Haut-Karabagh : le retour de la [vraie] guerre ? Partie II : Aspects diplomatiques

Suite du premier article, à l’occasion de notre enquête de terrain en Arménie et en République d’Artsakh.

Avec Charles de Blondin.

Comme vu précédemment, La guerre du Haut-Karabagh est un marqueur du retour des conflits de haute-intensité. Une typologie de conflits auxquels l’occident, après 30 ans de domination militaire globale, n’est plus préparé. Le retour de ce type de conflictualité est notamment le fait des nouveaux Etats-puissances (Russie, Chine, Turquie…), qui remettent en cause l’ordre du monde post-guerre froide. Dés lors, l’occident, militairement mal préparé, peut donc être politiquement contesté. Le risque de déclassement géopolitique est donc réel, surtout en Europe.

Dans cette optique, la guerre du Haut-Karabagh dépasse de loin le seul enjeu territorial qui oppose l’Arménie à l’Azerbaïdjan. Mieux, elle se trouve  au cœur des agendas politiques des puissances régionales qui les entourent. Un probable avant-gout des modalités des relations internationales dans un futur proche.

L’irruption des permanences géopolitiques régionales :

La guerre pour le Haut-Karabagh est la résultante d’une double convergence historique : les mutations régionales issues de la 1ère guerre mondiale et les conséquences de la chute de l’URSS. Le tout repose sur la permanence des rivalités régionales séculaires. En effet, le Caucase est une zone-tampon entre trois vieux empires (russe, ottoman, perse) et leurs héritiers directs (fédération de Russie, République de Turquie, République Islamique d’Iran).

La guerre de 2020 relève d’impératifs aussi bien stratégiques que confessionnels entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan : mais pas seulement. Ces derniers ont longtemps été sous domination Russe (vice-royaume puis fédération de Transcaucasie sous l’URSS), malgré la brève période des indépendances (1918-1920). A l’origine géographiquement imbriquées, les communautés ont subi une rationalisation de leur habitat sous la domination soviétique. Par ailleurs, la politique soviétique jouât explicitement sur l’affirmation nationaliste. Cela afin, entre autres, de casser le caractère « transcaucasien » de la région[1]. Le statut du Haut-Karabagh, accordé en 1920 à l’Azerbaïdjan, et les tensions en découlant, participent de cette politique.

Cependant, les spécialistes ont trop polarisé l’analyse du conflit sous ce seul prisme. En effet, si l’on élargi la focale des évènements :  on voit que la guerre de 2020 fût aussi (surtout ?) une lutte d’influence sur le Caucase du sud opposant notamment la Russie et la Turquie. Cette dernière cherche à se rapprocher de l’Azerbaïdjan dans le cadre de sa politique néo-ottomane vers la mer Caspienne et les républiques turcophones post-soviétiques. De son côté, la Russie cherche à garder la main sur l’ex-Transcaucasie qu’elle considère comme sa zone d’influence historique dans la région, voire son apanage. La guerre contre la Géorgie (2008) est d’ailleurs un des avatars de cette politique.

L’Azerbaïdjan : vrai enjeu du conflit ?

Cette situation peut expliquer en partie la position ambivalente de la Russie dans le conflit. Livrant l’essentiel des armements des deux belligérants, elle est aussi soucieuse de ménager l’Azerbaïdjan prospère en hydrocarbure. Elle n’est intervenue que pour se positionner comme arbitre et garant de la paix. Or, la Russie est liée à l’Arménie par un accord de défense dans le cadre du traité de sécurité collective (TSC). Ce traité comporte une clause de défense mutuelle en cas d’agression.

Cependant, le Kremlin est parvenu à jouer un numéro d’équilibriste en jouant sur les contradictions internes de l’Arménie. En effet, cette dernière ne reconnaît pas la République de l’Artsakh, qui régit le Haut-Karabagh (objet du « litige ») depuis 1991. Dès lors, la guerre du Haut Karabagh n’impliquait pas, légalement, l’intégrité territoriale de l’Arménie (même si des frappes ont tout de même touché son territoire). Une ambivalence propre à compliquer les relations entre Arménie et Artshak.  En effet leurs lignes politiques n’apparaissent pas aussi soudées qu’on pourrait pu, intuitivement, le croire : comme en témoigne le contenu de notre entretien de janvier 2020, à Stepanakert, avec le ministre de l’administration des territoires et des infrastructures du Haut-Karabagh.

Cette posture n’a pas échappé aux franges les moins russophiles d’Arménie… Ce qui explique aussi la forte popularité du Président Macron (France) : seul chef d’Etat à avoir publiquement condamné Azerbaïdjan et Turquie. Pourtant le soutien de la France n’est pas allé beaucoup plus loin, hormis les actions du Sénat français en faveur d’une reconnaissance de l’Artsakh. Une faute selon certains observateurs qui voyaient là une opportunité diplomatique pour la France dans la région.

La Turquie bénéficiait de coudées plus franches que la Russie. Elle a donc activement soutenu les Azéris lors du conflit via l’envoi de chasseurs F16, la fourniture de drones stratégiques MALE[2] Bayraktar Tb2 ou la projection d’un contingent de 2000 combattants djihadistes syriens. Sans compter la présence de ses conseillers militaires.

Dès lors, il apparaît clairement que l’enjeu réel du conflit n’était pas tant le Haut-Karabagh mais bien une lutte d’influence autour de l’Azerbaïdjan. L’Iran ne s’y est d’ailleurs pas trompé, en offrant un très timide soutien à l’Arménie. En effet, Téhéran voit d’un mauvais œil les menées de l’Azerbaïdjan, dans la mesure où le nord de son territoire est largement peuplé d’une minorité azérie, historiquement turbulente[3], qui pourrait, virtuellement, être la prochaine revendication de Bakou.

Vers une Europe décliniste ?

Voici trente années que l’ordre international est régi par le multilatéralisme et la superpuissance américaine. Mais aujourd’hui, les nouveaux Etats-puissances (Russie, Turquie, Chine, etc.), et leurs clients (actuels ou futurs) sont en mesure de faire valoir la leur vision du monde. Leur puissance militaire renouvelée leur permet en effet d’imposer leurs agendas politiques, indépendamment de la volonté occidentale. Ou tout du moins en étant capable de s’inscrire dans un rapport de force. Il s’agit d’une bascule radicale comparé à l’ordre international des années 1990/2000. Cette tendance devrait se poursuivre et s’intensifier à l’avenir. L’exemple Azéri prouve en effet que disposer d’un outil militaire relativement solide, ou à même de contester efficacement une projection de force étrangère, va devenir courant. L’exemple du réarmement massif en Asie du Sud-Est va aussi dans ce sens. Dès lors, les caractéristiques futures de la puissance ne semblent plus être celles de la domination globale dans un cadre multilatéral. Mais plutôt de l’affirmation nationale dans un environnement mondial où la conflictualité se banalise [à nouveau]. De facto, l’Europe qui se considère sous parapluie militaire américain, est aujourd’hui confrontée à la perspective de son propre déclin, alors que les États-Unis (et la France) s’interrogent sérieusement sur la pertinence de l’OTAN. Il en va de même pour la France, qui, malgré ses ambitions géopolitiques, ne semble pas disposer d’une classe politique en mesure d’y mettre des moyens décisifs.

[1] PEYRAT Etienne, Histoire du Caucase au XXe siècle, Fayard, 2020

[2] Moyenne Altitude Longue Endurance

[3] PEYRAT Etienne, op.cit.

Haut-Karabagh : le retour de la [vraie] guerre ? Partie 1 : Aspects militaires

[Suite de notre enquête de terrain] – Conséquence prévisible de près de 30 ans d’affrontements larvés, la guerre du Haut-Karabagh (2020) a marqué par sa nature de « haute-intensité ». L’Europe, peu habituée à la réalité de la guerre, a vécu cet affrontement comme un basculement aussi bien militaire que diplomatique. Comme le démontre la publication d’un rapport du Sénat français, sur le conflit, le 7 juillet 2021.

Avec Charles de Blondin

La France, première puissance militaire européenne, et parmi les premières mondiales, a suivi le conflit avec attention. Si la présence d’une forte communauté arménienne a nécessairement pesé, l’antagonisme qui l’oppose actuellement à la Turquie, partie prenante du conflit, a aussi largement joué.

On observe depuis quelques années la montée d’Etats-puissances en mesure de contester la suprématie militaire occidentale (Amérique et France). Dans cette optique, l’armée française a progressivement développé un nouveau corpus doctrinal, avec pour objectif de préparer les guerres du futur. Mais aussi de sensibiliser les décideurs politiques au retour des conflits conventionnels de haute-intensité.

Or, les principales caractéristiques de ce type de conflits étaient réunies lors de la guerre du Haut-Karabagh : engagement de grandes unités blindées, frappes massives depuis les airs (avions, drones), usage de mesures de « déni d’accès » (systèmes anti-aériens, guerre électronique, etc.), large ingérence de puissances étrangères.

Le 7 juillet dernier, le Sénat Français publiait un rapport sur les enseignements du conflit du Haut-Karabagh : militaires (retour de la haute-intensité), diplomatiques (dynamiser l’alliance avec l’Arménie) et géostratégiques (rivalité avec la Turquie et la Russie). La prise de position du Sénat n’est pas neutre et manifeste, de la part de la chambre haute de la république française, une volonté de prise de conscience quant à la nouvelle donne de l’ordre international.

Le retour de la guerre conventionnelle

Le conflit éclate le 27 septembre 2020 à l’initiative de l’Azerbaïdjan. En six semaines de combats vont tomber près de 8000 hommes dont plus de 3000 Azéris et près de 5000 arméniens. Des chiffres très élevés compte-tenu de la durée des combats et des populations respectives des deux pays (10 et 3 millions). Face aux 118 000 hommes de l’armée de terre Azéri, l’armée arménienne aligne seulement 40 000 hommes dans le Haut-Karabagh. Le différentiel entre les budgets des deux pays est également important, de l’ordre du double en faveur de l’Azerbaïdjan (1,2 milliards de dollars). Ce dernier largement dopé par sa rente pétrolière.

Les priorités matérielles des deux armées ont été différentes. L’Arménie a largement misé sur l’entraînement de ses forces terrestres et une artillerie très puissante (122 et 152 mm, lance-roquettes, missiles balistiques SCUD et Iskander). A la veille du conflit, son parc blindé se compose en outre de 100 chars T-72 (plus quelques T-80 et T-90) et de transports BMP-2. Son système de défense Anti-Aérienne (AA) est relativement dense. Multicouche, il regroupe notamment des batteries à longue portée S-300 PT (75km), protégés à courte portée par des systèmes Tor d’origine russe (très modernes) et Osal ainsi que des batteries de S-125 (23km)[1], théoriquement dotés de capacités C-UAS (anti-drones).  On note en revanche des capacités C4ISTAR[2] très insuffisantes en termes d’infrastructures (hormis des systèmes de brouillage) de détection et de communication, mais aussi de recueil de l’information ; notamment du fait de capacités ISR (Intelligence, surveillance et reconnaissance) aériennes faibles.

De son côté, l’Azerbaïdjan déploie un plus large spectre de capacités.  Ces dernières destinées à percer le dispositif résolument défensif et retranché d’Erevan et de Stepanakert. Dans cette optique, le pays aligne un grand nombre de blindés dont une centaine de chars modernes T-90 S d’origine russe ; et une masse plus imposante de 250 chars T-72, plus rustiques mais aussi plus maîtrisés et peu coûteux. Bakou peut aussi compter sur plusieurs systèmes antichars (missiles Spikes, chasseurs de chars, etc). Enfin, les forces sont appuyées par une composante aérienne solide composée d’une vingtaine de Sukhoi-25. Ces derniers, chasseurs-bombardiers, sont utiles pour les missions d’appui-sol. On compte aussi une centaine d’hélicoptères de combat et de transport de troupes (Mi-35, Mi-24, Mi 17)[3] conférant une souplesse d’emploi et une capacité de manœuvre plus large aux soldats Azéris : un avantage décisif face à un dispositif arménien rigide et peu mobile.

Cependant, la différence s’est avant tout faite grâce à leurs architectures de commandement et de contrôle moderne (défenses AA intégrées, brouillage, radars de contre-batterie, capacités ISR aériennes- et spatiales-). D’où un emploi rationnel et efficace d’un grand nombre de drones de types variés (tactiques, stratégiques, munitions errantes) en mesure de répondre à un large spectre de missions (ISR, bombardement tactique, appui-sol, contre-batterie, etc).

En effet, les capacités C4ISTAR, dopées par l’endurance des drones, confèrent une initiative importante à leur détenteur, via l’accélération du tempo de bataille. Il s’agit de la boucle décisionnelle OODA[4]. On note cependant chez les forces azéries une coordination aéroterrestre (appui-sol) au contact peu efficace. Ce type de manœuvre interarmes est cependant complexe et maîtrisé par un club restreint de pays.

Saturation des drones

Les frappes air-sol ce sont avérées décisives. Le plus gros du conflit s’est en effet joué sur la capacité à gagner la liberté d’action dans la 3e dimension : la maîtrise du ciel. Dans cette optique les drones, plus que les aéronefs, ce sont taillés la part du lion.

Dans cette optique, les missions SEAD (Suppression Ennemy Air Defence) ont été les effets majeurs du conflit. Le ciblage et la destruction de la défense AA arménienne fut une priorité pour les forces Azéris dès le début des affrontements. Réputés denses, malgré la relative ancienneté de leur parc, les systèmes anti-aériens d’Erevan ce sont avérés vulnérables, voire mal défendus. Cela malgré la présence de systèmes basse-couche Tor, cependant en nombre trop réduit. Ce type de système SHORAD (Short Range Air Defense) est pourtant indispensable à la survie de batteries longue portées comme les S-300 ou les S-400 (notamment contre les drones).

Cependant, plusieurs analyses ont mené à poser la question de l’efficacité des capacités de commandement et de contrôle arméniennes, qui ont révélé des défauts dans la chaîne de décision ainsi que dans la coordination.

Très rapidement, les forces arméniennes ce sont retrouvées sans protection dans la 3e dimension, et par voie de conséquence, très exposées aux munitions errantes (drones Harop, Harpy, Skystrikers). De facto, les pertes Arméniennes furent très lourdes : de l’ordre de plusieurs centaines de chars, d’obusiers et de véhicules. Cependant, il faut noter la solidité importante des forces terrestres arméniennes quand elles ne sont pas soumises à des appui-feux depuis la 3e dimension. Ainsi, l’assaut d’une colonne blindée, le 27 septembre, sur le flanc Est (en direction de Stepanakert), fût un échec cuisant pour les forces Azéris (ici dépourvues de soutien aérien)[5].

Enseignements militaires de l’affrontement

Les nations occidentales ne sont plus les seules à disposer de matériels de haute-technologie. Un pays comme l’Azerbaïdjan, certes armé par la Russie et la Turquie, serait en mesure de mettre en échec la majorité des armées européennes (en dehors de la France et la Grande-Bretagne). En effet, les Azéris disposent d’un outil militaire capable de répondre à un spectre de mission plus large que beaucoup de pays de l’UE.

De facto, des Etats-puissances, et leurs clients, sont aujourd’hui en capacités de déployer massivement des mesures de déni d’accès (A2AD) face aux armées occidentales.  Elles ont été précisément pensées (par la Russie ou la Chine) pour contrer les avantages comparatifs des armées occidentales (arme aérienne, infovalorisation, ect).

Les armées occidentales sont en majorité organisées pour faire face à des conflits asymétriques dans le cadre du contre-terrorisme ou du maintien de la paix. De fait, des pays comme la France ou les Etats-Unis ce sont habitués à un certain confort opérationnel depuis près de vingt ans : supériorité aérienne acquise, centres logistiques peu ou pas menacés, etc. Une situation qui a conduit à la relégation, voire l’abandon, des doctrines de guerre conventionnelles, et de certaines capacités matérielles (AA, SEAD, Guerrellec, etc). Enfin, l’organisation, voire le dimensionnement (la masse) des forces, ne sont actuellement pas adaptés à des conflits de haut-intensité. Cependant, ces questions font l’objet d’une prise en compte croissante, notamment l’armée française.

A noter également la guerre de l’information particulièrement dense à laquelle ce sont livrés les deux pays. Dopées par les réseaux sociaux, les guerres de l’information deviennent un composante à part entière de la conflictualité contemporaine.  Avec des répercussions décisives sur les opinions publiques, et donc potentiellement, les réactions diplomatiques.

Cet état de fait annonce de profondes mutations géopolitiques mondiales. Car tout rééquilibrage militaire s’accompagne mécaniquement de l’irruption de nouveaux agendas politiques sur la scène internationale. C’est ce que l’on appelle avoir les « moyens de sa diplomatie ».

 

[1] GRASSER Pierre, RETEX – 44 jours sur le Haut-Karabakh, Varia, Irsem, 2021

[2] Commandement, Contrôle, Communication, Computer, Intelligence, Surveillance, Reconnaissance, Targetting, Assess.

[3] GRASSER Pierre, op.cit.

[4] Observation, Orientation, Décision, Action

[5] Ibid

La Côte d’Ivoire affirme son agro-industrie… et gagne le bras de fer sur l’or brun

Alors que la montée en puissance industrielle du pays s’affirme notamment dans les domaines agricole et minier, l’activisme ivoirien a été particulièrement notable dans la filière cacao ces dernières semaines, comme en témoigne le bras de fer qui oppose le gouvernement aux majors mondiales du chocolat.

Au-delà de la hausse des rendements, la politique industrielle de la Côte d’Ivoire est tournée vers la transformation industrielle, qui doit permettre à l’économie ivoirienne de sortir de sa rente agricole afin de mieux résister à la fluctuation des cours mondiaux. En toute logique, le Président Ouattara ambitionne de faire passer un nouveau palier au secteur agro-alimentaire national, qui a permis au pays d’intégrer la catégorie des pays émergents en 2020. Seul vrai pays émergent d’Afrique de l’Ouest, et doté d’une croissance toujours robuste malgré la pandémie, La Côte d’Ivoire a réussi à maintenir cette tendance sans rente minière ni pétrolière. Une rareté en Afrique.

Le gouvernement semble pourtant déterminé à dynamiser son secteur minier, afin qu’il vienne doper l’économie nationale. Dans un même esprit de diversification, le gouvernement ivoirien souhaite développer d’autres secteurs tels que les textiles ou l’industrie pharmaceutique, mais avec plus de difficultés.

Transformation industrielle

Le secteur agricole tient une place historiquement privilégiée dans les performances économiques du pays (cacao, anacarde, coton, mangue, ananas…) : c’est le fameux « miracle ivoirien » de l’ère du Président Houphouët-Boigny (1960-1993). Mais la fluctuation des cours mondiaux et les désordres liés à la guerre civile affaiblirent considérablement l’économie, dépendante de cette rente agricole.

Le Plan national d’investissement agricole (2012-2016) fut la première initiative gouvernementale destinée à redynamiser le secteur et à lui donner plus de résilience. Doté d’un budget de 816 milliards FCFA (1,25 milliard d’euros), il prévoit des subventions à l’exportation et des réductions de taxes (-5%) de sortie du territoire pour les produits transformés (notamment le cacao). On note donc la volonté, dès l’origine, de coupler la dynamisation de la production (destinée à l’export) tout en favorisant les initiatives industrielles liées à la transformation. Les progrès sont nets, la filière cacao étant passée de 5,3% à 6,5 % de croissance entre 2012 et 2016. Même constat pour l’anacarde, dont le pays est le premier producteur mondial, qui gagne deux points de croissance (29% à 31%) dans l’intervalle.

Encore plus ambitieux, avec 4325,4 milliards FCFA d’investissements, le second PNIA (2017-2022) vise la constitution d’agropoles territoriaux, le développement de la formation et des techniques de transformation (notamment sylviculture et secteur halieutique). L’objectif est, in fine, d’atteindre un taux de croissance annuel du volume de production de 7,5% dans toutes les filières.

Le cas particulier de l’or brun

Malgré des classements appréciables concernant la culture de l’anacarde, de la mangue ou du coton, la production emblématique de la Côte d’Ivoire demeure le cacao. Le pays, qui fournit près de 40% des exportations mondiales, est aussi le premier broyeur mondial (35% de sa production locale). L’objectif du gouvernement est de porter à 100% de la production locale la transformation semi-finie de la fève de cacao à l’horizon 2025. La construction de deux complexes industriels (Abidjan Pk 24 et San Pedro) en 2020 participe de cet objectif. De quoi permettre à la Côte d’Ivoire d’acquérir une influence majeure sur le marché mondial du cacao, avec un impact direct sur le secteur de la confiserie.

Réaction des majors du cacao

Ceci n’est pas passé inaperçu auprès des majors mondiales du cacao (notamment Mars et Hershey), négociants comme confiseurs. Et c’est à ce titre que l’on peut interpréter la volonté de ces multinationales de contourner le différentiel de revenu décent (DRD) : un prix plancher qui garantit un niveau de vie et d’investissement productif minimum pour les petits producteurs. Ces majors prétextent la baisse de la consommation mondiale, du fait de la pandémie de Covid-19, pour expliquer la diminution de leurs achats. Ces multinationales ont pourtant tenté de contourner les producteurs ivoiriens en changeant l’origine de leurs importations, ce qui s’apparente à une volonté de privilégier des fournisseurs moins tentés de contrôler les prix plancher du marché.

Les autorités de Côte d’Ivoire, rejointes par le Ghana, ne se sont cependant pas laissé intimider. À eux deux, ces pays, qui représentent près de 60% de la production mondiale de cacao, ont serré leurs rangs face aux injonctions de multinationales. Une première sur un marché aussi lucratif que le chocolat (100 milliards de dollars).

Face à ce bras de fer, la Côte d’Ivoire est plus que jamais déterminée à stimuler son outil de production. En dehors de l’incrémentation de ses capacités industrielles, le gouvernement encourage la petite transformation chocolatière, à destination de son marché local qui connaît une certaine expansion. Par ailleurs, le Président Ouattara a récemment acté l’ouverture d’une antenne commerciale pour l’Asie du Sud-Est (en Chine), afin d’y déployer des négociants internationaux ivoiriens. Cet activisme témoigne, avec un certain fracas médiatique, de la volonté ivoirienne de commencer à compter sur les marchés mondiaux. Quelles qu’en soient les conséquences, cet évènement peut être vu comme un petit tournant géopolitique pour la Côte d’Ivoire et par ricochet, pour l’Afrique de l’Ouest.

 

 

 

 

 

Côte d’Ivoire : refonder l’armée pour consolider l’unité nationale

La fin de la guerre civile, qui a débuté en 2002 et s’est achevée en 2011 après l’éviction de Laurent Gbagbo, a débouché sur une refonte des forces armées ivoiriennes. Hétéroclites, divisées et peu fiables, les nouvelles forces ivoiriennes ont montré des failles profondes, qui ont culminé avec les mutineries de 2017. Reprises en main, dès lors, par le ministre de la Défense Hamed Bakayoko, qui cumule cette fonction avec celle de premier ministre depuis la semaine dernière, les armées ivoiriennes ont depuis multiplié les signaux de restructuration. Un bilan d’étape positif à la veille des élections présidentielles prévues pour la fin de l’année et qui seront décisives pour la stabilité régionale.

Les incapacités qui ont caractérisé l’armée ivoirienne dans la période 2011/2017 sont directement liées aux conséquences de la guerre civile ayant frappé le pays entre 2002 et 2011 et au contexte ethnique très complexe du pays.  La Côte d’Ivoire est un pays d’environ 25 millions d’habitants répartis entre une soixantaine d’ethnies que l’on peut regrouper au sein de quatre grands blocs : Mandés (Malinkés, Dioulas, Mandés du Sud…) et Voltaïques (Sénoufos, Lobis…) dans le nord du pays, puis les Krus (Bétés, etc.) dans le quart sud-ouest et enfin les Akans (Baoulés ; ethnies lagunaires…) dans la zone sud/sud-est. A cela s’ajoute une démarcation entre musulmans au nord et chrétiens au sud.

Cet équilibre précaire n’a pas survécu au délitement de l’alliance Baoulé/nordistes en 1993 et aux conséquences d’une immigration à majorité musulmane jugée déstabilisante (26% de la population en 1998) par les ethnies sudistes. Après le coup d’état militaire en décembre 1999, l’élection d’octobre 2000 écartant les candidats Ouattara (Mandés et musulmans) et Bédié (Akan/Baoulé), le président Gbagbo (Kru/ Bété et alliés Akans/Lagunaires) accédait au pouvoir avec à peine plus de 20% des voix. La contestation et la répression qui s’ensuivirent, puis la tentative de coup d’Etat des partisans de Ouattara en 2002, marquèrent le début de dix ans de guerre civile et la partition, de facto, du pays entre nord et sud. Une guerre civile qui s’achevait à partir de 2007 et des accords de Ouagadougou (Burkina-Faso) malgré le sursaut de 2010 et la reprise des combats qui s’ensuivit, débouchant sur l’arrestation de Laurent Gbagbo et l’arrivée à la présidence d’Alassane Ouattara.

La première réforme bâclée des forces de sécurité Ivoirienne

La guerre civile provoqua la création, au nord, des Forces armées des forces nouvelles (FAFN) composées de militaires rebelles et d’une grande majorité de miliciens répartis dans une dizaine de régions militaires appelées « com’zones ». Peu entraînées et peu opérationnelles, la plupart de ces troupes ne combattirent pas dans cette guerre civile n’ayant connue que des combats très sporadiques. La fin officielle des hostilités vit la fusion des FAFN avec les loyalistes, les Forces de défense et de sécurité (FDS), au sein de Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI). Cette fusion, dans le cadre du processus de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR), devait opérer la démobilisation des 74 000 combattants issus de la guerre civile afin de parvenir à un effectif de 22 000 soldats pour les FRCI, dont 8400 ex-FAFN.

A priori conforme au dispositions prises à Ouagadougou, le processus DDR souffrit de nombreuses lacunes qui furent nuisibles au processus connexe de réforme du secteur de la sécurité (RSS). En effet, loin de recréer une armée nationale, le président Ouattara fut contraint de mettre en place une armée de régime. C’est ainsi qu’il mis à la tête des FRCI d’anciens responsables et officiers FAFN, peu formés et indisciplinés, au détriment d’officiers loyalistes des FDS, pour la plupart entraînés et compétents. Enfermée dans une telle posture, la RSS des FICR fut négligée et aboutit en 2016 à une armée mal commandée, sous-équipée et aux installations vétustes ; et dont les deux composantes, FDS et FAFN, n’étaient pas parvenues à créer une cohésion. Reflétant les tensions interethniques du pays, les FICR ne parvenaient pas à gagner la confiance de la population ni à assurer l’ordre dans le pays. De fait, aucun des piliers sécuritaires de la RSS (armée, police, gendarmerie, protection civile) n’était opérationnel. Le paroxysme fut atteint en avril 2017 lors des mutineries des soldats ex-FAFN qui obtinrent gain de cause dans leurs revendications (versement de primes rétroactives, postes, etc).

Le sursaut incarné par le ministre Hamed Bakayoko

Le pouvoir, mis devant le fait accompli de l’indiscipline et du manque de fiabilité de son armée, pourtant idéologiquement acquise, décida d’accélérer la démarche amorcée en 2016[1]. Ainsi, en juillet 2017, Hamed Bakayoko, un proche du président Ouattara, fut nommé ministre de la Défense. Sous son impulsion, la montée en puissance des FANCI semble être devenue une réalité.  Depuis 2017, l’action du ministre s’est déclinée en plusieurs volets destinés à professionnaliser les armées Ivoiriennes. Les mesures les plus emblématiques concernent la rationalisation des chaînes de commandement et l’amélioration générale des ressources humaines afin d’atténuer l’influence et le poids des com’zones dans l’institution et resserrer les liens avec les anciens des FDS. Dans cette optique, l’année 2019 fut marquée par des changement importants à la tête d’unités opérationnelles via le limogeage d’anciens chef de com’zones (Chérif Ousmane, Issiaka Ouattara[2]…) au profit d’officiers ex-loyalistes. Par ailleurs, le ministre Bakayoko a réussi à mener à bien la restructuration des effectifs en supprimant 4000 postes au sein de l’armée (entre 2016 et 2020), via des départs volontaires[3], afin de renverser la pyramide des âges et des grades (surreprésentation des sous-officiers), mais aussi la part des ex-FAFN.

Sur le plan des infrastructures, les casernes ont été rénovées et quatre hôpitaux militaires sont en cours de construction. L’entraînement et la formation (initiale et continue) n’ont pas été oubliés avec la rénovation de plusieurs écoles et surtout la création, en partenariat avec la France, de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT). Outre sa vocation de coopération internationale, et surtout sahélienne, l’école comportera un camp d’entraînement (infrastructures de tir, multi-milieux…), une école de cadre spécialisée en contre-terrorisme et une académie de recherche stratégique. Cette académie est importante non seulement dans le cadre de la modernisation des FANCI, mais surtout car elle trace un début de concept d’emploi des forces ivoiriennes dont les doctrines seront tournées largement vers les opérations anti-terroristes. Cela dans la diversité des milieux qui caractérisent le pays mais aussi l’Afrique de l’ouest en général (sahel, brousse, milieux tropicaux, montagneux, lagunaires etc). Enfin, le partenariat militaire opérationnel (PMO) avec la France a été resserré et les formations prodiguées par les Forces françaises et Côte d’Ivoire (FFCI) à destination des FANCI se sont affirmées : actes réflexes et élémentaires (utilisation des armes, déplacements, positions, etc.), manœuvres interarmes, transmissions, maintien en condition opérationnel (MCO)….

Les enjeux de forces crédibles en Côte d’Ivoire

Pour le président Ouattara, la réforme des armées représente autant un enjeu de stabilité politique que de sécurité extérieure. Parvenu à la présidence dans un contexte de polarisation des tensions ethniques et religieuses, il s’agit pour lui, depuis 2011, de ne pas donner le sentiment au sud que la fin de la guerre civile a été le synonyme d’une conquête par le nord musulman (même s’il doit en partie son élection aux voix Baoulé). D’où l’importance de doter le pays d’une armée multi-ethnique qui puisse symboliser la symbiose nationale ivoirienne. Une manière d’éviter de futurs conflits et des phénomènes de radicalisation et de sédition armée comme ceux constatés au Mali ou au Burkina-Faso.

A ce titre, il est peu probable qu’on assiste à une métastase des groupes armés terroristes (GAT) sahéliens en Côte d’Ivoire du fait d’un terrain ethnique peu favorable. En effet, Malinké et Sénoufo sont des cousins des Bambaras du Mali et des Mossis du Burkina-Faso : tous victimes des GAT composés majoritairement de Peuls ou de Touaregs. En revanche, l’émergence d’une menace terroriste indigène via le banditisme ou les tensions inter-ethniques n’est pas à exclure.

Dans cette optique, la nature des réformes mises en œuvre par le ministre Bakayoko, témoigne du discernement récent des autorités ivoiriennes à se doter d’une armée structurellement organisée, fiable et surtout nationale avant de commencer l’intégration de matériels et d’équipements avancés. Loin d’imiter certains travers de mimétisme avec l’occident courants dans les armées africaines, les FANCI, aujourd’hui nommées les FACI, semblent adopter et concevoir des doctrines résolument tournées vers l’anti-terrorisme et le maintien de l’ordre (gendarmerie). De cette manière l’armée jouera autant un facteur de cohésion nationale, limitant les risques de déstabilisation, qu’une réponse à des tentatives d’attaques terroristes [extérieures] sur son territoire. A ce titre, la montée en puissance des forces ivoiriennes pourrait confirmer, dans un futur proche, le rôle de pilier régional du pays dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Les premiers effets politiques seront mesurables d’ici les élections de novembre 2020. En revanche, d’un point de vue militaire, les récentes opérations combinées avec le Burkina Faso (opération Comoé) ou l’envoi d’un contingent dans le cadre de la Minusma sont autant de signaux faibles encourageants.

 

[1] C’est cette année-là que fut votée la loi de programmation militaire (LPM), pour un budget d’1,2 milliards de Francs CFA, et que furent rebaptisées les FRCI en Forces armée nationales de la Côte d’Ivoire (FANCI).

[2] Pourtant réputés intouchables

[3] Un bureau d’aide à la reconversion a été créé en ce sens

Sommet de Nouakchott : rebâtir le Sahel (2/2)

Dans le contexte sahélien, aucun résultat militaire ne peut être pérennisé sans régler le problème à la racine, le terrorisme islamique étant plus une conséquence qu’un mal endémique dans des pays en proie au sous-développement institutionnel autant qu’économique. Des problématiques qui semblent sérieusement prises en compte par la Coalition pour le Sahel.

La rationalisation stratégique du sommet de Pau se voulait autant militaire que civile. La Coalition pour le Sahel, qui a été actée à son issue, devait reposer sur quatre piliers (combat, coopération militaire, développement, gouvernance). Complémentaires, ces derniers font écho à la conviction de la coalition de privilégier un continuum sécurité/développement afin d’assurer la stabilité régionale à long terme. Dans l’immédiat post-Pau, la restauration du rapport de force militaire prima naturellement même si la Coalition pour le Sahel s’affirmait progressivement. Créée officiellement le 28 mars et réunie pour la première fois le 12 juin (45 ministres des Affaires étrangères et une quinzaine d’institutions internationales), la Coalition pour le Sahel s’est réellement déployée dans sa dimension militaire comme civile à partir du Sommet de Nouakchott (Mauritanie). Ce dernier, organisé malgré la pandémie de Covid-19, a notamment permis d’entériner le démarrage de la nouvelle stratégie d’aide au développement à la faveur des effets militaires sur le terrain.

Retisser une communauté de destin

Le Sahel est depuis plusieurs décennies marqué par un désengagement progressif de l’état et une importante multiplicité ethnique. Les rivalités ancestrales inter-ethniques, notamment entre agriculteurs sédentaires, situés le long du fleuve Niger, et les pasteurs nomades ou semi-nomades se sont trouvées progressivement exacerbées durant l’ère post-coloniale. Les groupes armés terroristes ont très tôt joué la stratégie ethnique afin de faciliter leur implantation, tel, en son temps, Al Qaida auprès des Kel Tamasheq (Touaregs) ou l’état islamique chez les populations peules. Les islamistes agissent donc comme une force centrifuge alors même que la Oumma pourrait jouer un rôle de ciment social dans ces pays aux fortes disparités ethnoculturelles. Le problème n’est donc pas religieux mais bien ethnique, les djihadistes instrumentalisant des querelles ancestrales.

Ce début de dissolution des corps nationaux au Sahel se traduit entre autres par des victimes civiles collatérales ou des exécutions sommaires, et cela dans les deux camps, même si la dissolution des djihadistes, et la confusion civil/combattant joue en défaveur des États du G5. Afin de pouvoir reprendre la main sur l’ensemble de leurs populations respectives, les États sahéliens doivent être particulièrement vigilants pour casser cette dynamique. C’est une nécessité car cela favorise la stratégie asymétrique des djihadistes et maintien leurs effectifs tout en fragilisant la réputation du G5. La Coalition pour le Sahel agit dans ce sens afin d’aider les pays sahéliens à se doter d’institutions de gouvernance judiciaires impartiales, via l’Agence pour le Sahel ou l’Agence française de développement, couplées à des forces de police professionnelles (les missions EUCAP). Tout l’enjeu réside donc dans la capacité des États sahéliens et de leurs majorités bambaras (Mali) ou mossis (Burkina-Faso) à faire comprendre à leurs minorités qu’elles ne sont pas des ennemies et participent d’une même communauté de destin national. Les pays du Sahel ayant maintenu leurs engagements souverains lors du Sommet de Nouakchott, les choses peuvent donc continuer de s’améliorer.

Ce genre de scandales, symptomatiques de tendances plus profondes, affectent l’action de la France par vases communicants. Pourtant, la France ne cesse d’œuvrer à éradiquer de tels agissements, comme l’a rappelé la ministre de la Défense Florence Parly : « Il y a des brebis galeuses partout mais nous serions coupables si nous ne mettions pas tout en œuvre pour réduire ce risque ». Voilà des mois que des enquêtes parlementaires sont en cours afin de caractériser cette problématique. Par ailleurs la France agit en amont, et cela depuis l’origine via ses missions de formation dispensées dans le cadre de son partenariat militaire opérationnel : discrimination des cibles civiles et combattantes, droit de la guerre, droit humanitaire, formation d’une gendarmerie prévôtale au Mali destinée à encadrer les aspects légaux de l’action militaire. La discipline et l’expérience de l’armée française ont permis d’éviter des dégâts collatéraux lors de ses opérations et lorsqu’elle accompagne directement les troupes sahéliennes au combat. En conséquence, on ne saurait dire que l’armée française encourage ou tolère des comportements relevant du crime de guerre. Au contraire, elle en fait un axe prioritaire de sa lutte.

Initiative internationale de développement

La Coalition pour le Sahel fut créée lors du sommet fondateur de Pau, non pas comme une organisation supplémentaire et artificielle mais bien comme un organisme censé coordonner toutes les initiatives présentes dans la zone et jusque-là marquées par un certain désordre. Elle s’articule autour du continuum sécurité/développement. La période suivante fut riche en effets et gains militaires préalables au redéploiement de l’aide internationale. Les programmes de développement de première nécessité sont largement fournis par l’armée française via les missions de coopération civilo-militaire. Il s’agit de rapidement gagner les cœurs des populations dans les zones contestées afin de montrer à ces dernières que les armées françaises, ou celles du G5, ne sont pas des envahisseurs. Ces missions sont fondamentales car elles permettent d’affaiblir l’empreinte djihadiste sur les populations le temps de déployer des programmes plus étendus.

Ces derniers sont nombreux (dont la Suisse) même si les principales organisations demeurent l’Alliance pour le Sahel (initiative internationale), le pacte pour la sécurité et la stabilité au Sahel (P3S – Initiative européenne) et l’Agence française de développement (AfD). Tournés vers le développement agricole, infrastructurel (ferroviaire, routier, scolaire, hydraulique…), énergétique ou la gouvernance (judiciaire, administrative, droits de l’homme), ils représentent des centaines de projets et des milliards d’euros de crédit. La Coalition pour le Sahel va permettre des échanges d’informations et une coordination accrue des diverses organisations sur place, ce qui permettra de rationaliser leur action et de drainer [et surveiller] plus efficacement les financements. Une coordination fine entre le développement et la gouvernance est incontournable car sans une véritable organisation et pacification du territoire, les projets strictement économiques seront sans lendemain.

Il n’en demeure pas moins que la Coalition pour le Sahel, créée en mars et dont la première réunion internationale s’est tenue en juin, a profité du sommet de Nouakchott pour affiner sa stratégie dans son volet développement. Afin de rationaliser l’aide et de la faire coïncider avec l’action militaire, il a été décidé de cibler prioritairement des localités dans les zones contestées via le principe d’Aide Territoriale Intégrée (ATI). Les moyens accordés à cette planification se déclinent dans le cadre de programmes d’investissements d’urgences (PDU, CAPI…), etc. Ces initiatives font l’objet d’une grande attention dans le G5 qui a également obtenu, lors du sommet de Nouakchott, la tenue d’un moratoire sur l’annulation de la dette souveraine de leurs pays et la mobilisation des fonds prévus pour les Programmes d’Investissement Prioritaires (PIP). Le chemin parcouru depuis Pau est substantiel même s’il y a encore beaucoup à faire. La coalition a encore tout à prouver dans les mois qui viennent et le prochain sommet qui se tiendra au début de l’année 2020 sera l’occasion de dresser un bilan d’étape.

 

 

 

Sommet de Nouakchott : non, la France ne s’enlise pas au Sahel (1/2)

Le sommet de Nouakchott s’est tenu le mardi 30 juin malgré la crise sanitaire persistante. S’il n’a pas débouché sur des déclarations fracassantes, il consacre les récents succès militaires et diplomatiques de la France pourtant abondamment pointée ces derniers mois pour son « isolement » et son « enlisement ».

Fin 2019, la situation sécuritaire au Sahel paraissait dramatique et le G5 (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad), prêt à s’effondrer sous la pression des groupes armés terroristes. Effectivement, le revers militaire d’Inatès (Niger), en décembre 2019, concluait une année de montée en puissance inédite des djihadistes de l’Etat Islamique dans le Grand Sahel. Afin de remobiliser ses partenaires du G5 Sahel et de conforter un soutien international de plus en plus hésitant, la France décidait d’organiser le sommet de Pau le 13 janvier 2020, quelques semaines après celui du G7 à Biarritz. Objectif : marquer un tournant décisif pour l’action militaire de Barkhane et favoriser l’internationalisation du règlement de la crise. Quelques mois plus tard, la tenue du sommet de Nouakchott entérine l’activisme militaire et diplomatique de la France. Même si elle n’avait jamais été vraiment isolée, elle est parvenue à faire naître une « coalition pour le Sahel » d’ampleur, et cela sous son leadership.

Pourquoi une opération de contre-terrorisme dans le Sahel ?

Au vu de la proximité relative du Sahel avec l’Europe, l’évolution de la situation sécuritaire dans la région représente un impact géostratégique majeur pour le vieux continent. L’hypothèse la plus grave, mais à relativiser compte tenu de la complexité ethnique de la région, serait la création d’un ou plusieurs sanctuaires djihadistes, qui constitueraient une base arrière pour des actions terroristes au cœur de l’Europe. Et cela en provoquant des métastases jusqu’aux côtes méridionales de l’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Bénin, Togo, Ghana, Cameroun, Sénégal…). L’hypothèse la plus probable serait la transformation de la zone en une immense zone grise ingouvernable, amplifiant toute sortes de trafics illégaux ainsi que des vagues d’immigration massives et difficilement absorbables par l’Europe. Pour rappel, le seul G5 Sahel est composé de près de 90 millions d’individus – un effectif qui sera porté à 200 millions à l’horizon 2050.

Le contexte géostratégique de la zone n’implique donc pas de savoir ce que peut faire la France mais plutôt de savoir ce qu’elle est contrainte de faire. Pour ses partenaires du G5 comme pour elle, la victoire représente un jeu à somme positive. Il faut cependant être lucide : le règlement militaro-institutionnel de la crise sahélienne nécessitera encore des années d’efforts soutenus.

Quels résultats militaires pour rassurer les partenaires ?

Le sommet de Pau n’a pas changé l’objectif de l’opération Barkhane : battre militairement les groupes armés terroristes en créant un terrain de stabilité économique et politique propre à empêcher toute résurgence de la menace. En revanche, il en a modifié les modes opératoires. En décembre 2019, les groupes terroristes arrivaient au paroxysme de leur montée en puissance militaire. Appuyés sur des cadres étrangers de haut niveau (ex-djihadistes libyens, etc…) et la capacité à mener des attaques complexes, les ils avaient pris l’initiative sur les armées du G5 réduites à l’inaction. De son côté, l’armée française, s’appuyant sur des points nodaux stratégiques à tenir (Ifoghas, Nord-Niger, lac Tchad, Nord-Est Tchad), accusait un dispositif un peu trop rigide, insuffisamment pro-actif et morcelé. Pour endiguer une montée en puissance djihadiste, jouant par ailleurs habilement sur les rivalité ethniques ancestrales opposant agriculteurs (Bambaras, Dogon, Mossis…) aux pasteurs/nomades (Peuls, Touaregs, Imghads…), une nouvelle méthode fût employée.

Les moyens de la force Barkhane se concentrèrent alors dans la région des trois frontières qui augmenta son tempo opérationnel aéroterrestre jusqu’à entraver presque totalement la liberté d’action et l’initiative de l’Etat islamique. Le groupe est aujourd’hui considérablement affaibli et une partie du terrain perdu précédemment a été repris (Labbézanga- Mali ; Tillabiri et Inates-Niger ; Tanwalbougou et Oursi-Burkina, etc). Pour que cette stratégie soit un succès, il fallut également déléguer plus de responsabilités aux armées du G5 dans la surveillance et la tenue des autres nœuds (notamment l’armée tchadienne) ainsi qu’à la Minusma (Mali du nord). Un autre élément du tournant opératif de Barkhane réside dans l’accélération de l’autonomisation des forces nationales du G5 Sahel ainsi que de sa force conjointe : la FC-G5S dont l’action s’est nettement affirmée ces derniers mois. Ces forces ont pu opérer sur le terrain, coordonnés avec Barkhane, en remportant plusieurs succès, engrangeant dès lors une expérience précieuse.

Un soutien international croissant

Ces effets militaires, couplés à une diplomatie activiste, ont permis de mobiliser les partenaires internationaux de la France, jusque-là assez passifs. Non seulement les Etats-Unis ont différé leur départ de la région (capacités de renseignement), mais l’Europe a commencé à s’investir plus massivement via la Task Force Takuba (13 pays), le renforcement de la Minusma (Grande-Bretagne et Allemagne) et la mission de formation de l’Union Européenne EUTM (renforts espagnols et allemands). En outre, l’Union Africaine a décidé l’envoi d’un contingent de 3000 hommes. Un début modeste mais prometteur, qui atteste de la réussite de la France à convaincre de sa capacité à changer la donne dans la région. L’importance de cet engagement international ne réside pas tant dans une occupation massive du terrain que dans un partage/allégement de certaines missions de Barkhane (tenue du terrain, accompagnement des forces du G5, soutien, renseignement…) afin que celle-ci puisse mieux se concentrer sur ses missions de combat ainsi que de formation des armées du G5.

En définitive, comme rappelé lors du sommet de Nouakchott, cet examen ne doit pas masquer l’ampleur de la tâche qui reste à fournir. L’Etat islamique n’est pas encore vaincu au Sahel et le RIVM (Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans – Al Qu’aida) dispose toujours d’une force de frappe non négligeable. Les efforts militaires doivent se maintenir voire s’amplifier afin de maintenir une pression forte sur les groupes armés terroristes le temps que la formation et l’autonomisation des Forces du G5 Sahel soit effective. La France peut déjà compter sur l’action, cruciale, du Tchad et de la Mauritanie qui disposent d’outils militaires de qualité. En outre, l’affirmation des effets militaires permettra de déployer l’aide au développement, et surtout à la gouvernance, qui sont les conditions d’un règlement de la crise à long terme : tel sera l’enjeu véritable des mois voire des années à venir. Il serait toutefois contre-productif de confondre le temps long, nécessaire à un travail efficace, avec un « enlisement » synonyme d’un mode opérationnel dénué de résultat : les mois qui viennent de passer en témoignent.