Le journaliste, ce guerrier pacifique

Dmitry Mouratov (Wikipedia)

La seule et brève mention de l’attribution du Prix Nobel de la Paix au journaliste russe Dmitri Mouratov a provoqué une avalanche de « likes » sur la page Facebook de Nasha Gazeta, ainsi qu’un vif échange d’opinions.

Le Comité norvégien à Oslo venait, en effet, d’annoncer, le 8 octobre dernier, les nouveaux lauréats du Prix Nobel de la paix – le plus politisé et le plus souvent contesté des cinq prix établis selon le testament d’Alfred Nobel, rédigé par ce chimiste et philanthrope suédois à Paris, le 27 novembre 1895. Dans son Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Stefan Zweig affirme que c’est Bertha von Suttner qui aurait influencé la fondation de ce prix en convainquant Alfred Nobel de réparer « le mal qu’il avait causé avec sa dynamite ».

Henri Dunant, que vous connaissez tous, fut le premier à recevoir le Prix Nobel de la paix, en 1901. Le premier journaliste à le mériter fut l’allemand Carl von Ossietzky, pour sa lutte contre le réarmement de l’Allemagne, en 1935. Cette année, le prix a récompensé deux journalistes, la Philippine Maria Ressa et le Russe Dmitri Mouratov, pour « leur combat courageux pour la liberté d’expression » menacée par la répression, la censure, la propagande et la désinformation. Mouratov est le troisième Russe à recevoir ce prix– après l’académicien Andreï Sakharov et le président Mikhaïl Gorbatchev (les deux étant moyennement appréciés par l’opinion publique russe).

En principe, Nasha Gazeta ne couvre que l’actualité qui concerne la Suisse ou les relations entre la Suisse et l’espace postsoviétique. Mais puisque le prix a été attribué à nos collègues, et notamment  à un collègue russe, nous avons pensé bien faire en relayant la nouvelle – très brièvement, juste pour marquer le coup et féliciter M. Mouratov, l’un des cofondateurs et rédacteur en chef du périodique Novaïa  Gazeta, l’une des rares publications encore indépendantes en Russie. Le retour a été inattendu : plus de 31 000 personnes touchées sur notre page Facebook, plus de 500 « likes » – un record absolu. Mais les commentaires laissés par nos lecteurs tant en Suisse qu’en Russie, nous ont appris qu’un  1212 ne signifie pas forcément un accord.

La réaction de mes compatriotes à cette nouvelle est comparable à celle que j’avais observée en 2015, quand Svetlana Alexievitch, une écrivaine bélarusse russophone reçut le Prix Nobel de littérature. En ce qui concerne Mouratov, certains, aussi, s’en réjouissaient, d’autres, nombreux et agressifs, critiquaient autant le lauréat que le prix lui-même en l’accusant «d’avoir  perdu toute valeur ». Une dame ayant même affirmé qu’«un vrai pacifiste aurait refusé ce prix pour ne pas ternir sa réputation ».

Mais Dmitri Mouratov ne l’a pas refusé !  Il l’a dédié à ses trois amis et collègues tués en raison de leur activité professionnelle : Anna Politkovskaïa, la plus connue à l’Ouest grâce à sa couverture de la guerre en Tchétchénie, tuée en 2006 ; Yuri Schekotchikhin, disparu en 2003 après avoir mené un enquête sur la corruption au sein du pouvoir russe ; et Igor Domnikov, tué en 2000 par une bande criminelle moscovite. Aucun responsable de ces meurtres n’a jamais été trouvé.

A mes yeux, le simple fait qu’en dépit de tout Dmitri Mouratov n’a ni changé de métier, ni modifié sa position et continue à dénoncer, selon le communiqué du Comité d’Oslo, « la corruption, les violences policières, les arrestations illégales, la fraude électorale et les fermes de trolls” », justifie le prix attribué pour son courage. Car du courage il lui en faut.

Il y a plusieurs manières d’exercer le métier de journaliste, et Dmitri a choisi la manière la plus dure, risquée et ingrate – je suis persuadée qu’il s’attendait davantage à un « accident » qu’au Prix Nobel. Et je suis heureuse que son courage et son professionnalisme aient été appréciés et récompensés. Quant aux mécontents, surtout parmi les journalistes « officiels » russes, ils ne font que leur job – à leur manière, justement.

Pour finir, j’aimerais vous raconter une histoire qui paraît anecdotique aujourd’hui. En 2012 le site de Nasha Gazeta a été hacké et pratiquement détruit. J’étais convaincue que le travail de cinq ans avait disparu. Mais j’ai trouvé des spécialistes et, moyennant une perte colossale de nerfs, le site a ressuscité. J’avais cru que c’est un article sur les malheurs des habitants de Sotchi à la veille des Jeux Olympique qui avait causé cette attaque. Par curiosité, une fois le site rétabli, j’ai tout de même pu consulter mes contacts fiables en Russie. La réponse s’est révélée étonnante de simplicité : quelqu’un dans les hautes sphères russes avait simplement confondu Novaïa Gazeta et Nasha Gazeta – NG par là… NG par ici…. « Innocentés », certes, mais le sentiment d’avoir reçu un compliment reste et la politique éditoriale de mon modeste journal demeure inchangée, elle aussi.

En guise de conclusion : le 15 octobre deux nouveaux médias en ligne ont été déclarés vendredi « agents de l’étranger » par le gouvernement russe : le portail d’informations en ligne Rosbalt.ru et le site internet spécialisé dans des analyses de l’actualité Republic. Ce dernier appartient à Natalia Sindeeva, propriétaire d’une très populaire chaine de TV « Dozhd » (la Pluie), déjà déclarée « agent de l’étranger » auparavant.

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

3 réponses à “Le journaliste, ce guerrier pacifique

  1. bonjour; la situation de la presse française, toute aux mains des amis de mon président, la rend orientée; il n’y a donc pas nessécairement de censure façon Kremlin puisque tous les grands propriétaires de journaux ont leurs entrées à l’Elysée. A quand un prix pour le journaliste qui dénoncera cette situation incluant TV, Radio…lecteur du journal Le Temps j’observe qu’il s’y trouve là aussi, des articles très orientés façon pro doxa Covid, alors qu’on sait tous qu’on sait très peu de choses sur ce sujet, méritant un réel débat entre réels scientifiques (sans la présence des politiques, qui sont parfaitement incompétents sur ce sujet, entre autres) qui n’a jamais eu lieu; j’ai la nostalgie de l’époque lointaine où le journal Le Monde proposait thèse et antithèse sur un sujet particulier, en pages voisines ! on en est loin avec la presse mainstream ! bonnes vendanges .

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