Il y a un avenir pour les régions d’Europe Impressions d’Ardèche

Dans les années 70 ou 80, l’Ardèche – les Cévennes aussi – avait un petit air de transgression pour nous jeunes citadins de la Suisse Romande. La première étape vers le Sud. La caresse de la brise du large. Des reflets du clair de Lune, des chants de troubadours, des lutins dans les méandres des rivières. Bref après la Nationale 7 chère à Charles Trénet, foin des contraintes…

Mais au-delà des images de jours insouciants passés en bonne compagnie, agrémentés de vin, pain et fromage du pays, de vents tièdes chassant tout nuage de l’horizon, de convivialité au coin du feu, je me rappelle très bien du choc ressenti devant les traces encore si visibles de l’exode rural.

Combien de lieux où il y a peu se trouvaient des champs et des hommes, on ne voyait souvent plus que broussailles sèches, et murs de terrasses – fruits de siècles de labeurs éreintants – écroulés, ne portant plus rien. Et à foison bâtisses aux parois imposantes mais aux toits effondrés, rendant les armes devant une végétation triomphante après deux générations d’indivision et d’abandon. Atres à peine éteints mais à jamais souffrants – jadis de la peine de leurs servants, désormais de la morsure de l’abandon.

Triste spectacle, passage à vide entre deux mondes, deux époques. Masqué, voire égayé par le jaune vif des genêts, le dard du soleil du midi, le furtif passage du lézard. Les cigales et la plage tout proches nous faisaient oublier la douleur des humains : douleur d’avoir dû partir, douleur plus grande encore, parfois, d’avoir dû rester.

Ces pages se sont tournées, en silence, peu à peu, au fil du renouvellement des générations, et avec elles, un pan de notre histoire à tous s’en est allé. Cette imprégnation par le destin d’un pays, la vibration de l’air surchauffé par les rochers, le silence de campagnes désormais sans voix, tout cela nous brûlait les joues, nous emplissait d’une vague de nostalgie aigre-douce.

Bien sûr, nous savions que cette existence avait été dure, si dure que nous ne saurions aucunement l’envisager pour nous-mêmes. Mais combien nous ressentions ce qu’elle avait dû avoir d’authentiquement humain, communautaire et individualiste à la fois, faite de juste alternance de silences et d'interpellations.

Nourris de Giono et de Francis Jammes, nous avions été témoins de la fin d’un mode de vie millénaire, fort de ses pratiques ancestrales, riche de ses parlers spécifiques, ingénieux à souhait pour tirer de chaque coin de pays le maximum de viatique pour le quotidien, mais aussi grêlé par la précarité, le risque et la solitude.

Trente, quarante années ont passé: de retour dans un petit coin de ce large territoire, la Haute Ardèche, vallée du Doux, Tournon, Boucieu-le-Roi labellisé Village de caractère, Désaignes – autre Village de caractère, Ste.- Agrève – déjà les premiers contreforts du Massif central. Une autre Ardèche, un autre pays nous sont apparus. Le petit train touristique a repris du service. Le marché de Lamastre offre ses senteurs et ses chalands. Les néoruraux sont pour la plupart repartis ou ont pris trop d’âge pour continuer à trimer comme avant. Les a remplacée une nouvelle génération d’Ardéchois debout. Et surtout: une vallée métamorphosée.

Du vert partout, toutes les nuances de vert, du plus obscur au plus clair, du plus aérien au plus touffu. Une petite partie des terrasses et des bâtisses naguère en ruine magnifiquement restaurées, le solde définitivement englouti sous les sapins. Oui beaucoup de sapins – une belle verdure a repris ses droits sur les vallées, les collines, les replats.

Au paysage aride des premières marches du midi succède un léger frémissement de Jura. Et les arbres appellent les arbres, l’humidité l’humidité, le climat nous semble un peu plus frais, plus pluvieux. La Méditerranée ? Il faut aller voir plus bas, chère Madame, cher Monsieur…

Ceux des paysans qui ont survécu au grand chamboulement se sont redéfinis. Non ce n’est pas en essayant de jouer à la course à la compétitivité quantitative qu’ils vont pouvoir survivre. Ceux qui y ont cru y ont parfois laissé leur peau, et, presque toujours, leurs illusions et leurs économies. Alors c’est sous le signe du terroir et du bio que l’Ardèche renaît. Le catalogue de la bio locale recense pour tout le département 150 noms dont 15 actifs dans la transformation, et un cinquième affiliés à Nature & Progrès. Associée aux circuits courts, la bio ardéchoise navigue sous le slogan «Bio et local c’est idéal» ; et ça marche : 12% de la surface agricole utile, 12% des exploitations, 3 fois la moyenne nationale, un doublement en 7 ans.

Tel village monte un magique circuit des diverses faces de son environnement, invitant à chacune des 12 stations – tableau et bancs à l’appui – à fixer sur le papier de 160 grammes dédié à l’aquarelle ou aux traits de plume l’instant de bonheur découvert… Tel autre s’érige en roi de la cerise. Jusqu’à 30 sortes dans la région, échelonnées selon leur maturité, leur couleur et leur goût ! A signaler aussi la production de grande qualité du fromage traditionnel de chèvre AOP, belle façon de revitaliser un savoir-faire ancestral. Ou encore ce couple de jeunes Bretons venus tenter leur chance avec des crèpes au sarrasin en plein coeur d’une bourgade médiévale.

Enfin, ces cultivateurs de châtaignes qui en savent tirer des produits autant naturels que succulents en faisant leur choix parmi les 65 variétés traditionnelles de ce fruit longtemps un peu négligé: marrons glacés, confiture, crème, avec vanille, sans vanille, plus ou moins de sucre (voir ici) … tout cela ayant trouvé son débouché ! En complément, de nombreux gîtes ruraux accueillants et avenants jouent à la fois un rôle de carte de visite du pays et d'élément économique non négligeable. Depuis maintenant trois ans, à la mi-octobre, les acteurs du renouveau se rassemblent aux Entretiens du Terroir du Pays de Saint-Félicien (voir ici).

Oui la haute Ardèche a changé. Et surtout, elle (re)vit. Belle illustration d’une relocalisation solidaire, avenir des régions dites bien méprisamment périphériques. Oui il y a de l’espoir quand, en prenant du passé et du présent le meilleur, les régions d’Europe se battent et s’impliquent pour gagner leur avenir!

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.