Oui en Suisse le changement est possible!

 

On a l’habitude de penser que notre pays connaît des rapports de force gravés dans le marbre, avec une marge de manœuvre très faible, une capacité d’accueil aux nouveautés très limitée. Englués dans cet état d’esprit, les analystes électoraux prévoient une grande stabilité politique aux prochaines élections fédérales, tout au plus un léger renforcement à droite et un affaiblissement du centre, pourtant l’axe de toutes les coalitions et ententes.

 

Il y a toutefois des indications, dans l’histoire récente de la Suisse, qui vont en sens contraire. Ainsi, jusque dans les années 2000, adhérer à l’ONU était aussi tabou et impensable qu’aujourd’hui rejoindre l’UE. Un premier vote, le 16 mars 1986, donne un non sec et sonnant: l’arrêté fédéral du 14 décembre 1984 est rejeté par 75,7% de non contre 24,3% de oui. Un score sans appel. Puis, suite à une initiative populaire, c’est la grande surprise, le grand revirement : le 3 mars 2002, une majorité des votants (54,6%) et des cantons accepte l’adhésion. En 16 ans, une défaite apparemment définitive s’est muée en acceptation raisonnée d’une évolution, que même les plus isolationnistes ne mettent plus en question.

 

Autre exemple frappant : le service civil. Dans les années 1960 et 1970, il y eut des procès en série d’objecteurs de conscience au service armé obligatoire, dont de nombreux Témoins de Jéhovah à qui leur foi commande la non-violence. Les tribunaux militaires accédaient à des réductions de peines en fonction d’une casuistique complexe et fort arbitraire. Mais pour de nombreux citoyens, ne pas répondre aux ordres de marche pour des raisons de conscience était tout simplement impensable, tellement l’idée du citoyen-soldat, de l’armée de milice était ancrée dans les consciences. La Suisse n’a pas d’armée, elle est une armée, disait-on. Un citoyen en état (physique) de porter une arme se doit de le faire, tout comme il se doit de payer ses impôts…

 

Aujourd’hui, le service civil fonctionne à la satisfaction générale, l’objection est devenue un droit depuis bientôt 20 ans ; l’examen de conscience a été supprimé depuis le 1er avril 2009 (et remplacé par un entretien de motivation) : désormais, la preuve par l’acte suffit. Il existe dès lors officiellement deux voies pour servir ; l’une, traditionnelle, par la participation à l’organisation militaire, l’autre par la participation, pour une durée plus longue (de 50%), à des tâches d’utilité publique dans de nombreux organismes qui s’y consacrent – et qui aujourd’hui ne sauraient plus s’en passer.

 

Comment un changement aussi radical est-il survenu ? Là aussi par l’initiative populaire ! Une première est lancée en 1970 par des enseignants de l’école secondaire de Münchenstein, à Bâle-Campagne. Déposée en 1972, fondée sur la reconnaissance du conflit de conscience, elle est sèchement refusée le 5 mai 1977 par 62,4% de non. Une seconde initiative, se référant non pas à l’authenticité du conflit de conscience mais à la disponibilité à accomplir un service civil à durée une fois et demie de celle du service armé, est soumise sept ans après en votation. Nouvel échec, avec pratiquement le même score (63,8% de non), le 26 février 1984.

 

Puis, miracle, le 17 mars 1992: 82% de oui pour un arrêté fédéral instituant le service civil ! Un revirement digne de celui pour l’adhésion à l’ONU, mais cette fois-ci en seulement 8 ans. Que s’est-il passé dans l’intervalle ? La cause de ce changement d’état d’esprit est rapidement trouvée : c’est, sans aucun doute, l’initiative pour une Suisse sans armée. Rejetée massivement, elle eut toutefois un fort effet sur les mentalités.

 

En confirmant l’existence d’une armée, le peuple suisse lui a en fait retiré son statut de symbole pour la vouloir fonctionnelle, au service d’un but. Il s’est libéré, a libéré l’armée de son rôle identitaire. Ce n’était plus la vache sacrée, l’allégeance automatique, mais, désormais, un outil qui exige un accompagnement critique. Du coup, quand il a été question, quelques années plus tard, du service civil, toute passion, toute charge émotionnelle avaient disparu. Pourquoi punir ceux qui veulent servir la communauté, mais autrement ? Ce qui vingt ans auparavant paraissait insensé était devenu naturel.

 

En cinquante ans, on a passé de la criminalisation des civilistes à leur normalisation, le libre choix est pratiquement garanti ; verra-t-on demain une armée facultative à côté d’un service civil obligatoire, et pour filles et garçons pareillement ? Cela ne semble plus aujourd’hui à exclure. La leçon de cette histoire ? La force de l’initiative populaire. Et notre crainte : il semble qu’à cette époque, l’initiative était vraiment au service de causes novatrices et créatives qu’il tenait à cœur à des groupes de citoyennes et de citoyens d’inscrire à l’agenda politique, alors qu’aujourd'hui l’argent, les lobbies et les stratégies préélectorales des partis jouent un rôle bien plus important. Outil des organisations non représentées au Parlement, elle devient de plus en plus une carte en mains des forces déjà représentées autour de la table du pouvoir. Si cette tendance devait se confirmer, nous aurions à reparler des conditions d’exercice de la démocratie directe dont nous sommes à juste titre si fiers.

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.