Après les massacres de Paris : des causes et des conséquences

 

 

Une guerre nous est bien déclarée, cela est clair et net. Une guerre à toute l’humanité, à son histoire, ses libertés, sa culture, à la civilisation, à toutes les civilisations. Une guerre sale, vile, où toute personne, en n’importe quel lieu, est prise anonymement, d’office et au hasard, comme cible. Une guerre aux formats inconnus, surgie d’une effroyable mixture entre modernisme technique et idéologie politique réduite à sa plus simple expression imaginable.

 

Une guerre à laquelle nous ne sommes pas préparés. En 1939, l’Europe était prête pour l’ennemi de 1914. C’est finalement une hystérie raciale et une folie destructrice qu’il a fallu éradiquer, et elle ne le fut d’ailleurs jamais complètement. Les guerres suivantes étaient des guerres coloniales et post-coloniales, géographiquement loin de nous mais où nous restions bien impliqués. La guerre qui nous est déclarée désormais est un peu de tout cela. Et davantage, puisque son front ne se tient pas en un lieu visible et défini, mais partout et nulle part.

 

Première chose à dire : c’est une nouvelle forme de fascisme qui nous menace, en effet. La réponse doit être précise, efficace, déterminée mais ne doit pas être un contre-fascisme. Une réaction des populations qui serait de se réfugier dans les bras d’une extrême-droite qui n’attend que cela est exactement ce qui arrange le mieux les terroristes : détruire le code commun à l’humanité, les droits humains. Notre réponse doit être celle d’un Churchill en 1940 : ne faire aucun compromis avec l’inhumanité, c’est n’accepter aucun bradage des valeurs qui sont la raison d’être de notre combat.

 

Deuxième chose à dire : oui l’Occident a sa part de responsabilité dans la déstabilisation du monde proche-oriental, tout comme le traité de Versailles avait sa part de responsabilité dans la montée de l’hitlérisme. Et ceci en particulier depuis la fin de l’empire ottoman, avec les mandats anglais et français sur la Palestine, l’Irak et la Syrie ; bien des guerres ont ici leur origine : diviser pour régner finit toujours par se retourner contre ceux qui s’y livrent. Oui il était très hasardeux d’intervenir en Irak, en Afghanistan, en Libye ; d’ailleurs aucune puissance n’a encore accepté d’agir au sol en Syrie. Mais pouvait-on vraiment ne pas se sentir concerné ? A force de proclamer l’universalité de la dignité humaine, la pesée des intérêts ne peut exclure l’intervention, politique, économique, militaire. Et une fois celle-ci commencée, on ne peut pas vraiment en sortir quand on veut. L’évolution en Irak et en Afghanistan le montre. C’est l’état du pays qui décide du départ des forces d’intervention, pas le calendrier électoral ou les calculs budgétaires de ces derniers.

 

Troisième chose à dire : Seule une coalition universelle pour l’humanité pourra sauver celle-ci de la dérive, de la lutte de tous contre tous. Les Etats du Proche-Orient doivent absolument participer à cette coalition, et ce sera à nous d’en négocier les termes avec eux, tuant du coup dans l’œuf toute tentative d’amalgame entre terrorisme et islam ; ils sont d’ailleurs les premiers visés. Et il faudra durablement résoudre le blocage d’un Etat turc, pour lequel la victoire islamique en Syrie est visiblement un moindre mal par rapport à une victoire des Kurdes sur l’Etat islamique. Or les Kurdes se sont révélés tant en Irak qu’en Syrie la principale force capable – aussi en tant que parfaits connaisseurs du terrain – de vaincre les terroristes. La victoire sur l’Etat islamique passe par une pleine intégration des Kurdes dans le dispositif et donc par la reconnaissance de leurs droits culturels, politiques et territoriaux. La question de l'Etat islamique ne saurait ainsi être dissociée des droits à accoder au peuple Kurde, le grand oublié du démembrement de l'Empire ottoman.

 

Quatrième chose à dire : 30 ans de crise – depuis que le modèle des 30 Glorieuses, fondé sur des taux de croissance irréalistes et environnementalement suicidaires, s’est enrayé – 30 ans d’hésitations des gouvernements occidentaux successifs ont durablement divisé la société, érodé la confiance dans des dirigeants politiques tétanisés par la finance et les lobbies, installé le doute au cœur de la citoyenneté, crée un large rejet des élites politico-économiques. Une société à plusieurs vitesses n’est pas apte à se défendre, ses citoyennes et citoyens ne sauraient se battre pour des valeurs dont ils ne voient pas la couleur au quotidien. Les Etats-Unis n’auraient jamais pu, face aux impérialismes japonais et allemand, sauver la démocratie et les libertés dans le monde si un Roosevelt n’avait pas pris les rênes de l’économie, fixé un cadre clair d’utilité publique à ses activités, rendu espoir concrètement à ses concitoyens. Sans politique économique et sociale forte et crédible, nos pays n’auront pas la solidité que seule donne la confiance et l’unité.

 

Puis, dernier point: le pétrole – on en parle beaucoup dans le cadre de la COP 21. Et si on arrêtait d’en acheter – avec quel argent l’Etat terroriste islamique pourrait-il se payer l’arsenal monstrueux dont il dispose ? Chaque mètre carré de panneau solaire installé est une petite victoire sur la dépendance. Pensons-y à chaque fois que nous faisons le plein !

 

Enfin, ultime lâcheté à combattre : selon d’aucuns, il suffirait à la France de ne pas se mêler de ce qui se passe en Syrie pour que ses habitants soient épargnés. Ce serait vraiment tomber très bas et se complaire dans un total égocentrisme. La guerre exportée à Paris, cela fait des années qu’elle endeuille Beyrouth, Bagdad et d’autres lieux dont les habitants ont droit exactement à la même considération que les Parisiennes et les Parisiens. Flatter notre couardise est précisément l’effet que tout terroriste recherche. Le moins que nous puissions faire est de ne pas y céder.

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.