« Les Garde-temps »

Ce livre paru aux Éditions Noir sur Blanc peut être qualifié d’« album photo commenté ». Son auteur, Luc Debraine, est bien connu en tant que directeur du Musée suisse de l’appareil photographique de Vevey, journaliste, photographe, commissaire d’expositions et chargé de cours en culture visuelle à l’Université de Neuchâtel. Certains le connaissent également pour être le gestionnaire des archives de son père, Yves Debraine (1925-2011) – célèbre photographe suisse d’origine française et photographe officiel, pendant près de vingt ans, de Charlie Chaplin et de quelques autres personnalités. Son magnifique portrait de Vladimir Nabokov se regardant dans un miroir trône à l’entrée de l’actuelle exposition de la Fondation Jan Michalski, à Montricher, dont je vous ai déjà parlé.  C’est là que j’avais rencontré Luc Debraine, un homme qui, dans son nouvel ouvrage, révèle ses qualités d’historien et de philosophe.

Chacune de ses cinquante magnifiques photos noir et blanc, collectées pendant vingt ans dans différents pays, présente une montre ou une horloge. Une montre ou une horloge arrêtée. L’arrêt est lié à un événement historique – tragique le plus souvent. Il suffit d’énumérer quelques lieux impliqués pour que vous compreniez : Auschwitz, Buchenwald, Hiroshima, Berlin, Dresde, New-York ou encore Titanic. Mais aussi des lieux clés de l’histoire suisse, comme Chillon ; européenne, comme Venise ; américaine, comme Detroit.

« Les montres et les horloges arrêtées font en somme voir le passé tel qu’il est : une forteresse imprenable ; une réalité impossible à effacer ou à modifier à notre guise. En les regardant fixement, on perçoit mieux ce que Vladimir Nabokov appelait la “transparence des choses qui fait briller leur passé” », écrit dans la préface de l’ouvrage le physicien français Etienne Klein. À ce constat, je pourrais ajouter une pensée notée par Fedor Dostoïevski (peu prisé de Nabokov) dans un de ses cahiers : « Qu’est le temps ? Le temps n’existe pas, le temps c’est les chiffres, le temps c’est la relation entre être et non-être ».

Les questions que pose Luc Debraine dans son ouvrage s’accordent aux réflexions de deux grands écrivains russes. « Mon idée était de composer une fresque de ces témoins muets des séismes de l’histoire. Peu à peu, alors que telle n’était pas mon intention au départ, je me suis rendu compte que cette fresque disait quelque chose sur la photographie, Mieux, qu’elle pointait une aiguille vers la relation surprenante, intime, consubstantielle entre l’horlogerie et la photographie », explique-t-il tout en rappelant que l’horloge et l’appareil photo sont des micromécaniques d’ultra-précision ayant bouleversé, chacune à leur manière, le rapport de l’être humain au temps.

Le livre est simple dans sa forme. Une suite de cinquante doubles-page, une photo à gauche, un texte à droit – une histoire d’une montre ou d’une horloge dont la date et l’heure de l’arrêt sont indiquées dans la mesure du possible. Ces doubles-page sont organisées dans l’ordre chronologique du moment de l’arrêt, à partir du minuit. Chacune des histoires de ces « garde-temps » mérite d’être lue et contée, car chacune est à la fois étonnante et touchante. Mais vous me pardonnerez d’avoir choisi à titre d’exemple celui d’une pendule ornée d’un rhinocéros noir, réalisée au XVIIIe siècle par l’horloger français Thiout l’Aîné et reçue par le tsar Nicolas II à l’occasion de son couronnement en 1896. Elle se trouve dans la petite salle à manger de l’ancien Palais d’Hiver, aujourd’hui reconverti en musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. C’est dans cette petite salle que, dans la nuit du 25 au 26 octobre 1917, des gardes rouges ont arrêté les membres du gouvernement provisoire après avoir pris d’assaut le Palais. La révolution d’Octobre – dois-je dire le coup-d’État ? – a changé le cours de l’histoire russe.  « Pour marquer le grand moment révolutionnaire, un garde rouge arrête la belle horloge qui trône sur le manteau de la cheminée. Le mouvement mécanique se fige sur 2 h 10. Le temps des tsars n’est plus. Pour un siècle au moins », écrit Luc Debraine – et ce « au moins » est important. Car très précisément cent ans plus tard, le 26 octobre 2017, Mikhaïl Piotrovski, directeur de l’Ermitage et fidèle serviteur du tsar Vladimir, remettait solennellement l’horloge en marche. Le temps des tsars est toujours là.

 

 

 

 

 

 

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.