans l’euphorie de la libéralisation de la fin de la décennie 1990, on a transformé nos bons vieux producteurs et distributeurs d’énergie en sociétés anonymes priées de faire de l’argent sur le marché européen. Aujourd’hui ils sont tous en posture très délicate, ayant déjà accumulé pour une dizaine de milliards de pertes de valeurs au bilan ; nos barrages eux-mêmes, fierté de notre pays depuis un siècle et base de notre approvisionnement en énergie renouvelable, ne sont plus rentables ! Et on veut accélérer la course à l’abîme, en offrant au consommateur final le choix de son fournisseur et en l’incitant à acheter moins cher (par exemple EDF dont l’essentiel de la production est nucléaire) !

Pourquoi en est-on là ?

Tout simplement parce que les centrales nucléaires et au charbon, fort nombreuses en Europe, ne paient pas leurs vrais coûts. Si le nucléaire avait dû s’assurer pour ses risques sur le marché de l’assurance, au lieu que ce risque, dès qu’il est d’une certaine ampleur, soit pris en charge par le contribuable, il n’y aurait jamais eu de nucléaire. Si le courant nucléaire devait payer ses vrais coûts, comme heureusement il commence à le faire en Suisse à travers les fonds de démantèlement et de gestion des déchets, il pourrait être plus cher que le solaire ou l’éolien. Si le charbon devait payer les coûts du changement climatique et de la pollution de l’air, il serait bien moins compétitif. C’est ce qu’on appelle les externalités : des coûts reportés sur autrui.

Les prix de ces énergies sont dès lors artificiellement bas, car on laisse aux générations suivantes le soin de payer la facture, et la compétition est gravement faussée. L’économie en profite, certes, mais à quel coût pour la collectivité et les générations futures ? Economiesuisse, en occultant le vrai coût des choses, propage une vision complètement tronquée de la réalité économique, où les intérêts du court terme viennent étouffer toute perspective à long terme. Seule la vérité des coûts est admissible, tout le reste n’est que tromperie, et plus vite on l’introduit, plus vite on arrivera à minimiser les dégâts. Seule une hausse des prix des énergies non renouvelables peut conduire à la transition que l’on souhaite.

Une hausse des prix de l’énergie a deux grands avantages. D’une part, elle rendra obsolètes les subventions aux énergies renouvelables, distorsion aujourd’hui nécessaire pour compenser la distorsion de base qu’est la non-prise en compte des externalités dans le prix de l’énergie. D’autre part elle rend rentables les économies d’énergie. A ce jour, on a fait des efforts, mais trop mollement, sans vraie implication : un peu d’isolation dans les bâtiments existants, une meilleure utilisation des transports publics (mode de transport bien moins énergivores par unité transportée) ; la rénovation énergétique du parc immobilier est encore largement devant nous. La chute du prix du pétrole (en fait, son prix en dents de scie) ne facilite pas les calculs de retour sur investissement…

Il faut donc oser postuler, alors que les effets du franc fort sont réels, une hausse du prix des énergies non renouvelables. Mais l’astuce est bien celle-ci : compenser cette hausse des prix par une réduction des besoins. Le but d’une taxe sur le fossile et le fissile est de ne pas la payer ! Et c’est bien cela le problème avec la proposition qui nous est soumise pour la prochaine votation fédérale : en remplaçant la TVA par une taxe sur l’énergie, on rend la collectivité dépendante d’un fort niveau de consommation d’énergie. La solution est bien une taxe d’incitation, indépendante des ménages publics. Payer plus, pour payer moins… Investir aujourd’hui pour avoir de quoi vivre demain. Cela devrait nous parler, non ?

Vivre ensemble, ou mourir affrontés

Ce n’est pas la première fois que le terrorisme se réclamant de l’islam frappe dans le monde. Le 11.9.2001 avec ses plus de 3000 morts. L’avertissement de Luxor dans les années 90, mais aussi la décennie de sang en Algérie qui fit plus de 200'000 morts, les massacres à répétition au Pakistan ou au Nigéria, le dynamitage des buddhas en Afghanistan. Tout cela a choqué, mais n’a en rien modifié le cours des choses.

Cette fois-ci il en va autrement. Avoir frappé au cœur la liberté de la presse, de croyance, avoir frappé au cœur des caricaturistes d’un immense talent, un journal irrespectueux de toute autorité qu’elle quelle soit, avoir frappé au cœur du continent, à Paris… c’était la goutte de trop.

Après l’insurrection des consciences, cependant, quel suivi dans la durée, pour qu’au changement de perception corresponde un changement de politique ? 

Une chose est claire : tant pour les musulmans du monde que pour les non-musulmans, séparer l’islam des extrémistes est désormais une nécessité. Mais, et c’est là que les difficultés commencent, cela ne suffira pas.

En effet, les violences islamistes à répétition dans le monde, et dont on ne rappellera jamais assez qu’elles frappent en tout premier lieu les populations musulmanes, la montée d’une lecture littérale du dogme nous montre le caractère profondément ambigu des pratiques religieuses. La Chrétienté a illustré durant des siècles cette confusion mortifère entre spiritualité et violence, entre religion librement vécue et imposition d’une foi. Et durant des siècles, un Occident par définition chrétien a tué, brûlé, massacré par milliers «sorcières», mécréants, hérétiques, protestants, catholiques, cathares, au nom de la vraie foi et de la «sainte inquisition», pratiqué les conversions forcées, conduit des croisades à répétition.

Il a fallu du temps pour sortir de là. On se persuadait du coup que le monde tout entier avait franchi cette étape, que la liberté de conscience et de croyance était un acquis universel. L’islamisme nous montre qu’il n’en est rien. Cette tâche doit être accomplie au sein de toutes les religions. Aucune n’en est exempte. Des bouddhistes – religion connue pour son pacifisme – oppriment les Tamouls hindouistes au Sri Lanka, les musulmans en Birmanie… C’est bien un extrémiste hindouiste qui a assassiné Gandhi au lendemain de la sanglante partition du sous-continent indien.

Un travail de mise à jour est indispensable et c’est maintenant au tour de l’Islam de le faire. Quand une loi religieuse punit de mort celui ou celle qui a décidé de la quitter, quand d’aucuns veulent faire prévaloir cette loi sur la loi civile, cela n’est pas acceptable, nulle part au monde. Quand une loi religieuse punit de lapidation l’adultère, cela est inexcusable, partout au monde. Quand des arrêts de mort contre des dessinateurs sont édictés par des dignitaires religieux, cela est inadmissible. Le message sacré doit être dégagé de sa gangue, débarbouillé des scories d’époques révolues, pour que des confusions circonstancielles puisse surgir la parole dans sa vérité spirituelle pérenne.

Reconnaissons que ce travail – que d’aucuns ont déjà courageusement engagé, notamment parmi les Soufis, et dans un contexte pas facile de régimes autoritaires, de pratiques sociales peu propices au débat, de modes éducatifs peu ouverts à la pensée complexe et à la connaissance de sa propre histoire – est un immense effort, aussi douloureux que nécessaire.

Mais nous aussi, nous avons un effort à faire. Un effort d’intégration, de respect, d’égalité de chances pour toutes et tous, notamment pour les jeunes, sacrifiés sur le marché de l’emploi dans bien des pays, se sentant de trop, rejetés à 15 ans déjà. On dirait que, depuis quelques jours, la France a enfin compris ce que signifiait, sur le terrain, l'engagement républicain… Ce n’est que par le respect que se développera le respect, qu’ensemble on pourra assécher les marécages qui nourrissent le terrorisme.

Répondre au terrorisme, c’est aussi montrer le profond respect que doit nous inspirer une foi partagée par une partie importante de l’humanité, qui a porté et inspiré de brillantes réalisations et qui continue à le faire, dans l’architecture, l’art, la musique, la littérature…

Oui bien sûr, Charlie Hebdo avait le droit le plus strict de publier ce qu’il veut, de souligner le caractère absolu de son engagement, de confirmer ses options par la fameuse couverture du lendemain. Que ces dessinateurs de génie n’aient pas peur de la mort les honore. Mais si le droit pénal limite la liberté d’expression en punissant l’insulte, le dénigrement, la diffamation, le racisme, ce n’est pas pour rien. Le vivre ensemble passe par le respect de ce qui est le plus cher à l’autre : vivre ensemble – ou mourir affrontés, nous avons le choix.