La démocratie directe en voie de résurrection

Ces dernières années ont été marquées par une dérive de la démocratie directe. En effet, alors que l’initiative a comme objectif de faire appel au peuple pour qu’il se prononce sur une question précise, cette institution a été utilisée de plus en plus, aussi bien par le parti socialiste que par l’UDC, comme un outil permettant d’être de manière permanente en campagne électorale.

En rejetant massivement l’initiative tendant à l’abolition des privilèges fiscaux et celle ayant pour objet l’imposition des successions supérieures à CHF 2 millions, respectivement les 30 novembre 2014 et 14 juin 2015, mes concitoyens ont non seulement fait savoir à la gauche helvétique qu’ils refusaient de traiter les riches en bouc émissaires, mais ils ont également dit non à tous les partis qui veulent détourner la démocratie directe de son but initial. En effet, la première brillait par le flou de la notion de privilèges fiscaux, alors que la seconde portait non seulement sur la question de la taxation des successions, mais également sur celle du financement de l’AVS.

La démocratie directe est en voie de résurrection, dans la mesure où, suite à ces rejets massifs, les partis politiques hésiteront à lancer ou à soutenir des initiatives dont ils auront à assumer le refus populaire. En revanche, il est trop tôt pour écrire que la démocratie est ressuscitée dans la mesure où le peuple suisse aura encore à se prononcer sur l’initiative de l’UDC portant sur la suprématie du droit national sur le droit international. Le jour où les citoyens suisses auront également massivement rejeté cette initiative, il sera loisible d’écrire que la démocratie directe est revenue sur terre… Mais si !

Unissons-nous pour sauver les relations bilatérales entre la Suisse et l’UE !

La position adoptée par le PLR ce week-end laisse entrevoir la constitution d’un front commun pour l’organisation d’une votation en 2016 sur la primauté des relations bilatérales entre la Suisse et l’UE.

Une victoire devant le peuple permettrait d’inscrire ce principe dans la pierre dure constitutionnelle, alors qu’une défaite serait une catastrophe pour notre économie.

Dans de telles circonstances, les partis et les partisans de cette solution, de gauche, du centre ou de droite, doivent travailler main dans la main en laissant susceptibilité et calculs électoralistes au vestiaire.

Il est également primordial que chacun fasse les concessions nécessaires et que tout soit mis en œuvre pour que le peuple suisse ait confiance dans la libre circulation des personnes. A cet effet, il me paraît primordial que le Conseil fédéral propose au plus vite de nouvelles mesures d’accompagnement et ne fasse pas la même erreur qui a amené le désastre du 9 février 2014.

Comme je l’ai écrit dans mon blog précédent, le vide et le temps ne jouent pas en faveur des partisans des relations bilatérales entre la Suisse et l’UE. Par conséquent, il est urgent de définir l’objet sur lequel le peuple suisse sera appelé à se prononcer et d’organiser une votation.

Face à cette échéance, il est important de renouer avec le consensus helvétique qui a été mis à mal ces dernières années et qui est pourtant la force de notre pays.

Bilatérales I : 15 ans déjà !

Il y a 15 ans, le 21 mai 2000, le peuple suisse acceptait par une majorité de 67,2% les accords bilatéraux I. Concernant sept secteurs, ils portaient essentiellement sur l’introduction progressive de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne. Mise à mal par la votation du 9 février 2014 « contre l’immigration de masse », une des questions essentielles qui se pose est de savoir si le temps joue en faveur des partisans ou des opposants à la libre circulation des personnes, et, par conséquent, aux relations bilatérales entre la Suisse et l’Union européenne.

Avant d’aborder cette question, il me paraît important de faire quelques remarques sur les conséquences de la votation du 21 mai 2000.

Tout d’abord, l’introduction de la libre circulation des personnes a été l’une des clés de voûte de la réussite économique de la Suisse au début du deuxième millénaire. Elle a permis aux entreprises existantes de trouver le personnel leur permettant de se développer. De même, elle a encouragé de nouvelles entreprises étrangères à venir s’installer dans notre pays.

En second lieu, et ceci est sans doute l’une des plus grandes difficultés que nous rencontrons actuellement, le fait que la libre circulation des personnes soit l’un des sujets les plus importants faisant l’objet des accords bilatéraux entre la Suisse et l’Union européenne a créé un lien très étroit entre la question de nos relations avec l’Union européenne et celle de l’immigration. Cela a permis à l’UDC de créer un lien quasi automatique entre Europe et immigration. La campagne sur la votation du 9 février 2014 en est une parfaite illustration. Cette connexité entre immigration et relations bilatérales est d’autant plus néfaste lorsque l’on sait que la montée du nationalisme et du populisme en Europe repose essentiellement sur l’europhobie et la peur de l’immigration.

Enfin, à l’heure où d’aucuns sont prêts à casser le jouet, il sied de souligner que la Suisse a obtenu énormément de la part de l’Union européenne dans le cadre de la négociation des sept accords composant les bilatérales I. Sans faire de la politique fiction, on peut affirmer que la Suisse n’obtiendrait jamais aujourd’hui ce qu’elle a obtenu à l’époque. Outre la qualité de nos négociateurs, ces résultats très favorables à la Suisse sont notamment dus au fait qu’à l’époque l’Union européenne était convaincue, conviction qu’elle n’a plus à juste titre, que notre pays adhérerait à court ou moyen terme.

A l’heure où chacun y va de sa solution pour mettre en œuvre l’initiative « contre l’immigration de masse » de manière euro compatible, une des questions essentielles est de savoir en faveur de qui joue le temps. En d’autres termes, si l’on veut sauver les relations bilatérales entre la Suisse et l’Union européenne, est-il préférable de temporiser ou d’organiser rapidement une nouvelle votation ?

Étant admis que nouvelle votation il y aura, les paramètres à prendre en considération pour répondre à cette question sont les suivants.

Tout d’abord, l’une des clés de la stratégie des opposants aux relations entre la Suisse et l’Union européenne qui, permettez-moi de le rappeler, étaient leurs grands partisans à l’époque où il s’agissait de s’opposer à la participation de la Suisse à l’Espace Economique Européen, est d’avoir ou de créer un ennemi invisible, voire imaginaire. Cela leur permet, et certains le font à merveille, de jouer dans la sphère de l’irrationnel du citoyen helvétique. En revanche, les partisans des relations entre la Suisse et l’Union européenne doivent, tout en démystifiant les peurs créées par leurs opposants, travailler dans le domaine du rationnel en démontrant par a + b les qualités du projet qu’ils défendent. Or, nous nous retrouvons aujourd’hui dans la situation où tout le monde sait qu’une votation aura lieu à court ou moyen terme, mais personne ne sait exactement sur quoi. En d’autres termes, en annonçant une votation sans en donner le contenu, le Conseil fédéral a offert sur un plateau aux opposants, notamment à l’UDC, le fameux ennemi invisible en ne fournissant pas aux partisans la matière permettant de se défendre. Christophe Blocher ne s’y est pas trompé en démissionnant du Conseil national pour se consacrer exclusivement à cette nouvelle cause. Par conséquent, sachant qu’il s’agira d’une campagne où il y aura lieu de savoir convaincre, il est primordial que le Conseil fédéral, peu importe que la votation ait lieu dans un, deux ou trois ans, en détermine le contenu. Seule cette manière de faire permettra aux partisans de rentrer dans l’arène et de faire valoir leurs arguments. Plus il attend, plus il laisse le champ libre aux opposants en leur offrant, ce qui est du pain rêvé pour eux, comme seul contradicteur les partisans de l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne.

En second lieu, je suis toujours parti de l’hypothèse que les ennuis viennent rarement de là où on les attend. Or, malheureusement, je crains que cette manière de voir ne se confirme une nouvelle fois. En effet, comme je l’ai mentionné ci-dessus, l’une des forces des opposants est de pouvoir faire un lien très étroit entre les relations entre la Suisse et l’Union européenne et la question de l’immigration. Ceci dit, jusqu’à ce jour, la question s’est limitée à la libre circulation des personnes entre l’Union européenne et notre pays, à l’exclusion des politiques migratoires en matière d’asile et à l’égard des Etats tiers. Or, la question des réfugiés du Moyen-Orient a poussé l’Union européenne à s’attaquer à ces deux questions. Le risque est que les opposants puissent ajouter dans leur escarcelle pour effrayer la population suisse la question des réfugiés et de l’immigration des Etats tiers. En votant trop tard, le Conseil fédéral risque de devoir rassurer la population non seulement sur la question de la libre circulation des personnes, mais également sur les deux autres sujets.

Enfin, il est loisible de se poser la question de savoir si la question des relations bilatérales entre la Suisse et l’Union européenne sous la forme actuelle sera toujours à l’ordre du jour dans quelques années. Comme ce fut le cas pour l’Espace Economique Européen, ce sujet sera peut-être bientôt dépassé. Cela signifierait et ce serait sans doute la pire des hypothèses pour notre pays, que le seul objet sur lequel il y aurait lieu de voter serait l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne. En attendant trop, le Conseil fédéral prend ce risque. Or, c’est exactement ce qu’attendent les opposants et, évidemment, les partisans de cette solution, auxquels je n’appartiens pas.

Il résulte de ce qui précède qu’il y a lieu de distinguer entre l’objet de la votation et la date de celle-ci. Il est impératif de déterminer au plus vite l’objet sur lequel les citoyens suisses seront appelés à voter afin que les partisans des relations bilatérales entre la Suisse et l’Union européenne puissent défendre le projet et ne pas laisser le champ libre aux opposants. Quant à la date à laquelle les Suisses seront appelés à se prononcer, je pense qu’il ne sert à rien d’attendre dans la mesure où des sujets imprévus pourraient s’inviter au débat et qu’en attendant trop la Suisse pourrait laisser passer l’occasion de figer ses relations avec l’Union européenne.

Lire aussi: Suisse-UE: quinze mois plus tard, par Chantal Tauxe

Clause de sauvegarde = Rubik de l’immigration

Suite à l’acceptation par le peuple suisse de l’initiative « contre l’immigration de masse », nous avons été nombreux à chercher une solution permettant de mettre en œuvre la nouvelle disposition constitutionnelle de manière compatible avec la libre circulation des personnes.

Dans un blog du 28 février 2014, je proposais ce qui suit : « Je pense que notre pays pourrait s’engager à l’égard de l’Union européenne à ce que le nombre de permis disponible pour les ressortissants européens ne soit pas inférieur à la moyenne du nombre de ressortissants européens ayant recours chaque année à la libre circulation des personnes au sein de l’Union européenne. Par exemple, si par hypothèse, l’Union européenne comptait 1 million d’habitants et que 20'000 personnes se déplacent chaque année en son sein dans le cadre de la libre circulation des personnes, soit 2% de la population, les contingents helvétiques destinés aux ressortissants européens ne devraient pas être inférieurs au 2% de la population vivant en Suisse. Ce système aurait le mérite de montrer que la Suisse est prête à faire autant que font les Etats européens tout en respectant la décision populaire du 9 février 2014. Voilà un système de contingentement potentiellement euro-compatible ! ».

Depuis lors, de nombreuses propositions ont été faites basées notamment sur l’utilisation de la clause de sauvegarde prévue dans l’accord entre la Suisse et l’Union européenne sur la libre circulation des personnes, la dernière en date étant celle du Conseiller d’Etat vaudois, Philippe Leuba et du Centre patronal.

Or, même si je fus l’un des premiers partisans d’une telle solution, il faut avoir la lucidité de constater et l’humilité de reconnaître que la notion de contingent euro-compatible est vouée à l’échec dans la mesure où elle s’oppose à un non catégorique de la part de l’Union européenne. Comme l’écrivait Charles Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout, il faut toujours, ce qui est le plus difficile, voir ce que l’on voit ».

Il y a quelques jours, une personne proche du dossier avec qui je dînais à Bruxelles, me faisait part de ce constat : « La clause de sauvegarde, c’est le Rubik de l’immigration ».

Cette phrase est malheureusement terriblement vraie pour les raisons suivantes.

Tout d’abord, aussi bien la stratégie Rubik que celle de la clause de sauvegarde correspondent à une vision très helvétique des relations internationales consistant à penser qu’il y a toujours une solution particulière pour la Suisse. Concernant Rubik, c’était l’impôt libératoire, concernant la libre circulation des personnes, c’est un système de contingentement compatible avec la libre circulation des personnes.

En second lieu, dans les deux cas, l’attitude des protagonistes de ces deux solutions se caractérise par une non écoute totale de leurs interlocuteurs, par l’idée selon laquelle, dans une négociation, ils seraient seuls à décider et par un jusqu’au-boutisme confinant à l’aveuglement. Hier, les milieux bancaires et le Conseil fédéral fermaient yeux et oreilles alors que l’Union européenne ne cessait de répéter que la finalité de sa politique était l’échange automatique d’informations, aujourd’hui certains milieux politiques et économiques, voire certains membres du gouvernement, adoptent la même attitude à l’heure où la Commission européenne ne cesse de répéter urbi et orbi que la notion de contingentement et de priorité nationale sont incompatibles avec la libre circulation des personnes, principe innégociable de l’Union européenne. Que les choses soient claires. Je ne dis pas que les solutions Rubik ou de la clause de sauvegarde ne sont pas intelligentes dans leur conception. J’affirme seulement qu’elles n’ont aucune chance de succès car elles sont catégoriquement écartées par les personnes avec qui il y a lieu de les négocier. Comme le dit Saul Bellow en écho à Charles Péguy, cité par Alain Finkielkraut dans son ouvrage « L’identité malheureuse » : « Une grande quantité d’intelligence peut être investie dans l’ignorance lorsque le besoin d’illusion est profond ».

Enfin, et c’est peut-être le plus grave, l’entêtement dans la stratégie de la clause de sauvegarde pourrait, comme ce le fut avec Rubik, faire rater à la Suisse une opportunité historique. En s’obstinant dans la stratégie Rubik, le Conseil fédéral et les milieux bancaires ont raté la possibilité de négocier la sortie du secret bancaire, notamment contre la libre circulation des services financiers. De même, en perdant son temps dans des discussions vouées à l’échec avec la Commission sur la clause de sauvegarde au lieu d’organiser rapidement une votation populaire sur la question de la primauté des relations bilatérales entre la Suisse et l’Union européenne, les partisans de cette stratégie font rater l’occasion unique au peuple suisse d’inscrire dans la pierre dure cette vision de nos relations avec l’Union européenne. Le risque est que dans quelques années, l’Union européenne ne veuille plus entendre parler de relations bilatérales institutionnalisées avec la Suisse et que la seule question qui pourra être soumise au peuple est celle de l’adhésion à l’Union européenne.

Il est grand temps d’écouter ce que dit la Commission européenne et de prendre acte, à mon grand regret, puisque c’est la solution que je préconisais, que la notion de contingentement euro-compatible est un leurre. Il est urgent que le Conseil fédéral organise une votation sur la primauté des relations bilatérales entre la Suisse et l’Union européenne et que tous les partisans de cette solution se mobilisent pour qu’elle soit acceptée par le peuple suisse.

Les Suisses sont-ils schizophrènes ?

On peut se poser la question. En effet, à la lecture de l’excellent livre de Pierre-André Taguieff « La revanche du nationalisme – Néopopulistes et xénophobes à l’assaut de l’Europe », on constate que la montée en puissance du nationalisme en Europe, avec le populisme comme rhétorique et style politique, repose notamment sur la peur de l’islamisation de la société et de l’Union européenne, le sentiment que le peuple manque de pouvoir et la crainte de l’immigration. Il l’exprime en ces termes « Le « populisme » comme rhétorique et style politique nous a caché le nationalisme qu’on croyait mort ou agonisant. Sa renaissance peut être comprise en partie comme un effet pervers de l’intégration européenne. Mais l’europhobie ne produit du nationalisme qu’à la condition d’être couplé avec la hantise d’une immigration invasion ».

Or, on constate que le même phénomène se produit en Suisse alors que les causes mentionnées ci-dessus n’y existent pas. La société suisse ne s’est pas islamisée comme celle de nos voisins, notamment la France ou la Belgique, nous ne sommes pas membre de l’Union européenne, la démocratie directe met le peuple sur un trône et la Suisse ne connaît pas d’immigration massive.

Le fait que l’UDC ait pu devenir le premier parti de Suisse alors que les causes mentionnées ci-dessus permettant à un courant nationaliste d’émerger en Europe n’existent pas dans notre pays sont multiples. Outre le fait que l’UDC a pu compter sur l’intelligence, le charisme et les moyens financiers de Christophe Blocher, deux raisons helvético-suisses à cette émergence d’un courant nationaliste méritent d’être soulignées.

Tout d’abord, l’UDC a pu compter sur un cocktail explosif dont les principaux ingrédients sont les relations bilatérales entre la Suisse et l’Union européenne et la libre circulation des personnes. En effet, dans le cadre d’un débat plus général sur l’adhésion ou la participation d’un pays à l’Union européenne ou à l’Espace Economique Européen, la question de la libre circulation des personnes n’est que l’un des sujets parmi d’autres. Or, vu que l’un des objets essentiels des relations bilatérales entre la Suisse et l’Union européenne est la question de la libre circulation des personnes, l’UDC a pu créer un lien entre immigration et Europe et lier la question de l’intégration européenne à celle de la peur de l’immigration. La recette de la victoire des initiants le 9 février 2014 a sans doute été de frapper de plein fouet les bilatérales entre notre pays et l’Union européenne en jouant sur la peur d’un risque d’immigration non européenne, qui comme je l’exposerai ci-dessous, est imaginaire.

En second lieu, l’ascension de l’UDC a fortement été facilitée par le fait que ses opposants n’ont pas osé expliquer au peuple suisse la réalité de la politique migratoire suisse. Je me souviens que dans les années 1990, lorsque j’entendais des politiciens suisses critiquer les positions du Front National en France sur la question de l’immigration, je me demandais s’ils étaient conscients que la Suisse connaissait un système reposant en partie exactement sur les propositions faites par M. Le Pen et ses amis. Par méconnaissance, par gêne, ou par mauvaise conscience, personne n’a dit aux Suisses que la Suisse avait et a une politique migratoire très restrictive à l’égard des non européens. En effet, depuis toujours cette politique repose sur le principe du contingentement des permis de travail, de la priorité aux travailleurs indigènes et de la notion de région de recrutement traditionnel. Cette politique a eu comme conséquence que seuls les ressortissants non européens expérimentés et importants pour l’économie ont pu venir travailler en Suisse. Notre pays n’a pas à avoir mauvaise conscience de cette politique restrictive concernant les ressortissants étrangers non européens. En effet, contrairement à nos voisins la Suisse n’a jamais eu de colonies. Elle n’a par conséquent aucune obligation à l’égard, par exemple, d’Etats d’Afrique du Nord puisqu’elle ne les a jamais colonisés et n’est jamais allée se servir chez eux. L’UDC, de manière assez intelligente d’ailleurs, a toujours surfé sur la question des travailleurs issus d’Etats tiers en se concentrant sur la question de l’asile.

En conclusion, pour endiguer la montée des courants nationalistes, il est important d’expliquer au peuple suisse sans crainte et sans mauvaise conscience le côté très restrictif de notre politique migratoire à l’égard des non européens. Evidemment, il aurait mieux valu le faire avant le 9 février passé, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire… Il paraît que la schizophrénie est une maladie qui se soigne.

Monsieur le Président, respectez les engagements de la France !

A l’occasion de la visite du Président français en Suisse, je suis très heureux de constater que les relations entre nos deux pays se sont apaisées et que, selon le gouvernement français lui-même, cela est en grande partie dû au fait que la Suisse a accepté de passer à l’échange automatique d’informations. En d’autres termes, nos relations se sont améliorées car la Suisse a renoncé à permettre aux ressortissants français de violer le droit de l’Hexagone en dissimulant leurs avoirs dans les banques helvétiques.

Si les relations entre nos deux pays se sont réchauffées en raison du fait que la Suisse ne permet plus aux ressortissants français de violer leurs obligations fiscales, on est en droit d’attendre du gouvernement français, et évidemment de son président, de faire en sorte qu’ils respectent les engagements pris par leur pays à notre égard.

Or, tel n’est pas le cas concernant l’application de la convention de double imposition aux personnes imposées d’après la dépense en Suisse. Le problème peut être résumé de la manière suivante. Le 9 septembre 1966, la Suisse et la France ont conclu une nouvelle convention de double imposition dont l’article 4 par. 6 lit. b stipule que n’est pas considérée comme résident d’un Etat contractant au sens de la convention « une personne physique qui n’est imposable dans cet Etat que sur une base forfaitaire déterminée d’après la valeur locative de la ou des résidences qu’elle possède sur le territoire de cet Etat ». Alors qu’il résulte clairement des travaux préparatoires et du message du Conseil fédéral de l’époque que cette disposition ne concerne absolument pas les personnes imposées d’après la dépense en Suisse mais l’imposition de manière forfaitaire en France d’une personne non domiciliée en France qui est propriétaire d’un bien immobilier, la Suisse a, par erreur, accepté en 1967 de se lancer dans une procédure à l’amiable avec nos voisins concernant la question de l’application de la convention de double imposition à ce type de contribuables. Il en est résulté la notion de « forfait majoré » selon laquelle un contribuable imposé d’après la dépense en Suisse peut bénéficier de la convention de double imposition à la condition que le montant de ses dépenses soit majoré d’environ 30%.

Il importe de souligner que le forfait majoré n’est pas une fleur faite par la France à la Suisse, mais bien une fleur faite par la Suisse à la France. En effet, outre le fait qu’une étude historique démontre clairement que l’article 4 par. 6 lit. b de la convention de double imposition ne concerne absolument pas les personnes imposées d’après la dépense, ceci est également corroboré par une étude juridique de cet article. D’une part, une personne imposée d’après la dépense en Suisse paie ses impôts, comme le nom de cette forme d’imposition l’indique, non pas sur un montant déterminé par rapport à la valeur locative de son bien immobilier, mais sur la base de ses dépenses et de celles de sa famille. La valeur locative du logement occupé par le contribuable entre uniquement en considération pour fixer le plancher des dépenses qui ne doit pas être inférieur au quintuple, et dès le 1er janvier 2016 au septuple, de la valeur locative du logement occupé par le contribuable. D’autre part, même si, de manière tout à fait erronée, il y avait lieu d’admettre que le simple fait que la notion de valeur locative entre en ligne de compte pour la détermination du seuil minimum des dépenses fait que l’article 4 par. 6 lit. b s’applique à l’imposition d’après la dépense, il sied de mentionner que cette disposition exclut du champ d’application de la convention uniquement une personne physique qui n’est imposable « que sur une base forfaitaire déterminée d’après la valeur locative ». Or, une personne imposée d’après la dépense en Suisse n’est pas imposée « que sur ses dépenses dont le montant minimum est déterminé par la valeur locative du bien loué ou acheté, mais également sur de nombreux autres éléments (fortune mobilière suisse et ses revenus, fortune immobilière suisse et ses revenus etc.) entrant en considération dans un calcul de contrôle. Par ailleurs, le nouveau droit voté par le parlement le 28 septembre 2012 exige que les cantons imposent la fortune du contribuable. Je tiens à préciser que cette analyse juridique est partagée par de nombreux avocats et juristes français dont Jérôme Queyroux, associé du célèbre cabinet d’avocats Francis Lefebvre avec lequel j’ai écrit un article sur le sujet en 2013 dans la revue Notalex. Elle l’est également par Mme la Conseillère fédérale Evelyne Widmer-Schlumpf qui en date du 15 février 2013 m’écrivait ce qui suit : « Votre analyse portant sur la nouvelle interprétation donnée par la France à l’art. 4, par. 6, let. b) de la convention de 1966 confirme la lecture faite par mes services. (…) Lors des discussions à venir dans le cadre du dialogue fiscal avec la France, il s’agira de lever les incompréhensions qui ont pu venir à jour afin de trouver une solution satisfaisante, laquelle demeure à l’heure actuelle encore ouverte. ».

Or, malgré le texte clair de l’article 4 par. 6 lit. b de la convention franco-suisse, malgré la fleur faite par notre pays à la France en 1967 en introduisant la notion de forfait majoré dans le cadre d’une procédure amiable, le gouvernement français a unilatéralement décidé le 26 décembre 2012 que la convention de double imposition ne s’appliquerait plus aux personnes imposées d’après la dépense à partir du 1er janvier 2013. Ceci est un acte à la fois illégal et inamical de la part d’un Etat se prétendant ami. La décision française est à ce point inadmissible que les autorités fiscales suisses continuent, de leur côté, malgré la décision française, de considérer que la convention de double imposition s’applique aux personnes imposées d’après la dépense bénéficiant d’un forfait majoré.

Par conséquent, le contribuable imposé d’après la dépense se retrouve dans la situation schizophrénique où, d’un côté, la France ne lui reconnaît plus l’application de la convention de double imposition et, d’un autre côté, les autorités suisses lui délivrent des attestations selon lesquelles il est domicilié en Suisse au sens de la convention.

Par soucis de sécurité du droit et de bon voisinage, il est urgent que l’on sorte de cette situation. Je demande au Président français de reconnaître, afin de respecter la légalité et les engagements de son pays, que les personnes imposées d’après la dépense en Suisse payant un forfait majoré bénéficient de la convention.

A l’heure où Président et gouvernement français sont reconnaissants à la Suisse de ne plus accueillir l’argent non déclaré de leurs contribuables, il est grand temps qu’eux aussi cessent de violer les engagements internationaux de leur pays.

Mobilisons-nous contre l’imposition des successions

L’initiative populaire fédérale « Halte aux privilèges fiscaux des millionnaires (abolition des forfaits fiscaux) » a été largement rejetée par le peuple suisse le 30 novembre 2014 en raison notamment de la mise en œuvre de la stratégie suivante par les opposants. Tout d’abord, nous avions conscience que cette initiative pouvait être acceptée à la fois par le peuple et par les cantons. Cette attitude nous a empêchés de faire preuve d’excès de confiance et de commettre les mêmes erreurs que lors de l’initiative Weber. En second lieu, nous avons expliqué ce qu’était l’imposition d’après la dépense, le contenu exact du texte proposé au peuple ainsi que les conséquences de son acceptation. Nous avons également démenti les contre-vérités avancées par les initiants. Enfin, nous avons lancé suffisamment tôt le débat dans la presse et sur les réseaux sociaux afin que les citoyens puissent se prononcer en toute connaissance de cause. Cette méthode a fait ses preuves puisque l’initiative a été rejetée à près de 60% et par la quasi-totalité des cantons.

Au mois de juin 2015, en principe, le peuple suisse sera appelé à se prononcer sur l’initiative « Imposer les successions de plusieurs millions pour financer notre AVS (Réforme de la fiscalité successorale) ». Il importe que ce texte soit rejeté aussi massivement que celui ayant trait aux privilèges fiscaux notamment pour les raisons suivantes. D’une part, son acceptation serait une remise en cause fondamentale du fédéralisme en matière fiscale. En second lieu, il pénaliserait lourdement la transmission d’entreprises et remettrait en cause l’attractivité de la Suisse pour les personnes fortunées. Il ne servait à rien de gagner en novembre 2014 si c’est pour perdre en juin 2015. Enfin, un rejet massif de ce texte calmerait les ardeurs des initiants qui, pour des raisons électoralistes, lancent des initiatives de nature à déstabiliser le système fiscal helvétique.

Personnellement, j’appelle les opposants à cette initiative à se mobiliser et à appliquer la méthode qui nous a permis de gagner en novembre dernier. Il est primordial de ne pas tomber dans l’excès de confiance et de penser que si l’initiative ayant trait aux privilèges fiscaux a été rejetée massivement, ce sera automatiquement le cas de celle sur les successions. En effet, cette dernière est pernicieuse dans la mesure où elle mélange, de manière inadmissible d’ailleurs, imposition des successions et financement de l’AVS.

Oui à la liberté!

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A titre personnel et en qualité de président de la Licra-Suisse, j’adresse toutes mes condoléances à Charlie Hebdo et aux familles des victimes. Moi-même et la Licra serons toujours aux côtés de Charlie Hebdo afin de lutter pour la liberté. Cet attentat est une attaque inadmissible et odieuse contre nos sociétés démocratiques.

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Le rôle des experts

Suite au rejet massif par le peuple suisse de l’initiative tendant à l’abolition des forfaits, je me suis posé la question de savoir quel rôle j’ai pu jouer, en qualité de spécialiste en la matière, dans cette prise de décision. A la réflexion, mon rôle a été double. Tout d’abord, la connaissance du domaine, aussi bien sur le plan pratique que théorique, m’a permis de faire un argumentaire complet des raisons pour lesquelles cette forme d’imposition devait être maintenue. En second lieu, mon intervention dans les débats m’a permis de contester les contre-vérités que tentaient de propager les initiants.

Cette expérience me permet de mettre en exergue l’importance des experts dans la démocratie directe. Autant ce n’est pas à eux d’être les idéologues des partis, autant il est important qu’ils contribuent à expliquer aux citoyens les sujets soumis à leur vote. Pour ce faire, il est primordial d’avoir à l’esprit que cette démarche didactique prend du temps et qu’il ne faut pas attendre le début officiel de la campagne pour la mettre en œuvre.

Lorsque j’ai commencé à parler de l’imposition d’après la dépense dans la presse dans les années 2005, d’aucuns me le reprochaient en me disant qu’il ne fallait pas parler publiquement de ces questions. Je ne cessais de répéter qu’en Suisse le peuple a le dernier mot et qu’il est fondamental d’expliquer aux citoyens suisses le fonctionnement de l’impôt d’après la dépense et ses avantages. En toute modestie, je crois que cette manière de faire a porté ses fruits et que le peuple suisse a pu voter le 30 novembre en toute connaissance de cause.

Les spécialistes de l’immobilier auraient sans doute dû agir de la sorte concernant l’initiative Weber. Malheureusement, on ne refait pas l’histoire. En revanche, il importe d’en tirer les leçons pour le futur…
 

Les 25 raisons de voter non à l’initiative « Halte aux privilèges fiscaux des millionnaires (abolition des forfaits fiscaux) »

  1. Voter oui = offrir un tremplin à la gauche pour les élections fédérales de 2015
     
  2. Voter oui = ouvrir la porte à toute sorte d’initiatives dirigées contre les classes moyennes et supérieures
     
  3. Voter oui = déstabiliser le système fiscal suisse
     
  4. Voter oui = ouvrir la voie à la suppression des déductions fiscales
     
  5. L’impôt d’après la dépense est un excellent outil de promotion économique
     
  6. En réformant l’impôt à forfait en 2012, le parlement a déjà voté le contre-projet à l’initiative
     
  7. L’impôt d’après la dépense correspond aux exigences du fédéralisme helvétique
     
  8. L’impôt à forfait équilibre la concurrence entre les cantons suisses
     
  9. L’impôt d’après la dépense n’est pas contraire au principe de l’égalité et au paiement de l’impôt en fonction de la capacité contributive du contribuable
     
  10. Ni l’UE, ni l’OCDE ne demandent à la Suisse de supprimer cette forme d’imposition
     
  11. Voter oui = se priver de plus d’un milliard d’impôts
     
  12. Les forfaitaires ne paient pas que des impôts en Suisse
     
  13. Voter oui = se priver de 1,4 milliard de dépenses faites par les forfaitaires en Suisse
     
  14. Voter oui = se priver de plus de 22'000 poste de travail
     
  15. Voter oui = pénaliser le monde culturel et associatif
     
  16. Voter oui = péjorer encore un peu plus la situation des banques
     
  17. L’impôt d’après la dépense rapporte beaucoup et coûte peu
     
  18. L’impôt à forfait garantit des revenus fixes aux collectivités publiques
     
  19. Voter oui = créer l’exode des personnes étrangères fortunées et stopper leur installation en Suisse
     
  20. La Suisse doit conserver le peu de conditions-cadres favorables qui lui reste
     
  21. La Suisse est entourée d’Etats qui tentent également d’attirer des personnes fortunées
     
  22. Les problèmes sont dans les Etats que les contribuables fortunés quittent et non pas en Suisse
     
  23. Sans l’impôt d’après la dépense, la Suisse n’est pas attractive
     
  24. Les règles applicables à l’impôt d’après la dépense sont claires et publiques
     
  25. Les forfaitaires ne contribuent pas à l’augmentation du prix de l’immobilier