Malaise dans nos assiettes, malaise dans nos champs… A l’occasion de la Semaine du goût

 

Depuis un certain nombre d’années, il y a un sérieux malaise dans nos assiettes. Et un malaise tout aussi sérieux dans nos champs. On apprenait récemment que pour 80%, la déforestation dans le monde était due aux pratiques agro-alimentaires : plantations industrielles de soja et de palmiers à huile, avant tout. Le soja sert à engraisser les animaux pour satisfaire notre boulimie carnée et à intensifier la production laitière. Bon marché, ne rancissant pas, l’huile de palme est un des ingrédients majeurs de l’industrie alimentaire.

 

Tout cela n’est pas bon pour les producteurs. Produire toujours plus à des coûts toujours plus bas est une spirale sans fin, la crise récurrente du secteur laitier ou de l’élevage industriel le montre bien. En Suisse, alors que nous croyons sincèrement soutenir un modèle d’agriculture familiale, le nombre d’exploitations a été divisé par deux en trente ans. Et plus les exploitations grandissent, plus elles subissent la pression quantitative. La politique agricole serait-elle l’élimination des paysans par eux-mêmes ?

 

Tout cela n’est pas bon pour les consommateurs non plus. Nous mangeons, l’OMS nous le répète souvent, deux fois trop de viande, de sel, de sucre, de graisses saturées. Non pas que nous le choisissions sciemment, mais parce que le sucre, le sel et les graisses saturées sont des ingrédients importants des produits de l’industrie alimentaire, laquelle fournit en moyenne 80% de notre alimentation. Cette «malbouffe» est devenue un facteur majeur des coûts de la santé, et mériterait des campagnes de l’ampleur de celles qui ont permis de restreindre fortement le tabagisme passif.

 

Agrobusiness, fast food – deux faces de la même médaille. Personne n’y gagne, sauf les industriels. Et quand on importe en Suisse les fameuses tomates d’Andalousie composées à 90% d’eau parce que leur transport (et la main d’œuvre) est très bon marché, on amène de l’eau de régions qui surexploitent leurs dernières réserves d’eau vers … le château d’eau de l’Europe. Des absurdités comme celle-ci illustrent la dérive d’une économie qui a perdu le nord.

 

Dans le monde, 780 millions de personnes ne mangent toujours pas à leur faim. Mais celles qui souffrent de suralimentation sont deux fois plus nombreuses. Dans les pays dits émergents, où l’alimentation industrielle accompagne l’entrée dans la «modernité», en une génération, alors que la population a doublé, le nombre de personnes en surpoids a augmenté d'un facteur 4 …

 

L’on s’attend à une véritable explosion du diabète, des maladies cardiovasculaires et du cancer. L’impact de ces affections sur le coût de la santé permettrait largement de nourrir tous ceux qui ont faim… Si durant de longs millénaires l’être humain devait régulièrement se confronter à la précarité et à la disette alimentaires, il semble bien que nous ayons passé d’un coup de la «malbouffe» de la pénurie à la «malbouffe» de l’abondance !

 

Depuis un certain nombre d’années, également, la résistance s’organise, multiforme, diversifiée, créative. Des mouvements paysans (Uniterre, Confédération paysanne, Via Campesina) rejettent la course suicidaire au productivisme, misant sur les exploitations à taille humaine et la qualité. Qui sont encore majoritaires dans le monde, mais fortement menacées – malgré l’année de l’agriculture familiale de l’ONU (2014)!

 

Des organisations de consommateurs se battent pour l’étiquetage des produits. Fourchette verte promeut la qualité nutritionnelle et des repas équilibrés dans la restauration collective. Les labels d’origine fidélisent le public autour de produits de qualité et de proximité : AOP, IGP, Genève Région Terre Avenir (GRTA)… Pro Specie Rara s’engage pour la diversité, contre le nivellement des variétés, organisé dans le seul but du rendement maximum.

 

Les ventes à la ferme et l’agriculture contractuelle créent des liens directs entre producteurs et consommateurs, sorte de commerce équitable local. Le bio progresse lentement mais sûrement. Dans le monde entier, Slow Food fédère les acteurs du bon, du propre et du juste.

 

Tout cela fait écho au constat d’Olivier de Schutter, ancien rapporteur des Nations Unies sur le droit à l’alimentation: la seule façon de nourrir une humanité aux effectifs croissants sans épuiser les sols et détruire l’environnement est l’agro-écologie. Et pour Pierre Rabhi ou Carlo Petrini, le fondateur de Slow food, réapprendre à cultiver son jardin, à faire la cuisine, sont des actes essentiels de reprise en mains de son destin.

 

Santé humaine et santé de la Terre se conjuguent à l’unisson ; nous sommes faits de ce que nous mangeons, alors accordons à notre alimentation l’importance qu’elle mérite. Cela nous conduit à nous poser la question du juste prix. Meilleur marché et meilleur, ça n’existe pas vraiment, et c’est l’occasion de rappeler qu’entre 1920 et 2010, selon la Banque nationale, la part de revenu que les ménages consacrent à l’alimentation a passé de 38,8 à 6,2%… Alors arrêtons de vouloir le beurre, l’argent du beurre et la laitière, acceptons de payer la qualité et mettons fin à la fatale course à la quantité.

 

Parmi les acteurs de la nouvelle donne agro-alimentaire, la Semaine du Goût. Depuis près de 15 ans, elle permet, dans la 2e quinzaine de septembre, de belles découvertes, faites de diversité, de qualité, de proximité, une large mobilisation aussi en direction de la jeunesse. Un grand merci aux organisateurs et aux participants, car rien ne vaut le passage à l’acte ! Alors rendez-vous dans les nombreux lieux d’animations et de rencontres : http://www.gout.ch/index.php/fr/evenements-du-gout/recherche-d-evenements-2015.

 

 

Suisse-Europe, le repli n’est pas une fatalité

D’un côté, les chiffres. En 2014,75 % de nos importations et près de 60% de nos exportations qui se font en direction de l’UE, de loin notre premier partenaire commercial. De l’autre, le discours :  de plus en plus isolationniste, fait de mépris pour nos partenaires commerciaux, comme si les Etats de l’UE étaient moins avancés que nous, juridiquement, culturellement, économiquement, socialement. Un discours de peuple élu, d’»il n’y en a point comme nous». Comme si un échange durable et crédible pouvait se fonder sur un tel sentiment de supériorité.

 

Il ne s’agit pas d’idéaliser les autres ou de se complaire dans une modestie excessive, ni de se dissoudre dans une nébuleuse européenne où nous n’aurions plus rien à dire. Mais il est temps de sortir la tête du sable, de quitter cet euroscepticisme, voire cette europhobie qui nous paralyse, nous pollue l’esprit, nous obnubile, nous obsède.

 

Rappelons-nous qui nous sommes : nous sommes une mini-Europe au cœur de l’Europe. Quand en 1848, nous sommes passés du stade d’une fédération un peu disparate d’Etats eux aussi un peu disparates à celui d’un vrai Etat fédératif, quand nous avons créé une monnaie (pas l’euro, le franc…), unifié autoritairement les poids et mesures, supprimé les barrières douanières, élu un parlement et un gouvernement nationaux, nous avons exactement fait en petit ce que l’UE a fait ou devrait encore faire en grand.

 

Nous sommes fiers d’être une nation non pas ethnique mais de volonté, de la volonté de faire cohabiter des langues, des cultures, des religions différentes. Nous devrions nous impliquer dans ce projet européen, reconnaître son identité avec le nôtre et ce que nous sommes. Au lieu de cela nous regardons ailleurs et cultivons un hautain détachement, comme si la réussite ou l’échec de l’Europe ne nous concernaient aucunement, en termes de valeurs communes, de trajectoire, d’identité. Oui l’Europe est pour nous une question d’identité, et pas du tout dans le sens de l’isolationnisme, au contraire, dans celui de l’implication et du projet politique partagé.

 

Ce courant de repli, qui fait de nous une caricature de nous-mêmes, qui nous prive d’idéal et de souffle, cela fait bientôt une génération qu’il nous étiole, qu’il nous bouche l’horizon, tentant de réduire la pensée politique au seul mercantilisme.

 

Cela se fait, comme dans un plan bien conçu, méthodiquement, pas après pas, en trois étapes.

Première étape, toute idée d’adhésion à l’UE est bannie, c’est quasi de la haute trahison intellectuelle, ce qui était il y a peu encore un mandat de négociation du Conseil fédéral n’ose plus être évoqué même à basse voix.

Deuxième étape, l’échec de l’EEE, en 1992. Loin de booster l’europhilie, il a, sur le moyen terme, enterré tout espoir d’accords globaux, et ce furent les séries de bilatérales, forcément peu sexy, peu lisibles ; de la vision on a bien dû passer au marchandage technocratique. Car il les faut.

Et nous voici à la troisième étape : on fusille même cela.
 

Pendant longtemps, le peuple a résisté aux sirènes des caricaturistes patentés. Il a peut-être interdit les minarets (de toute façon il n'y en avait quasiment pas) mais a toujours accepté les bilatérales. En 2000 : oui à 67% à la libre circulation, en 2009 : oui à 58% à la reconduction des bilatérales. Puis, le 9 février 2014, par une très courte majorité (mais ces majorités très faibles tendent à se multiplier ces derniers temps), le peuple a adopté une initiative «contre l’immigration de masse». Qui peut bien vouloir d’une immigration de masse ? Et quelle immigration de masse ? Ce titre résume toute la démarche : de l’amalgame sur toute la ligne.

 

Il est vrai qu’élargir l’espace concurrentiel, par la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes, c’est créer une compétition plus grande, et il est donc indispensable de la cadrer pour qu’elle se déroule loyalement et sans sous-enchère sociale et salariale. Il faut vivement remercier les syndicats suisses qui n’ont eu de cesse de se battre pour que l’espace de concurrence soit aussi un espace de régulation. Malgré cela, des doutes existent, notamment dans les régions frontalières, où les différentiels de salaires et de coûts de la vie causent de réelles distorsions. Néanmoins l’examen des résultats du vote ne montre aucune corrélation (sauf dans quelques-unes de ces régions, et encore) entre le nombre d’étrangers et le taux d’acceptation, preuve que le vote était bien un vote sur la représentation que l’on se fait de l’identité suisse, C’est bien cela, l’objet de toutes les campagnes populistes : déconstruire une identité historiquement engagée et positive, pour la remplacer par une imposture égocentrique et narcissique.

 

Reste à faire quelque chose du nouvel article constitutionnel, mais comment ? Contingents dont les critères sont tout sauf clairs, où on mélange travailleurs et requérants d’asile. Demande de renégocier dans les trois ans (d’ici 2017 donc) les accords de libre circulation. Mesures de rétorsion jusqu’au niveau de notre approvisionnement en électricité… entre autres… tout cela sans beaucoup de perspectives d’aboutir à quoi que ce soit de satisfaisant tant pour nous que pour nos partenaires.

 

C’est pourquoi nous devons dire un grand merci aux initiants qui viennent de faire aboutir leur initiative qui vise à faire revoter le peuple suisse. C’est sans doute le texte le plus bref de l’histoire constitutionnelle suisse; il tient en deux mots : on abroge l’Article 121 A et la Disposition transitoire n°11. Un grand ouf, car c’est l’occasion dès maintenant de remonter la pente, de commencer à tourner la page de l’illusion isolationniste, d'un mythe national fossilisé, pour faire au nom de ce qui nous tient à cœur, de ce que nous sommes, œuvre constructive au cœur géographique de l’Europe. Enfin, nous pouvons reprendre le fil de notre histoire, vivre notre vraie identité. Vraiment un grand merci chères et chers initiants, chères et chers signataires. Une nouvelle Suisse est née …

Oui en Suisse le changement est possible!

 

On a l’habitude de penser que notre pays connaît des rapports de force gravés dans le marbre, avec une marge de manœuvre très faible, une capacité d’accueil aux nouveautés très limitée. Englués dans cet état d’esprit, les analystes électoraux prévoient une grande stabilité politique aux prochaines élections fédérales, tout au plus un léger renforcement à droite et un affaiblissement du centre, pourtant l’axe de toutes les coalitions et ententes.

 

Il y a toutefois des indications, dans l’histoire récente de la Suisse, qui vont en sens contraire. Ainsi, jusque dans les années 2000, adhérer à l’ONU était aussi tabou et impensable qu’aujourd’hui rejoindre l’UE. Un premier vote, le 16 mars 1986, donne un non sec et sonnant: l’arrêté fédéral du 14 décembre 1984 est rejeté par 75,7% de non contre 24,3% de oui. Un score sans appel. Puis, suite à une initiative populaire, c’est la grande surprise, le grand revirement : le 3 mars 2002, une majorité des votants (54,6%) et des cantons accepte l’adhésion. En 16 ans, une défaite apparemment définitive s’est muée en acceptation raisonnée d’une évolution, que même les plus isolationnistes ne mettent plus en question.

 

Autre exemple frappant : le service civil. Dans les années 1960 et 1970, il y eut des procès en série d’objecteurs de conscience au service armé obligatoire, dont de nombreux Témoins de Jéhovah à qui leur foi commande la non-violence. Les tribunaux militaires accédaient à des réductions de peines en fonction d’une casuistique complexe et fort arbitraire. Mais pour de nombreux citoyens, ne pas répondre aux ordres de marche pour des raisons de conscience était tout simplement impensable, tellement l’idée du citoyen-soldat, de l’armée de milice était ancrée dans les consciences. La Suisse n’a pas d’armée, elle est une armée, disait-on. Un citoyen en état (physique) de porter une arme se doit de le faire, tout comme il se doit de payer ses impôts…

 

Aujourd’hui, le service civil fonctionne à la satisfaction générale, l’objection est devenue un droit depuis bientôt 20 ans ; l’examen de conscience a été supprimé depuis le 1er avril 2009 (et remplacé par un entretien de motivation) : désormais, la preuve par l’acte suffit. Il existe dès lors officiellement deux voies pour servir ; l’une, traditionnelle, par la participation à l’organisation militaire, l’autre par la participation, pour une durée plus longue (de 50%), à des tâches d’utilité publique dans de nombreux organismes qui s’y consacrent – et qui aujourd’hui ne sauraient plus s’en passer.

 

Comment un changement aussi radical est-il survenu ? Là aussi par l’initiative populaire ! Une première est lancée en 1970 par des enseignants de l’école secondaire de Münchenstein, à Bâle-Campagne. Déposée en 1972, fondée sur la reconnaissance du conflit de conscience, elle est sèchement refusée le 5 mai 1977 par 62,4% de non. Une seconde initiative, se référant non pas à l’authenticité du conflit de conscience mais à la disponibilité à accomplir un service civil à durée une fois et demie de celle du service armé, est soumise sept ans après en votation. Nouvel échec, avec pratiquement le même score (63,8% de non), le 26 février 1984.

 

Puis, miracle, le 17 mars 1992: 82% de oui pour un arrêté fédéral instituant le service civil ! Un revirement digne de celui pour l’adhésion à l’ONU, mais cette fois-ci en seulement 8 ans. Que s’est-il passé dans l’intervalle ? La cause de ce changement d’état d’esprit est rapidement trouvée : c’est, sans aucun doute, l’initiative pour une Suisse sans armée. Rejetée massivement, elle eut toutefois un fort effet sur les mentalités.

 

En confirmant l’existence d’une armée, le peuple suisse lui a en fait retiré son statut de symbole pour la vouloir fonctionnelle, au service d’un but. Il s’est libéré, a libéré l’armée de son rôle identitaire. Ce n’était plus la vache sacrée, l’allégeance automatique, mais, désormais, un outil qui exige un accompagnement critique. Du coup, quand il a été question, quelques années plus tard, du service civil, toute passion, toute charge émotionnelle avaient disparu. Pourquoi punir ceux qui veulent servir la communauté, mais autrement ? Ce qui vingt ans auparavant paraissait insensé était devenu naturel.

 

En cinquante ans, on a passé de la criminalisation des civilistes à leur normalisation, le libre choix est pratiquement garanti ; verra-t-on demain une armée facultative à côté d’un service civil obligatoire, et pour filles et garçons pareillement ? Cela ne semble plus aujourd’hui à exclure. La leçon de cette histoire ? La force de l’initiative populaire. Et notre crainte : il semble qu’à cette époque, l’initiative était vraiment au service de causes novatrices et créatives qu’il tenait à cœur à des groupes de citoyennes et de citoyens d’inscrire à l’agenda politique, alors qu’aujourd'hui l’argent, les lobbies et les stratégies préélectorales des partis jouent un rôle bien plus important. Outil des organisations non représentées au Parlement, elle devient de plus en plus une carte en mains des forces déjà représentées autour de la table du pouvoir. Si cette tendance devait se confirmer, nous aurions à reparler des conditions d’exercice de la démocratie directe dont nous sommes à juste titre si fiers.

Etat islamique, avatar proche-oriental du fascisme?

A nouveau, l’"Etat islamique" a frappé. Comme toujours, avec un sens achevé de la médiatisation. Au Proche-Orient : mise en scène de tueurs de nationalité occidentale, préparation de la destruction massive de pièces maîtresses du patrimoine historique de l’humanité, vidéos d’horreur, emplies de toute l’horreur du réel. En Tunisie: au début de la saison touristique, d’abord le musée du Bardo, maintenant les grands hôtels de la côte, tout à fait sur le modèle du fou raciste norvégien qui a froidement tué voici 3 ans 77 jeunes dans un camp de vacances. Faire fuir le touriste, c’est fragiliser l’économie encore un peu plus, pour que les laissés pour compte rejoignent le camp de ceux qui ont fait fuir ceux qui auraient pu être leurs clients.

Et si tout cela, qui dure depuis plus de vingt ans (l’attentat de Louxor… les années noires en Algérie), était une forme proche-orientale de fascisme ?

Le terme de fascisme et de fasciste a été tellement galvaudé qu’on en a un peu oublié les fondamentaux du fascisme historique, celui qui a failli emporter la civilisation européenne dans les années 30 et 40. Le mouvement a été lancé par Mussolini, puis porté aux extrêmes par Hitler, et imité dans des versions moins exaltées par des dictateurs de la péninsule ibérique et d’Amérique du Sud. Mouvement dont les caractéristiques sont l’autoritarisme, l’absence de légalité dans la sphère politique, donc la légitimation d’une vraie dictature, assumée, cultivée, portée aux nues ; un nationalisme exacerbé qui vire vite au racisme et à la volonté forcenée d’uniformisation à l’intérieur et de conquête voire d’extermination à l’extérieur ; un dictature culturelle et comportementale, un embrigadement constants, la censure permanente ; l’affirmation d’une communauté nationale à prétention sociale mais qui en vérité a plus que laissé tranquilles les grandes fortunes, les industriels et les héritiers. Enfin, un trait typique du fascisme est d’attirer par sa rhétorique et ses contenus une partie des perdants du moment.

Ces formes de gouvernance déviantes ne se sont nullement limitées au monde occidental. Le cas du Japon impérial, allié d’Hitler et de Mussolini, responsable d’innombrables atrocités notamment en Chine, faisant régner la terreur dans toute l’Asie du Sud-Est, le démontre bien. On connaît moins les manigances fascistes en Inde. On peut citer ici Chandra Bose, qui, en dissidence avec Gandhi dont il désapprouvait les méthodes non violentes, se mit à courtiser Hitler au nom du principe que les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Puis, après avoir été poliment éconduit à Berlin, il offrit les services de son armée de libération de l’Inde aux Japonais puis mourut dans les derniers jours de la guerre des suites d’un accident d’avion.

Oui, le fascisme est possible partout au monde. Voici donc le tour de sa variante proche-occidentale. Par ses formes, tyrannie, mise en scène spectaculaire, nivellement de toute différence culturelle, sa radicalité, son culte du chef et sa violence sans limites mais savamment orchestrée, l’Etat islamique présente toute les caractéristiques du fascisme. Et que dire de ses fondements idéologiques ? A Mein Kampf a succédé une litanie pseudo-religieuse, qui prend la lecture de textes sacrés mal compris, parodiés et pervertis comme prétexte à massacrer et à opprimer.

L’originalité de cette nouvelle forme de fascisme est en effet de se nicher tel un virus au cœur de la pensée, des références émotionnelles des personnes de foi musulmane, afin de dénaturer cette dernière et de les détourner peu à peu du droit chemin. Toute religion contient des références guerrières, intransigeantes, des injonctions comminatoires, toujours à remettre dans leur contexte mais dont on peut en effet abuser. C’est l’occasion de rappeler très clairement que le vrai contenu d’une religion est spirituel, ses textes sont des véhicules pour parvenir à l’expérience spirituelle ; séparer les textes de l’esprit c’est les trahir, l’esprit est placé largement au-dessus du texte.

La religion devrait être aux premières loges pour dénoncer son instrumentalisation. Il importe que les religions comprennent l’islamisme comme une forme de fascisme et de trahison de la religion, et dénoncent avec la dernière énergie toute imposture de ce type. Et l’erreur majeure à ne pas commettre serait de tomber dans le piège de confondre islam et islamisme. C’est tout aussi absurde et insultant que de confondre les Evangiles et le christianisme avec l’inquisition, la conversion forcée ou les Croisades, soit les abus faits en son nom. Et c’est tout ce que les islamistes cherchent : polariser, amalgamer, pour déstabiliser un maximum de musulmans en faisant croire à une guerre de religion, d’un affrontement entre civilisations. Alors que c’est un affrontement, oui, mais entre les civilisations quelles qu’elles soient, et la barbarie.

Lorsque les valeurs constitutives du monde, à savoir la déclaration des droits humains et les libertés politiques, étaient en grand danger, des millions de femmes et d'hommes d’Amérique et d’Europe se sont engagés pour les défendre et, en alliance avec une Union soviétique traîtreusement agressée, ont pu mettre fin au règne du fascisme. Aujourd’hui, une nouvelle grande alliance est nécessaire pour déraciner dans les têtes et les cœurs la bête fasciste qui renaît de ses cendres dans les déserts de Mésopotamie, de Syrie et de Libye, et la combattre fermement sur tous les fronts. Que l’on soit Chrétien, Juif, Musulman, Hindouiste ou Bouddhiste on ne peut aucunement laisser des criminels tuer et détruire leur prochain en osant invoquer une religion. Et au-delà des religions, comme dans les années 30 et 40, ce sont les valeurs humanistes qui rendent la vie possible sur Terre qui sont en jeu. Chacun est concerné.

Il y a un avenir pour les régions d’Europe Impressions d’Ardèche

Dans les années 70 ou 80, l’Ardèche – les Cévennes aussi – avait un petit air de transgression pour nous jeunes citadins de la Suisse Romande. La première étape vers le Sud. La caresse de la brise du large. Des reflets du clair de Lune, des chants de troubadours, des lutins dans les méandres des rivières. Bref après la Nationale 7 chère à Charles Trénet, foin des contraintes…

Mais au-delà des images de jours insouciants passés en bonne compagnie, agrémentés de vin, pain et fromage du pays, de vents tièdes chassant tout nuage de l’horizon, de convivialité au coin du feu, je me rappelle très bien du choc ressenti devant les traces encore si visibles de l’exode rural.

Combien de lieux où il y a peu se trouvaient des champs et des hommes, on ne voyait souvent plus que broussailles sèches, et murs de terrasses – fruits de siècles de labeurs éreintants – écroulés, ne portant plus rien. Et à foison bâtisses aux parois imposantes mais aux toits effondrés, rendant les armes devant une végétation triomphante après deux générations d’indivision et d’abandon. Atres à peine éteints mais à jamais souffrants – jadis de la peine de leurs servants, désormais de la morsure de l’abandon.

Triste spectacle, passage à vide entre deux mondes, deux époques. Masqué, voire égayé par le jaune vif des genêts, le dard du soleil du midi, le furtif passage du lézard. Les cigales et la plage tout proches nous faisaient oublier la douleur des humains : douleur d’avoir dû partir, douleur plus grande encore, parfois, d’avoir dû rester.

Ces pages se sont tournées, en silence, peu à peu, au fil du renouvellement des générations, et avec elles, un pan de notre histoire à tous s’en est allé. Cette imprégnation par le destin d’un pays, la vibration de l’air surchauffé par les rochers, le silence de campagnes désormais sans voix, tout cela nous brûlait les joues, nous emplissait d’une vague de nostalgie aigre-douce.

Bien sûr, nous savions que cette existence avait été dure, si dure que nous ne saurions aucunement l’envisager pour nous-mêmes. Mais combien nous ressentions ce qu’elle avait dû avoir d’authentiquement humain, communautaire et individualiste à la fois, faite de juste alternance de silences et d'interpellations.

Nourris de Giono et de Francis Jammes, nous avions été témoins de la fin d’un mode de vie millénaire, fort de ses pratiques ancestrales, riche de ses parlers spécifiques, ingénieux à souhait pour tirer de chaque coin de pays le maximum de viatique pour le quotidien, mais aussi grêlé par la précarité, le risque et la solitude.

Trente, quarante années ont passé: de retour dans un petit coin de ce large territoire, la Haute Ardèche, vallée du Doux, Tournon, Boucieu-le-Roi labellisé Village de caractère, Désaignes – autre Village de caractère, Ste.- Agrève – déjà les premiers contreforts du Massif central. Une autre Ardèche, un autre pays nous sont apparus. Le petit train touristique a repris du service. Le marché de Lamastre offre ses senteurs et ses chalands. Les néoruraux sont pour la plupart repartis ou ont pris trop d’âge pour continuer à trimer comme avant. Les a remplacée une nouvelle génération d’Ardéchois debout. Et surtout: une vallée métamorphosée.

Du vert partout, toutes les nuances de vert, du plus obscur au plus clair, du plus aérien au plus touffu. Une petite partie des terrasses et des bâtisses naguère en ruine magnifiquement restaurées, le solde définitivement englouti sous les sapins. Oui beaucoup de sapins – une belle verdure a repris ses droits sur les vallées, les collines, les replats.

Au paysage aride des premières marches du midi succède un léger frémissement de Jura. Et les arbres appellent les arbres, l’humidité l’humidité, le climat nous semble un peu plus frais, plus pluvieux. La Méditerranée ? Il faut aller voir plus bas, chère Madame, cher Monsieur…

Ceux des paysans qui ont survécu au grand chamboulement se sont redéfinis. Non ce n’est pas en essayant de jouer à la course à la compétitivité quantitative qu’ils vont pouvoir survivre. Ceux qui y ont cru y ont parfois laissé leur peau, et, presque toujours, leurs illusions et leurs économies. Alors c’est sous le signe du terroir et du bio que l’Ardèche renaît. Le catalogue de la bio locale recense pour tout le département 150 noms dont 15 actifs dans la transformation, et un cinquième affiliés à Nature & Progrès. Associée aux circuits courts, la bio ardéchoise navigue sous le slogan «Bio et local c’est idéal» ; et ça marche : 12% de la surface agricole utile, 12% des exploitations, 3 fois la moyenne nationale, un doublement en 7 ans.

Tel village monte un magique circuit des diverses faces de son environnement, invitant à chacune des 12 stations – tableau et bancs à l’appui – à fixer sur le papier de 160 grammes dédié à l’aquarelle ou aux traits de plume l’instant de bonheur découvert… Tel autre s’érige en roi de la cerise. Jusqu’à 30 sortes dans la région, échelonnées selon leur maturité, leur couleur et leur goût ! A signaler aussi la production de grande qualité du fromage traditionnel de chèvre AOP, belle façon de revitaliser un savoir-faire ancestral. Ou encore ce couple de jeunes Bretons venus tenter leur chance avec des crèpes au sarrasin en plein coeur d’une bourgade médiévale.

Enfin, ces cultivateurs de châtaignes qui en savent tirer des produits autant naturels que succulents en faisant leur choix parmi les 65 variétés traditionnelles de ce fruit longtemps un peu négligé: marrons glacés, confiture, crème, avec vanille, sans vanille, plus ou moins de sucre (voir ici) … tout cela ayant trouvé son débouché ! En complément, de nombreux gîtes ruraux accueillants et avenants jouent à la fois un rôle de carte de visite du pays et d'élément économique non négligeable. Depuis maintenant trois ans, à la mi-octobre, les acteurs du renouveau se rassemblent aux Entretiens du Terroir du Pays de Saint-Félicien (voir ici).

Oui la haute Ardèche a changé. Et surtout, elle (re)vit. Belle illustration d’une relocalisation solidaire, avenir des régions dites bien méprisamment périphériques. Oui il y a de l’espoir quand, en prenant du passé et du présent le meilleur, les régions d’Europe se battent et s’impliquent pour gagner leur avenir!

Les cinq chantiers de la gauche européenne

Sauf en Grèce, où le peuple a balayé une caste où se mêlaient technocrates et kleptocrates, et maintenant en Espagne, où le chômage de la jeunesse est devenu insoutenable, nulle part ailleurs en Europe la montée des inégalités, de l’exclusion, du chômage structurel et de la précarisation des classes moyennes n’a vraiment favorisé la gauche.

Les avis divergent sur les raisons et les remèdes. Les uns pensent que la solution réside dans un sursaut de militantisme, les autres parient sur un leadership un peu plus lisible et entraînant que, par exemple, celui d’un François Hollande. Les uns cherchent le salut dans le mouvement altermondialiste, les autres dans les réalisations municipales, pistes par ailleurs non contradictoires. Mais dans l’ensemble, la gauche européenne se trouve plombée et l’on peut dire que sa capacité à retrouver son lien avec le gros de la population va dépendre d’un certain nombre de clarifications.

Tout d’abord, la question du système économique. La gauche est-elle restée anti-capitaliste? Ou s’est-elle au contraire accommodée de la réalité au point de renoncer à toute vision alternative? Est-elle au clair sur ce qu’elle entend par capitalisme? L’économie qu’elle postule, est-ce une économie de marché régulée intégrant les enjeux éthiques, écologiques et sociaux? Ou est-ce une économie davantage socialisée, et si oui sous quelles formes? Quelle différence fait-elle entre marché et capitalisme? Autrement dit, quelle est sa vision du système économique qu’elle appelle de ses vœux ?

La sécurité ensuite. La gauche traîne avec elle le soupçon d’angélisme, de Rousseauisme. Bien que Rousseau ne l’ait pas dit ainsi, on lui attribue la formule que l’homme serait bon et la société mauvaise – comme si la société préexistait à l’homme et n’était pas le produit de l’interaction des humains. Dès lors, la gauche négligerait d’utiliser la force pour donner droit au droit, que ce soit entre les pays (armée) ou au sein des pays (police). En fait, la gauche, depuis longtemps, sait que la sécurité est un bien public essentiel qui s’inscrit dans le refus de la loi du plus fort, et qu’on doit évidemment garantir dans le respect de ses finalités même : l’Etat de droit. Pas de sécurité sans droit ; pas de droit sans sécurité… Mais elle peine à l'affirmer, par crainte d'attiser les fantasmes sécuritaires. C'est le contraire qui est vrai: en démontrant qu'elle s'occupe effcacement et dans le respect du droit de cet enjeu, elle permet de calmer les angoisses qu'en effet d'aucuns attisent et de lutter contre les surenchères qui finissent toujours par entailler les libertés.

L’intégration maintenant. La gauche, et cela n’est pas négociable, défend l’universalité et l’indivisibilité de la dignité humaine et l’unicité dans la diversité du genre humain : cultures, différences, frontières sont un kaléïdoscope que l’histoire a toujours vu bouger. Simultanément, les humains ont besoin d’enracinement, de références, d’habitudes, de rituels, de signes d’appartenance et de reconnaissance. Faire cohabiter des humains d’origines et de trajectoires très diverses exige de demander à tous le respect de valeurs communes : l’acceptation de la différence, l’acceptation des règles du pays d’accueil et des usages de ses habitants, le partage entre humains – l’apprentissage que la société est faite d’un savant tissu de droits et de devoirs. Les droits humains ne se négocient pas, leur respect est le socle et la condition du droit à la différence.

L’Etat enfin. La droite considère la gauche comme confisquant le produit de celui qui a réussi – entreprise ou individu – pour l’offrir à celui qui, ne s’impliquant à ses yeux pas assez dans la société, ne le mériterait pas : «la droite produit et la gauche dépense». Cette caricature est répandue alors que par sa pratique la gauche la dément au quotidien: la gauche est pour l’entreprise et soutient l’entrepreneur, l’aide quand il prend des risques pour peu qu’il se situe dans un cadre éthique et d’activités utiles. La gauche sait que pour distribuer, il faut d’abord avoir produit, que l’Etat ne doit pas tout faire, que ses finances doivent être saines et prudemment gérées. Mais qu’il est indispensable pour protéger le faible du fort, pour organiser un dessein collectif, pour assurer l’égalité de chances et de droits, pour être avec ceux qui sont dans la difficulté. La gauche ne fait pas de procès d’intention à ceux qui ont besoin de la solidarité du corps social. Mais elle n’est pas dupe quand on la sollicite à tort.

Toutes ces choses sont évidentes mais ne sont pas assez dites, alors que la population dans sa grande majorité a besoin de régulation, de solidarité, d’un Etat efficient et acteur, de valeurs de citoyenneté de base. Et ceux qui profitent des zones de flou ne sont autre que les illusionnistes du populisme ou les bénéficiaires du moins d’Etat. Comme tout mouvement, la gauche n’est pas une fin en soi ; lorsqu’elle s’affaiblit, cela affaiblit dans la vie réelle les valeurs qu’elle a pour mission de porter pour le bien du plus grand nombre.

Reste le 5e chantier, qui est le plus important et dont les précédents ne sont que le préalable : le modèle de développement. Encore largement prise dans la gangue de l’idéologie de la croissance matérielle (à ne pas confondre avec la croissance qualitative, qui est tout autre chose), une partie de la gauche institutionnelle passe à côté des mouvements sociaux et du désarroi de la population devant une crise qui est à l’évidence la crise d’un modèle de développement. Le discours n’»imprime plus» ? Oui, parce qu’il ne fait qu’exprimer l’absence de solutions – pour «imprimer», il faut pouvoir «exprimer». Or, quand au désarroi de la population répond le désarroi des leaders, ces derniers du coup n’ont du leadership plus que l’ombre. La reconstruction d’une société digne de ce nom passe par des éléments comme :

  • une économie à plus-value écologique et sociale

  • une équité dans les rémunérations

  • une profitabilité régulée

  • une relocalisation solidaire

  • une autonomie énergétique et alimentaire durables

  • une taxe sur le carbone et les transactions financières

  • le maintien des services publics décentralisés

  • un encadrement fort des activités économiques transnationales, de toute nature.

Si elle ne met pas en avant des politiques allant dans ce sens, la gauche institutionnelle risque de perdre sa pertinence et de lier son sort à un modèle qui va droit dans le mur. Il s’agit, tout simplement, de ne pas rater le rendez-vous avec le monde tel qu’il est, condition primordiale pour pouvoir le changer!

Après le 11e Forum de L’Hebdo…

Permettez-moi de relever trois thèmes abordés lors de ce Forum: le trend conservateur de la jeune génération; l’intégration de facteurs nouveaux dans l’analyse économique ; le drame des migrants dont des centaines payent chaque semaine de leur vie la tentative désespérée de rejoindre notre continent.

Les jeunes d’abord. L’Hebdo du 30 avril exposait les principaux enseignements d’un sondage représentatif effectué en mars parmi les jeunes Romands. Ils se situent clairement dans le trend qu’expriment par exemple les élections en Grande Bretagne, ou voici deux mois en Israël: les conservateurs sont de retour. Mais ils ne sont pas de retour par le génie d’une campagne électorale ou de leurs leaders du moment, l’ancrage est plus profond; les combats politiques se gagnent et se préparent au niveau des valeurs, des références, des idées. Que nous dit la génération montante: qu’elle ne comprend pas que celle de leurs parents, de leurs grand-parents, tout à la critique de certaines attitudes de notre pays (et d’autant plus que leurs revenus étaient alors quasi assurés), n’en ait pas suffisamment mis en valeur les avantages.

Pragmatiques, concrets, les jeunes comparent, et cela peut choquer que le porte-monnaie y ait une part importante: je gagne deux fois plus en Suisse qu’en Europe, qu’irais-je faire là-bas?  La Suisse, plus propre plus sûre, plus fiable, plus démocratique, plus riche… mais aussi plus fragile, prenons-en davantage soin, tel semble être le message.

Sur cette base de fierté nationale réaffirmée, une grande fraîcheur, créativité, engagement. L’idée d’un service citoyen, par exemple ! Oui c’est le retour à la nation, mais n’oublions pas que la Suisse est dans le monde un des rares Etats à ne pas s’être construit sur une base ethnique et que cela seul comporte un message, définit une identité. Et, rescapés de la grande lessive des certitudes, les Nations-Unies considérées par 61% des sondés comme efficaces !

La présentation des perspectives économiques romandes par les Banques cantonales, ensuite. Perspectives optimistes, à l’image d’une économie diversifiée, finalement pas aussi dépendante de facteurs conjoncturels qu’on le dit souvent. Et grande innovation, un élargissement du cadre de référence. Cela fait longtemps que certains économistes le réclament : il faut ouvrir le regard de l’économie sur ce qui est son support.

Au capital financier, au capital humain, facteurs-clé traditionnels, s’ajoute désormais une 3e forme de capital : le capital naturel, aujourd’hui fragilisé par le présupposé trop répandu que les capacités de la nature à produire des ressources (eau, sol, énergie, matières, biodiversité…) et à digérer nos rejets seraient illimitées, et, surtout, hors du regard de l’économie. Ce compartimentage absurde doit être dépassé, et l’économie inclure la bonne gestion de la nature.

C’est ce qu’a fait, pour la première fois, l’étude des Banques cantonales, qui grâce à l’expertise du Prof Erkman de l’UNIL, a pris en compte les flux de matières. Et là surprise, l’économie romande les valorise bien mieux que celle de nos compatriotes alémaniques, pourtant supposés plus «verts». Merci aux banques cantonales d’avoir été les leaders de cette innovation conceptuelle. Elles sont bien là dans leur rôle !

Enfin, le dialogue institutionnel avec la présidente de la Confédération. Prudence de Sioux mais néanmoins clarté dans ses propos : même si les Suisses n’en veulent point, ce n’est que dans la concertation avec les autres pays du continent qu’il sera possible de donner une réponse efficace et humaine au drame quotidien des migrants. Les causes sont bien connues et malheureusement encore appelées à durer: dictatures intolérables comme en Erythrée, Etats déliquescents comme la Libye, la Syrie ou la Somalie, terrorisme islamiste, mauvaise gouvernance, chômage massif des jeunes, captation du PNB par des clans dirigeants rapaces, sous-développement endémique…

L’Europe et la Suisse ne s’en sortiront pas sans une vraie politique de la migration qui conjugue nos déficits démographiques, une action efficace sur les causes, un travail d’intégration qui n’en cache pas les difficultés et une répartition des migrants sur les territoires d’accueil. S’il y a un thème où le repli sur soi est inopérant, c’est bien celui-ci. Mais attention, si les enjeux ne sont pas clairement adressés par les gouvernants, le rejet viscéral de l’étranger guette, tout particulièrement parmi les catégories qui y voient source d’agacement et de concurrence.

Gageons cependant que nos jeunes seront d’autant plus fiers de leur pays qu’il saura allier une politique de migration intelligente et un engagement soutenu sur les 4 axes traditionnels de la solidarité internationale : aide humanitaire, maintien de la paix, défense des droits humains et coopération au développement.

La prise en compte de l’écologie ne doit pas dépendre du score électoral d’un parti

Apparus dans les années 80 et 90, les partis verts se sont donné pour objectif de frayer la voie à de nouveaux paramètres et de nouveaux paradigmes, appelés parfois post-matérialistes ou post-industriels. Dès le début, le score de ces partis – au spectre allant des verts alternatifs aux verts libéraux – a été fluctuant. Autour d’un noyau dur oscille un électorat qu’une actualité écologique agrège et qu’une difficulté économique ou sociale éloigne. Le facteur personnel joue également : par exemple en France, Eva Joly a obtenu 2,5% à la présidentielle d’avril 2012, et Daniel Cohn-Bendit 16% aux européennes de juin 2009.

Or, force est de constater que le résultat des partis verts est trop souvent pris comme le baromètre de ce qu’il serait faisable, voire opportun, de réaliser dans le domaine écologique. La manière d’aborder la pollution de l’atmosphère, le gaspillage des sols fertiles, le changement climatique, la surpêche des océans, la perte de biodiversité ou la prédation des ressources non renouvelables est ainsi influencée au moins autant par les scores électoraux que par les nécessités objectives. On le voit particulièrement à nouveau ces temps-ci.

Le franc fort inquiète les entreprises axées sur l’exportation (les importateurs sont plutôt contents). Les verts libéraux proposent une taxe sur l’énergie particulièrement mal pensée et recueillent un des résultats les plus bas de toute l’histoire des droits populaires. Les verts perdent des sièges en différents lieux. Aussitôt, la tendance conservatrice au sein de l’économie reprend le dessus et sonne le tocsin contre la transition énergétique et l’économie dite verte. Torpillant, ce faisant, la compétitivité du pays et les emplois de demain. Et avouant du coup qu’on prend le virage écologique essentiellement sous la pression et pas par conviction ou cet esprit d’innovation si souvent invoqué.

Les enjeux d’une planète viable et vivable pour tous, le respect de valeurs humanistes s’imposent par-delà les ambiances électorales. D’ailleurs la sensibilité «verte» n’est nullement limitée à ce seul courant politique. Elle devrait – et doit – être présente, sous des modalités appropriées, partout où des humains entendent assumer leurs responsabilités d’êtres humains.

Heureusement, tous les représentants de milieux économiques ne hurlent pas avec les loups, ne font pas dans le court-termisme et la versatilité. Ainsi, on a pu lire récemment dans Agri-Hebdo que «les milieux paysans, au travers de leurs associations et organisations, tirent à boulets rouges contre l’écologisation croissante induite par la PA 2014-2017. Pas une assemblée générale sans que les petites fleurs et les petits oiseaux soient la cible des attaques les plus virulentes, et souvent caricaturales, contre la nouvelle politique agricole. (…)

Pourquoi user, et abuser, de cette rhétorique négative alors que les paysans suisses ont fait, et continuent de faire, des efforts considérables pour améliorer leurs pratiques (…). Il est temps de voir dans la biodiversité un atout pour différencier et promouvoir nos produits, d’en faire un label de qualité et une stratégie de positionnement…» (Edito du 3 avril). 

Et en symétrique, deux semaines plus tard, paraissaient dans L’Enterprise romande, sous le titre «Repenser l’écologie sans clivage», ces lignes: «Avec les beaux jours arrivent les élections cantonales. Les premiers résultats (…) sont frappants : les Verts perdent du terrain. (…) L’écologie serait-elle passée de mode ? (…) Chaque objet porte en lui un ‘envers écologique’, qui prend en compte la masse de matière première utilisée pour le fabriquer. (…) De nombreux outils dont nous nous servons tous les jours sont entachés d’un ‘envers écologique’, voire même d’un ‘envers social’. (…)

Nos consciences en sont-elles ébranlées ? Pas vraiment, et c’est regrettable. (…) Quelle que soit la position que l’on défend sur ces thèmes, la transition énergétique ne sera qu’un vain mot si l’on ne questionne pas les modes de production des biens qui nous entourent. A ce titre, les thèmes de l’écologie et de la durabilité, vitaux au sens premier du terme, doivent encore être traités dans le paysage politique suisse, sans clivage partisan.» (Edito du 17 avril).

Précieux rappels de la part de deux rédactrices en chef d’hebdomadaires économiques importants. Deux femmes, donc, qui tiennent fermes la barre et ne l’abandonnent pas au premier vent venu. Merci Karine Etter et Véronique Kämpfen de parler vrai et de garder le cap au-delà des clivages partisans, précisément. Et si le salut de l’écologie venait des femmes ?

 

 

Union européenne : les souverainistes ont raison, mais se trompent d’échelle

C’est une banalité de dire que l’Europe est à la peine. Depuis une dizaine d’années, on note la montée de formations politiques anti-intégration dans pratiquement tous les pays de l’UE, fidélisant un bon quart voire un tiers de l’électorat.

Le succès de ces formations est parallèle à la montée des inégalités, au sentiment (et à la réalité) de la crise qui frappe les classes moyennes et populaires. La mondialisation fait l’objet d’un rejet croissant, la migration est ressentie comme une concurrence sur un marché de l’emploi de moins en moins accessible et au niveau de l’aide sociale. Pour une partie de la population, la promesse de promotion sociale s’est évanouie et le quotidien apparaît comme une course d’obstacles dominée par le déclin économique et le repli des services publics.

Gauche radicale et droite populiste ont un point commun : présenter l’UE comme une entité bureaucratique, bras armé de la mise en compétition de tous contre tous dans une bouillie néo-libérale généralisée. Bref, l’idée européenne ne fait plus guère rêver ; au contraire, elle est bien plus ressentie comme faisant plus partie du problème que de sa solution.

En Suisse un discours semblable est tenu par l’UDC, avec cependant une mixture un peu différente car les réflexes nationalistes sont ici combinés avec le refus de toute régulation étatique, illogisme qui pour l’instant n’a nullement freiné l’attractivité de cette formation singulière. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, parler de l’UE c’est recevoir sarcasmes et critiques : l’UE concentre sur elle le rejet de ce qui ne va pas sur ce continent, voire dans un monde industrialisé touché dans ses certitudes.

Trois choses doivent être dites :

  • L’UE n’est pas plus «néolibérale» que ses Etats membres. Elle l’est même moins, et pour l’essentiel elle a accompagné le «grand marché» de nombreuses régulations. On observe d’ailleurs que la critique porte pêle-mêle sur la production prétendument exagérée de normes et le manque de protection. La Suisse par exemple n’est pas en mesure de signer la Charte sociale européenne, étant en retrait sur divers points.

  • L’UE n’est pas un ensemble limité au seul marché. L’intégration est réelle, depuis la gestion des frontières (espace Schengen) jusqu’à la production de politiques de la coopération, des consommateurs, de l’environnement ou de l’énergie (voir le projet tout récent d’une Union de l’énergie); elle se positionne dans les négociations internationales comme une force de régulation et de modération (exemple : les discussions sur le changement climatique)
  • L’UE est malade d’un manque et non d’un excès d’intégration. C’est un hybride, resté entre deux eaux : clairement davantage qu’un simple marché commun, mais tout aussi clairement moins qu’un Etat. Cette situation instable est hautement périlleuse, comme le montre l’enjeu monétaire. Comment garantir une monnaie commune sans politiques budgétaires, financières, économiques intégrées ?

Il convient donc de rappeler pourquoi l’intégration du continent est nécessaire, en tant que projet politique, et pas d’abord technique ou économique.

D’abord, par ce qu’on risque si elle échoue: partageant des valeurs largement communes, longtemps imbriqués jusqu’à l’essor des nationalismes au 19e siècle, s’étant affrontés par deux fois au cours du 20e siècle de manière extrêmement sanglante (la 2e guerre mondiale étant une conséquence des frustrations issues de la première), il est temps que les peuples d’Europe se rappellent de l’enjeu : prévenir de nouveaux déchirements.

Puis par ce qu’on gagne si elle réussit: dans le monde, de grands ensembles forment non seulement une unité économique et monétaire malgré de fortes disparités, mais concilient un cadre national démocratique et une vraie décentralisation. On peut citer ici l’Inde, le Brésil, l’Australie, les Etats-Unis, le Canada, l’Afrique du Sud.

D’autres grands ensembles sont loin d’avoir fait le pas de la confiance dans l’auto-organisation locale et le fédéralisme : la Chine, la Russie. Si cette dernière reste formellement une démocratie, quoique de plus en plus de façade, en Chine, de vrais droits populaires demeurent encore bien chimériques. Mais toutes ces entités ont un point essentiel en commun : une dimension permettant de peser sur le monde. Seule l’Europe ne fait pas le poids, la faiblesse de sa structuration ne lui permet pas de jouer le rôle qui lui incomberait.

Une grande cause de cette faiblesse provient de la méthode choisie pour parvenir à l’intégration européenne. Celle-ci a largement été conçue rampante, implicite, sectorielle, avançant sans qu’on s’en rende compte… Cette approche de prendre les peuples par surprise en faisant l’Europe à leur insu ne peut que semer la défiance. Rien d’émotionnellement investi et habité, pas d’explication ou motivation autre que technocratique !

Or, il est temps que ce continent prenne ses affaires en mains ; il lui faut un vrai Etat, exerçant sa souveraineté de l’«Atlantique à l’Oural». Le kaleïdoscope national était possible lorsque l’Europe était le centre du monde. Aujourd’hui seul un vrai Etat européen peut être à la hauteur du défi géopolitique auquel doit faire face le continent. Un Etat européen fondé sur le fédéralisme et une démocratie représentative, sur un partage clair des compétences entre ses composantes décentralisées et un pouvoir central.

Un Etat qui puisse être vécu comme la patrie commune des peuples qui la composent (y compris les peuples «encore» sans Etat comme les Ecossais, les Bretons, les Catalans ou les Basques – logiquement partisans, eux, d’une intégration européenne qui garantirait davantage leur identité que l’Etat dans lequel ils sont actuellement englobés). Les souverainistes ont raison ; il faut aux peuples un espace de régulation et une capacité d’agir sur leur destin collectif ; leur erreur majeure est par contre de se tromper d’échelle.

Et notre pays dans tout cela ? Rappelons-nous que voici plus de 150 ans, en 1848, il a fallu passer d’une incertaine alliance d’Etats à un Etat fédéral doté de compétences fortes, d’un parlement bicaméral, puis de droits populaires (en 1874). Etat pluriethnique au cœur du continent, rassemblant en son sein trois langues majeures d’Europe, ne préfigure-t-il pas ce qui devrait se passer au sein de tout le continent? Pourquoi alors ce rejet viscéral de ce qui pourtant est à l’évidence un rappel de notre propre trajectoire ? Ne nous trompons pas d’avenir par suite d’une méconnaissance de notre passé !

Négocier un nouveau modèle de développement

Depuis plusieurs années, en fait depuis bien une quinzaine d’années, tout se passe comme si le modèle économique hérité des «30 Glorieuses» était parvenu au bout de sa logique:

·       Persistance du chômage dans les pays industrialisés.

·       Marginalisation et exclusion d’une part croissante de la population : ni ces personnes, ni la société ne trouvent les clés d’une utilité pour tous.

·       Dominance de l’économie spéculative sur l’économie réelle.

·       Fragilisation des paramètres écologiques : pollution des eaux et du sol, empoisonnement par des multitudes de micropolluants s’accumulant dans le vivant, déboisement, réduction de la biodiversité et de la productivité des océans, changement climatique…

·       Fuite en avant dans l’accumulation matérielle selon le modèle du «consumérisme inégalitaire».

·       Absence d’alternative au choix entre stagnation et augmentation des inégalités, ou croissance matérielle et destruction des bases naturelles d'existence.

Ce modèle est certes contesté depuis les années 60 (mouvement de la «contre-culture») puis 70 (premières interrogations, à la suite du célèbre rapport du MIT «Halte à la croissance ?»). Des notions comme le développement durable («un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs») tentent depuis bientôt trente ans d’infléchir le cours des choses.

A ce jour, toutefois, les efforts entrepris ne parviennent pas à renverser la tendance. Car il y a erreur de programmation : l’idéologie de la «main invisible», à la base de nos sociétés, selon laquelle la poursuite par chacun de son intérêt individuel donne automatiquement l’équilibre collectif, se révèle une illusion ; le chemin du bien commun ne sera pas pris «tout seul». Où en est-on aujourd’hui ?

D’une part, force est de constater que ce périlleux modèle dominant est aujourd’hui devenu la référence globale ; tout en en connaissant les imperfections et ses dangers de rupture écologique et sociale, quasiment tous les pays du monde le prennent comme la perspective réaliste et désirable («pensée unique du Développement»). Il est simple, séduisant, permet aux investisseurs de s’enrichir rapidement et à une classe moyenne de briller avec le clinquant d’une consommation enfin accessible. Gandhi, le prophète de l’autosuffisance, s’est réfugié au Bhutan, un des rares lieux où le Bonheur national brut vaut officiellement plus que le PIB !

D’autre part, encore minoritairement, mais partout dans le monde, d’autres aspirations se font jour; la pensée unique ne fait plus l’unanimité.

Depuis les Appellations d’origine protégées (AOP) et l’agro-écologie – aujourd’hui considérée par les plus hautes instances scientifiques et internationales (voir la belle synthèse laissée par le rapporteur des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter) comme la seule possibilité de concilier maintien de la fertilité du sol et productivité agricole – jusqu’au mouvement altermondialiste, un vaste secteur de la société civile s’affirme. Le consumérisme comme objectif majeur est remis à sa place par des références d’un autre ordre, qu’elles soient illustrées par le mouvement paysan Via Campesina qui remet en selle la figure de Panchamama comme la Tère-mère à traiter avec respect jusqu’à l’écospiritualité d’un Pierre Rabbhi. Le Dalaï-Lama avec sa profondeur décomplexée n’est pas loin…

Oui il y a un vaste «malaise dans la civilisation» et il est temps de donner à la fois un sens clair à ce qui se passe sur le terrain et à renégocier globalement un nouveau modèle de développement.

Un sens clair à ce qui se passe sur le terrain : ce sens peut être exprimé par la notion de «relocalisation solidaire». Il s’agit de retrouver une capacité d’autonomie, base de toute liberté personnelle et de prise de responsabilité : auto-production énergétique, autonomie agro-alimentaire, circuits courts et équitables, relations équilibrées avec l’extérieur conçues comme des séries de cercles concentriques. De plus en plus la transition énergétique, par exemple, doit être vue  d’abord comme un mouvement d’auto-production, matérialisé par des prototypes comme les maisons dites positives. Au statut souvent frustrant de locataire (qui passe sa vie à verser des montants conséquents sur le compte d’un autre, au lieu de rembourser ses propres emprunts) il est temps d’opposer la forme coopérative d’appropriation.

Mais ce qui se passe sur le terrain n’aura pas de force suffisante s’il n’y répond pas une politique publique d’une part, un mouvement «top-down» dans la régulation économique d’autre part. C’est là que les cadrages proposées sous le terme de développement durable prennent tout leur sens. Modifier «radicalement« nos façons de produire et de consommer comme retenu au Sommet mondial du développement durable de Johannesburg en 2002 passe par une stratégie de transition clairement assumée.

Dans ce contexte, de nouvelles définitions de la qualité (sur les plans de la santé, de la protection de l’environnement, du travailleur, du producteur) s’accompagnent de modèles économiques veillant à maintenir les revenus et les emplois. C’est là le rôle de labels tels que MSC (pêche durable) ou FSC (gestion forestière durable), énergétiques ou du bâtiment, agro-alimentaires ou pour la mobilité, de montrer aux consommateurs la voie d’une option vers la durabilité et de gagner des parts de marché, jusqu’à devenir le standard de tous.

Car la vocation des alternatives (dans lesquelles il ne faut pas oublier l’économie sociale et solidaire) n’est pas de rester confiné aux happy few qui en font le choix, mais de démontrer la faisabilité de leur application large pour former l’économie de demain. Et dans tous les domaines économiques, on trouve désormais des biens et services conformes aux exigences de la durabilité.

Mais cette offre ne trouve pas toujours preneur. L’offre de «courant vert» de nos producteurs d’électricité plafonne à 10% des clients. Le bio de même, tout comme les produits de proximité ou du commerce équitable. Tiens, à peu près l’électorat du parti vert … Bottom-up et top-down doivent donc converger, et la généralisation des bonnes pratiques est également l’affaire des options des pouvoirs publics et des impératifs légaux: Des pratiques financières éthiques. Des standards énergétiques forts. Des orientations différentes à la politique agricole (où les critères des subventionnements changent peu à peu). Une autre orientation de la mobilité. De nouvelles lois sociales et environnementales au niveau territorial le plus large. Une taxe mondiale sur le CO2

Face à cela, les dirigeants économiques et politiques spéculent encore essentiellement sur un «retour de la croissance», qui arrangerait tout comme par automatisme. Alors qu’ils savent en leur for intérieur que cette «croissance» mange en permanence ses bienfaits, est telle un mirage dans le désert qui s’éloigne à mesure qu’on s’en rapproche. Sans parler de ses effets destructeurs sur ce qui nous fait vivre sur cette Terre : la capacité de la nature à produire des ressources et à digérer nos rejets. Il est vraiment temps de changer.

La dernière grande réforme du modèle économique a été le fordisme, base du New Deal des années 30 américaines, puis des 30 Glorieuses européennes. C’est ce modèle que le plan Marshall a importé dans la vieille Europe à reconstruire : faire de la classe des salariés des consommateurs; rendre accessible à tous les biens autrefois signes de richesse : radio, voiture, machine à laver, téléviseur, cuisinière électrique ou au gaz; s’économiser par la croissance du gâteau les difficultés de sa redistribution…

Il ne s’agit pas de revenir sur ces acquis, au contraire. Mais il s’agit de voir comment nous pouvons continuer notre route. Car ce modèle s’épuise (et nous épuise). Il s’agit d’imaginer un autre paradigme qui respecte l’humain et la nature, qui prend en compte la nature limitée du monde, qui parte de la satisfaction des besoins de base et se libère de l’obsolescence et de la futilité programmées.

On ne cesse lors de tous les colloques de célébrer l’innovation. Et si cette incantation devenait constructive et mobilisatrice autour d’un projet concret, chiffré, de transition vers un nouveau modèle économique ? Inventer le fordisme a été le génie de l’Amérique des années 30. En sortir doit être le génie de l’humanité des années 2015. Pour peu qu’elle veuille rester maîtresse de ses conditions d’existence.