Vivre ensemble, ou mourir affrontés

Ce n’est pas la première fois que le terrorisme se réclamant de l’islam frappe dans le monde. Le 11.9.2001 avec ses plus de 3000 morts. L’avertissement de Luxor dans les années 90, mais aussi la décennie de sang en Algérie qui fit plus de 200'000 morts, les massacres à répétition au Pakistan ou au Nigéria, le dynamitage des buddhas en Afghanistan. Tout cela a choqué, mais n’a en rien modifié le cours des choses.

Cette fois-ci il en va autrement. Avoir frappé au cœur la liberté de la presse, de croyance, avoir frappé au cœur des caricaturistes d’un immense talent, un journal irrespectueux de toute autorité qu’elle quelle soit, avoir frappé au cœur du continent, à Paris… c’était la goutte de trop.

Après l’insurrection des consciences, cependant, quel suivi dans la durée, pour qu’au changement de perception corresponde un changement de politique ? 

Une chose est claire : tant pour les musulmans du monde que pour les non-musulmans, séparer l’islam des extrémistes est désormais une nécessité. Mais, et c’est là que les difficultés commencent, cela ne suffira pas.

En effet, les violences islamistes à répétition dans le monde, et dont on ne rappellera jamais assez qu’elles frappent en tout premier lieu les populations musulmanes, la montée d’une lecture littérale du dogme nous montre le caractère profondément ambigu des pratiques religieuses. La Chrétienté a illustré durant des siècles cette confusion mortifère entre spiritualité et violence, entre religion librement vécue et imposition d’une foi. Et durant des siècles, un Occident par définition chrétien a tué, brûlé, massacré par milliers «sorcières», mécréants, hérétiques, protestants, catholiques, cathares, au nom de la vraie foi et de la «sainte inquisition», pratiqué les conversions forcées, conduit des croisades à répétition.

Il a fallu du temps pour sortir de là. On se persuadait du coup que le monde tout entier avait franchi cette étape, que la liberté de conscience et de croyance était un acquis universel. L’islamisme nous montre qu’il n’en est rien. Cette tâche doit être accomplie au sein de toutes les religions. Aucune n’en est exempte. Des bouddhistes – religion connue pour son pacifisme – oppriment les Tamouls hindouistes au Sri Lanka, les musulmans en Birmanie… C’est bien un extrémiste hindouiste qui a assassiné Gandhi au lendemain de la sanglante partition du sous-continent indien.

Un travail de mise à jour est indispensable et c’est maintenant au tour de l’Islam de le faire. Quand une loi religieuse punit de mort celui ou celle qui a décidé de la quitter, quand d’aucuns veulent faire prévaloir cette loi sur la loi civile, cela n’est pas acceptable, nulle part au monde. Quand une loi religieuse punit de lapidation l’adultère, cela est inexcusable, partout au monde. Quand des arrêts de mort contre des dessinateurs sont édictés par des dignitaires religieux, cela est inadmissible. Le message sacré doit être dégagé de sa gangue, débarbouillé des scories d’époques révolues, pour que des confusions circonstancielles puisse surgir la parole dans sa vérité spirituelle pérenne.

Reconnaissons que ce travail – que d’aucuns ont déjà courageusement engagé, notamment parmi les Soufis, et dans un contexte pas facile de régimes autoritaires, de pratiques sociales peu propices au débat, de modes éducatifs peu ouverts à la pensée complexe et à la connaissance de sa propre histoire – est un immense effort, aussi douloureux que nécessaire.

Mais nous aussi, nous avons un effort à faire. Un effort d’intégration, de respect, d’égalité de chances pour toutes et tous, notamment pour les jeunes, sacrifiés sur le marché de l’emploi dans bien des pays, se sentant de trop, rejetés à 15 ans déjà. On dirait que, depuis quelques jours, la France a enfin compris ce que signifiait, sur le terrain, l'engagement républicain… Ce n’est que par le respect que se développera le respect, qu’ensemble on pourra assécher les marécages qui nourrissent le terrorisme.

Répondre au terrorisme, c’est aussi montrer le profond respect que doit nous inspirer une foi partagée par une partie importante de l’humanité, qui a porté et inspiré de brillantes réalisations et qui continue à le faire, dans l’architecture, l’art, la musique, la littérature…

Oui bien sûr, Charlie Hebdo avait le droit le plus strict de publier ce qu’il veut, de souligner le caractère absolu de son engagement, de confirmer ses options par la fameuse couverture du lendemain. Que ces dessinateurs de génie n’aient pas peur de la mort les honore. Mais si le droit pénal limite la liberté d’expression en punissant l’insulte, le dénigrement, la diffamation, le racisme, ce n’est pas pour rien. Le vivre ensemble passe par le respect de ce qui est le plus cher à l’autre : vivre ensemble – ou mourir affrontés, nous avons le choix.

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.