Mao ou Dalaï Lama?

Le 10 mars est commémoré dans le monde comme l’anniversaire du soulèvement de Lhassa, en 1959, qui a conduit le Dalaï Lama à prendre la route de l’exil. Deux dates importantes pour notre pays, dans ce contexte :

 

 

  • 1960 : la Suisse est un des premiers pays en-dehors d’Asie à accueillir des réfugiés tibétains https://fr.wikipedia.org/wiki/Communaut%C3%A9_tib%C3%A9taine_en_Suisse, un industriel zurichois finançant même l’installation d’un premier lieu de culte bouddhiste, à Rikon http://www.tibet-institut.ch/content/tir/en/monastery.html. Ce qui n’allait pas non plus de soi – ni hier, ni aujourd’hui. Tétanisée par le souci de ne pas fâcher la Chine, dont le PIB a crû entre 1990 et 2012 17 fois plus vite que celui des pays de l’OCDE, la Suisse n’est dans cet engagement plus que l’ombre d’elle-même et dès que le Dalaï Lama pourrait vouloir rencontrer un membre du gouvernement fédéral, ce dernier fait tout pour se cacher.

 

Que s’est-il passé au Tibet entre ces deux dates ? Mao avait réunifié la Chine, dans le sang et les larmes, après les coups de boutoir coloniaux du 19e siècle (guerres de l’opium, forcing commercial), la lente agonie de la dernière dynastie, les massacres perpétrés par le pouvoir japonais des années 30 et 40 et une longue guerre civile. Mais aussi dans l’espoir d’un renouveau.

 

Héritier d’une ancienne légitimité, à peine sorti de l’adolescence mais déjà doté des qualités d’humilité, d’intégrité et de sagesse qui le caractérisent, le Dalaï Lama, chef spirituel et politique des Tibétains, prend les promesses de libération et de liberté de Mao à la lettre. Un protocole en 17 points http://www.tibet-info.net/www/L-Accord-en-17-points.html est signé, engagement garantissant l’autonomie d’un Tibet désormais partie intégrante de la Chine. Mais les documents paraphés sont de moins en moins respectés, sur le terrain c’est un grignotage permanent au profit de l’armée et de colons chinois toujours plus nombreux. L’autonomie culturelle et religieuse accordée se réduit comme peau de chagrin et est laissée au bon vouloir des Chinois qui prennent de plus en plus de place.

 

Le Dalaï Lama jette toutes ses forces dans une négociation permanente avec le pouvoir chinois, parfois reçu avec respect et les honneurs, parfois froidement éconduit. Lassé des manœuvres de la garnison chinoise installée au cœur de la capitale tibétaine, il tente une nouvelle fois de ramener les «libérateurs» à leurs propres principes. La population le croyant prisonnier dans le camp militaire se soulève, et le contraint à fuir. La répression brutale qui s’abat sur la province rétive ne cessera plus, avec un paroxysme lors de la «révolution culturelle» ; 90% des couvents et des biens culturels sont détruits. Depuis, au prix de mille risques, des Tibétains fuient leur pays, et se regroupent sous la houlette du gouvernement et du parlement en exil en Inde http://tibet.net/ .

 

Quant au Dalaï Lama, il apporte bien malgré lui sa contribution au grand marketing du spirituel. Devenu icône médiatique, il n’en garde pas moins son inimitable rire et sa profonde lucidité. D’innombrables livres lui ont été consacrés, reproduisent ses enseignements, ses paroles, donnant réconfort et motivation de par le monde. Parmi tous les livres, le plus émouvant est sans aucun doute son premier, «Ma Terre et mon peuple» https://fr.wikipedia.org/wiki/Ma_terre_et_mon_peuple, où il détaille par le menu, en 1962, sa lutte pour faire respecter l’accord en 17 points et son départ forcé. Désespérément non-violents, les Tibétains maintiennent contre vents et marées leur identité qui reste très menacée.

 

Dalaï-Lama ou Mao, deux voies de «libération» radicalement opposées. Celle de Mao fut terriblement violente, tant dans la longue conquête du pouvoir que durant son exercice sanglant. Elle aboutit aujourd’hui à une américanisation à marches forcées de la Chine, les libertés en moins. Celle du Dalaï-Lama nous interpelle à la source de notre humanité, sur nos valeurs, nos vies et nos vrais besoins. Sur le terrain, la force l’a emporté. Mais dans nos cœurs, seul l’esprit est garant d’un avenir qui vaille d’être vécu. Dalaï Lama ou Mao, à chacun de choisir son camp.

Mao ou Dalaï Lama?

Le 10 mars est commémoré dans le monde comme l’anniversaire du soulèvement de Lhassa, en 1959, qui a conduit le Dalaï Lama à prendre la route de l’exil. Deux dates importantes pour notre pays, dans ce contexte :

 

 

  • 1960 : la Suisse est un des premiers pays en-dehors d’Asie à accueillir des réfugiés tibétains https://fr.wikipedia.org/wiki/Communaut%C3%A9_tib%C3%A9taine_en_Suisse, un industriel zurichois finançant même l’installation d’un premier lieu de culte bouddhiste, à Rikon http://www.tibet-institut.ch/content/tir/en/monastery.html. Ce qui n’allait pas non plus de soi – ni hier, ni aujourd’hui. Tétanisée par le souci de ne pas fâcher la Chine, dont le PIB a crû entre 1990 et 2012 17 fois plus vite que celui des pays de l’OCDE, la Suisse n’est dans cet engagement plus que l’ombre d’elle-même et dès que le Dalaï Lama pourrait vouloir rencontrer un membre du gouvernement fédéral, ce dernier fait tout pour se cacher.

 

Que s’est-il passé au Tibet entre ces deux dates ? Mao avait réunifié la Chine, dans le sang et les larmes, après les coups de boutoir coloniaux du 19e siècle (guerres de l’opium, forcing commercial), la lente agonie de la dernière dynastie, les massacres perpétrés par le pouvoir japonais des années 30 et 40 et une longue guerre civile. Mais aussi dans l’espoir d’un renouveau.

 

Héritier d’une ancienne légitimité, à peine sorti de l’adolescence mais déjà doté des qualités d’humilité, d’intégrité et de sagesse qui le caractérisent, le Dalaï Lama, chef spirituel et politique des Tibétains, prend les promesses de libération et de liberté de Mao à la lettre. Un protocole en 17 points http://www.tibet-info.net/www/L-Accord-en-17-points.html est signé, engagement garantissant l’autonomie d’un Tibet désormais partie intégrante de la Chine. Mais les documents paraphés sont de moins en moins respectés, sur le terrain c’est un grignotage permanent au profit de l’armée et de colons chinois toujours plus nombreux. L’autonomie culturelle et religieuse accordée se réduit comme peau de chagrin et est laissée au bon vouloir des Chinois qui prennent de plus en plus de place.

 

Le Dalaï Lama jette toutes ses forces dans une négociation permanente avec le pouvoir chinois, parfois reçu avec respect et les honneurs, parfois froidement éconduit. Lassé des manœuvres de la garnison chinoise installée au cœur de la capitale tibétaine, il tente une nouvelle fois de ramener les «libérateurs» à leurs propres principes. La population le croyant prisonnier dans le camp militaire se soulève, et le contraint à fuir. La répression brutale qui s’abat sur la province rétive ne cessera plus, avec un paroxysme lors de la «révolution culturelle» ; 90% des couvents et des biens culturels sont détruits. Depuis, au prix de mille risques, des Tibétains fuient leur pays, et se regroupent sous la houlette du gouvernement et du parlement en exil en Inde http://tibet.net/ .

 

Quant au Dalaï Lama, il apporte bien malgré lui sa contribution au grand marketing du spirituel. Devenu icône médiatique, il n’en garde pas moins son inimitable rire et sa profonde lucidité. D’innombrables livres lui ont été consacrés, reproduisent ses enseignements, ses paroles, donnant réconfort et motivation de par le monde. Parmi tous les livres, le plus émouvant est sans aucun doute son premier, «Ma Terre et mon peuple» https://fr.wikipedia.org/wiki/Ma_terre_et_mon_peuple, où il détaille par le menu, en 1962, sa lutte pour faire respecter l’accord en 17 points et son départ forcé. Désespérément non-violents, les Tibétains maintiennent contre vents et marées leur identité qui reste très menacée.

 

Dalaï-Lama ou Mao, deux voies de «libération» radicalement opposées. Celle de Mao fut terriblement violente, tant dans la longue conquête du pouvoir que durant son exercice sanglant. Elle aboutit aujourd’hui à une américanisation à marches forcées de la Chine, les libertés en moins. Celle du Dalaï-Lama nous interpelle à la source de notre humanité, sur nos valeurs, nos vies et nos vrais besoins. Sur le terrain, la force l’a emporté. Mais dans nos cœurs, seul l’esprit est garant d’un avenir qui vaille d’être vécu. Dalaï Lama ou Mao, à chacun de choisir son camp.

28 février 2016, quoi de neuf en Suisse ?

Après une campagne très émotionnelle, sur des sujets touchant particulièrement à la vie quotidienne et clivants, tout semblait en place pour un résultat accentuant les divisions du pays. Entre Suisses et étrangers. Entre alimentation et spéculation. Entre protection des Alpes et facilités pour les automobilistes. Entre partisans de la famille traditionnelle et diversité des formes de vie… On s’attendait à un dimanche qui ferait bouger les lignes.

 

Mais il n’en a rien été. Après la tempête, le calme. La stabilité domine. Les rapports de force établis voici 5 mois au moment des élections fédérales se retrouvent parfaitement confirmés. S'agissant de la lutte contre la spéculation sur les denrées alimentaires, le résultat est un peu mieux que la force électorale du camp gauche-vert. Concernant le 2e tunnel routier au Gothard, certains secteurs du centre-droit avaient rejoint ce camp, et le résultat le reflète égalemement. Quant à l’expulsion automatique des étrangers condamnés, l’UDC s’est retrouvée relativement seule. Et contrairement aux surprises précédentes – interdiction des minarets ou contingentement de la main d’œuvre étrangère – cette fois-ci les forces du centre-droit ont décidé de passer à l’offensive et ont remporté la mise. Seule l’initiative du PDC sur la famille fait bande à part, suivant ici d’autres clivages. Pour tout le reste, le rôle central du centre-droit apparaît à l’évidence. C’est lui qui a fait ou défait les majorités. L’élément nouveau ?

 

Oui, il y en a un. C’est le rôle actif, précisément, qu’a joué le pôle du centre-droit. Avec la gauche et les verts, il s’est décidé à combattre la surenchère de l’UDC, de prendre – il était temps – la mesure du facteur de tension, d’exacerbation et d'affaiblissement de la cohésion nationale qu’apportent le style de communication et les contenus de ce parti. Quand les pyromanes sont en train de mettre le feu à la maison, plus moyen d’être complice de l’œuvre de destruction, de minimiser leur action, même de regarder passivement. C’est certainement cela, le moment historique de ce dimanche. Et contre la gauche et les verts, le centre-droit a décidé de soutenir le doublement du tunnel routier du Gothard. Si la détermination de ce camp était nouvelle s’agissant de renvoyer l’UDC dans les cordes, son positionnement en matière de transports était des plus traditionnels et sans surprise.

 

En se situant activement comme l'axe des décisions, le centre-droit a du coup aussi pris sur lui une importante responsabilité. Celle de continuer de contrer les excès de l’UDC et de ramener cette formation à un comportement compatible avec son statut de parti gouvernemental. Celle de rappeler le gouvernement à ses promesses de ne pas faire de la 2e galerie routière du Gothard une concurrence au tunnel ferroviaire qui sera inauguré dans quelques mois pour prendre en charge le ferroutage européen. Et pour tenir ces deux promesses, le centre-droit aura besoin de manière évidente du concours de la gauche et des verts. Un début de recomposition politique ? En tous cas, un besoin de dialogue au-delà des camps préétablis, en vue du bien commun. Et si le 28 février était le début de la fin d’une fuite en avant dans la radicalisation des positions, et le commencement d’une responsabilité partagée?

COP 21, tout est déjà accompli?

 

 

Bientôt mars 2016. Quelqu’un se rappelle encore de la COP21 ? De ces photos des dirigeants du monde se congratulant après des nuits blanches passées à négocier… un cadeau de Noël pour l’Humanité – de quoi bien passer, rassurés, le cap des Fêtes de fin d’année, mettre un peu de baume sur nos cœurs meurtris par les attentats, sur nos consciences secouées par les drames de la migration forcée et les atrocités des guerres au Proche Orient? Et puis rideau.

 

Oui la COP 21 a marqué une étape historique. Pour la première fois, les Etats pétroliers aux régimes politiques aussi dissemblables que paradoxalement proches comme l’Arabie Saoudite et le Venezuela ont été mis en minorité. Pour la première fois, les climatosceptiques ont été oubliés dans les «poubelles de l’histoire» dont ils n’auraient jamais dû sortir. Et pour la première fois aussi, les pays émergents ont cessé de confondre droit au développement et droit de polluer.

 

L’objectif de rester «nettement en-dessous» d’un réchauffement moyen de la température de la surface terrestre de 2°C a été bel et bien inscrit dans un texte juridique, «non contraignant» toutefois – et sachant qu’un écart de 3 à 5°C est ce qui sépare dans l’histoire de la Terre une période de glaciation d’une période chaude… L’Accord de Paris ne fixe pas d’autres objectifs, chaque pays devant balayer devant sa propre porte pour qu’ensemble le résultat permette de rester en-dessous de la barre fatidique des 1,5°C. La partition est donc écrite, et bien écrite. Reste à la mettre en musique.

 

Et là c’est une autre histoire qui commence, un nouveau parcours du combattant qui s’annonce. Tout d’abord, l’Accord de Paris doit être ratifié par au moins 55 Etats représentant 55% des émissions de gaz à effet de serre, pour simplement exister juridiquement. Ensuite, dès au plus tard 2023, les Etats devront soumettre leurs plans nationaux de réduction des émissions, qui seront ensuite régulièrement révisés à la baisse. Le mécanisme est vertueux, mais attention. La totalisation des contributions nationales présentées fin 2015 amène à un réchauffement de 2,7°C, le double de ce qui est admissible – et à condition que les plans annoncés soient réellement mis en œuvre. Et ceci sans prendre en compte les 4 à 5% de supplément d’émissions de carbone dus à la navigation aérienne et maritime internationale non attribués aux Etats.

 

La moyenne mondiale des rejets de CO2 rapportée à la population est actuellement de 4,5 tonnes par personne et par an; or, il faut descendre à 1°C pour rester dans les limites acceptables pour les équilibres écologiques. Une division par quatre ou cinq… et un peu plus pour nous Suisses qui, on s’en doute, sommes au-dessus de la moyenne mondiale.

 

En prenons-nous le chemin ? Le Conseil fédéral annonce une réduction des émissions nationales de 30% d’ici 2025. Il faudrait 300% d’ici 2050. Toute la différence entre la logique scientifique et la logique politique est là, dans ce facteur 10. C’est que l’industrialisation, depuis la révolution industrielle de la fin du 18e siècle, s’est faite à travers les énergies fossiles, et il va falloir changer tout cela : mobilité, agriculture, habitat, utilisation des ressources, passer à autre chose. A une économie circulaire, des bâtiments autonomes voire producteurs d'énergie, une mobilité fondée sur des moyens nettement moins énergivores (transports publics, mobilité douce, autopartage, véhicules électriques photovoltaïques), passer de l’agrobusiness à l’agroécologie… développer massivement les énergies renouvelables. Et sachant aussi que l’essentiel des réserves encore existantes d’énergie fossile – la biomasse du passé – devra rester sous terre et aucunement venir encombrer l’atmosphère.

 

Et à nouveau, un gouffre s’ouvre entre l’aspect technique et l’aspect sociologique et culturel. Techniquement les options sont définies, connues, largement au point ou en passe de l’être. Socialement, elles sont considérées comme plus conviviales, mieux appropriées à une gestion de proximité et partagée que les modes de faire actuels, bref plus désirables à tous égards. Mais sommes-nous prêts à changer de paradigme, de passer d’une rive, celle de nos mauvaises habitudes, à l’autre, promesse de vertu ? Rien n’est moins sûr. Le prix du pétrole au plus bas incite à continuer à transformer gaz, pétrole et charbon en gaz carbonique accumulé dans l’atmosphère. Les difficultés économiques privilégient le court terme, voire l’immédiat, et au diable les lendemains qui déchantent ! Les élu-e-s politiques ont foi en leur large majorité dans le seul marché, tout en choisissant d’ignorer ce qui le fausse : ces externalités dont on charge les générations à venir, les populations du Sud, l’environnement…

 

A l’extérieur, dans les négociations internationales, la Suisse se range parmi les nations progressistes et proactives ; elle s’est engagée à Paris avec une belle énergie et beaucoup de créativité. Sur le front intérieur, le ton est fort différent, et il a été donné dès le 3e jour de la nouvelle législature. Le 2 décembre, en effet, le Parlement rejetait tout contreprojet à l’initiative des Verts pour une économie durable. Le jour même où l’UE annonçait son programme de soutien à l’économie circulaire ! Il faut dire que lors des élections du 19 octobre, le climat, l’écologie et le développement durable étaient moins que jamais des thèmes. On dit qu’un pays a les dirigeants qu’il mérite, et c’est d’autant plus vrai quand c’est vraiment lui qui les choisit. Mais la Terre a-t-elle les habitants qu’elle mérite, ou plutôt les habitants de la Terre méritent-ils la Terre qu’ils ont, ça c’est une autre question…

Le retour de l’extrême-droite: la démocratie en péril!

Que se passe-t-il dans nos démocraties occidentales ? En France, durant des décennies, une bonne partie des intellectuels était quasi génétiquement de «gauche», du moins vibraient pour ce qu’ils pensaient être de gauche. Et beaucoup s’engageaient d’une manière indifférenciée, extrême, la frénésie avait éteint toute capacité critique. Certains hymnes adressés par de grandes plumes à Staline ou à Mao sont vraiment terrifiants de soumission et d'aveuglement. Et l’histoire a clairement tranché le vieux débat entre Sartre et Camus …

 

Mais la mode a tourné, et il est particulièrement élégant aujourd’hui dans les salons parisiens et sur les plateaux de télé de donner dans le réac, le néo-réac, le vrai réac, de hurler avec les loups. Nationaliste : on démasque les faux Français, les traîtres, ceux qui n’ont pas l’ascendance ou la couleur de peau qu’il faut. Conservateur : on rejette les temps modernes, l’avortement, la libre pensée, l’égalité hommes-femmes – on se rappelle les ahurissantes manifs contre le mariage pour tous. Paradoxal : on peut être à la fois créationniste et pour la bombe atomique – les contradictions sont comprises dans la posture. Ultralibéral darwinien: tous les droits vont à celui qui «réussit». Peu ou prou révisionniste : Pétain n’a pas fait tout faux (ce qui comporte fatalement son fond de vérité mais là c’est dans une intention de réhabilitation)… Malheur à ceux qui se veulent différents.

 

Demain aurons-nous encore droit à une pensée en nuances, à un minimum de rigueur intellectuelle, d’honnêteté dans le débat, de compassion, de dignité, de responsabilité? Et la gauche est naturellement pourfendue comme complice (de quoi ?), irréaliste, mondialiste, naïve ; est proclamée, adulée, comme seule loi du monde, celle du plus fort. Pas un millimètre de conscience écologique – ça, c’est pour les mous (oui, il y a un parallélisme entre notre lien à la nature et celui aux autres).

 

C’est ainsi qu’on flatte les mauvais instincts humains, dédouane les gens de toute éthique, de toute pudeur, lâche la bride à la bête humaine. Jusqu’où va-t-on jouer avec le feu ? En Suisse, l’UDC nous propose de priver les tribunaux de toute marge de manœuvre pour gérer les situations particulières qui font la vraie vie. Et qui nous propose, aussi, que les caprices du peuple priment sur les droits constitutionnels. Le peuple a tous les droits ? Y compris de rétablir la peine de mort, d’abolir la démocratie, de déclarer la guerre à ceux qui ne plaisent pas à une majorité?

 

L’Europe de l’Est est en partie en mains de groupements nationalistes-autoritaires – démocratiquement élus. Des formations qui prônent l’uniformité de la pensée, l’hypocrisie des mœurs, l’arbitraire de l’Etat, le clientélisme, qui conçoivent la société humaine comme une camisole de force, une juxtaposition de clans et de tribus pyramidaux. Amis de Putine, d’Erdogan, non pas par réalisme ou par résignation. Non, par admiration, par identification.

 

En Europe de l’Ouest, les hurlements et amalgames populistes d’extrême-droite séduisent jusqu’à un tiers de l’électorat, et l’internationale des nationalistes s’entend à merveille pour dénigrer ce qu’elle appelle le politiquement correct (en substance : les droits de l’Homme, et en particulier de la femme), imposer un style de vie, fusiller en paroles – et sans doute un jour en actes – les dirigeants soi-disant tous pourris des démocraties «veules et avachies»… Et naturellement, Marine le Pen admire elle aussi Putine, Erdogan, les néo-pharaons égyptiens. Leur costume lui plairait assurément. Voilà les Français dûment avertis.

 

Et la cerise sur le gâteau : de l’autre côté de l’Atlantique, l’élection d’un histrion milliardaire enragé n’est plus à exclure. Trump n’a plus d’adversaire crédible à l’interne de son parti républicain et son vocabulaire ordurier, ses diffamations ignobles de ses adversaires, l’hystérie qu’il suscite parmi les foules, font apparaître la famille Bush et ses acolytes néoconservateurs comme d’agréables compagnons de soirées au coin du feu.

 

Oui un vent de folie a gagné le monde industrialisé. Un retour des années 20 et 30 est tout à fait possible ; sous des formes différentes, le fascisme est à nouveau en marche. Rappelons-nous que la bonne société des années 20 considérait du haut de ses certitudes Mussolini et Hitler comme des comédiens de bas étage et aux mauvaises manières, qui ne produiraient jamais rien d’autre que des spectacles de rue ridicules et sans suite. La suite fut immensément sanglante – et spectaculaire, en effet… De l’autre côté de la Méditerranée, l’islamisme en est la réplique directe, et alors qu’ils feignent de se combattre jusqu’au dernier, les connivences et intérêts partagés entre les fous de Dieu et l’extrême-droite européenne sont en réalité nombreux.

 

Que faire alors ? Faire la morale au peuple, rappeler que s’en remettre à son seul cerveau reptilien et à l’émotionnel est lourd de dangers, que le raccourci tue, que l’humain est capable du meilleur et du pire et que larguer les amarres c’est prendre le risque du pire ? Cela est nécessaire, il faut rappeler que les règles du vivre ensemble sont là pour éviter que l’homme ne redevienne un loup pour l’homme.

 

Mais comme dans les années 20 et 30, que ce soit en Occident ou en Orient, la vraie racine de la résurgence des pensées puis des actes liberticides est le ressenti d’être du côté des perdants de la vie. Un ordre économique mondial qui est le premier dans l’histoire humaine à prôner l’enrichissement individuel comme idéal social ne peut prétendre au respect, l’indispensable «supplément d’âme» lui fait totalement défaut. De plus, il ne tient même plus ses promesses : l’ascenseur social est en panne, les inégalités explosent, des millions de personnes ne trouvent pas d’emploi, et dans les quartiers en déshérence, on conduit les démunis à partager le peu qu’ils ont avec plus démunis qu’eux.

 

L’abîme des inégalités, s’il continue à s’ouvrir de manière aussi béante, ne peut qu’engloutir les libertés, la démocratie, le tissu social et le rapport civilisé entre humains. Malheureusement, de cela, les dirigeants de notre Europe démocratique n’en parlent jamais. Pas plus qu’ils ne parlent d’un projet politique quelconque d’ailleurs. N’ayant que le mot de compétition à la bouche, ils ne voient pas qu’elle se joue à armes inégales, et jamais n’évoquent la protection dont les plus faibles ont un criant besoin.

 

La relance du modèle définitivement grippé des 30 Glorieuses est leur seul viatique, auquel ils s’accrochent désespérément, le verbiage désincarné leur seul message, leur foi en une économie qui a perdu le nord leur seule identité politique. Pauvre Europe, pauvre Amérique, de ne plus produire que des technocrates sans vision ou des populistes sans foi ni loi. Aux deux il manque finalement la même chose : le sens du bien commun, l’humanisme, la responsabilité.

Climat, terrorisme, migrations…

 

 

Résumée brièvement, l’année 2015 tient en ces trois mots : menace climatique, terrorisme, migrations. Trois enjeux qui ont la compréhensible propriété d’actionner chez les humains des réflexes de peur. Or la peur est rarement bonne conseillère. Trois enjeux qui ont des liens, notamment à travers une matière qui se révèle de plus en plus problématique : le pétrole. Sans pétrole, pas d’Etat islamique. Sans Etat islamique, nettement moins de migration forcée. Sans pétrole, guère de risque climatique… et de devoir devenir réfugié du climat !

 

Les réponses aux menaces terroristes et climatiques sont complexes mais il n’est pas trop difficile de les décrire, et, si la volonté politique est là, de les mettre en œuvre. Par contre concernant la migration, le débat a à peine commencé. Je parle bien d’un débat, pas d’un étalage de peurs ou au contraire de minimisation des enjeux de cohabitation.

 

Premier enjeu : l’histoire de l’humanité. Durant des centaines de milliers d’années, nous avons été nomades, passant d’un terrain de chasse à un autre. Puis depuis quelques milliers d’années, nous explorons les avantages de la sédentarité. Mais les humains n’en ont pas pour autant cessé de migrer. Migrations des Celtes, migrations de la fin de l’Empire romain, migrations des pauvres d’Europe vers l’Amérique et l’Australie, au grand dam des peuples autochtones… Comment travailler sur ces expériences historiques, sur ces réalités, comment en tirer des leçons pour que les mouvements humains soient le moins traumatisants possible ?

 

Deuxième enjeu : la différence. Certes l’humanité est une seule et même espèce, à la fois unie et diverse. Ainsi les habitudes prises, la manière de vivre, de se comporter, les croyances, les aversions et les attirances relèvent de l’unité en ce sens qu’elles expriment les besoins fondamentaux de l’espèce, mais de la diversité en ce qu’elles sont assez différentes et souvent intolérantes entre elles. Humaniser les migrations sera donc aussi un grand travail, en finesse, sur comment faire vivre ensemble des humains qui ont pris depuis des siècles, voire des millénaires, des habitudes différentes. Combien de bagarres, de guerres, de génocides même ne sont-ils pas issus de la détestation du voisin ?

 

Entre ceux qui exaltent le nationalisme ou au contraire s’illusionnent sur un pluriculturalisme gagné sans efforts, il y a place pour des approches objectivantes qui font appel à diverses disciplines, soient conduites par l’efficacité du résultat et excluent toute naïveté. Définir les conditions de la cohabitation est aujourd’hui une clé de survie.

 

Troisième enjeu : le nombre. L’Europe a dû faire face cet automne à 800'000 arrivées non prévues. C’était un souci majeur pour les personnes en charge des migrants, a créé de forts remous politiques, renforcé la méfiance des catégories sociales en difficulté, craignant de devoir partager le peu qu’elles ont avec plus précarisés qu’elles, fait progresser l’extrême-droite de manière importante. Laquelle est capable d’être à la fois proarabe par haine des Juifs et proisraëlienne par haine des Arabes – la déstabilisation de nos sociétés par la montée des inégalités se paie cash…

 

Or cet afflux n’est qu’un tout petit début de ce qui nous attend avec les réfugiés du climat. On annonce pour la 2e moitié du siècle 280 millions de personnes directement menacées par la montée des océans. Les plus grandes villes du monde de même que les régions les plus densément peuplées sont souvent en bord de mer… Comment allons-nous faire face à ce défi, qui va nous concerner en direct, nous qui avons largement contribué par notre consommation insouciante d’énergies fossiles à renforcer l’effet de serre ?

 

La condition que les choses ne dérapent pas est clairement que les populations aient confiance que leurs gouvernements maîtrisent la migration, que celle-ci apporte un plus et que l’on parvienne à organiser l’intégration des arrivants. Dans bien de pays d’Europe, on manque de jeunes, les campagnes se désertifient. L’arrivée de migrants peut aider. Mais à certaines conditions : qu’il y ait la capacité de les accueillir, de les encadrer, de les intégrer aux usages locaux, qui vont bien sûr comme toujours dans l’histoire humaine en être progressivement modifiés, enrichis. Et avec un risque. Personne n’aime que son environnement change sans qu’on l’y associe, voir des personnes aux habitudes différentes, avec lesquelles on n’est pas forcément à l’aise, prendre une place croissante autour de soi, sans avoir une garantie d’interaction positive.

 

L’alternative est un monde ingouvernable, des peuples apeurés imaginant, comme l’Empire romain finissant, s’abriter derrière de futiles murailles et autres lignes Maginot. Plus on veut se couper du monde, plus le monde vient à nous… Sommes-nous prêts à la lutte de tous contre tous, et, en attendant, préférons-nous le confort de ceux qui mettent la tête dans le sable ? Le conflit est programmé, voire la catastrophe, si nous n’affrontons pas le débat. Entre la croyance béate que toute migration est positive par nature et le rejet pur et simple de tout changement, comme toujours, la voie du milieu est la seule possible. Quoi qu’il en soit, l’enjeu de la migration, la gestion de ses modalités et l’action sur ses causes va être un des déterminants de ce siècle et d’un monde que la mondialisation a transformé sans retour.

Parmelin au Conseil fédéral, la concordance abat sa dernière carte

 

 

Le système politique suisse a ses particularités. Depuis 167 ans, notre gouvernement reste invariablement limité à 7 ministres, la population dût-elle atteindre 8,2 millions d’habitants contre 2,3 millions en 1848 – pas de risque d’inflation ministérielle donc. Mais un si petit nombre impose quasi mathématiquement une obligation de qualité, dont il semble qu’on n’ait qu’une faible conscience : pas de place pour des seconds couteaux, des gens mollement motivés, ceux qu’on choisirait un peu par défaut…

 

Toutefois, cette exigence se heurte à une autre particularité de notre système: on peut être élu sans jamais l’avoir vraiment voulu, sans s’en sentir vraiment capable. Certes l’histoire humaine connaît d’autres exemples d’héros tirés de leur champ pour servir l’Etat et qui y retournèrent une fois la tâche accomplie. Mais c’était une autre époque… Et là, ce qui domine tout est la fameuse formule magique.

 

Ainsi un Parmelin, qui en son temps trouvait trop astreignante la tâche de conseiller d’Etat pour y postuler, se retrouve en un tournemain propulsé à un niveau nettement plus exigeant. Heureux pays, qui finalement n'éprouve pas le besoin de se poser la question de qui il nomme à sa tête… pour peu qu’il corresponde au schéma préétabli. Le reste n’est qu'effet de mécanique.

 

Parmelin au Conseil fédéral, une sorte d’automatisme ? Presque. Les effets de la formule magique tiennent un peu de la règle de trois:

  • Les principaux partis sont représentés au gouvernement, au prorata de leur force.
  • L’UDC a remporté la mise le 18 octobre.
  • Elle a donc «droit» de passer d’un à deux représentant-e-s au Conseil fédéral.

Il s’ajoute que les partis ont décidé, sagement, il faut le dire, de ne pas appliquer à l’UDC ce qui a été appliqué durant des décennies aux candidat-e-s officiel-le-s du PS, à savoir de se réserver le droit de les récuser au profit d’autres personnes jugées plus conformes : ça avait marché avec Stich (1983), ça n’a plus marché avec Matthey (1993).

 

Du coup, l’équation est posée, implacable ; ce sera un des 3 candidats officiels de l’UDC. Dès lors le choix se limite à trouver celui qui semble à la fois UDC-compatible et concordance-compatible, soluble dans l’une comme dans l’autre, au risque de se dissoudre dans les deux…

 

Le plus petit dénominateur commun, en bref.

Personne n’est ravi, mais personne ne voulait vraiment jeter le trouble.

Les commentateurs eux-mêmes sont résignés : rien à dire, rien à faire. C’est le système, il n’y a pas le choix…

 

Avec ce type de carte forcée, la concordance a sans doute touché le fond. Car là, on n’a même pas encore abordé la question des contenus : les programmes, les priorités, les intentions des 4 partenaires politiques impliqués dans la formule magique sont-ils vraiment compatibles ? Peut-on vraiment intégrer tout ça ?

Et si au moins la formule magique assurait que les compromis passés au gouvernement étaient portés par les 4 premiers partis du parlement, on aurait le bénéfice de la logique et de la prévisibilité. Mais non, le parlement continuera à défaire et à refaire ce que le gouvernement lui propose. C’est certes son rôle constitutionnel. Mais pas dans cette surenchère négative qui le domine depuis quelque temps, qui lui fait refuser quasi systématiquement les compromis négociés autour de la table gouvernementale pour déplacer le curseur encore un peu plus du côté de la majorité.

 

Et si on (re)posait la question du système qui nous occasionne tout cela ? Si on passait à une vraie coalition, du centre droit ou du centre gauche, en associant non pas les 4 partis les plus importants et qui sont aussi les plus opposés, mais les 3 les moins incompatibles entre eux? En rédigeant un programme de coalition, un peu à l’allemande, et en composant le gouvernement en fonction de cela ? Car actuellement on a de la concordance surtout le mauvais côté…

 

Parmelin : laissons-nous surprendre par la personne. Parmelin ne nous parlera pas en anglais, c'est entendu, ni en allemand d'ailleurs – soit; espérons qu’au moins son français nous parlera. Mais n’oublions pas que derrière lui, il y a le système que son élection illustre. Parmelin, le chant du cygne de la formule magique? C'est bien la question que pose son élection.

 

 

Après les massacres de Paris : des causes et des conséquences

 

 

Une guerre nous est bien déclarée, cela est clair et net. Une guerre à toute l’humanité, à son histoire, ses libertés, sa culture, à la civilisation, à toutes les civilisations. Une guerre sale, vile, où toute personne, en n’importe quel lieu, est prise anonymement, d’office et au hasard, comme cible. Une guerre aux formats inconnus, surgie d’une effroyable mixture entre modernisme technique et idéologie politique réduite à sa plus simple expression imaginable.

 

Une guerre à laquelle nous ne sommes pas préparés. En 1939, l’Europe était prête pour l’ennemi de 1914. C’est finalement une hystérie raciale et une folie destructrice qu’il a fallu éradiquer, et elle ne le fut d’ailleurs jamais complètement. Les guerres suivantes étaient des guerres coloniales et post-coloniales, géographiquement loin de nous mais où nous restions bien impliqués. La guerre qui nous est déclarée désormais est un peu de tout cela. Et davantage, puisque son front ne se tient pas en un lieu visible et défini, mais partout et nulle part.

 

Première chose à dire : c’est une nouvelle forme de fascisme qui nous menace, en effet. La réponse doit être précise, efficace, déterminée mais ne doit pas être un contre-fascisme. Une réaction des populations qui serait de se réfugier dans les bras d’une extrême-droite qui n’attend que cela est exactement ce qui arrange le mieux les terroristes : détruire le code commun à l’humanité, les droits humains. Notre réponse doit être celle d’un Churchill en 1940 : ne faire aucun compromis avec l’inhumanité, c’est n’accepter aucun bradage des valeurs qui sont la raison d’être de notre combat.

 

Deuxième chose à dire : oui l’Occident a sa part de responsabilité dans la déstabilisation du monde proche-oriental, tout comme le traité de Versailles avait sa part de responsabilité dans la montée de l’hitlérisme. Et ceci en particulier depuis la fin de l’empire ottoman, avec les mandats anglais et français sur la Palestine, l’Irak et la Syrie ; bien des guerres ont ici leur origine : diviser pour régner finit toujours par se retourner contre ceux qui s’y livrent. Oui il était très hasardeux d’intervenir en Irak, en Afghanistan, en Libye ; d’ailleurs aucune puissance n’a encore accepté d’agir au sol en Syrie. Mais pouvait-on vraiment ne pas se sentir concerné ? A force de proclamer l’universalité de la dignité humaine, la pesée des intérêts ne peut exclure l’intervention, politique, économique, militaire. Et une fois celle-ci commencée, on ne peut pas vraiment en sortir quand on veut. L’évolution en Irak et en Afghanistan le montre. C’est l’état du pays qui décide du départ des forces d’intervention, pas le calendrier électoral ou les calculs budgétaires de ces derniers.

 

Troisième chose à dire : Seule une coalition universelle pour l’humanité pourra sauver celle-ci de la dérive, de la lutte de tous contre tous. Les Etats du Proche-Orient doivent absolument participer à cette coalition, et ce sera à nous d’en négocier les termes avec eux, tuant du coup dans l’œuf toute tentative d’amalgame entre terrorisme et islam ; ils sont d’ailleurs les premiers visés. Et il faudra durablement résoudre le blocage d’un Etat turc, pour lequel la victoire islamique en Syrie est visiblement un moindre mal par rapport à une victoire des Kurdes sur l’Etat islamique. Or les Kurdes se sont révélés tant en Irak qu’en Syrie la principale force capable – aussi en tant que parfaits connaisseurs du terrain – de vaincre les terroristes. La victoire sur l’Etat islamique passe par une pleine intégration des Kurdes dans le dispositif et donc par la reconnaissance de leurs droits culturels, politiques et territoriaux. La question de l'Etat islamique ne saurait ainsi être dissociée des droits à accoder au peuple Kurde, le grand oublié du démembrement de l'Empire ottoman.

 

Quatrième chose à dire : 30 ans de crise – depuis que le modèle des 30 Glorieuses, fondé sur des taux de croissance irréalistes et environnementalement suicidaires, s’est enrayé – 30 ans d’hésitations des gouvernements occidentaux successifs ont durablement divisé la société, érodé la confiance dans des dirigeants politiques tétanisés par la finance et les lobbies, installé le doute au cœur de la citoyenneté, crée un large rejet des élites politico-économiques. Une société à plusieurs vitesses n’est pas apte à se défendre, ses citoyennes et citoyens ne sauraient se battre pour des valeurs dont ils ne voient pas la couleur au quotidien. Les Etats-Unis n’auraient jamais pu, face aux impérialismes japonais et allemand, sauver la démocratie et les libertés dans le monde si un Roosevelt n’avait pas pris les rênes de l’économie, fixé un cadre clair d’utilité publique à ses activités, rendu espoir concrètement à ses concitoyens. Sans politique économique et sociale forte et crédible, nos pays n’auront pas la solidité que seule donne la confiance et l’unité.

 

Puis, dernier point: le pétrole – on en parle beaucoup dans le cadre de la COP 21. Et si on arrêtait d’en acheter – avec quel argent l’Etat terroriste islamique pourrait-il se payer l’arsenal monstrueux dont il dispose ? Chaque mètre carré de panneau solaire installé est une petite victoire sur la dépendance. Pensons-y à chaque fois que nous faisons le plein !

 

Enfin, ultime lâcheté à combattre : selon d’aucuns, il suffirait à la France de ne pas se mêler de ce qui se passe en Syrie pour que ses habitants soient épargnés. Ce serait vraiment tomber très bas et se complaire dans un total égocentrisme. La guerre exportée à Paris, cela fait des années qu’elle endeuille Beyrouth, Bagdad et d’autres lieux dont les habitants ont droit exactement à la même considération que les Parisiennes et les Parisiens. Flatter notre couardise est précisément l’effet que tout terroriste recherche. Le moins que nous puissions faire est de ne pas y céder.

Elections du 18 octobre Virage à droite. Mais encore ?

 

Oui le virage à droite se dessine clairement. D’une droite dont on attend de voir comment la conception nationaliste-protectionniste des uns va s’accorder avec la conception néolibérale des autres. Mais encore ?

 

Tout d’abord, une impression de campagne sans vraie campagne. Pour l’essentiel, elle a été centrée sur les personnes, sur la promotion de marques et de slogans. Peu de prise de risque, évitons les sujets qui fâchent. Peu de confrontations, de débats. Débat sur l’immigration, ses limites, mais son apport aussi ? Débat sur l’énergie ou l’économie verte, où quelques voix au Parlement vont faire la différence? Débat sur l’âge de la retraite, les caisses maladie, les infrastructures de transport ? Sur le rôle de l’argent en politique, l’indépendance par rapport aux lobbies ? Ils n’ont pas vraiment eu lieu. Mais les non-dits s’inviteront tôt ou tard, qu’on le veuille ou non, dans nos agendas.

 

Si, il y a un parti qui ose la confrontation, c’est la faussement nommée UDC. Il a fallu le coup de gueule d’Ada Marra pour dénoncer la différence suggérée entre «vrais» Suisses et Suisses naturalisés, étape de plus d’un programme de division systématique, obsessionnelle, mis en œuvre avec méthode depuis 20 ans. Et qui vise à instiller dans nos esprits, dans nos tripes, que le l'enjeu le plus important pour nous est de faire une claire séparation entre la «vraie» Suisse, le bien, et l’étranger, le mal. En totale négation de ce que nous sommes. L’histoire suisse, que l’UDC réduit à quelques raccourcis à sa convenance, montre au contraire que la Suisse est la gestion des différences.

 

Le résultat est à l’image de la campagne. Mais plus profondément, reste l’impression de trois paradoxes.

 

Tout d’abord, le paradoxe de l’identité suisse, évoqué ci-dessus : plus nous dépendons de l’extérieur – tourisme, échanges économiques, matières premières, moins, semble-t-il nous voulons le savoir. Profitons de notre situation et que le monde aille au diable, de toute manière il n’y en a point comme nous. Mais le monde vient à nous, nous ne pouvons pas y échapper. Il est grave de laisser un seul parti, l’UDC, définir ce qu’est la Suisse, faire main basse sur notre identité. Sachant que la Suisse est un Etat de volonté, la question est posée aux autres partis: quelle vision de l’identité suisse avez-vous ? La réponse doit être au centre d’un travail de reconquête, de refondation de ce qui nous lie, de ce qui nous tient à cœur.

 

Puis, le paradoxe de l’engagement citoyen : il n’y a jamais eu autant de partis, autant le choix. Mais la participation n’a pas progressé pour autant. Question à tous les partis : n’y a-t-il pas trop de partis par rapport aux options existant en réalité ? Si au lieu de fonder constamment de nouveaux partis, on mettait ces ressources dans la sensibilisation des abstentionnistes ? Là aussi un travail de refondation est à entreprendre, pour que les options politiques que les partis traduisent ressemblent à ce que le citoyen, la citoyenne peuvent réellement ressentir comme pertinent pour leur avenir.

 

Enfin, le paradoxe de la faiblesse des partis porteurs d’un changement de paradigme social. A en juger par le hit parade des libraires et des médias, de Piketty à feu Hessel, de Ziegler à Klein, la dénonciation des dérives environnementales et sociales de l’économie mondialisée fait un tabac. Parlez du consumérisme, des victimes de la compétition, de la COP 21, de la domination des finances sur l’économie réelle, et vous êtes au cœur des intérêts du public. Invitez Pierre Rabhi ou Mathieu Ricard: quelle que soit la dimension de la salle, elle n’arrivera pas à contenir la foule. Mais les partis par lesquels pourrait passer ce changement, qui s’y reconnaissent, la gauche et les verts, n’en recueillent, semble-t-il, pas une miette. Comme si l’élection et la manière de penser notre avenir n’avaient rien à voir. Question: comment combler ce fossé entre une prise de conscience qui se développe, un malaise largement partagé, et une apparente indifférence aux candidat-e-s qui s’y reconnaissent? Sommes-nous entrés dans une ère – la société du spectacle – où la parole et les actes n’ont définitivement plus rien à voir ? Ce serait alors la première déconnection à réparer.

17 objectifs pour la Planète – notre feuille de route à tous

Alors qu’une partie du Proche Orient s’enlise dans une violence dont on ne voit pas la fin, que la crise sévit en maints pays, que l’absence d’Etat de droit mine des régions entières, voici un signe d’espoir : la feuille de route pour la Planète que les Nations Unies viennent de valider.

 

Tout a commencé en 2000. Ce fut le coup de génie de Kofi Annan : se saisir des festivités du 3e millénaire pour proposer au monde une synthèse percutante des principaux défis du développement – autrement dit de la question sociale mondiale. Au programme plus particulièrement : éliminer l’extrême pauvreté et la faim, l’éducation primaire pour tous, l’égalité entre hommes et femmes et l’autonomie de ces dernières, réduire la mortalité infantile, améliorer la santé maternelle, combattre le VIH/Sida et le paludisme …

 

Ces 8 «Objectifs du Millénaire pour le développement» (OMD) valaient jusqu’en 2015. Certes on n’a pas tout réalisé. Mais en termes de communication, de compréhension large des priorités, c’était une belle réussite. On ne mobilise ni frappe les esprits par des concepts mais par le concret. Sachant que derrière ce choix de priorités se trouve toute la batterie de constats et d’engagements des Nations Unies. S’agissant du suivi, tout était sur la table : http://www.un.org/fr/millenniumgoals/reports/2014/index.shtml et c’est bien cette combinaison entre simplicité dans la compréhension et facilité de contrôle des résultats qui a permis cette pression, cette dynamique globale.

 

En juin 2012 s'est tenu le Sommet Rio + 20. A son ordre du jour entre autres: le bilan des OMD et la définition de la suite. La décision prise a été que pour l’édition 2015-2030, on viserait l’ensemble des pays et pas seulement le Sud, et l’ensemble des thèmes du développement durable et pas que la lutte contre la pauvreté. On passerait donc des Objectifs du Millénaire à ceux de Développement durable (ODD) : http://www.un.org/fr/millenniumgoals/beyond2015.shtml

 

Selon le cahier de charges retenu, il les fallait »concrets, concis et faciles à comprendre, en nombre limité, ambitieux, d’envergure mondiale et susceptibles d’être appliqués dans tous les pays compte tenu des réalités, des ressources et du niveau de développement respectifs de ceux-ci ainsi que des politiques et des priorités nationales». Après une large consultation, deux ans plus tard, en juillet 2014, 17 objectifs contenant 169 sous-objectifs étaient sur la table. Ce sont eux que, moyennant quelques ajustements, l’Assemblée des Nations Unies vient d’adopter fin septembre : http://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/mdgs/

 

Alors que les voix critiques étaient très minoritaires jusqu’à présent, depuis l’adoption officielle des ODD, on n’entend pratiquement plus qu’elles. Certains, visiblement, se réveillent tard. Mais ont-ils raison pour autant? Les objections sont essentiellement au nombre de deux. Les ODD seraient trop nombreux, une sorte d’inventaire à la Prévert sans priorités claires. Et comme ils sont sans force obligatoire, les Etats, craint-on, n’en feront qu’à leur tête… et il ne se passera rien.

 

Trop nombreux ? Voyons cela d’un peu plus près. De quoi traitent donc ces 17 points ? De sous-alimentation, d’égalité et d’autonomisation des femmes et des filles, de pauvreté mais aussi d’agriculture durable, de droit à la santé et à l’éducation, de l’accès à l’eau et à l’assainissement. On y trouve l’exigence d’une offre énergétique durable et à un coût abordable, et aussi celle d’un travail décent pour tous.

 

Réduire les inégalités entre les pays et en leur sein, faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et soutenables, assurer des modes de consommation et de production soutenables sont d’autres objectifs. Enfin, il s’agit de contrer les changements climatiques, de gérer de manière soutenable les ressources marines, de préserver et de restaurer les écosystèmes terrestres, de gérer durablement les forêts, de lutter contre la désertification, d’enrayer la dégradation des sols et de mettre fin à l’appauvrissement de la biodiversité.

 

Certes cela fait beaucoup. Mais nettement moins que les vastes programmes issus des Sommets de la Terre de 1992 ou de 2002. On se rappelle que ces grands rassemblements avaient été fort critiqués du fait de la faiblesse supposée de leurs résultats… Et que peut-on décemment retrancher ? Ces points forment un tout, ne font sens que dans leur interaction. C’est bien le condensé de ce qu’il faut faire pour qu’une humanité à effectif croissant puisse vivre dignement sur cette Terre. Franchement, passer de 8 à 17, est-ce si compliqué à comprendre et à gérer ? Il s’agit véritablement d’une belle synthèse, d’une orientation claire et cohérente pour ces prochaines années qui s’annoncent tout sauf faciles.

 

Sans effet ? Oui, les programmes internationaux ne sont pas juridiquement contraignants, et même les textes juridiquement contraignants ne sont pas nécessairement appliqués. On le voit bien avec la Convention sur le climat : depuis son entrée en vigueur voici 21 ans les émissions de CO2 ont augmenté de 50%… Cette limitation, ce manque de force contraignante est une réalité du droit international qu’on ne changera pas si facilement, et elle concerne l’ensemble des relations supranationales.

 

C’est bien la capacité de la société civile de s’approprier l’enjeu, d’utiliser les outils de suivi qui seront les mêmes que pour les ODM, d’en faire autant de thèmes de campagne, qui va faire la différence. Il appartiendra à chacune et à chacun de se mobiliser. Comme on a appris à le faire pour les droits humains, les droits civiques, le climat, la forêt tropicale, la lutte contre la torture ou l’évasion fiscale et j’en passe.

 

Les esprits critiques et chagrins auraient-ils tout simplement peur qu’enfin le développement durable prenne corps et sa juste place au sein des agendas internationaux et nationaux ? Qu’il faille maintenant se mesurer à l’avancement de sa mise en œuvre ? Qu’on passe de la littérature aux chiffres – qui seuls comptent ? Certes, le développement durable est une notion qui n’a pas toujours été facile à appréhender et à mettre en œuvre. Mais, précisément, grâce aux ODD, plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas ce qu’il y a à faire sur cette Terre!