Les questions que pose le terrorisme islamiste

Les attentats de Paris vienent d’apporter une nouvelle contribution à la folie terroriste qui menace depuis quelques années les pays tant occidentaux qu’orientaux. Personne n’est à l’abri : l’acte aveugle est devenu la marque de fabrique de la « nouvelle » violence politique. Aux batailles rangées d’antan a succédé une sorte de guérilla protéiforme capable de frapper partout, adossée à une logistique sophistiquée et téléguidée depuis un lieu sans doute unique.

L’opération du 13 novembre s’inscrit bien dans le concept de la guerre asymétrique décrite par les théoriciens militaires depuis quelques années : on a affaire certes à une guerre, mais articulée sur une organisation internationale et tentaculaire, lui ôtant par là la dimension ponctuelle et locale des guérillas « traditionnelles ».

Reconnaître le caractère guerrier de la lutte engagée avec le terrorisme islamiste biffe tout espoir d’explication  calquée sur les schémas du banditisme classique. Peu importe les endroits où ont été recrutés les auteurs de attentats du 13 novembre, probablemnt dans les prisons françaises ou belges : leur engagement obéit à une autre logique que celle de semer la mort des fins uniquement criminelles.

Leur objectif est idéologique : les anarchistes de la fin du XIXe siècle avait certes tenté, en vain, d’échapper aux cadres de la répression policière en arguant de leur ambition politique. Cette tentative de dissocier crime crapuleux et crime politique ne doit évidemment pas induire en erreur : un meurtre demeure un meurtre, quel que soit le motif qui l’inspire.

Mais si le recours au Code pénal est nécessaire, il n’est pas suffisant.  La dimension  idéolgique de ces actes terroristes doit au contraire inciter à élargir la réflexion de ceux chargés de mener le combat contre  les terroristes islamistes. Plusieurs réactions enregistrées après le drame évoquaient  au « terrorisme totalitaire ». Cette expression est intéressante, et plus timulante en définitive.

Elle suggère une différence avec le terrorisme des années 1970. Il entendait certes détabiliser les démocraties occidentales, mais sans leur imposer un mode de vie particulier. Les terroristes d’alors se battaient pour une cause aux contours parfois contradictoires, souvent innervés de références marxistes-léninistes et parfois nationalistes comme pour les Palestiniens , les Basques ou les Irlandais. Le cas de la Rote Armee Fraktion était un peu diférent, mais s’acharnait sur des cibles précises.

Le terrorisme islamiste franchit un pas supplémentaire.Bardé d’une idéologie cohérente, il est mû par un projet politique et militaire étayé par de nombreux documents publiés dans les médias occidentaux. L’islam dont l’Etat islamique se réclame a pour dessein de conquérir de nouveaux territoires pour y imposer une vision du monde qui correspond en tous points au totalitarisme défini par Hannah Arendt, Raymond Arton et tant d’autres.

Leurs cibles sont non seulement symboliques mais représentent des objectifs guerriers répondant à une stratégie bien arrêtée. Fidèle à son idéologie totalitaire, l’islamisme radical ne peut se contenter d’actions locales : il ne peut que vouloir « exporter » son corps de doctrine exhibé comme l’unique moyen de lire l’avenir du monde.

Comment dès lors combattre ce totalitarisme inédit ? En le considérant tel qu’il est ! Les totalitarismes qui l’ont précédé  ont certes été contrés l’arme à la main, mais aussi par le verbe et la philosophie ! Les fusils doivent être accompagnés d’un discours adéquat, qui doit aussi viser leur cœur intellectuel.

Le nazisme et le fascisme ont été jugés par certains comme une sécrétion maléfique d’un capitalisme impérialiste dégénéré et broyé par les passions nationalistes. Bien qu’erronée, cette interprétation a obligé les libéraux à repenser les fondements de leur conception de la société et à imaginer un nouveau mode de coopération avec l’Etat, désormais libéral et providentiel.

A son tour, le communisme a été accusé de sublimer les idéaux socialistes, décrétés consubstantiels à un égalitarisme meurtrier. Pas plus juste que celui qui frappait le libéralisme, ce verdict à poussé la social-démocratie à interroger le noyau de ses convictions et à répudier toute connivence avec le bolchévisme. Converti à la démocratie « bourgeoise », il a dû bâtir une alliance constructive avec le capitalisme, lui-même réorganisé comme facteur d’enrichissement collectif.

Dès lors, le totalitarisme islamiste, comme ses sinistres devanciers, ne peut être séparé de la matrice philosophique dont il est issu : l’islam. Mais comment procéder sans tomber dans un antiislamisme stérile ?

L’Islam pose depuis longtemps une question complexe aux sociétés occidentales car la nature du rapport qu’il entretient entre l’Etat et la religion varie fondamentalement de celui en vigueur en Europe et en Amérique. L’historien anglais Bernard Lewis, entre autres, a bien expliqué cette divergence essentielle.

Car si l’on ne peut parler d’ une guerre de religion au sens des conflits que l’Europe en a connus au XVIe et XVIIe siècles, comme le répètent les commentateurs qui défilent dans les médias ces jours, on ne peut faire abstraction du lien qui unit l’individu à la Divinité. L’islam, lui ne connaît pas de séparation entre religion et politique….

Lorsque que « chrétiens », même athées ou laïcisés, et musulmans parlent de ce rapport entre Etat et religion, ils ne parlent pas de la même chose… D’ailleurs, les régimes en place dans des pays de tradition musulmane qui ont voulu faire prévaloir l’élément laïque sur l’élément religieux ont en général basculé dans des dictaures.

Est-ce en soi une raison pour prétendre à une incompatibilité foncière entre les deux sytèmes ? Non, mais admettre cette réalité exige une réfexion un peu plus approfondie sur les moyens de combiner ces deux logiques dans un cadre qui échappe à nos perceptions habituelles.

L’islam est assurément interpellé en premier. Il possède cependant un grand nombre d’intellectuels qui essaient de penser différement cette relation entre le religieux et le politique, de montrer que ces deux sphères peuvent ne pas se confondre ou, à tout le moins, emprunter des voies parallèles.

Il existe sans doute des pistes à explorer, à même de suggérer coment les musulmans pourraient vivre officiellement leur foi dans un univers occidental, parvenu à une stricte séparation entre l’Eglise et l’Etat, après de longs et parfois cruels débats. Ce que des millions de musulmans font  d’ailleurs au quotidien, de leur porpre chef, sans ordre supérieur…

Mais ce travail mené par ces intellectuels musulmans est voué à l’échec si l’Occident ne médite pas lui aussi sur ses propres valeurs, formulées juridiquement dans ses diverses « déclarations des droits de l’homme ». Ses principes sont certes valables également pour ses ennemis, mais jusqu’où ? Eternel dilemme qui déchire les démocraties occidentales depuis la Révolution française…

Mais comment repenser nos Droits de l’homme sans les décérébrer ? Le rejet obtus de l’islam n’est pas plus acceptable qu’une initiative comme celle de l’UDC affirmant la primauté du droit national, une initiative tournée autant vers l’Union européenne que vers la Cour européene des droits de l’homme. En revanche, les droits de l’homme « dogmatisés », quand il sont érigés au rang d’une morale de substitution dans nos sociétés sécularisées, ne seront guère utiles s’ils ne placent pas des limites aux abus dont ils sont l’objet par ceux qui les méprisent.

Ces droits de l’homme reposent sur un socle culturel, né sur le continent européen : refuser cette réalité signifie les vider de leur sens et donc admettre qu’ils sont remplaçables par d’autres valeurs, peut-être hostiles à la démocratie. Ils attisent un relativisme qui attise les discours les plus vindicatifs en Occident et désarçonnent  les populations.

Il existe sans aucun doute un espace de réflexion pour les réformateurs de l’islam et et les partisans de Droits de l’homme reconnus dans un universalisme qui ne serait pas absolu. Il faut l’envahir avant qu’il ne soit définitivement trop tard.

Olivier Meuwly

Docteur en droit et ès lettres, Olivier Meuwly est auteur de plusieurs ouvrages portant sur l'histoire suisse, l'histoire des partis politiques et l'histoire des idées. Auteur notamment d'une biographie du Conseiller fédéral Louis Ruchonnet (1824-1893) et de l'ouvrage: «La droite et la gauche: Hier, aujourd'hui, demain». Essai historique sur une nécessité structurante (2016). Son dernier livre: "Une histoire de la démocratie directe en Suisse" (2018).