Le challenge pour la Suisse lancé depuis Saint-Pétersbourg ?

Saint-Pétersbourg, juin 2019 (c) N. Sikorsky

En juin 2019 j’ai participé au Forum économique de Saint-Pétersbourg. Je ne vous cache pas que j’ai été flattée d’y être invitée avec mon petit journal, un bateau en papier parmi les navires des holdings et autres transnationaux. Néanmoins, le reportage que j’ai fait à mon retour a été peu flatteur. J’ai mentionné en particulier un énorme poster posé à l’entrée du centre des conférences et omniprésent partout durant le Forum, y compris sur le kiosque de glaces. Le texte placé sur la carte de la Russie disait, en anglais, « Russia extends ». Aucun article ne l’avait mentionné, ce qui m’avait frappé déjà à l’époque – quelle occasion ratée pour les russophobes, quels commentaires sarcastiques auraient-ils pu mettre sous une photo avec ce message qui se prête si facilement à être interprété comme agressif et menaçant. En y repensant aujourd’hui, il l’était peut-être. Où annonçait-il honnêtement le programme du président russe que personne ne voulait prendre au sérieux ?

Le Forum de cette année qui s’est terminé la semaine dernière et qui avait l’Égypte comme invité d’honneur, a fait couler peu d’encre parmi les journalistes occidentaux. Il a été largement boycotté, et même mes collègues russes (ceux qui osent encore dire quelque chose) se sont ouvertement moqués de la délégation de talibans représentant la Chambre de commerce d’Afghanistan et reçue en grande pompe. (Il est utile de rappeler que l’organisation « Mouvement taliban » est proclamée terroriste et interdite sur le territoire russe.)

Je laisse de côté les autres détails tragi-comiques du Forum mais aimerais attirer votre attention sur une déclaration étonnante faite par le Président du Kazakhstan Kassym-Jomart Tokayev. Certains parmi vous se souviennent certainement qu’il est arrivé à Genève en 2011, en tant que Directeur général de l’Office des Nations Unies. Il se trouve que c’est à moi qu’il a donné sa toute première interview. Nous avons parlé en anglais à cause de la présence du correspondant de la Tribune de Genève (pour qui j’ai en plus dû traduire). M. Tokayev a promis de « reprendre » le français qu’il avait étudié dans sa jeunesse. Issue de l’Académie diplomatique de Moscou, il parle parfaitement le russe, l’anglais et le chinois, il est doué pour les langues. Globalement il m’a fait une très bonne impression comme quelqu’un de calme, intelligent, poli. Dans cette interview M. Tokayev affirmait qu’il n’y avait pas d’alternative à l’ONU, tout en soulignant que la réforme soit nécessaire. L’année suivante il était le seul « genevois officiel » à m’adresser une lettre de félicitations à l’occasion de la parution du premier numéro de mon magazine.

Il a quitté Genève précipitamment en octobre 2013 pour devenir le président du Sénat de son pays. Mais je l’ai revu pile une année plus tard, en octobre 2014, car il est revenu pour présenter son livre « Reflections at the United Nations ». Les « troubles » en Ukraine avaient déjà commencé, et j’ai eu l’occasion de lui poser une question à ce propos. Sa réponse a été claire bien que diplomatique. « Les événements en Ukraine sont une tragédie non seulement pour le peuple ukrainien, mais pour tous les peuples qui ont des liens historiques avec ce pays. Je suis convaincu que les hostilités en Ukraine doivent s’arrêter, le peuple ukrainien est fatigué par la guerre, il y a trop de victimes. <> Il n’y a pas d’alternative au dialogue et aux négociations. J’espère que la paix en Ukraine sera rétablie ». C’était en 2014 donc. Vous connaissez la suite.

En mars 2019 M. Tokayev est devenu le Président du Kazakhstan. En cette qualité il est arrivé au Forum économique de Saint-Pétersbourg où, le 17 juin, il a participé à la session plénière à côté de son allié de longue date, Vladimir Poutine. Après l’avoir écouté pendant une heure et demie, il a exprimé son désaccord, en disant qu’au Kazakhstan, où « la société est ouverte, et la société civile est mure », les opinions divergent sur les événements en Ukraine. « La loi internationale moderne c’est la Chartre des Nations Unies, – a déclaré ce diplomate de carrière. – Les deux principes de base, inscrits dans cette Chartre sont actuellement en contradiction :  l’intégrité territoriale et le droit des peuples à l’autodétermination. Il se trouve que les fondateurs de l’ONU n’ont pas pris ce moment en considération dans leurs temps. »

La dédicace à l’auteur et aux lecteurs de Nasha gazeta (c) N. Sikorsky

Sa logique évidente l’avait emmené ensuite jusqu’à dire que cette contradiction mène à des interprétations différentes. « Les uns disent que l’intégrité territoriale est une catégorie sacrée, les autres affirment que chaque peuple qui fait partie d’un autre état, a le droit de se séparer et former son propre état. Selon les calculs effectués, si le droit des peuples à l’autodéterminations est appliqué à l’échelle mondiale, au lieu de 193 états qui font aujourd’hui partie de l’ONU, la Terre en connaitra plus de 500 ou 600. Et cela, bien sûr, créera un chaos. C’est pour cette raison, – a conclu M. Tokayev, – que nous ne reconnaissons pas ni Taïwan, ni le Kosovo, ni l’Ossétie du Sud, ni l’Abkhazie. De toute évidence, la même approche sera appliquée aux territoires quasi-étatiques qui sont, à notre avis, Louhansk et Donetsk. Voici une réponse franche à votre question franche ».

Une bombe. Une bombe que Vladimir Poutine a laissé passer sans la moindre réponse. Comment est-ce possible ? Était-il prévenu en avance ? Cette déclaration était-elle une condition pour la venue du président kazakh au Forum ? Je l’ignore. Mais peut-être que la Suisse, en tant que nouveau membre du Conseil de sécurité de l’ONU, pourra aider à résoudre la contradiction pointée du doigt – à juste titre – par Président Tokayev, la contradiction qui bloque trop souvent les démarches de l’organisation à laquelle il n’y a toujours pas d’alternative ? Bon vent !

P.S. Je remercie mon amie Brigitte Makhzani pour la relecture de mes textes. 

 

 

 

« Tous les Russes mentent »

(c) votrepolice.ch

Une telle affirmation/accusation m’a été lancée en pleine figure lors d’une soirée mondaine à Genève. Lancée par un homme d’âge mûr que je rencontrais pour la première fois – on s’est retrouvé à la même table. Un avocat célèbre, m’a-t-on dit. A l’échelle genevoise, d’accord, mais, dans tous les cas, une personne qui exerce une profession qui impose la mesure des mots. Vu mon apparent étonnement, ce monsieur a cité, avec aplomb, un diplomate français (dont il avait oublié le nom) qui, il y a 150 ans, tenait ce genre de propos. « De toute façon, tout le monde le sait », a-t-il conclu.

A peine dix minutes plus tard il a demandé si je connaissais une personnalité russe vivant à Genève. Je la connaissais. « C’est mon voisin », annonça fièrement le monsieur. « Alors, vous ment-il dans l’ascenseur ? », rétorquais-je. « Ah non, pas lui ». Il y a donc des exceptions, cela rassure. Par respect pour l’hôtesse de la soirée je me suis retenue de ne pas entrer dans une discussion avec cette personne, pour ne pas lui rentrer dedans. A la réflexion, j’aurais peut-être dû, car les gens comme lui prennent les bonnes manières et le sens du décorum pour de la faiblesse et se croient tout permis. Il faut donc les remettre à leur place.

Alors j’en reviens. J’ai horreur des généralisations primitives, de ces certitudes qui commencent par « tous les… » La liste est longue, nous connaissons tous les clichés les plus courants.

Je ne sais pas quelle expérience personnelle traumatique liée aux Russes pousse le Monsieur de la soirée à étiqueter comme menteur un peuple entier. Peut-être aucune. Mais il est maintenant à la mode de dire du mal des Russes, tous les Russes, et ce Monsieur en profite pour se lâcher. Sans comprendre qu’en le faisant, il amène de l’eau au moulin de la propagande russe qui parle sans cesse de la russophobie de l’Occident.

Ce Monsieur le fait, au moins, à visage découvert, et non pas en se cachant anonymement dans une foule ou parmi des profiles bloqués, comme le font certains chevaliers des réseaux sociaux – leur croisades virtuelles sont remplies d’injures et de propos enflammés qu’ils lancent sans hésiter car ils se sentent en toute sécurité, autrement dit, en toute impunité. C’est partiellement à cause de telles personnes que plusieurs média ont dû suspendre l’option « commentaires » en privant tous les lecteurs de la possibilité de s’exprimer.

Le fait que ce ne soit pas à leur honneur, est une chose – je n’ai pas l’intention à leur faire la morale. Le fait qu’une insulte ou une injure soit une forme de violence verbale, en est une autre. Le Code pénal suisse (art. 177 CP) définit l’injure comme le fait d’attaquer quelqu’un dans son honneur via la parole, l’écriture, l’image, le geste ou des voies de fait. Cette infraction peut être poursuivie d’une plainte, ainsi que pour calomnie (art. 174 CP). Il faudra que l’avocat en question et d’autres adeptes de la méchanceté gratuite s’en souviennent. Car les bonnes manières et la patience ne sont pas des ressources inépuisables. Le mode change, mais les propos restent, de même que l’image qu’ils projettent sur leurs auteurs.

Le roman aigre-doux de Boris Fishman

C’est l’été, on peut se permettre de lire quelque chose pour le plaisir, sans aucune obligation, non ? Voici une suggestion.

J’ai découvert cet auteur en 2018, quand son livre « Une vie d’emprunt » a été présenté au Salon du livre de Genève. Boris Fishman est, comme moi, un ex-soviétique, mais également un juif athée. Il est né à Minsk et a émigré aux États-Unis en 1988 – il avait 9 ans à l’époque, je doute donc qu’on ai demandé son avis. Il habite aujourd’hui New York et enseigne l’écriture créative à l’université de Princeton – sa maman doit être très fière de lui. Malgré cette réussite, les souvenirs du périple familial sont vifs pour lui, et vif est son intérêt pour ses origines. 

En 2018 le roman « Le Festin sauvage » qui vient de paraitre en français aux Éditions Noir sur Blanc, était encore en préparation chez HarperCollins, aux USA. On constate que son titre original, « Savage Feast : Three Generations, Two Continents, and a Dinner Table », a été abrégé en français. Mais les trois générations sont bien présentes dans le texte, ainsi que les deux continents et une table à manger.

Ayant lu les deux livres, je trouve que le nouveau est en quelque sorte une continuation du précédent – à la différence que l’histoire de cette famille juive qui fuit l’URSS et, après un passage par Vienne et Rome, s’installe à Brooklyn, est raconté en grande partie à travers des recettes de cuisine. Ce roman est un éloge à la cuisine russe en exil et une étude analytique des rapports particuliers que mes compatriotes ont avec la nourriture. En lisant le roman, les fou-rires se mélangent avec les larmes, ce qui donne ce gout aigre-doux caractéristique de la littérature russe en général et plus particulièrement la littérature juive russe.

Le thème de la faim traverse les 300 et quelques pages du roman. Écrit en anglais (d’ailleurs, aucun livre de Boris Fishman n’est traduit en russe à ce jour), il s’adresse principalement aux lecteurs non-Russes, ce qui nécessite l’explication d’un nombre de faits historiques et de phénomènes sociétaux qui sont évident pour nous. La famine après la Révolution de 1917 et pendant la Deuxième guerre mondiale ; les tickets de rationnement pour lesquels certains étaient prêts à tuer ; les magasins vides et les queues interminables ; l’usage de « délicatesses » inatteignables comme des pots-de-vin et la monnaie la plus fiable… Tout ce système artificiel de survie établi en Union soviétique qu’on aimerait tant oublier et dont on utilise toujours les méthodes pour contourner les imprévus. Les expériences réelles de manque de nourriture de ses ancêtres prennent chez le personnage principal une forme de faim métaphorique pour l’indépendance de ce jeune adulte en pleine crise identitaire. Mais l’indépendance dans une famille juive, ce n’est pas pour tout de suite, vous le découvrirez en lisant le livre.

« Nous venons du peuple qui mange », écrit cet américain de la première génération, en s’incluant dans cette formation de gens, qui, ayant connu la faim à un moment de leur vie, restent pour toujours affamés. La nourriture devient un culte et une preuve ultime de l’amour, déclaré souvent trois fois par jour. Ou plus.

L’amour est aussi abondant dans le roman que la bouffe. Ils sont indissociables. Chaque page nous le confirme. La déclaration d’amour à travers la nourriture prend quelquefois des formes énervantes : qui parmi nous, dans son enfance, n’était pas frustré par les tentatives incessantes de nos mères et grand-mères pour nous faire avaler encore un morceau. Et puis encore un. Et puis le dernier… « Comment, tu ne veux plus ? Tu n’as pas aimé ? Veux-tu autre chose ? » Ce n’est qu’en devenant adultes que nous comprenons d’où vient cette gourmandise. Nous acceptons notre défaite, nous mangeons et donnons à manger à notre tour. Parfois, de force.

Globalement, les émigrés soviétiques aux États-Unis méprisent l’alimentation locale. La curiosité initiale satisfaite, ils retournent à leur nourriture traditionnelle dont les recettes passent d’une génération à l’autre. Pour le héros du roman, cette nourriture familiale symbolise l’emprise de la famille sur sa vie plus généralement – il lui est impossible de refuser une assiette de bortsch tout comme il lui est impossible de ne pas demander l’approbation de la famille de chacune de ses actions…

Les tables couvertes de mets délicieux (si vous y êtes habitués) nous retiennent avec la même force que les livres de Ilf et Petrov, Boulgakov et Nabokov, qui figurent dans le roman à côté des blinis et des syrnikis. Pour rompre avec cette dépendance, Boris part en quête de son identité. Cette quête l’emmène dans une ferme typiquement américaine, dans la cuisine d’un restaurant russe local et même dans une réserve indienne. Il fait également un voyage en Ukraine, où, en 2013, les livres en russe et en ukrainien se mélangent aussi naturellement que des langues et les recettes. La boucle est bouclée, pour ainsi dire, dans la cuisine de son grand-père à Brooklyn, où Oksana, l’aide-soignante ukrainienne, lui apprend à faire le bortsch – ce « traitement » se révèle plus efficace que la psychothérapie.

Ce livre touchant contient une trentaine de recettes l’une plus excitante que l’autre, prévues pour les situations les plus inattendues – un vrai régal pour les amateurs. A consommer sans modération, mais attention aux airettes des harengs !

Boris Fishman: Le Festin sauvage. Éditions Noir sur Blanc, 2022. 288 pages • 24 Euros • 28 CHF

« Navalny » sur les écrans suisses

Depuis mercredi dernier le public suisse est invité à visionner le film du cinéaste canadien Daniel Roher consacré au plus célèbre opposant russe vivant et décrit comme « un documentaire biographique avec des éléments de thriller ». Le mot « thriller » me gêne car il sous-entend des éléments de fiction, tandis que la force de ce genre de film est dans sa véracité.

Le film couvre une période entre août 2020, quand Alexeï Navalny est sorti du coma après avoir être empoisonné par Novitchok dans l’avion Tomsk-Moscou, jusqu’à son retour à Moscou le 17 janvier 2021, quand il a été immédiatement arrêté. Il montre également l’investigation des auteurs de l’empoisonnement mené avec succès par Navalny et son équipe.

La première du film a eu lieu le 25 janvier 2022 au Sundance Film Festival aux États-Unis où il a reçu le prix du public. (La veille, Navalny est inscrit sur la liste des personnes terroristes par l’organisme fédéral russe de contrôle des transactions financières.) Par la suite, quelques cadres ont dû être rajoutés – pour annoncer le nouveau verdict tombé le 22 mars 2022 : 9 ans d’internement en régime strict pour détournement de fonds et non-respect de la justice. Dans le contexte de la guerre cette nouvelle n’a pas reçu l’attention qu’elle méritait.

 J’imagine que, sorti sur les écrans, ce film attirera d’avantage le public non-russophone, ce dernier étant plus au courant de l’histoire. Mais même pour nous, il est intéressant de voir les divers épisodes, pour ainsi dire, rassemblés dans un film concis de 98 minutes. Surtout que l’opinion des Russes est aussi divisée sur le sujet de Navalny que sur tant d’autres. J’ai pu le constater lors de la première publication le concernant dans Nasha Gazeta – en février 2021, quand plusieurs manifestations de ses supporters ont eu lieu en Suisse, je vous en ai parlé à ce moment-là, dans le texte « Les limites de la neutralité ».  Les commentaires de mes lecteurs allaient de « bravo » et « héro » jusqu’au « clown ». https://blogs.letemps.ch/nadia-sikorsky/2021/02/08/les-limites-de-la-neutralite/

 Le film de Daniel Roher a le mérite de nous montrer un homme vif, avec ses qualités et ses défauts, et pas un personnage « photoshopé » et stérile. D’où la dualité de sa perception :  comme une fusion d’un décembriste et Don Quichotte pour les uns ou comme un type vaniteux et ambitieux avec des prétentions irréalistes, incapable d’évaluer la situation, pour les autres. Ces dernières utilisent l’arrestation de Navalny comme argument en leur faveur, disant qu’il a sous-estimé l’ampleur possible de la reposte du pouvoir, déterminé de l’enlever de la scène politique.

 Je présume que le nouveau film ne changera pas radicalement ces opinions. Quelqu’un affichera un sourire ironique en l’entendant dire, en janvier 2021, qu’il reviendra à Moscou avec « le vol de la victoire » – on connait la suite des événements. D’autres, comme moi, seront heurtés par la légèreté de sa réponse à la question sur sa coalition avec les nationalistes en 2011 – « ils sont aussi des citoyens Russes et ils sont nombreux », explique-t-il. Il y aura ceux, enfin, qui seront énervés par ces folâtreries et ces messages sur tik-tok en absence d’un programme politique clair. Effectivement, il y une dissonance entre le ton souvent léger et la gravité de la question de base. Cette question de base est formulée par Daniel Roher lui-même, qui décrit ce film comme « l’histoire d’un homme et sa lutte contre le régime autoritaire ».

 On peut spéculer à l’infini sur les raisons qui ont poussées Alexeï Navalny de rentrer à Moscou. Pensait-il vraiment avoir une chance de rester en liberté ? Pensait-il vraiment que les masses populaires allaient le suivre ? Et si oui, le suivre où – à l’assaut du palais poutinien dont il a tourné un film vu, selon Navalny, par plus de 100 millions de personnes ? Est-il un naïf ou un fataliste, un sans foi ni loi ? Ou une personne d’un courage extrême, déterminé à aller jusqu’au bout dans sa lutte acharnée contre la corruption et l’abus du pouvoir en Russie ? Au tout début du film Navalny dit, en faisant référence au réalisateur : « Il fait un film qu’il va relâcher une fois que je me serai fait descendre ». Le film est sorti, son héro vit. Heureusement.

Quoi qu’on pense d’Alexeï Navalny, il est difficile de pas admirer son courage, car pendant que les spectateurs vont scruter son visage sur les écrans en mâchant leur popcorn, lui est au bagne. Il est difficile de ne pas admirer également le courage de ses proches unis pas ce slogan des mousquetaires « un pour tous, tous pour un ».

Le film a été tourné avant la guerre en Ukraine mais sa perception est forcément influencée par cette guerre. Dans ce contexte je retiens cette phrase comme la plus importante prononcée par Alexeï Navalny : « Le mal n’a besoin que d’une chose pour gagner – l’inaction des bonnes gens ».

PS. Il parait que le film « Navalny » sera discuté sur RTS à 19.30 aujourd’hui. Regardons-le ensemble.     

Un jour sans victoire

Place des Nations, 8 mai 2022 (c) N. Sikorsky

Il y a quelques mois encore personne ne croyait que la guerre entre la Russie et l’Ukraine était possible. Bien que les bruits courraient. Mais la guerre a commencé. Puis les bruits courraient qu’elle serait terminée pour le 9 mai, célébré en Russie comme le Jour de Victoire dans la Grande guerre patriotique du 1941-1945. Nous sommes le 9 mai. La guerre continue, et la parade sur la Place Rouge à Moscou aura lieu comme prévu, comme chaque année.

Le nœud d’émotions provoquées par le 9 mai chez chaque ex-soviétique est tellement dense que je doute que nous arriverions à le défaire en tirant dessus pour arriver au cœur du problème.

Petite, j’ai adoré le 9 mai. Le beau temps était garanti – on dit que les Russes ont trouvé le moyen de disperser les nuages menaçant d’empêcher la fête. La rue Gorky (aujourd’hui Tverskaya) était fermée à la circulation, et, habillée dans ma plus belle robe, je marchais fièrement, une glace dans la main, entre mes deux grands-pères dont les vestes affichaient les décorations militaires qui brillaient au soleil. L’un a fait quatre ans dans les tranchées, a été blessé deux fois, l’autre a donné plus de 1000 concerts pour les soldats au front, il était un chanteur d’opéra. Nous marchions au milieu de la rue, saluant de nombreuses connaissances. Tout le monde souriait, les gens portaient des fleurs et des pancartes avec les slogans antimilitaires – les mêmes exactement pour lesquels aujourd’hui en Russie on risque 15 ans de prison. Nous marchions en direction de la Place Rouge puis tournions à gauche, où, dans un joli square devant le théâtre Bolshoï les vétérans chantaient les chansons de la guerre, ces si belles chansons. Le 9 mai était le jour de la grande gloire nationale et de petits bonheurs personnels.

En grandissant, et en lisant, j’ai commencé à me poser des questions sur toute cette glorification de la guerre, sur les chiffres terribles de morts dont tout le monde avait l’air de se vanter. Plutôt qu’une fête, ne serait-il plus logique de déclarer le 9 mai le jour de deuil national ?

En 2020,  le président Poutine a trouvé nécessaire d’amender la Constitution, en s’appuyant sur la votation populaire. Deux phrases y ont donc été ajoutées entre autres, pour rendre obligatoire la célébration de la mémoire des défenseurs de la patrie afin de protéger la vérité historique et pour légalement interdire aux citoyens de minimiser la signification de l’héroïsme du peuple qui défendait sa patrie.

Pourquoi cela était-il nécessaire dans un pays avec un niveau de patriotisme élevé, dans un pays où la vie de chaque famille a été bouleversée par La Grande guerre patriotique ? La guerre qui a été gagnée grâce à l’héroïsme incontestable de l’ensemble du peuple soviétique, multinational et multiethnique, au prix de dizaines de millions de nos vies. Faut-il vraiment légalement obliger les descendants de ses héros à commémorer la mémoire de leurs pères, grands-pères ou arrière-grands-pères comme moi je commémore la mémoire des miens ? Je ne crois pas, car je ne connais personne qui aurait besoin d’un tel « encouragement ».

(c) N. Sikorsky

En revanche, je connais ceux qui rejettent l’utilisation de cette grande victoire de 1945 comme moyen de la manipulation de l’opinion publique d’aujourd’hui pour justifier tous les crimes commis par le pouvoir, au nom du peuple, avant et après la guerre.

Je connais ceux qui rejettent l’imposition des règles de la commémoration: le non-conformisme dans ce domaine peut mener à l’accusation de trahison. Cela concerne les Russes en Suisse également : en 2020 j’ai eu un accrochage avec l’Ambassade à Berne qui m’avait accusée, sur mon propre site, de « l’oubli historique ».

Je connais ceux qui rejettent l’utilisation de la rhétorique de la dernière guerre, légitime et juste, pour justifier la guerre actuelle dont personne ne comprend le but réel, sauf peut-être le président russe lui-même. Et encore.

Je connais ceux enfin qui se s’indignent de récentes insinuations du ministre russe des affaires étrangers M. Lavrov quant aux origines juives de Hitler. Bientôt l’agression de l’Ukraine sera la faute de juifs, what else is new ?!

Voilà pourquoi, sans aucune intention de minimaliser l’importance de la victoire de 1945 et de dénigrer le sacrifice des citoyens soviétiques, j’attendais le 9 mai 2022 sans la joie habituelle, sa brillance étant obombrée par le brame de la guerre actuelle. Quel mot, « obombrer » – vient-il d’une « bombe » ? Sans joie, et avec inquiétude – qui sait de quelle manière le président Poutine décide-t-il de marquer l’occasion ?!

Kirill Sergeev, un moscovite genevois (c) N. Sikorsky

En attendant, samedi dernier, je devais assister à une manifestation commémorative, le « Régiment immortel », à la place des Nations, à Genève. Elle m’a été signalé comme « propoutinenne ». Logique, si on sait que c’est Mme Elvira Voskresenskaia, qui, dans une interview donnée à la RTS le 27 février depuis les locaux de l’UDC-Genève, justifiait l’invasion de l’Ukraine, qui l’avait organisé. (Un détail intéressant – depuis cette prise de position elle a été apparemment obligée de quitter les rangs de l’UDC sous la pression de ses camarades politiques.) La manifestation a été annoncé dans un groupe sur Facebook qui s’appelle « Protection des droits des Russes en Suisse », sur le fond rouge composé des étoiles soviétiques. On apprenait que « suite à de longues et difficiles négociations avec le service de sécurité de Genève », les organisateurs ont accepté de renoncer à un cortège et se contenter d’une manifestation, avec la garantie de soutien par la police. « Les chansons de la guerre, les symboles et les photos des vétérans sont autorisées », disait l’annonce contenant un avertissement pour les potentiels participants : « Ceux qui désirent répondre aux questions des journalistes doivent se tenir prêt à le faire d’une manière équilibrée, digne et historiquement correcte ». « Ne permettrons pas de gâcher la grande fête », concluait cette annonce. J’étais prête à y aller pour voir de mes propres yeux. Or, vendredi après-midi j’ai appris que les organisateurs ont retiré leur demande, la manifestation a été donc annulée.

Il se trouve que je connais la coordinatrice qui l’avait déjà organisé en 2016 et 2018. En 2020, elle a été annulée en raison de la pandémie. Cette année, d’autres considérations ont été prise en compte, y compris des menaces reçues via des réseaux sociaux – Katia Toporkova m’avait envoyé quelques screenshots, tout à fait éloquents. Elle assure que la manifestation prévue n’avait rien à voir l’actualité et s’indigne qu’il s’avère impossible, dans un pays démocratique, de commémorer « les anciens, grâce à qui nous avons pu vivre si longtemps en paix ». « Nous avons pris la décision difficile d’annuler la manifestation pour ne pas transformer en clownerie une fête qui reste sacrée pour beaucoup de ressortissants de l’Union soviétique », m’a-t-elle expliqué. Une sage décision, dirai-je, car, hélas, les drapeaux rouges sont aussi indissociables du pouvoir russe actuel que les terribles Z.

Il faut espérer que se petit garçon n’aura pas honte de parler russe en grandissant (c) N. Sikorsky

A la place, j’ai assisté à une autre manifestation, toujours à la Place des Nations mais dimanche. Celle-ci a été organisée au nom de tous les Russes qui sont contre la guerre. « Nous sommes contre le régime de Poutine qui a lancé une agression militaire contre l’Ukraine. Ce n’est pas pour cela que nos grands-pères se sont battus », ont proclamés les initiateurs de cette action, et ils ont raison – clairement pas pour cela.

Malgré des conditions météo idéales, il y a eu très peu de monde. Trop peu de monde. Intolérablement peu. Les Russes, les Ukrainiens, les Suisses. Qui parlait de la mémoire commune violée, volée. De la propagande suffocante qui empoisonne les esprits. Des blessures qui prendront des générations à guérir. Les choses justes, vraies, importantes. Mais pourquoi, pourquoi si peu de monde ?

Ces deux actions, une échouée, l’autre maintenue reflètent la fosse qui se creuse dans la société russe, en Russie comme ailleurs.

Chaque année j’ai l’habitude d’écrire, dans Nasha Gazeta, un texte vivifiant, unificateur. J’ai l’habitude d’utiliser les paroles bien connues de poèmes, de romans ou de chansons qui parlent de la guerre. L’autre guerre. Cette année je n’y arrive pas car toutes ses belles paroles encourageaient les soldats à défendre leur pays, pas à agresser un autre.

… Je ne peux pas terminer sans vous parler d’un livre. Je l’ai lu récemment, c’est un roman « The Winter Soldier » d’un auteur américain Daniel Mason qui combine l’écriture créative avec l’enseignement à la faculté de psychiatrie à l’Université de Stanford.  C’est une histoire extrêmement touchante d’un étudiant en médecine viennois d’origine polonaise, un surdoué qui se porte volontaire lorsque la Première Guerre mondiale éclate. Il découvre à travers sa propre expérience qu’il n’y a rien de beau ni de romantique dans une guerre. Une guerre c’est toujours la saleté, le sang et la destruction, elle ne fait que mutiler les corps et les âmes. Pour toujours.

Aujourd’hui, jour de la grande victoire du passé, je n’ai qu’un souhait – que la guerre actuelle finisse, de toute urgence.

Je remercie Brigitte Bocquet-Makhzani pour la relecture de ce texte.

« Voyages en Russie absolutiste »

J’ai envie d’ajouter à ce titre « aller simple ». Car l’essai de 850 pages de Jil Silberstein, paru récemment aux Éditions Noir sur Blanc, nous emmène à la triste conclusion qu’il n’y a pas de retour possible de ces voyages. Cette conclusion enrage et attriste son auteur, ce parisien de naissance et suisse d’adoption, passionné par la Russie depuis son enfance, quand, grâce aux voisins d’immeuble et un camarade de classe, il a pu pénétrer à l’intérieur d’une maison de Russes blancs et connaitre leur mentalité dominée par la passion pour la littérature. Et qui plus tard, chez L’Age d’Homme, « baignait » dans tout ce qui est russe. Le bon timing de la parution de sa fresque monumentale et en même temps très intimiste de l’histoire de l’opposition à l’absolutisme russe, de Catherine II à Vladimir Poutine, est comparable avec celui de « Soumission » de Michel Houellebecq paru en janvier 2015, au moment de l’attaque contre Charlie Hebdo. Les hasards.

J’ai eu une longue conversation avec Jil Silberstein à propos de son livre, une conversation qui a pris la forme de l’interview publiée dans Nasha Gazeta. J’ai appris entre autres que son premier acte de l’engagement civique en lien avec la Russie était l’édition, en 1982, du livre en hommage à Youri Galanskov, un opposant politique disparu dans un camp soviétique à l’âge de 33 ans.

Puis il a suffi de peu – une vielle carte postale de Touva trouvée au marché aux puces à Paris – pour qu’il passe trois étés consécutifs dans cette république de Sibérie orientale qui a des frontières terrestres avec la Mongolie et, en Russie, avec les républiques de l’Altaï, de Khakassie et de Bouriatie, le kraï de Krasnoïarsk et l’oblast d’Irkoutsk. Le résultat – la parution de Dans la taïga céleste : Entre Chine et Russie, l’univers des Touvas, chez Albin Michel, en 2005.

Comme on le sait maintenant, ce n’était que le début. Sans apprendre le russe – « Pas par faute d’avoir essayé !» – Jil Silberstein a réussi à trouver plusieurs complices qui ont accepté de l’accompagner dans ses escapades russes qui ont suivi : loin, très loin des sentiers battus. Tatarstan, le Caucase, l’Oural et la région rarement visitée de son propre gré de Kolyma, sans compter des innombrables villes et villages …  Cinq ans de travail acharné, deux ans de lecture à plein temps.

« Ce livre n’a pas eu une structure idéologique comme démonstration de l’absolutisme en Russie. Ce sont quatre hommages à quatre personnes qui ont joué un rôle important dans ma vie », me raconta Jil Silberstein. Effectivement, le livre a un sous-titre – « Vie et mort de quatre opposants ». Qui sont ces quatre ? Le Poète et romancier Mikhaïl Lermontov (1814-1841), Vladimir Tan Bogoraz (1865-1936), révolutionnaire et pionnier de l’anthropologie, l’écrivain anarchiste Victor Serge (Viktor Lvovitch Kibaltchitch, 1890-1977), antistalinien, auteur de S’il est minuit dans le siècle, et Anatoli Martchenko (1938-1986), l’un des derniers intellectuels russes à être mort en détention au Goulag.

Maintenant, un mini-sondage : ces noms vous disent-ils quelque chose ? Rien, aucun ? Oui, celui de Lermontov ? Dans les deux cas votre « résultat » peut être considéré comme « normal », car il serait pareil en Russie qui a une mémoire courte, très courte quand il s’agit de ses héros qui, à différentes époques, luttaient pour son avancement politique et moral.

Ces quatre ne sont que les axes majeurs, pour ainsi dire, car à travers le récit, le lecteur, parfois confus mais toujours fasciné, assiste à une multitude de rencontres imaginaires et réelles – présentées sans ordre chronologique et sans liens apparents – avec des dizaines, voire des centaines de personnages qui constituent pour Jil Silberstein cette Russie qu’il aime tant et qui, selon lui, mérite d’être aimée. Le mérite-t-elle vraiment, malgré tout ? Le monde pourrait-il encore l’aimer après cette guerre ? Sont les questions provocatrices que je lui lance. « Bien entendu, arrive sa réponse sans hésitation. Je pense que les gens qui l’aiment sincèrement sont dans une sorte de deuil, comme moi. Je suis à la fois très heureux que ce livre paraisse enfin » et triste que l’intérêt qu’il suscite soit en partie instigué par les circonstances actuelles.

Ce livre est un vrai manuel inédit de l’histoire russe pour ceux qui veulent comprendre comment nous en sommes arrivés là. Mais que faire avec cette triste vérité : il ne fait que confirmer que toutes les tentatives d’opposition à l’absolutisme en Russie ont été écrasées et leurs auteurs punis. Toutes. Tous. Voici un exemple. Alexandre Radichtchev, un philosophe et poète russe, directeur des douanes de Saint-Pétersbourg et membre de la Commission d’élaboration des lois, fut l’auteur du premier livre « contestataire » de la littérature russe : Voyage de Pétersbourg à Moscou, publié en 1790, dans lequel il dénonce sévèrement le servage, le système judiciaire et l’administration russes sous le règne de Catherine II. Cette dernière, une correspondante de Voltaire de longue date, a lu ce livre avec la plus grande attention et… a condamné son auteur à mort, la peine commuée en dix années de bagne en Sibérie. Libéré par Paul Ier , après la mort de Catherine II, Radichtchev tenta à nouveau de faire pression pour réformer le gouvernement russe. Brièvement employé sous le règne d’Alexandre Ier pour aider à la révision de la législation dont il avait rêvé toute sa vie, sa fonction dans ce corps administratif s’avéra courte et infructueuse. Radichtchev mit fin à ses jours en s’empoisonnant. Officiellement, il est mort d’une phtisie. Sounds familiar, n’est-ce pas ?

Parmi des innombrables citations utilisées dans le livre, il y a celle de Piotr Tkatchev, un écrivain, critique et théoricien révolutionnaire, à l’origine de principes qui auraient été développés et mis en œuvre par Vladimir Lénine. Mort dans un hôpital psychiatrique en 1885, à l’âge de 41 ans, il a écrit, en 1868 : « Ni à présent, ni dans l’avenir, le peuple livré à lui-même n’est capable d’accomplir la révolution sociale. Nous seuls, minorités révolutionnaires, pouvons ou devons faire au plus vite… Le peuple ne peut se sauver lui-même, ne peut fixer son sort conformément à ses besoins réels, ne peut donner corps et vie aux idées de la révolution sociale. »

Mais qui est cette minorité révolutionnaire aujourd’hui quand l’intelligentsia est ouvertement traitée en Russie comme la cinquième colonne ? « Il faut espérer que la société civile actuelle dispose de plus d’instruments que dans le temps des décembristes pour instaurer la démocratie », dit Jil Silberstein. Oh les décembristes, ces héros préférés de tous les Russes un peu romantiques, et donc les miens. Hélas, aujourd’hui le rôle qu’ils ont joué en 1825 ne peut être assumé que par les oligarques. « Ah non! », mon interlocuteur sursaute sur sa chaise. Mais oui, cher Jil ! Qui d’autres sont les personnes dans la Russie actuelle qui sont aussi proches du pouvoir et possèdent le statut social et les moyens nécessaires pour le faire ? Peut-on compter sur eux ? Je le doute. Comme Jil Silberstein doute que son livre soit traduit en russe. Et pourtant il est si important que les Russes le lisent ! L’auteur voit l’avenir de la Russie « extraordinairement grise, âpre, avec l’accentuation de la méfiance vis-à-vis des autres. C’est affreux. »

Et vous, qu’en dites-vous ?

Guerre de l’information et ses répercussions en Suisse

(c) N. Sikorsky

Vendredi dernier j’ai assisté au débat du Club suisse de la presse qui s’annonçait très intéressant. Voici le résumé qui accompagnait l’invitation :

« Alors que le conflit russo-ukrainien s’intensifie, la guerre de l’information fait rage et prend des proportions inédites. Les répercussions de cette bataille entre tenants d’une forme de “censure de guerre” et défenseurs de la liberté d’expression sans limite a aussi ses répercussions en Suisse et en Suisse romande. L’information est-elle une arme de guerre et, si oui, quelle est sa véritable force de frappe ? Y a-t-il une censure légitime en temps de guerre ? La presse doit-elle choisir son camp ? A-t-elle pour mission de défendre la démocratie à tout prix ? Et que devient la liberté d’expression ? Réduite à rien ou presque en Russie, la liberté de parole se trouve-t-elle aussi menacée en Europe, en Suisse ? A-t-on le droit de “comprendre” voire soutenir certaines réactions de Vladimir Poutine ou de critiquer l’Occident ? Quelles règles s’imposent aux journalistes en temps de guerre ? » A toutes ces questions s’en est vu rajouter une autre, très importante, celle du rôle des réseaux sociaux – une première dans un conflit armé en Europe.

Le panel a été composé de cinq journalistes et experts – que des hommes ! – que Pierre Ruetshi en tant que modérateur a nommé les « faconds conférenciers ». Connaissant bien leurs avis sur les questions évoquées j’ai trouvé leur disposition sur le podium bien éloquente : d’un côté, Philippe Reichen, correspondant du Tages Anzeiger en Suisse romande et Stéphane Benoit Godet, rédacteur en chef de l’Illustré. De l’autre, Eric Hoesli, président du Conseil d’administration du journal Le Temps, journaliste, éditeur, auteur d’ouvrages sur la Russie et « père biologique » de Nasha Gazeta dont il s’est distancié fin 2009 déjà, et Guy Mettan, journaliste, président de la chambre de commerce Suisse – Russie, politicien bi-national suisse et russe et auteur d’ouvrages sur la Russie dont Russie-Occident, une guerre de mille ans : La russophobie de Charlemagne à la crise ukrainienne. Entre eux, en guise d’une instance neutre – Denis Masmejan, membre du Conseil suisse de la presse, expert des questions de droit des médias.

Cette image m’a rappelé le « stenka » (en russe : стенкаmur), ou « stenka na stenkou » (en russe : стенка на стенкуmur contre mur) qui est un art martial russe dérivé du pugilat traditionnel russe et pratiqué en équipe. Heureusement, les orateurs ne sont pas passés aux combats à mains nues ; quant à leur bataille verbale, elle ressemblait plus à un échauffement.

Le débat est disponible online , je ne vais pas vous le raconter – je vous invite à le regarder. Mes commentaires sont les suivants. Globalement, j’ai été déçue par son niveau. D’abord, les positions prises étaient prévisibles. Trop prévisibles. Puis, face aux questions vraiment cruciales d’aujourd’hui, les questions qui divisent le public autant que les journalistes eux-mêmes, les orateurs, à mon avis, ont consacré trop de temps aux accusations mutuelles et auto-justifications.

L’opposition principale s’est centrée autour de la question essentielle de la censure, à savoir : la guerre, permet-t-elle la censure en général et, plus précisément, l’interdiction des chaines russes Russia Today et « Sputnik ». Stéphane Benoit Godet, que je connais depuis longtemps et à qui je dois ce blog dans Le Temps, s’est trouvé en minorité en approuvant la censure – « à la guerre comme à la guerre », a-t-il dit. En serrant les dents et contre mon cœur et mes tripes, je ne peux pas le soutenir, moi non plus !

Depuis le début de cette guerre, je pense tous les jours à la liberté dont je dispose en tant que journaliste ici, en Suisse. Durant les 15 ans d’existence de mon journal, aucun de mes sponsors (que je préfère considérer comme partenaires) n’a essayé de m’imposer ses opinions, pas une seule fois. Cette liberté que je prenais pendant longtemps comme quelque chose de normal, je la perçois aujourd’hui comme un immense privilège. Et c’est précisément cette prise de conscience qui m’oblige à être contre la censure.

Je suis très fière de compter parmi mes lecteurs les représentants des toutes les ex-républiques soviétiques. Je perçois ce fait comme preuve du bon choix de ma ligne éditoriale qui a pour but d’unir et pas de séparer. Et je ne me suis jamais sentie autant soutenue par mes lecteurs, y compris mes lecteurs ukrainiens, comme ces jours-ci.

Je déteste Russia Today et Sputnik, ces chaînes qui ciblent le public en dehors de la Russie. Elles sont abjectes. Je ne les regarde pas, c’est mon libre choix. Mais je me force à regarder, tous les jours, la Première chaine de la TV russe, toute aussi abjecte, pour essayer de comprendre ce qui se passe dans les têtes de Russes qui n’ont que cela comme source d’information.

Je suis contre la censure, y compris de la censure de ces deux chaînes odieuses, pour plusieurs raisons. 1 : Il faut connaître son ennemi. 2: Le fruit défendu est celui qui a le meilleur goût. 3 : En appliquant la censure, l’Ouest se met au niveau du gouvernement russe qui fait exactement cela, et se prive ainsi d’un argument majeur pour la dénonciation de cette politique répressive. 4 : Tous les spectateurs ne sont pas débiles et peuvent faire la part des choses. J’espère que vous avez tous vu la récente performance de l’ambassadeur russe auprès de l’UNOG sur le plateau de RTS, cela vaut la peine. 5 : Ma professeure de la littérature française à l’Université de Moscou adorait cette phrase attribuée à Voltaire – « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ».

A mon avis, ce dernier point, si bien formulé par Voltaire, correspondant privilégié de Catherine la Grande, distingue l’état de droit d’un régime totalitaire. Une démocratie n’est pas un menu à la carte. Voilà pourquoi je soutiens la décision du Conseil fédéral, prise vendredi dernier même, de ne pas reprendre la mesure arrêtée par l’UE le 1er mars concernant la diffusion de Sputnik et Russia Today bien que, selon Guy Parmelin, « elles diffusent des mensonges et de la désinformation dans le but d’attiser les incertitudes et d’utiliser la liberté de nos démocraties contre la Suisse ». Comme l’a dit le Conseil fédéral à juste titre, pour contrer des affirmations inexactes et dommageables, il est plus efficace de leur opposer des faits plutôt que de les interdire. Il est de la responsabilité d’un état démocratique d’assurer le droit fondamental qui est la liberté de l’expression. Le Conseil fédéral assume cette responsabilité.

P.S. La photo ci-dessous est la preuve que j’ai entendu tout ce qui a été dit au Club de la presse de mes propres oreilles, sans me confier à un intermédiaire quelconque.

(c) Laurent Guiraud

Macbeth, ou la Solitude d’un tyran

“Macbeth” à l’Opernhaus Zürich (c) N. Sikorsky

ll est difficile d’imaginer une œuvre d’art qui correspondrait plus à notre état d’esprit actuel que le chef d’œuvre de Guiseppe Verdi dans la mise-en-scène de Barrie Kosky à l’Opernhaus Zürich bien qu’elle date de 2016.

En ce moment qui ne se prête pas aux distractions, je me suis tout de même rendue à Zurich, et ceci pour deux raisons. D’abord, parce que je partage la certitude exprimée il y a quelques jours par le maestro Jonathan Nott que la musique soulage. Puis, parce que je voulais voir de mes propres yeux la production qui a été précédée d’un scandale autour de la chanteuse russe Anna Netrebko, je vous en ai déjà parlé.

Je suis heureuse d’avoir surmonté la paresse et que mes craintes n’aient pas été confirmées. Non, je ne me faisais pas de soucis pour les cotés musical et vocal de cette production, mais plutôt pour la scénographie et la vision du metteur-en-scène. L’opéra traverse aujourd’hui une phase quand les plus solides « duos » de compositeurs et auteurs d’œuvres littéraires à base de librettos ont du mal à résister à la fantaisie (phantasmes ?) des metteurs-en-scène, la fantaisie que je trouve parfois privée de sens commun et de bon gout.  Je vais donc laisser de côté la musique de Verdi qui est hors concours et ne nécessite pas mes éloges – chaque air, chaque ensemble, chacun des magnifiques chœurs provoquent des frissons, l’extase et des larmes, comme il se doit.

Je vais me concentrer sur ce qui se passe sur scène, pourvue des expériences négatives de « Eugène Onéguine » et « Boris Godunov » revisités per Barrie Kosky à l’Opernhaus Zürich ces dernières années.

Je ne crois pas avoir baissé mes défenses uniquement parce que les Écossais et les Norvégiens placés par William Shakespeare dans le contexte du 11è siècle me sont moins proches et moins chers. Peu importe la raison, j’applaudis cette version de « Macbeth » de tout cœur. Bien que pas au premier coup d’œil.

… Le rideau s’est ouvert pendant l’Ouverture magistrale et a révélé, sur la scène non encombrée par un décor, Macbeth prosterné, couvert par quelque chose ressemblant à des chiffons noirs (le baryton roumain Georges Petean est excellent dans ce rôle). Derrière lui, sous une espèce de lustre-couvercle, un groupe de gens nus, avec des organes sexuels « confondus ». Horrifiée et anticipant la suite, j’ai regardé une amie à côté de moi : « Et voilà, ça commence ! » Mais les chiffons se sont avérés être des plumes noires de corbeaux, dont le symbolisme est évident. Quant aux personnes nues, – pour ceux ayant regardé récemment le « Babi Yar », j’ai d’abord cru à une allusion macabre aux Juifs emmenés dans une chambre à gaz – leur présence étant justifiée par Shakespeare lui-même. De retour à la maison, j’ai pris le texte original sur mon étagère, ainsi que sa traduction en russe, brillante, par Boris Pasternak, et j’ai trouvé ces paroles de Banco étonné :

What are these
So wither’d and so wild in their attire,
That look not like the inhabitants o’ the earth,
And yet are on’t? Live you? or are you aught
That man may question? You seem to understand me,
By each at once her chappy finger laying
Upon her skinny lips: you should be women,
And yet your beards forbid me to interpret
That you are so.

Mais bien sûr, ce sont des sorcières, des sorcières qui comme des Parques dans les tragédies grecques, annoncent les horreurs à suivre, en promettant à Macbeth la couronne écossaise ! Sauf que Barri Kosky a remplacé les barbes par d’autres « attributs » masculins qui souvent se substituent aux cerveaux de certains hommes. D’ailleurs, après quelques minutes je ne les remarquai s plus, « camouflés » par un éclairage subtil.

Si seulement Macbeth les avait ignorées, ces sorcières, si seulement il avait remis à sa place sa « lady » – pas moins effrayante en ancienne Ecosse que dans la ville de Mtsensk, plus proche de nous grâce aux génies de Nikolaï Leskov et Dmitri Shostakovich. Mais rares sont les hommes dont l’orgueil résiste à une femme manipulatrice qui sait parfaitement où appuyer pour atteindre son but – l’endroit est toujours le même, bien banal. (La soprano russe Veronika Dzhioeva est d’ailleurs merveilleuse dans le rôle de Lady Macbeth !)

Si seulement il écoutait le courageux Banco (magnifiquement interprété par le basse ukrainien Vitaly Kovalev qui j’ai déjà admiré dans les rôles de Général Grèmin et Pimen sur la scène genevoise) ! Car Banco lui dit on ne peut pas plus clairement :

The instruments of darkness tell us truths,
Win us with honest trifles, to betray’s
In deepest consequence.

Mais Macbeth est sourd à la voix de la raison. Et ainsi il se met sur le chemin du pouvoir, un chemin pavé par les trahisons et arrosé du sang, accompagné par la foule, toujours avide des spectacles gratuits. Une fois ce chemin emprunté, l’homme ne peut plus s’arrêter : chaque crime dont il s’en tire sans châtiment le pousse vers le suivant, en ignorant la mort et le malheur qu’il emmène avec lui. Le cataplasme saisi la gorge quand on entend le chœur, qui, au nom de ceux qui ont perdu leurs maris et leurs enfants, appelle aux cieux en réclamant la vengeance… Comment est-ce possible que malgré tous les exemples historiques que nous connaissons, on trouve toujours ceux qui embarquent sur ce chemin sans issue ?!

La scénographie minimaliste à l’extrême de l’allemand Klaus Grünberg – un tunnel noir sans fin éclairé par des petits lumières blanches – ne nécessite aucun effet supplémentaire. Elle ne fait qu’accentuer la puissance de la musique et du texte, les plaçant au premier plan. Et annonçant dès le début le final bien connu : la fin solitaire et sans gloire d’un tyran obsédé par le pouvoir qui a perdu la raison, dont aucune lumière n’attend au bout du tunnel noir et dont la mort ne sera pas déplorée, même par la foule… Cela peut paraitre étonnant mais dans les scènes finales du spectacle de Macbeth, qui, en l’absence d’autres interlocuteurs essaye de converser avec des corbeaux, m’avait rappelé le Dictateur immortalisé par Charlie Chaplin – cette scène où il tourne le globe sur le doigt, fou à lier.

Y-a-t-il une lumière d’espoir pour nous les spectateurs ? Peut-on le soupçonner dans le T-shirt blanc (le drap mortuaire ?) de Macbeth, couvert des plumes noires comme des cendres ? Ou dans le fait qu’à la fin du spectacle, Veronika Dzhioeva et Vitaly Kovalev se tiennent par la main, ovationnées par le public ? Oh, que j’aimerais y croire ! Quant au « deepest consequence », nous allons encore en déguster.

What’s more to do,
Which would be planted newly with the time,
As calling home our exiled friends abroad
That fled the snares of watchful tyranny;
Producing forth the cruel ministers
Of this dead butcher and his fiend-like queen,
Who, as ’tis thought, by self and violent hands
Took off her life; this, and what needful else
That calls upon us, by the grace of Grace< >

L’université de Moscou est contre la guerre

Photo de I. Cernova Burger

Hier, pour la première fois dans ma vie, j’ai pleuré dans un transport public, le bus N 5, pour être précise. C’est un courriel reçu qui m’a fait fondre en larmes. Rassurez-vous, personne de mes proches n’est mort. Bien au contraire, pour ainsi dire, je vous explique.

La veille, à peine sortie du studio de la RTSj’ai appris la position de la communauté scientifique suisse faisant suit à l’invasion de l’Ukraine : la Conférence des recteurs des Hautes écoles recommande à ses membres de réexaminer, voire de suspendre leurs collaborations avec leurs partenaires russes dans les cas où cette collaboration puisse “soutenir la politique belliqueuse du gouvernement russe”. Cette prise de position a été provoqué par le fait qu’un tiers des recteurs des universités russes ont signé, une semaine plus tôt, une lettre de soutien à la guerre. En rappelant que les universités ont toujours été un pilier de l’État, ils ont appelé à se rassembler autour de Vladimir Poutine. Ce texte, je l’ai vu. J’ai vu, entre autres, la signature de Victor Sadovnichy, le recteur de l’Université de Moscou, mon université, le plus ancien du pays, le principal. La honte inexprimable. Les spectres de mes professeurs, les professeurs de l’École de journalisme, le plus « idéologique » de tous, situé dans le vieux bâtiment de l’université juste en face du Kremlin, se sont dressés devant moi comme une armée muette – les visages renversés, les questions dans les yeux. Beaucoup d’entre eux ont participé comme soldats dans la Deuxième guerre mondiale, la Guerre Patriotique pour les Russes. Mes professeurs, qui possédaient une immense culture et des logis modestes avec des livres pour les seuls objets de valeur ; mes professeurs qui, dans un pays fermé, m’enseignaient l’ouverture d’esprit. Je n’avais pas de réponses à leur donner. Sauf que voilà.

Le message que j’ai reçu contenait une phrase seulement. Pas une phrase même, un lien, un lien vers une lettre ouverte de la part de la communauté de l’Université de Moscou, de la part de ses étudiants, enseignants, collaborateurs, alumni… Plus de 7500 signatures ressemblées six jours après le début de la guerre.

Avec un ton sombre, digne et solennel, cette lettre dénonce sans équivoques « cette guerre honteuse ». Elle rappelle qu’une de plus grandes valeurs de l’éducation que nous avons reçue consiste en « la capacité d’évaluer la réalité d’une manière critique, d’analyser les arguments et de rester fidèle à la vérité – scientifique et humaniste ».

Quelle joie ! Quel soulagement ! Mes chers professeurs, vous pouvez vous reposer en paix et arrêter de vous agiter dans vos tombes – notre alma mater ne nous a pas trahie. Je dis bien notre alma mater, car un recteur, ce n’est pas encore l’université, comme un président n’est pas encore un peuple. 

Dans mon blog précédent j’avais remercié M. Yves Flückiger, président de Swissuniversities et recteur de l’Université de Genève, d’avoir mentionné ses collaborateurs russes parmi ceux qui ont besoin aujourd’hui du soutien moral. Je lui réitère mes remerciments car il l’avait répété en soulignant que Swissuniversities entend aussi protéger les chercheurs ukrainiens et russes qui travaillent dans les universités suisses et qui défendent les mêmes valeurs que les siennes. Voici une position sage !

En 15 ans de l’existence de mon journal Nasha Gazeta nous avons accumulé un volumineux dossier intitulé « Les scientifiques russes en Suisse »  – la Suisse a de quoi être fière ! Je me permets de rappeler qu’en 1900, quand les universités en Russie tsariste restaient inaccessibles aux femmes, 200 jeunes Russes étudiaient à l’Université de Genève. En 1908 ils – et surtout elles – étaient déjà 785. Je me permets de rappeler également que la première femme en Suisse à devenir un professeur titulaire était une Russe Anna Tumarkina, en 1905 – une rue à Berne d’ailleurs porte son nom. Enfin, plus proche de nous, en 2010, c’est le mathématicien Russe Stanislav Smirnov, professeur de l’Université de Genève, qui a apporté à la Suisse sa première Médaille Fields, l’équivalent du Prix Nobel dans le domaine de mathématique. 

La Russie a connu l’exode après 1917. L’Europe et la Suisse ont accueillis ces malheureux qui ont rejeté la révolution bolchévique et la guerre civile. Le nouvel exode a déjà commencé – ceux qui rejettent la guerre, fuient le pays sans peut-être la possibilité d’y retourner, selon une demande d’un membre de la Douma. J’espère que l’Europe et la Suisse les accueilleront, eux aussi.