Les cinq chantiers de la gauche européenne

Sauf en Grèce, où le peuple a balayé une caste où se mêlaient technocrates et kleptocrates, et maintenant en Espagne, où le chômage de la jeunesse est devenu insoutenable, nulle part ailleurs en Europe la montée des inégalités, de l’exclusion, du chômage structurel et de la précarisation des classes moyennes n’a vraiment favorisé la gauche.

Les avis divergent sur les raisons et les remèdes. Les uns pensent que la solution réside dans un sursaut de militantisme, les autres parient sur un leadership un peu plus lisible et entraînant que, par exemple, celui d’un François Hollande. Les uns cherchent le salut dans le mouvement altermondialiste, les autres dans les réalisations municipales, pistes par ailleurs non contradictoires. Mais dans l’ensemble, la gauche européenne se trouve plombée et l’on peut dire que sa capacité à retrouver son lien avec le gros de la population va dépendre d’un certain nombre de clarifications.

Tout d’abord, la question du système économique. La gauche est-elle restée anti-capitaliste? Ou s’est-elle au contraire accommodée de la réalité au point de renoncer à toute vision alternative? Est-elle au clair sur ce qu’elle entend par capitalisme? L’économie qu’elle postule, est-ce une économie de marché régulée intégrant les enjeux éthiques, écologiques et sociaux? Ou est-ce une économie davantage socialisée, et si oui sous quelles formes? Quelle différence fait-elle entre marché et capitalisme? Autrement dit, quelle est sa vision du système économique qu’elle appelle de ses vœux ?

La sécurité ensuite. La gauche traîne avec elle le soupçon d’angélisme, de Rousseauisme. Bien que Rousseau ne l’ait pas dit ainsi, on lui attribue la formule que l’homme serait bon et la société mauvaise – comme si la société préexistait à l’homme et n’était pas le produit de l’interaction des humains. Dès lors, la gauche négligerait d’utiliser la force pour donner droit au droit, que ce soit entre les pays (armée) ou au sein des pays (police). En fait, la gauche, depuis longtemps, sait que la sécurité est un bien public essentiel qui s’inscrit dans le refus de la loi du plus fort, et qu’on doit évidemment garantir dans le respect de ses finalités même : l’Etat de droit. Pas de sécurité sans droit ; pas de droit sans sécurité… Mais elle peine à l'affirmer, par crainte d'attiser les fantasmes sécuritaires. C'est le contraire qui est vrai: en démontrant qu'elle s'occupe effcacement et dans le respect du droit de cet enjeu, elle permet de calmer les angoisses qu'en effet d'aucuns attisent et de lutter contre les surenchères qui finissent toujours par entailler les libertés.

L’intégration maintenant. La gauche, et cela n’est pas négociable, défend l’universalité et l’indivisibilité de la dignité humaine et l’unicité dans la diversité du genre humain : cultures, différences, frontières sont un kaléïdoscope que l’histoire a toujours vu bouger. Simultanément, les humains ont besoin d’enracinement, de références, d’habitudes, de rituels, de signes d’appartenance et de reconnaissance. Faire cohabiter des humains d’origines et de trajectoires très diverses exige de demander à tous le respect de valeurs communes : l’acceptation de la différence, l’acceptation des règles du pays d’accueil et des usages de ses habitants, le partage entre humains – l’apprentissage que la société est faite d’un savant tissu de droits et de devoirs. Les droits humains ne se négocient pas, leur respect est le socle et la condition du droit à la différence.

L’Etat enfin. La droite considère la gauche comme confisquant le produit de celui qui a réussi – entreprise ou individu – pour l’offrir à celui qui, ne s’impliquant à ses yeux pas assez dans la société, ne le mériterait pas : «la droite produit et la gauche dépense». Cette caricature est répandue alors que par sa pratique la gauche la dément au quotidien: la gauche est pour l’entreprise et soutient l’entrepreneur, l’aide quand il prend des risques pour peu qu’il se situe dans un cadre éthique et d’activités utiles. La gauche sait que pour distribuer, il faut d’abord avoir produit, que l’Etat ne doit pas tout faire, que ses finances doivent être saines et prudemment gérées. Mais qu’il est indispensable pour protéger le faible du fort, pour organiser un dessein collectif, pour assurer l’égalité de chances et de droits, pour être avec ceux qui sont dans la difficulté. La gauche ne fait pas de procès d’intention à ceux qui ont besoin de la solidarité du corps social. Mais elle n’est pas dupe quand on la sollicite à tort.

Toutes ces choses sont évidentes mais ne sont pas assez dites, alors que la population dans sa grande majorité a besoin de régulation, de solidarité, d’un Etat efficient et acteur, de valeurs de citoyenneté de base. Et ceux qui profitent des zones de flou ne sont autre que les illusionnistes du populisme ou les bénéficiaires du moins d’Etat. Comme tout mouvement, la gauche n’est pas une fin en soi ; lorsqu’elle s’affaiblit, cela affaiblit dans la vie réelle les valeurs qu’elle a pour mission de porter pour le bien du plus grand nombre.

Reste le 5e chantier, qui est le plus important et dont les précédents ne sont que le préalable : le modèle de développement. Encore largement prise dans la gangue de l’idéologie de la croissance matérielle (à ne pas confondre avec la croissance qualitative, qui est tout autre chose), une partie de la gauche institutionnelle passe à côté des mouvements sociaux et du désarroi de la population devant une crise qui est à l’évidence la crise d’un modèle de développement. Le discours n’»imprime plus» ? Oui, parce qu’il ne fait qu’exprimer l’absence de solutions – pour «imprimer», il faut pouvoir «exprimer». Or, quand au désarroi de la population répond le désarroi des leaders, ces derniers du coup n’ont du leadership plus que l’ombre. La reconstruction d’une société digne de ce nom passe par des éléments comme :

  • une économie à plus-value écologique et sociale

  • une équité dans les rémunérations

  • une profitabilité régulée

  • une relocalisation solidaire

  • une autonomie énergétique et alimentaire durables

  • une taxe sur le carbone et les transactions financières

  • le maintien des services publics décentralisés

  • un encadrement fort des activités économiques transnationales, de toute nature.

Si elle ne met pas en avant des politiques allant dans ce sens, la gauche institutionnelle risque de perdre sa pertinence et de lier son sort à un modèle qui va droit dans le mur. Il s’agit, tout simplement, de ne pas rater le rendez-vous avec le monde tel qu’il est, condition primordiale pour pouvoir le changer!

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.