Communiquer sur le risque des substances chimiques au temps du Covid-19

Ce post sera un peu différent de mes posts habituels. Il résume mes réflexions pendant cette période particulière que nous impose la lutte contre le Covid-19.

En effet, si il y a encore quelques mois, nombres d’articles de presse ou de journaux spécialisés parlaient de pollution environnementale et de ses conséquences sur l’homme et la biodiversité, vous avez certainement constaté, comme moi, que les propos actuels focalisent quasi-exclusivement sur le Covid-19.

Or la pollution n’a pas diminué. On détecte toujours des pesticides, cosmétiques et médicaments dans les eaux de surface. Des perturbateurs hormonaux sont toujours présents dans les plastiques, et des additifs, comme le dioxyde de titane, sont toujours sur la sellette concernant le danger qu’ils représentent pour notre santé, particulièrement celles de nos enfants.

Mais ce n’est plus une priorité.

Comment, donc, continuer à parler du risque que présentent ces substances pour l’environnement et pour l’homme, alors que l’attention du public et du politique est focalisée ailleurs? Avec des inquiétudes liées à sa santé, celle de ses proches, mais également liées aux incertitudes économiques de l’après confinement.

Est-ce que mon propos va sembler déplacé? Comme lorsque j’ai mentionné l’utilisation des désinfectants dans les rues en Chine et ailleurs, qui me semble poser plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Ou est-ce que mes propos sur les effets des substances chimiques vont paraître futiles comparés aux effets du Covid-19?

Et surtout comment continuer à convaincre qu’il faut agir.

On l’a lu, le président américain a décidé de suspendre les contrôles environnementaux (pollution de l’air, pollution de l’eau) pendant la pandémie et au delà.

Nous ne sommes pas aux USA, mais de nombreuses personnes s’inquiètent que la reprise économique se fasse au détriment de l’environnement. Le Monde soulignait ainsi que de fortes pressions s’exercent à Bruxelles pour réduire les ambitions du Green Deal européen sur le climat, les transports ou l’agriculture.

Prenons l’exemple des plastiques. Depuis quelques années, nous nous émouvons des continents de plastiques que l’on trouve dans les océans. Au point que de nombreux pays ont interdits les plastiques jetables. De mêmes certaines villes suisses les ont bannis comme Neuchâtel ou Genève. Le “Zéro déchets” est en vogue et on ne compte plus livres et blogs sur le sujet.

Qu’en reste-t-il après deux mois de pandémie?

Le plastique jetable revient en force. Près de 30% de production en plus pour les emballages selon un article de Futura Planète. Et avec le jetable reviennent également les décharges sauvages.

Peut-être en avez-vous fait l’expérience d’ailleurs?

J’ai pour ma part commandé un repas par internet, pour soutenir les restaurants locaux (et aussi parce que j’en avais un peu marre de cuisiner midi et soir). Tout est arrivé sur-emballé. J’ai rempli la moitié de ma poubelle en un soir.

Exit donc la question des déchets plastiques.

Redeviendra-t-elle d’actualité après la pandémie. Je l’espère. Mais rien n’est gagné!

Autre exemple, la question des médicaments dans les eaux.

Mon premier post fût sur la qualité de l’eau potable au robinet. En effet, ces dernières années, de nombreuses études ont montré qu’on y détectait des résidus de pesticides et de médicaments.

Même si, sur la base des connaissances actuelles, des effets sur la santé ne sont pas attendus à ces concentrations-là, il est questionnant, voir inquiétant pour beaucoup de personnes, que notre eau ne soit pas pure.

Avec la pandémie actuelle, de nombreux médicaments ont été utilisés, à l’hôpital, mais aussi chez les particuliers. Parfois de nouveaux médicaments comme la chloroquine qui est utilisée normalement contre le paludisme.

De même des produits désinfectants ont été utilisés par le personnel soignant, mais également dans les magasins et à la maison, ce qui n’est pas habituel. Et cette tendance va perdurer avec le dé-confinement.

Attention, je ne remets pas en cause que l’on doive se protéger et soigner les malades!

Cependant est-ce que l’on retrouve ces médicaments et certains biocides désinfectants dans les eaux usées? Et en quantité plus importante que d’habitude? Comme pendant la période hivernale où les antibiotiques sont plus présents?

Il n’y a pour l’instant pas d’études sur le sujet. La recherche est à l’arrêt. Et d’aucuns diront que cela n’est pas une priorité.

Cependant les médicaments se retrouvent ensuite, dans nos eaux de surface. Avec des effets potentiels sur la faune et la flore, et sur la qualité de l’eau de pompage pour l’eau potable.

En Suisse, nous avons fait le choix d’équiper nos stations d’épurations pour traiter les substances chimiques. Ce choix a un coût, certes, qui a souvent été débattu. Mais au vu de la situation actuelle, il semble judicieux d’avancer dans cette direction.

Pour moi, il est clair que l’exposition à de nombreuses de substances chimiques fait courir un risque à l’être humain et à l’environnement. Je pense l’avoir mis en évidence dans mes différents posts.

Mais c’est un risque à long-terme. Les effets sont observés après plusieurs années, comme la baisse de la fertilité, la puberté précoce, certains cancers ou maladies dégénératives ou encore l’obésité. Le lien de cause à effet est donc très difficile à démontrer, d’autant que les substances chimiques sont certainement un des facteurs jouant un rôle dans ces pathologies.

Cependant beaucoup de ces maladies sont des facteurs aggravants pour le Covid-19, comme l’obésité.

Il me paraît donc crucial de continuer à se préoccuper des substances chimiques qui nous entourent, et de continuer à en parler.

Et surtout de continuer à agir pour réduire notre exposition et celle de l’environnement.

 

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre est maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne. Ecotoxicologue, elle travaille depuis plus de 15 ans sur le risque que présentent les substances chimiques (pesticides, médicaments,...) pour l'environnement.

11 réponses à “Communiquer sur le risque des substances chimiques au temps du Covid-19

  1. Je partage évidemment votre inquiétude. Je reste stupéfait que les hommes politiques, beaucoup d’industriels, de financiers et de banquiers, pensent qu’une fois cette crise passée, on pourra rapidement revenir à notre business, notre façon de fonctionner comme avant, c’est à dire selon les règles établies entre nous (eux). Aucune référence au monde réel (physique, chimique, biologique, géologique) qui affecte notre environnement et va probablement encore bousculer ce ronronnement conventionnel. Le paraître et les croyances semble rester plus importantes que l’être. Homo sapiens peut s’en sortir, mais il y a encore du boulot.

  2. Effectivement et je dirai même plus,

    Habitant proche de l’entreprise Givaudan depuis une dizaine d’années, je me suis interrogé lors de mon installation à Vernier de l’éventuelle toxicité des émanations piquantes que l’on sentait principalement la nuit. Inquiets pour la santé de nos enfants j’ai démarché auprès de divers autorités et services pour me rassurer. J’ai alors appris qu’il n’y avait à cette date aucune étude ou surveillance sur les émanations de l’entreprise de la part de nos autorités. Durant cette pandémie nous constatons toujours les mêmes nuisances et je ne sais toujours pas si notre santé est mise en danger.

    1. Merci pour votre commentaire. Les mesures de qualité de l’air sont assurées par les cantons suivant l’Ordonnance sur la protection de l’air. Des normes doivent être respectées par les industries. Il devrait donc y avoir des données sur les émissions de cette industrie spécifique.
      Après pour la pollution de l’air par les particules fines par exemple, dues au trafic routier, ces normes sont régulièrement dépassées. Sans qu’il ne se passe grand chose à part des limitations de vitesse sur l’autoroute dans les pics de pollution.

      1. Oui c’est ce que je croyais, mais le responsable de l’époque m’a répondu qu’il n’y avait pas eu d’analyses et que si l’entreprise employait des solvants ces derniers était couteux et qu’elle les utilisait donc probablement avec modération….. donc on pouvait leurs faire confiance. Il y a quelques années, j’ai vraiment fait beaucoup de démarches auprès des autorités de la ville de Vernier et des services cantonaux. Au jour d’aujourd’hui, je ne sais pas ce qui en est, pour ma part j’ai été trop dégouté pour continuer à me battre contre ces gros moulins. Et surtout, depuis un an je consacre tout mon temps à luter avec mon épouse contre un cancer rare, sensible, semble-t- il aux produits chimiques et pesticides. Maintenant, je ne dis pas qu’il y a corrélation, je dis que l’on ne nous donne pas les moyens de le savoir.

  3. Bonjour Nathalie, il y a une vie après le COVID-19, et les problèmes du passé n’auront pas disparu. Il est donc important de ne pas oublier « le reste » en combattant l’épidémie actuelle. Je rêve parfois qu’autant d’énergie, de détermination et de moyens soient investis dans la protection de l’environnement que dans la lutte contre le COVID-19.

  4. On n’a pas encore pris l’aune de cette couronne, ni de toutes ses épines.

    Je suis très pessimiste pour les jeunes, car l’après-épidémie (et personne n’imagine quand) sera sans doute prétexte à rattraper le temps perdu avec tous les excès, soutenir les gros, les plus nuisibles comme la bourse, les banques (à nouveau) les pétrolières et autres chimiques, des Easyjet et jeter à la rue nombre d’indépendants et d’employés, le vrai tissu de la vie, en ayant pris bien soin de les ficher avant et après.

    Un saut vers un acroissement exponentiel des inégalités au bénéfice des seuls grands groupes, du monde entier, une domination encore plus forte de l’occident sur le tiers monde et bla.

    C’est dire que les problèmes de durabilité seront encore moins importants qu’avant, et Dieu sait si c’était déjà essentiel!

    Après, on voit ce qu’il est advenu après la Grande Dépression de 1929 et espérons que l’histoire ne se répéte pas… .

  5. Tres bon article et les commentaires des lecteurs sont tres instructifs. Je note l’importance du vécu sur la pollution, sans doute plus effectif que son coté rationnel. Vos histoires du restaurant et la note de lecteur liés à Givaudan m’ont particulièrement marqué, sans doute plus que des faits nus.
    Par exemple, un cycliste avéré j’ai été fréquement été arosé par des nuages de pesticides à l’odeur persistante le matin, noté l’absence des oiseaux en traversant des champs non bios, et en même temps été particulièrement ému pars échanges de regards furtifs avec des lièvres et biches et rapaces posés. J’ai aussi été choqué en me baignant dans le lac par des filaments de plastiques. Ce vécu me rend particulièrement sensible à votre blog. Sans lui, vos lignes prendraient moins de sens. Confiné dans sa voiture, un conducteur n’a aucune idée des nuisances qu’il provoque et des joies qu’il rate. Sans vécu vos arguments prennent moins de sens et n’amèneront pas d’actions. Hélas les décideurs sont eux aussi confinés en ville depuis leur enfance sans avoir pu développer une sensibilité sur ce sujet à mon avis. La réduction du traffic (équivalent à celui des années 50 j’ai lu) et de ses nuisances ces dernières semaines ont donné une toute autre perspective sur la qualité de notre vie et j’espère que ce vécu nous rendra plus sensible à ce que vous écrivez et amènera des actions concrètes.

  6. Merci pour cet excellent article et non, le propos n’est ni futile, ni déplacé en ces temps de Covid-19. J’ai aussi beaucoup apprécié les commentaires, très instructifs. Je m’intéresse depuis longtemps aux polluants de l’air intérieur, ce qui étonne beaucoup mon entourage. Pourtant, il s’agit d’un réel enjeu de santé publique tant cette pollution, tout comme celle de l’air extérieur, a un impact sur notre organisme. Mais voilà, cette pollution est invisible, bien souvent inodore, et ne déclenche rien d’émotionnel chez la majorité des gens, contrairement au virus. Au plaisir de lire votre prochain article.

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