C’est une banalité de dire que l’Europe est à la peine. Depuis une dizaine d’années, on note la montée de formations politiques anti-intégration dans pratiquement tous les pays de l’UE, fidélisant un bon quart voire un tiers de l’électorat.
Le succès de ces formations est parallèle à la montée des inégalités, au sentiment (et à la réalité) de la crise qui frappe les classes moyennes et populaires. La mondialisation fait l’objet d’un rejet croissant, la migration est ressentie comme une concurrence sur un marché de l’emploi de moins en moins accessible et au niveau de l’aide sociale. Pour une partie de la population, la promesse de promotion sociale s’est évanouie et le quotidien apparaît comme une course d’obstacles dominée par le déclin économique et le repli des services publics.
Gauche radicale et droite populiste ont un point commun : présenter l’UE comme une entité bureaucratique, bras armé de la mise en compétition de tous contre tous dans une bouillie néo-libérale généralisée. Bref, l’idée européenne ne fait plus guère rêver ; au contraire, elle est bien plus ressentie comme faisant plus partie du problème que de sa solution.
En Suisse un discours semblable est tenu par l’UDC, avec cependant une mixture un peu différente car les réflexes nationalistes sont ici combinés avec le refus de toute régulation étatique, illogisme qui pour l’instant n’a nullement freiné l’attractivité de cette formation singulière. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, parler de l’UE c’est recevoir sarcasmes et critiques : l’UE concentre sur elle le rejet de ce qui ne va pas sur ce continent, voire dans un monde industrialisé touché dans ses certitudes.
Trois choses doivent être dites :
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L’UE n’est pas plus «néolibérale» que ses Etats membres. Elle l’est même moins, et pour l’essentiel elle a accompagné le «grand marché» de nombreuses régulations. On observe d’ailleurs que la critique porte pêle-mêle sur la production prétendument exagérée de normes et le manque de protection. La Suisse par exemple n’est pas en mesure de signer la Charte sociale européenne, étant en retrait sur divers points.
- L’UE n’est pas un ensemble limité au seul marché. L’intégration est réelle, depuis la gestion des frontières (espace Schengen) jusqu’à la production de politiques de la coopération, des consommateurs, de l’environnement ou de l’énergie (voir le projet tout récent d’une Union de l’énergie); elle se positionne dans les négociations internationales comme une force de régulation et de modération (exemple : les discussions sur le changement climatique)
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L’UE est malade d’un manque et non d’un excès d’intégration. C’est un hybride, resté entre deux eaux : clairement davantage qu’un simple marché commun, mais tout aussi clairement moins qu’un Etat. Cette situation instable est hautement périlleuse, comme le montre l’enjeu monétaire. Comment garantir une monnaie commune sans politiques budgétaires, financières, économiques intégrées ?
Il convient donc de rappeler pourquoi l’intégration du continent est nécessaire, en tant que projet politique, et pas d’abord technique ou économique.
D’abord, par ce qu’on risque si elle échoue: partageant des valeurs largement communes, longtemps imbriqués jusqu’à l’essor des nationalismes au 19e siècle, s’étant affrontés par deux fois au cours du 20e siècle de manière extrêmement sanglante (la 2e guerre mondiale étant une conséquence des frustrations issues de la première), il est temps que les peuples d’Europe se rappellent de l’enjeu : prévenir de nouveaux déchirements.
Puis par ce qu’on gagne si elle réussit: dans le monde, de grands ensembles forment non seulement une unité économique et monétaire malgré de fortes disparités, mais concilient un cadre national démocratique et une vraie décentralisation. On peut citer ici l’Inde, le Brésil, l’Australie, les Etats-Unis, le Canada, l’Afrique du Sud.
D’autres grands ensembles sont loin d’avoir fait le pas de la confiance dans l’auto-organisation locale et le fédéralisme : la Chine, la Russie. Si cette dernière reste formellement une démocratie, quoique de plus en plus de façade, en Chine, de vrais droits populaires demeurent encore bien chimériques. Mais toutes ces entités ont un point essentiel en commun : une dimension permettant de peser sur le monde. Seule l’Europe ne fait pas le poids, la faiblesse de sa structuration ne lui permet pas de jouer le rôle qui lui incomberait.
Une grande cause de cette faiblesse provient de la méthode choisie pour parvenir à l’intégration européenne. Celle-ci a largement été conçue rampante, implicite, sectorielle, avançant sans qu’on s’en rende compte… Cette approche de prendre les peuples par surprise en faisant l’Europe à leur insu ne peut que semer la défiance. Rien d’émotionnellement investi et habité, pas d’explication ou motivation autre que technocratique !
Or, il est temps que ce continent prenne ses affaires en mains ; il lui faut un vrai Etat, exerçant sa souveraineté de l’«Atlantique à l’Oural». Le kaleïdoscope national était possible lorsque l’Europe était le centre du monde. Aujourd’hui seul un vrai Etat européen peut être à la hauteur du défi géopolitique auquel doit faire face le continent. Un Etat européen fondé sur le fédéralisme et une démocratie représentative, sur un partage clair des compétences entre ses composantes décentralisées et un pouvoir central.
Un Etat qui puisse être vécu comme la patrie commune des peuples qui la composent (y compris les peuples «encore» sans Etat comme les Ecossais, les Bretons, les Catalans ou les Basques – logiquement partisans, eux, d’une intégration européenne qui garantirait davantage leur identité que l’Etat dans lequel ils sont actuellement englobés). Les souverainistes ont raison ; il faut aux peuples un espace de régulation et une capacité d’agir sur leur destin collectif ; leur erreur majeure est par contre de se tromper d’échelle.
Et notre pays dans tout cela ? Rappelons-nous que voici plus de 150 ans, en 1848, il a fallu passer d’une incertaine alliance d’Etats à un Etat fédéral doté de compétences fortes, d’un parlement bicaméral, puis de droits populaires (en 1874). Etat pluriethnique au cœur du continent, rassemblant en son sein trois langues majeures d’Europe, ne préfigure-t-il pas ce qui devrait se passer au sein de tout le continent? Pourquoi alors ce rejet viscéral de ce qui pourtant est à l’évidence un rappel de notre propre trajectoire ? Ne nous trompons pas d’avenir par suite d’une méconnaissance de notre passé !