Suisse-Europe, le repli n’est pas une fatalité

D’un côté, les chiffres. En 2014,75 % de nos importations et près de 60% de nos exportations qui se font en direction de l’UE, de loin notre premier partenaire commercial. De l’autre, le discours :  de plus en plus isolationniste, fait de mépris pour nos partenaires commerciaux, comme si les Etats de l’UE étaient moins avancés que nous, juridiquement, culturellement, économiquement, socialement. Un discours de peuple élu, d’»il n’y en a point comme nous». Comme si un échange durable et crédible pouvait se fonder sur un tel sentiment de supériorité.

 

Il ne s’agit pas d’idéaliser les autres ou de se complaire dans une modestie excessive, ni de se dissoudre dans une nébuleuse européenne où nous n’aurions plus rien à dire. Mais il est temps de sortir la tête du sable, de quitter cet euroscepticisme, voire cette europhobie qui nous paralyse, nous pollue l’esprit, nous obnubile, nous obsède.

 

Rappelons-nous qui nous sommes : nous sommes une mini-Europe au cœur de l’Europe. Quand en 1848, nous sommes passés du stade d’une fédération un peu disparate d’Etats eux aussi un peu disparates à celui d’un vrai Etat fédératif, quand nous avons créé une monnaie (pas l’euro, le franc…), unifié autoritairement les poids et mesures, supprimé les barrières douanières, élu un parlement et un gouvernement nationaux, nous avons exactement fait en petit ce que l’UE a fait ou devrait encore faire en grand.

 

Nous sommes fiers d’être une nation non pas ethnique mais de volonté, de la volonté de faire cohabiter des langues, des cultures, des religions différentes. Nous devrions nous impliquer dans ce projet européen, reconnaître son identité avec le nôtre et ce que nous sommes. Au lieu de cela nous regardons ailleurs et cultivons un hautain détachement, comme si la réussite ou l’échec de l’Europe ne nous concernaient aucunement, en termes de valeurs communes, de trajectoire, d’identité. Oui l’Europe est pour nous une question d’identité, et pas du tout dans le sens de l’isolationnisme, au contraire, dans celui de l’implication et du projet politique partagé.

 

Ce courant de repli, qui fait de nous une caricature de nous-mêmes, qui nous prive d’idéal et de souffle, cela fait bientôt une génération qu’il nous étiole, qu’il nous bouche l’horizon, tentant de réduire la pensée politique au seul mercantilisme.

 

Cela se fait, comme dans un plan bien conçu, méthodiquement, pas après pas, en trois étapes.

Première étape, toute idée d’adhésion à l’UE est bannie, c’est quasi de la haute trahison intellectuelle, ce qui était il y a peu encore un mandat de négociation du Conseil fédéral n’ose plus être évoqué même à basse voix.

Deuxième étape, l’échec de l’EEE, en 1992. Loin de booster l’europhilie, il a, sur le moyen terme, enterré tout espoir d’accords globaux, et ce furent les séries de bilatérales, forcément peu sexy, peu lisibles ; de la vision on a bien dû passer au marchandage technocratique. Car il les faut.

Et nous voici à la troisième étape : on fusille même cela.
 

Pendant longtemps, le peuple a résisté aux sirènes des caricaturistes patentés. Il a peut-être interdit les minarets (de toute façon il n'y en avait quasiment pas) mais a toujours accepté les bilatérales. En 2000 : oui à 67% à la libre circulation, en 2009 : oui à 58% à la reconduction des bilatérales. Puis, le 9 février 2014, par une très courte majorité (mais ces majorités très faibles tendent à se multiplier ces derniers temps), le peuple a adopté une initiative «contre l’immigration de masse». Qui peut bien vouloir d’une immigration de masse ? Et quelle immigration de masse ? Ce titre résume toute la démarche : de l’amalgame sur toute la ligne.

 

Il est vrai qu’élargir l’espace concurrentiel, par la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes, c’est créer une compétition plus grande, et il est donc indispensable de la cadrer pour qu’elle se déroule loyalement et sans sous-enchère sociale et salariale. Il faut vivement remercier les syndicats suisses qui n’ont eu de cesse de se battre pour que l’espace de concurrence soit aussi un espace de régulation. Malgré cela, des doutes existent, notamment dans les régions frontalières, où les différentiels de salaires et de coûts de la vie causent de réelles distorsions. Néanmoins l’examen des résultats du vote ne montre aucune corrélation (sauf dans quelques-unes de ces régions, et encore) entre le nombre d’étrangers et le taux d’acceptation, preuve que le vote était bien un vote sur la représentation que l’on se fait de l’identité suisse, C’est bien cela, l’objet de toutes les campagnes populistes : déconstruire une identité historiquement engagée et positive, pour la remplacer par une imposture égocentrique et narcissique.

 

Reste à faire quelque chose du nouvel article constitutionnel, mais comment ? Contingents dont les critères sont tout sauf clairs, où on mélange travailleurs et requérants d’asile. Demande de renégocier dans les trois ans (d’ici 2017 donc) les accords de libre circulation. Mesures de rétorsion jusqu’au niveau de notre approvisionnement en électricité… entre autres… tout cela sans beaucoup de perspectives d’aboutir à quoi que ce soit de satisfaisant tant pour nous que pour nos partenaires.

 

C’est pourquoi nous devons dire un grand merci aux initiants qui viennent de faire aboutir leur initiative qui vise à faire revoter le peuple suisse. C’est sans doute le texte le plus bref de l’histoire constitutionnelle suisse; il tient en deux mots : on abroge l’Article 121 A et la Disposition transitoire n°11. Un grand ouf, car c’est l’occasion dès maintenant de remonter la pente, de commencer à tourner la page de l’illusion isolationniste, d'un mythe national fossilisé, pour faire au nom de ce qui nous tient à cœur, de ce que nous sommes, œuvre constructive au cœur géographique de l’Europe. Enfin, nous pouvons reprendre le fil de notre histoire, vivre notre vraie identité. Vraiment un grand merci chères et chers initiants, chères et chers signataires. Une nouvelle Suisse est née …

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.