Côte d’Ivoire : refonder l’armée pour consolider l’unité nationale

La fin de la guerre civile, qui a débuté en 2002 et s’est achevée en 2011 après l’éviction de Laurent Gbagbo, a débouché sur une refonte des forces armées ivoiriennes. Hétéroclites, divisées et peu fiables, les nouvelles forces ivoiriennes ont montré des failles profondes, qui ont culminé avec les mutineries de 2017. Reprises en main, dès lors, par le ministre de la Défense Hamed Bakayoko, qui cumule cette fonction avec celle de premier ministre depuis la semaine dernière, les armées ivoiriennes ont depuis multiplié les signaux de restructuration. Un bilan d’étape positif à la veille des élections présidentielles prévues pour la fin de l’année et qui seront décisives pour la stabilité régionale.

Les incapacités qui ont caractérisé l’armée ivoirienne dans la période 2011/2017 sont directement liées aux conséquences de la guerre civile ayant frappé le pays entre 2002 et 2011 et au contexte ethnique très complexe du pays.  La Côte d’Ivoire est un pays d’environ 25 millions d’habitants répartis entre une soixantaine d’ethnies que l’on peut regrouper au sein de quatre grands blocs : Mandés (Malinkés, Dioulas, Mandés du Sud…) et Voltaïques (Sénoufos, Lobis…) dans le nord du pays, puis les Krus (Bétés, etc.) dans le quart sud-ouest et enfin les Akans (Baoulés ; ethnies lagunaires…) dans la zone sud/sud-est. A cela s’ajoute une démarcation entre musulmans au nord et chrétiens au sud.

Cet équilibre précaire n’a pas survécu au délitement de l’alliance Baoulé/nordistes en 1993 et aux conséquences d’une immigration à majorité musulmane jugée déstabilisante (26% de la population en 1998) par les ethnies sudistes. Après le coup d’état militaire en décembre 1999, l’élection d’octobre 2000 écartant les candidats Ouattara (Mandés et musulmans) et Bédié (Akan/Baoulé), le président Gbagbo (Kru/ Bété et alliés Akans/Lagunaires) accédait au pouvoir avec à peine plus de 20% des voix. La contestation et la répression qui s’ensuivirent, puis la tentative de coup d’Etat des partisans de Ouattara en 2002, marquèrent le début de dix ans de guerre civile et la partition, de facto, du pays entre nord et sud. Une guerre civile qui s’achevait à partir de 2007 et des accords de Ouagadougou (Burkina-Faso) malgré le sursaut de 2010 et la reprise des combats qui s’ensuivit, débouchant sur l’arrestation de Laurent Gbagbo et l’arrivée à la présidence d’Alassane Ouattara.

La première réforme bâclée des forces de sécurité Ivoirienne

La guerre civile provoqua la création, au nord, des Forces armées des forces nouvelles (FAFN) composées de militaires rebelles et d’une grande majorité de miliciens répartis dans une dizaine de régions militaires appelées « com’zones ». Peu entraînées et peu opérationnelles, la plupart de ces troupes ne combattirent pas dans cette guerre civile n’ayant connue que des combats très sporadiques. La fin officielle des hostilités vit la fusion des FAFN avec les loyalistes, les Forces de défense et de sécurité (FDS), au sein de Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI). Cette fusion, dans le cadre du processus de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR), devait opérer la démobilisation des 74 000 combattants issus de la guerre civile afin de parvenir à un effectif de 22 000 soldats pour les FRCI, dont 8400 ex-FAFN.

A priori conforme au dispositions prises à Ouagadougou, le processus DDR souffrit de nombreuses lacunes qui furent nuisibles au processus connexe de réforme du secteur de la sécurité (RSS). En effet, loin de recréer une armée nationale, le président Ouattara fut contraint de mettre en place une armée de régime. C’est ainsi qu’il mis à la tête des FRCI d’anciens responsables et officiers FAFN, peu formés et indisciplinés, au détriment d’officiers loyalistes des FDS, pour la plupart entraînés et compétents. Enfermée dans une telle posture, la RSS des FICR fut négligée et aboutit en 2016 à une armée mal commandée, sous-équipée et aux installations vétustes ; et dont les deux composantes, FDS et FAFN, n’étaient pas parvenues à créer une cohésion. Reflétant les tensions interethniques du pays, les FICR ne parvenaient pas à gagner la confiance de la population ni à assurer l’ordre dans le pays. De fait, aucun des piliers sécuritaires de la RSS (armée, police, gendarmerie, protection civile) n’était opérationnel. Le paroxysme fut atteint en avril 2017 lors des mutineries des soldats ex-FAFN qui obtinrent gain de cause dans leurs revendications (versement de primes rétroactives, postes, etc).

Le sursaut incarné par le ministre Hamed Bakayoko

Le pouvoir, mis devant le fait accompli de l’indiscipline et du manque de fiabilité de son armée, pourtant idéologiquement acquise, décida d’accélérer la démarche amorcée en 2016[1]. Ainsi, en juillet 2017, Hamed Bakayoko, un proche du président Ouattara, fut nommé ministre de la Défense. Sous son impulsion, la montée en puissance des FANCI semble être devenue une réalité.  Depuis 2017, l’action du ministre s’est déclinée en plusieurs volets destinés à professionnaliser les armées Ivoiriennes. Les mesures les plus emblématiques concernent la rationalisation des chaînes de commandement et l’amélioration générale des ressources humaines afin d’atténuer l’influence et le poids des com’zones dans l’institution et resserrer les liens avec les anciens des FDS. Dans cette optique, l’année 2019 fut marquée par des changement importants à la tête d’unités opérationnelles via le limogeage d’anciens chef de com’zones (Chérif Ousmane, Issiaka Ouattara[2]…) au profit d’officiers ex-loyalistes. Par ailleurs, le ministre Bakayoko a réussi à mener à bien la restructuration des effectifs en supprimant 4000 postes au sein de l’armée (entre 2016 et 2020), via des départs volontaires[3], afin de renverser la pyramide des âges et des grades (surreprésentation des sous-officiers), mais aussi la part des ex-FAFN.

Sur le plan des infrastructures, les casernes ont été rénovées et quatre hôpitaux militaires sont en cours de construction. L’entraînement et la formation (initiale et continue) n’ont pas été oubliés avec la rénovation de plusieurs écoles et surtout la création, en partenariat avec la France, de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT). Outre sa vocation de coopération internationale, et surtout sahélienne, l’école comportera un camp d’entraînement (infrastructures de tir, multi-milieux…), une école de cadre spécialisée en contre-terrorisme et une académie de recherche stratégique. Cette académie est importante non seulement dans le cadre de la modernisation des FANCI, mais surtout car elle trace un début de concept d’emploi des forces ivoiriennes dont les doctrines seront tournées largement vers les opérations anti-terroristes. Cela dans la diversité des milieux qui caractérisent le pays mais aussi l’Afrique de l’ouest en général (sahel, brousse, milieux tropicaux, montagneux, lagunaires etc). Enfin, le partenariat militaire opérationnel (PMO) avec la France a été resserré et les formations prodiguées par les Forces françaises et Côte d’Ivoire (FFCI) à destination des FANCI se sont affirmées : actes réflexes et élémentaires (utilisation des armes, déplacements, positions, etc.), manœuvres interarmes, transmissions, maintien en condition opérationnel (MCO)….

Les enjeux de forces crédibles en Côte d’Ivoire

Pour le président Ouattara, la réforme des armées représente autant un enjeu de stabilité politique que de sécurité extérieure. Parvenu à la présidence dans un contexte de polarisation des tensions ethniques et religieuses, il s’agit pour lui, depuis 2011, de ne pas donner le sentiment au sud que la fin de la guerre civile a été le synonyme d’une conquête par le nord musulman (même s’il doit en partie son élection aux voix Baoulé). D’où l’importance de doter le pays d’une armée multi-ethnique qui puisse symboliser la symbiose nationale ivoirienne. Une manière d’éviter de futurs conflits et des phénomènes de radicalisation et de sédition armée comme ceux constatés au Mali ou au Burkina-Faso.

A ce titre, il est peu probable qu’on assiste à une métastase des groupes armés terroristes (GAT) sahéliens en Côte d’Ivoire du fait d’un terrain ethnique peu favorable. En effet, Malinké et Sénoufo sont des cousins des Bambaras du Mali et des Mossis du Burkina-Faso : tous victimes des GAT composés majoritairement de Peuls ou de Touaregs. En revanche, l’émergence d’une menace terroriste indigène via le banditisme ou les tensions inter-ethniques n’est pas à exclure.

Dans cette optique, la nature des réformes mises en œuvre par le ministre Bakayoko, témoigne du discernement récent des autorités ivoiriennes à se doter d’une armée structurellement organisée, fiable et surtout nationale avant de commencer l’intégration de matériels et d’équipements avancés. Loin d’imiter certains travers de mimétisme avec l’occident courants dans les armées africaines, les FANCI, aujourd’hui nommées les FACI, semblent adopter et concevoir des doctrines résolument tournées vers l’anti-terrorisme et le maintien de l’ordre (gendarmerie). De cette manière l’armée jouera autant un facteur de cohésion nationale, limitant les risques de déstabilisation, qu’une réponse à des tentatives d’attaques terroristes [extérieures] sur son territoire. A ce titre, la montée en puissance des forces ivoiriennes pourrait confirmer, dans un futur proche, le rôle de pilier régional du pays dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Les premiers effets politiques seront mesurables d’ici les élections de novembre 2020. En revanche, d’un point de vue militaire, les récentes opérations combinées avec le Burkina Faso (opération Comoé) ou l’envoi d’un contingent dans le cadre de la Minusma sont autant de signaux faibles encourageants.

 

[1] C’est cette année-là que fut votée la loi de programmation militaire (LPM), pour un budget d’1,2 milliards de Francs CFA, et que furent rebaptisées les FRCI en Forces armée nationales de la Côte d’Ivoire (FANCI).

[2] Pourtant réputés intouchables

[3] Un bureau d’aide à la reconversion a été créé en ce sens

Sommet de Nouakchott : rebâtir le Sahel (2/2)

Dans le contexte sahélien, aucun résultat militaire ne peut être pérennisé sans régler le problème à la racine, le terrorisme islamique étant plus une conséquence qu’un mal endémique dans des pays en proie au sous-développement institutionnel autant qu’économique. Des problématiques qui semblent sérieusement prises en compte par la Coalition pour le Sahel.

La rationalisation stratégique du sommet de Pau se voulait autant militaire que civile. La Coalition pour le Sahel, qui a été actée à son issue, devait reposer sur quatre piliers (combat, coopération militaire, développement, gouvernance). Complémentaires, ces derniers font écho à la conviction de la coalition de privilégier un continuum sécurité/développement afin d’assurer la stabilité régionale à long terme. Dans l’immédiat post-Pau, la restauration du rapport de force militaire prima naturellement même si la Coalition pour le Sahel s’affirmait progressivement. Créée officiellement le 28 mars et réunie pour la première fois le 12 juin (45 ministres des Affaires étrangères et une quinzaine d’institutions internationales), la Coalition pour le Sahel s’est réellement déployée dans sa dimension militaire comme civile à partir du Sommet de Nouakchott (Mauritanie). Ce dernier, organisé malgré la pandémie de Covid-19, a notamment permis d’entériner le démarrage de la nouvelle stratégie d’aide au développement à la faveur des effets militaires sur le terrain.

Retisser une communauté de destin

Le Sahel est depuis plusieurs décennies marqué par un désengagement progressif de l’état et une importante multiplicité ethnique. Les rivalités ancestrales inter-ethniques, notamment entre agriculteurs sédentaires, situés le long du fleuve Niger, et les pasteurs nomades ou semi-nomades se sont trouvées progressivement exacerbées durant l’ère post-coloniale. Les groupes armés terroristes ont très tôt joué la stratégie ethnique afin de faciliter leur implantation, tel, en son temps, Al Qaida auprès des Kel Tamasheq (Touaregs) ou l’état islamique chez les populations peules. Les islamistes agissent donc comme une force centrifuge alors même que la Oumma pourrait jouer un rôle de ciment social dans ces pays aux fortes disparités ethnoculturelles. Le problème n’est donc pas religieux mais bien ethnique, les djihadistes instrumentalisant des querelles ancestrales.

Ce début de dissolution des corps nationaux au Sahel se traduit entre autres par des victimes civiles collatérales ou des exécutions sommaires, et cela dans les deux camps, même si la dissolution des djihadistes, et la confusion civil/combattant joue en défaveur des États du G5. Afin de pouvoir reprendre la main sur l’ensemble de leurs populations respectives, les États sahéliens doivent être particulièrement vigilants pour casser cette dynamique. C’est une nécessité car cela favorise la stratégie asymétrique des djihadistes et maintien leurs effectifs tout en fragilisant la réputation du G5. La Coalition pour le Sahel agit dans ce sens afin d’aider les pays sahéliens à se doter d’institutions de gouvernance judiciaires impartiales, via l’Agence pour le Sahel ou l’Agence française de développement, couplées à des forces de police professionnelles (les missions EUCAP). Tout l’enjeu réside donc dans la capacité des États sahéliens et de leurs majorités bambaras (Mali) ou mossis (Burkina-Faso) à faire comprendre à leurs minorités qu’elles ne sont pas des ennemies et participent d’une même communauté de destin national. Les pays du Sahel ayant maintenu leurs engagements souverains lors du Sommet de Nouakchott, les choses peuvent donc continuer de s’améliorer.

Ce genre de scandales, symptomatiques de tendances plus profondes, affectent l’action de la France par vases communicants. Pourtant, la France ne cesse d’œuvrer à éradiquer de tels agissements, comme l’a rappelé la ministre de la Défense Florence Parly : « Il y a des brebis galeuses partout mais nous serions coupables si nous ne mettions pas tout en œuvre pour réduire ce risque ». Voilà des mois que des enquêtes parlementaires sont en cours afin de caractériser cette problématique. Par ailleurs la France agit en amont, et cela depuis l’origine via ses missions de formation dispensées dans le cadre de son partenariat militaire opérationnel : discrimination des cibles civiles et combattantes, droit de la guerre, droit humanitaire, formation d’une gendarmerie prévôtale au Mali destinée à encadrer les aspects légaux de l’action militaire. La discipline et l’expérience de l’armée française ont permis d’éviter des dégâts collatéraux lors de ses opérations et lorsqu’elle accompagne directement les troupes sahéliennes au combat. En conséquence, on ne saurait dire que l’armée française encourage ou tolère des comportements relevant du crime de guerre. Au contraire, elle en fait un axe prioritaire de sa lutte.

Initiative internationale de développement

La Coalition pour le Sahel fut créée lors du sommet fondateur de Pau, non pas comme une organisation supplémentaire et artificielle mais bien comme un organisme censé coordonner toutes les initiatives présentes dans la zone et jusque-là marquées par un certain désordre. Elle s’articule autour du continuum sécurité/développement. La période suivante fut riche en effets et gains militaires préalables au redéploiement de l’aide internationale. Les programmes de développement de première nécessité sont largement fournis par l’armée française via les missions de coopération civilo-militaire. Il s’agit de rapidement gagner les cœurs des populations dans les zones contestées afin de montrer à ces dernières que les armées françaises, ou celles du G5, ne sont pas des envahisseurs. Ces missions sont fondamentales car elles permettent d’affaiblir l’empreinte djihadiste sur les populations le temps de déployer des programmes plus étendus.

Ces derniers sont nombreux (dont la Suisse) même si les principales organisations demeurent l’Alliance pour le Sahel (initiative internationale), le pacte pour la sécurité et la stabilité au Sahel (P3S – Initiative européenne) et l’Agence française de développement (AfD). Tournés vers le développement agricole, infrastructurel (ferroviaire, routier, scolaire, hydraulique…), énergétique ou la gouvernance (judiciaire, administrative, droits de l’homme), ils représentent des centaines de projets et des milliards d’euros de crédit. La Coalition pour le Sahel va permettre des échanges d’informations et une coordination accrue des diverses organisations sur place, ce qui permettra de rationaliser leur action et de drainer [et surveiller] plus efficacement les financements. Une coordination fine entre le développement et la gouvernance est incontournable car sans une véritable organisation et pacification du territoire, les projets strictement économiques seront sans lendemain.

Il n’en demeure pas moins que la Coalition pour le Sahel, créée en mars et dont la première réunion internationale s’est tenue en juin, a profité du sommet de Nouakchott pour affiner sa stratégie dans son volet développement. Afin de rationaliser l’aide et de la faire coïncider avec l’action militaire, il a été décidé de cibler prioritairement des localités dans les zones contestées via le principe d’Aide Territoriale Intégrée (ATI). Les moyens accordés à cette planification se déclinent dans le cadre de programmes d’investissements d’urgences (PDU, CAPI…), etc. Ces initiatives font l’objet d’une grande attention dans le G5 qui a également obtenu, lors du sommet de Nouakchott, la tenue d’un moratoire sur l’annulation de la dette souveraine de leurs pays et la mobilisation des fonds prévus pour les Programmes d’Investissement Prioritaires (PIP). Le chemin parcouru depuis Pau est substantiel même s’il y a encore beaucoup à faire. La coalition a encore tout à prouver dans les mois qui viennent et le prochain sommet qui se tiendra au début de l’année 2020 sera l’occasion de dresser un bilan d’étape.

 

 

 

Sommet de Nouakchott : non, la France ne s’enlise pas au Sahel (1/2)

Le sommet de Nouakchott s’est tenu le mardi 30 juin malgré la crise sanitaire persistante. S’il n’a pas débouché sur des déclarations fracassantes, il consacre les récents succès militaires et diplomatiques de la France pourtant abondamment pointée ces derniers mois pour son « isolement » et son « enlisement ».

Fin 2019, la situation sécuritaire au Sahel paraissait dramatique et le G5 (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad), prêt à s’effondrer sous la pression des groupes armés terroristes. Effectivement, le revers militaire d’Inatès (Niger), en décembre 2019, concluait une année de montée en puissance inédite des djihadistes de l’Etat Islamique dans le Grand Sahel. Afin de remobiliser ses partenaires du G5 Sahel et de conforter un soutien international de plus en plus hésitant, la France décidait d’organiser le sommet de Pau le 13 janvier 2020, quelques semaines après celui du G7 à Biarritz. Objectif : marquer un tournant décisif pour l’action militaire de Barkhane et favoriser l’internationalisation du règlement de la crise. Quelques mois plus tard, la tenue du sommet de Nouakchott entérine l’activisme militaire et diplomatique de la France. Même si elle n’avait jamais été vraiment isolée, elle est parvenue à faire naître une « coalition pour le Sahel » d’ampleur, et cela sous son leadership.

Pourquoi une opération de contre-terrorisme dans le Sahel ?

Au vu de la proximité relative du Sahel avec l’Europe, l’évolution de la situation sécuritaire dans la région représente un impact géostratégique majeur pour le vieux continent. L’hypothèse la plus grave, mais à relativiser compte tenu de la complexité ethnique de la région, serait la création d’un ou plusieurs sanctuaires djihadistes, qui constitueraient une base arrière pour des actions terroristes au cœur de l’Europe. Et cela en provoquant des métastases jusqu’aux côtes méridionales de l’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Bénin, Togo, Ghana, Cameroun, Sénégal…). L’hypothèse la plus probable serait la transformation de la zone en une immense zone grise ingouvernable, amplifiant toute sortes de trafics illégaux ainsi que des vagues d’immigration massives et difficilement absorbables par l’Europe. Pour rappel, le seul G5 Sahel est composé de près de 90 millions d’individus – un effectif qui sera porté à 200 millions à l’horizon 2050.

Le contexte géostratégique de la zone n’implique donc pas de savoir ce que peut faire la France mais plutôt de savoir ce qu’elle est contrainte de faire. Pour ses partenaires du G5 comme pour elle, la victoire représente un jeu à somme positive. Il faut cependant être lucide : le règlement militaro-institutionnel de la crise sahélienne nécessitera encore des années d’efforts soutenus.

Quels résultats militaires pour rassurer les partenaires ?

Le sommet de Pau n’a pas changé l’objectif de l’opération Barkhane : battre militairement les groupes armés terroristes en créant un terrain de stabilité économique et politique propre à empêcher toute résurgence de la menace. En revanche, il en a modifié les modes opératoires. En décembre 2019, les groupes terroristes arrivaient au paroxysme de leur montée en puissance militaire. Appuyés sur des cadres étrangers de haut niveau (ex-djihadistes libyens, etc…) et la capacité à mener des attaques complexes, les ils avaient pris l’initiative sur les armées du G5 réduites à l’inaction. De son côté, l’armée française, s’appuyant sur des points nodaux stratégiques à tenir (Ifoghas, Nord-Niger, lac Tchad, Nord-Est Tchad), accusait un dispositif un peu trop rigide, insuffisamment pro-actif et morcelé. Pour endiguer une montée en puissance djihadiste, jouant par ailleurs habilement sur les rivalité ethniques ancestrales opposant agriculteurs (Bambaras, Dogon, Mossis…) aux pasteurs/nomades (Peuls, Touaregs, Imghads…), une nouvelle méthode fût employée.

Les moyens de la force Barkhane se concentrèrent alors dans la région des trois frontières qui augmenta son tempo opérationnel aéroterrestre jusqu’à entraver presque totalement la liberté d’action et l’initiative de l’Etat islamique. Le groupe est aujourd’hui considérablement affaibli et une partie du terrain perdu précédemment a été repris (Labbézanga- Mali ; Tillabiri et Inates-Niger ; Tanwalbougou et Oursi-Burkina, etc). Pour que cette stratégie soit un succès, il fallut également déléguer plus de responsabilités aux armées du G5 dans la surveillance et la tenue des autres nœuds (notamment l’armée tchadienne) ainsi qu’à la Minusma (Mali du nord). Un autre élément du tournant opératif de Barkhane réside dans l’accélération de l’autonomisation des forces nationales du G5 Sahel ainsi que de sa force conjointe : la FC-G5S dont l’action s’est nettement affirmée ces derniers mois. Ces forces ont pu opérer sur le terrain, coordonnés avec Barkhane, en remportant plusieurs succès, engrangeant dès lors une expérience précieuse.

Un soutien international croissant

Ces effets militaires, couplés à une diplomatie activiste, ont permis de mobiliser les partenaires internationaux de la France, jusque-là assez passifs. Non seulement les Etats-Unis ont différé leur départ de la région (capacités de renseignement), mais l’Europe a commencé à s’investir plus massivement via la Task Force Takuba (13 pays), le renforcement de la Minusma (Grande-Bretagne et Allemagne) et la mission de formation de l’Union Européenne EUTM (renforts espagnols et allemands). En outre, l’Union Africaine a décidé l’envoi d’un contingent de 3000 hommes. Un début modeste mais prometteur, qui atteste de la réussite de la France à convaincre de sa capacité à changer la donne dans la région. L’importance de cet engagement international ne réside pas tant dans une occupation massive du terrain que dans un partage/allégement de certaines missions de Barkhane (tenue du terrain, accompagnement des forces du G5, soutien, renseignement…) afin que celle-ci puisse mieux se concentrer sur ses missions de combat ainsi que de formation des armées du G5.

En définitive, comme rappelé lors du sommet de Nouakchott, cet examen ne doit pas masquer l’ampleur de la tâche qui reste à fournir. L’Etat islamique n’est pas encore vaincu au Sahel et le RIVM (Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans – Al Qu’aida) dispose toujours d’une force de frappe non négligeable. Les efforts militaires doivent se maintenir voire s’amplifier afin de maintenir une pression forte sur les groupes armés terroristes le temps que la formation et l’autonomisation des Forces du G5 Sahel soit effective. La France peut déjà compter sur l’action, cruciale, du Tchad et de la Mauritanie qui disposent d’outils militaires de qualité. En outre, l’affirmation des effets militaires permettra de déployer l’aide au développement, et surtout à la gouvernance, qui sont les conditions d’un règlement de la crise à long terme : tel sera l’enjeu véritable des mois voire des années à venir. Il serait toutefois contre-productif de confondre le temps long, nécessaire à un travail efficace, avec un « enlisement » synonyme d’un mode opérationnel dénué de résultat : les mois qui viennent de passer en témoignent.