Le journaliste, ce guerrier pacifique

Dmitry Mouratov (Wikipedia)

La seule et brève mention de l’attribution du Prix Nobel de la Paix au journaliste russe Dmitri Mouratov a provoqué une avalanche de « likes » sur la page Facebook de Nasha Gazeta, ainsi qu’un vif échange d’opinions.

Le Comité norvégien à Oslo venait, en effet, d’annoncer, le 8 octobre dernier, les nouveaux lauréats du Prix Nobel de la paix – le plus politisé et le plus souvent contesté des cinq prix établis selon le testament d’Alfred Nobel, rédigé par ce chimiste et philanthrope suédois à Paris, le 27 novembre 1895. Dans son Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Stefan Zweig affirme que c’est Bertha von Suttner qui aurait influencé la fondation de ce prix en convainquant Alfred Nobel de réparer « le mal qu’il avait causé avec sa dynamite ».

Henri Dunant, que vous connaissez tous, fut le premier à recevoir le Prix Nobel de la paix, en 1901. Le premier journaliste à le mériter fut l’allemand Carl von Ossietzky, pour sa lutte contre le réarmement de l’Allemagne, en 1935. Cette année, le prix a récompensé deux journalistes, la Philippine Maria Ressa et le Russe Dmitri Mouratov, pour « leur combat courageux pour la liberté d’expression » menacée par la répression, la censure, la propagande et la désinformation. Mouratov est le troisième Russe à recevoir ce prix– après l’académicien Andreï Sakharov et le président Mikhaïl Gorbatchev (les deux étant moyennement appréciés par l’opinion publique russe).

En principe, Nasha Gazeta ne couvre que l’actualité qui concerne la Suisse ou les relations entre la Suisse et l’espace postsoviétique. Mais puisque le prix a été attribué à nos collègues, et notamment  à un collègue russe, nous avons pensé bien faire en relayant la nouvelle – très brièvement, juste pour marquer le coup et féliciter M. Mouratov, l’un des cofondateurs et rédacteur en chef du périodique Novaïa  Gazeta, l’une des rares publications encore indépendantes en Russie. Le retour a été inattendu : plus de 31 000 personnes touchées sur notre page Facebook, plus de 500 « likes » – un record absolu. Mais les commentaires laissés par nos lecteurs tant en Suisse qu’en Russie, nous ont appris qu’un  1212 ne signifie pas forcément un accord.

La réaction de mes compatriotes à cette nouvelle est comparable à celle que j’avais observée en 2015, quand Svetlana Alexievitch, une écrivaine bélarusse russophone reçut le Prix Nobel de littérature. En ce qui concerne Mouratov, certains, aussi, s’en réjouissaient, d’autres, nombreux et agressifs, critiquaient autant le lauréat que le prix lui-même en l’accusant «d’avoir  perdu toute valeur ». Une dame ayant même affirmé qu’«un vrai pacifiste aurait refusé ce prix pour ne pas ternir sa réputation ».

Mais Dmitri Mouratov ne l’a pas refusé !  Il l’a dédié à ses trois amis et collègues tués en raison de leur activité professionnelle : Anna Politkovskaïa, la plus connue à l’Ouest grâce à sa couverture de la guerre en Tchétchénie, tuée en 2006 ; Yuri Schekotchikhin, disparu en 2003 après avoir mené un enquête sur la corruption au sein du pouvoir russe ; et Igor Domnikov, tué en 2000 par une bande criminelle moscovite. Aucun responsable de ces meurtres n’a jamais été trouvé.

A mes yeux, le simple fait qu’en dépit de tout Dmitri Mouratov n’a ni changé de métier, ni modifié sa position et continue à dénoncer, selon le communiqué du Comité d’Oslo, « la corruption, les violences policières, les arrestations illégales, la fraude électorale et les fermes de trolls” », justifie le prix attribué pour son courage. Car du courage il lui en faut.

Il y a plusieurs manières d’exercer le métier de journaliste, et Dmitri a choisi la manière la plus dure, risquée et ingrate – je suis persuadée qu’il s’attendait davantage à un « accident » qu’au Prix Nobel. Et je suis heureuse que son courage et son professionnalisme aient été appréciés et récompensés. Quant aux mécontents, surtout parmi les journalistes « officiels » russes, ils ne font que leur job – à leur manière, justement.

Pour finir, j’aimerais vous raconter une histoire qui paraît anecdotique aujourd’hui. En 2012 le site de Nasha Gazeta a été hacké et pratiquement détruit. J’étais convaincue que le travail de cinq ans avait disparu. Mais j’ai trouvé des spécialistes et, moyennant une perte colossale de nerfs, le site a ressuscité. J’avais cru que c’est un article sur les malheurs des habitants de Sotchi à la veille des Jeux Olympique qui avait causé cette attaque. Par curiosité, une fois le site rétabli, j’ai tout de même pu consulter mes contacts fiables en Russie. La réponse s’est révélée étonnante de simplicité : quelqu’un dans les hautes sphères russes avait simplement confondu Novaïa Gazeta et Nasha Gazeta – NG par là… NG par ici…. « Innocentés », certes, mais le sentiment d’avoir reçu un compliment reste et la politique éditoriale de mon modeste journal demeure inchangée, elle aussi.

En guise de conclusion : le 15 octobre deux nouveaux médias en ligne ont été déclarés vendredi « agents de l’étranger » par le gouvernement russe : le portail d’informations en ligne Rosbalt.ru et le site internet spécialisé dans des analyses de l’actualité Republic. Ce dernier appartient à Natalia Sindeeva, propriétaire d’une très populaire chaine de TV « Dozhd » (la Pluie), déjà déclarée « agent de l’étranger » auparavant.

L’âme russe de Goya

Photo (c) N. Sikorsky

L’exposition que la Fondation Beyeler à Bâle consacre, dès aujourdhui, à Francisco Goya à l’occasion du 275e anniversaire de sa naissance est remarquable avant tout de par le côté rarissime de l’événement. Les Suisses n’ont eu que deux fois durant le siècle dernier l’occasion d’admirer les créations de ce natif de Fuendetodos, près de Saragosse. La première, pendant la Guerre civile en Espagne, quand, avec d’autres chefs-d’œuvre du Museo national del Prado, elles ont été exposées au Musée d’Art et d’Histoire de Genève, en 1939. La deuxième, c’était en 1953, au Kunsthaus de Zurich.  Rien d’étonnant donc que l’intérêt suscité par cette nouvelle exposition, retardée d’une année à cause du Covid, soit immense. L’équipe de la Fondation Beyeler a de quoi être fière – c’est son plus grand projet, selon le directeur Sam Keller, le résultat de dix ans de travail dont la partie non-négligeable consistait à convaincre les collectionneurs privés de se séparer, pour plusieurs mois, de leurs trésors.

Rien de russe dans cette exposition – les trois tableaux de Goya que la Russie possède n’y sont pas. Et pourtant j’ai décidé de vous en parler car, premièrement, c’est un de mes peintres préférés et puis, c’est en russe que ma première vraie rencontre avec lui a eu lieu : les quelques images vues dans les livres d’art m’ont laissée indifférente, mais le monde magique de Goya s’est ouvert devant moi quand, étudiante, j’ai lu Le Roman de Goya de Lion Feuchtwanger, traduit en russe. Cet auteur allemand, d’origine juive, dont les livres ont été brulés par les nazis, était très populaire en Union Soviétique à l’époque – pratiquement chaque famille de l’intelligentsia possédait les six volumes de ses œuvres dans sa bibliothèque. Y compris la mienne. Ces six volumes m’ont suivie de Moscou à Paris, de Paris à Genève… J’ai donc lu ce roman qui ne couvre que 13 ans de la longue vie de l’artiste, mais alors quels 13 ans ! Je l’ai lu une fois. Deux fois. Trois fois. Il y a des livres comme ça – à peine arrivé au bout vous avez envie de tout recommencer. J’étais comme hypnotisée par toutes ces majas et brujas, tous ces Reyos et toros, si étrangers à la réalité soviétique. Mais lui, en revanche, Francisco, le peintre de la cour, obligé de jouer le jeu pour vivre et en rébellion contre tous les dogmes imposés par cette même cour, lui alors, je le comprenais parfaitement et faisais aisément les parallèles entre l’Inquisition et le KGB. Son âme sensible et torturée, hantée par les images de cauchemars nocturnes, me paraissait tellement russe, à en croire que Goya était un personnage de Dostoïevski. Capturer un rêve, même un rêve cauchemardesque, et le rendre matériel à travers la musique, les paroles, l’image – c’est un talent rare.

Rêver de voir ses tableau « live » était aussi naïf à l’époque que de rêver d’aller sur la Lune. Mais les temps ont changé, le rideau de fer est tombé, je suis partie pour Paris, et un beau jour un ami espagnol m’invita à Madrid. Nous sommes allés au Prado, évidemment. Et ils étaient tous là, ils m’attendaient. Pepita me regardait droit dans les yeux, Caetana m’envoyait un sourire complice, et Maria Luisa, la femme de Charles IV, m’attristait – elle était vraiment moche, la pauvre, et Goya ne lui avait guère fait de cadeau…

C’est avec ce souvenir ému que je suis allée au preview de l’exposition de Goya à Bâle, bien qu’il ait fallu se lever à 5.30. Croyez-moi je ne l’ai pas regretté. Je vous incite à y aller aussi, mais suivez mon conseil, lisez d’abord Feuchtwanger et votre expérience en sera d’autant enrichie. D’autant plus que vous avez le temps – l’exposition sera ouverte jusqu’en janvier prochain. Bonne visite !

PS Comme d’habitude, je remercie Mme Marina Troyanov pour la relecture de mes textes.

 

 

« Pour la galerie. Mode et portrait »

Un échantillon de la collection d’Alexandre Vassiliev (Photo NashaGazeta)

Le Musée d’Art et d’Histoire de Genève est (en permanence sens dessus dessous depuis des années). Une récente série d’articles dans Le Temps nous invitait à découvrir les coulisses de cette prestigieuse institution genevoise. Les coulisses qui n’ont rien de l’image de sa façade majestueuse.

La nouvelle exposition au MAH a comme thème principal l’image de soi-même que les gens cherchent justement, depuis des siècles, à créer et à afficher. Tout en préservant « les coulisses » des regards indiscrets de la « galerie », c’est à dire du public, des spectateurs, de vous et de moi.

Cette exposition est fortement imprégnée d’âme russe – elle est conçue par Lada Umstätter, diplômée de l’Université de Moscou et actuelle conservatrice en cheffe du musée genevois et, est réalisée avec la collaboration d’Alexandre Vassiliev, un grand spécialiste russe de la mode, dont la collection privée compte plusieurs milliers de costumes et objets de la mode de différentes époques – du 18 siècle à nos jours. Cette collection a été lancé à Paris, où M. Vassiliev a émigré en 1982. N’en concluez pas qu’il est opposé au pouvoir russe – il anime même « Le verdict de mode », une émission très populaire de la chaîne nationale. Mais sa collection se trouve en Lituanie, au sein de l’espace européen – une petite municipalité lui ayant offert un grand espace gratuit alors que les Russes témoignaient fort peu d’intérêt à ses trésors.   

Alexandre Vassiliev présente une robe créee par Pierre Cardin pour Maïa Plissetskaïa (Photo NashaGazeta)

Peut-être moins connu en Suisse qu’en Russie, M. Vassiliev n’est pourtant pas un inconnu ici non plus – fin des années 1980 il a séjourné à Genève, en tant qu’habilleur en chef, pendant le tournage de « Mangeclous » avec Pierre Richard, puis il a travaillé en collaboration, en 1989-1991, avec le Théâtre de la Ville à Lucerne.

Quant aux expositions avec l’apport, pour ainsi dire, des costumes de sa collection, celle de Genève est sa troisième en Suisse (la septième dans le monde pendant ce mois de septembre seulement et la 226ème en tout !). La première a eu lieu à Lugano, à la Villa Favorita du baron Thyssen-Bornemisza, la deuxième – en 2016, au Musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds qui présentait, sous la direction de Lada Umstätter également, une exposition consacrée à la vie quotidienne dans l’Union soviétique poststalinienne.

Admirez cette robe brodée en scarabées… (Photo NashaGazeta)

Le concept de l’exposition genevoise ne saurait être qualifié de novateur – les dialogues entre objets sont à la mode dans la pratique muséale depuis un bon moment. Mais, comme dans les conversations réelles, la qualité du dialogue dépend des participants. Et cette fois ils sont d’un très haut niveau : les sublimes portraits de la collection du MAH flirtent avec des  robes somptueuses (dont celles de la grande ballerine russe Maïa Plissetskaïa ou de l’étoile hollywoodienne Leslie Caron, par exemple).

Le siècle dernier encore rares étaient ceux pouvant se permettre de commander leur portrait à un peintre. Aujourd’hui tout un chacun peut s’immortaliser lui-même ou immortaliser une connaissance grâce à une photo prise avec un téléphone. Quant aux vêtements, le proverbe anglais clothes do not make a man est bien hypocrite car nous le savons tous – they do. Depuis toujours les codes vestimentaires servaient d’indicateur majeur d’appartenance à une certaine couche de la société, et la notion du « dress code » reste très actuelle aujourd’hui encore. Finalement que chacun décide pour soi sa manière de s’habiller – certains préfèrent se mélanger à la foule, d’autre font tout pour s’en distinguer.

Dans les coulisses de l’exposition se passe… une interview

Je recommande vivement cette exposition à tous ceux – et surtout celles – qui s’intéressent à la mode et à son évolution au cours des siècles, elle restera au MAH jusqu’à 24 novembre.

« Guerre et Paix ». Après la première

(c) GTG/Carole Parodi

Spectaculaire et pas ennuyeux du tout, voici nos principales impressions de l’œuvre colossale de Serguei Prokofiev présentée au Grand Théâtre de Genève (GTG) dans la mise en scène de l’espagnol Calixto Bieito.

Léon Tolstoï n’aimait pas l’opéra. Il le dit clairement dans le texte de son plus célèbre roman. Il lui aurait suffi de mentionner que c’est Hélène Bezoukhov, l’incarnation du mal au féminin, qui invite Natacha Rostova au spectacle, mais il nous offre une description très détaillée, à travers les yeux de Natacha, en « omettant » de mentionner le compositeur et le titre de l’œuvre. Voici ce magnifique passage, traduit par Boris de Schlœzer (Folio, Gallimard, 1960) :

« Des bancs garnissaient le centre de la scène ; sur les côtés, des montants de carton peint représentaient des arbres, une toile était tendue au fond sur des planches. Des jeunes filles en cordages rouges et jupes blanches étaient assises au centre de la scène. L’une d’elles, très forte, vêtue d’une robe de soie blanche, occupait à l’écart un petit escabeau auquel on avait collé par-derrière un carton vert. Toutes chantaient quelque chose. Quand elles eurent terminé leur chanson, la jeune personne en robe blanche s’avança vers le trou du souffleur et un homme, ses grosses cuisses moulées dans une culotte de soie, plume au chapeau, poignard à la ceinture, s’approcha d’elle et commença à chanter en gesticulant.

L’homme aux culottes collantes chanta d’abord seul, puis la jeune fille chanta, puis tous deux se turent : l’orchestre joua une ritournelle et l’homme tripota la main de sa partenaire, attendant évidemment le moment d’entonner leur duo. Ils chantèrent ensemble. Et toute la salle se mit à applaudir et à crier, tandis que sur la scène l’homme et la femme qui jouaient des amoureux, saluaient, souriant et écartant les bras.

Comme Natacha venait de la campagne et était d’humeur sérieuse, tout cela lui paraissait saugrenu et déconcertant. Elle ne parvenait pas à suivre l’action de l’opéra ni même à écouter la musique ; elle ne voyait que le carton peint, et des hommes et des femmes bizarrement costumées qui, sous une vive lumière, se mouvaient, parlaient et chantaient de façon étrange. Elle savait ce que cela devait représenter, mais c’était si outré, si faux, manquait à tel point de naturel que tantôt elle avait honte pour les acteurs et tantôt elle avait envie de rire. »

Il est donc évident que l’écrivain ne se sert de l’opéra que comme un moyen pour souligner une fois de plus l’hypocrisie de la haute société qui est la sienne.

L’idée de mettre en musique le roman de quatre volumes n’est pas venue à l’esprit des compositeurs contemporains de Tolstoï. Nous ignorons quelle aurait été sa réaction au projet de Prokofiev et aux multiples productions scéniques qui ont suivi sa parution. On peut imaginer qu’il se serait retourné dans sa tombe. Dans tous les cas, l’opéra est presque aussi connu que le livre, sans pourtant pouvoir le remplacer.

La production de « Guerre et Paix » au Grand Théâtre de Genève est une première suisse, et je suis contente qu’elle ait eu lieu. J’avoue que je craignais le pire – les dernières expériences avec « La Dame de pique » à Nice et de « Boris Godounov » m’ont bien perturbée.

Mais une visite à une répétition et une conversation avec les chanteurs Ruzan Mantashyan (dans le rôle de Natacha Rostova) et Dmitry Uliyanov (dans le rôle du Général Koutuzov) m’ont bien rassurée et je suis allée à la première représentation avec l’esprit ouvert.

Le spectacle est bien … spectaculaire (pardon pour la tautologie), les 3h45 ne m’ont pas paru longues et je regrettais que la salle n’ait pas été pleine. J’appartiens à la génération de mélomanes pour qui la voix reste le plus important dans un opéra, et suis heureuse d’applaudir le cast international qui se présente comme un ensemble uni – aucun des solistes n’a gâché le tableau. En dehors des russophones dont j’étais à peu près sûre, je note le ténor tchèque Ales Brischein, très convaincant dans le rôle d’Anatol Kuragin. Très sensible à la prononciation juste du texte russe, je salue le grand travail accompli dans ce domaine par les solistes « étrangers », ils ont été presque tous presque irréprochables.

Passons maintenant au sens du spectacle. Prokofiev ne pouvait inclure dans son œuvre le roman entier et a dû choisir les moments clés qui lui permettraient de refléter l’essentiel : le thème du patriotisme dans le roman et le riche monde intérieur des principaux personnages. Les habitudes théâtrales de notre temps ont poussé les auteurs du spectacle à effectuer d’autres coupures. Je les accepte, tout en regrettant l’absence de la célèbre scène du « Conseil à Fili », immortalisée non seulement par Tolstoï et Prokofiev, mais aussi par le peintre Alexeï Kivshenko, en 1880. Soit. Surtout que le thème du patriotisme sonne haut et fort. Mes émotions lors de l’air du Général Koutouzov ont été comparables à celles que chaque Russe ressent quand nos athlètes reçoivent des médailles olympiques : on a envie de se lever et de chanter l’hymne national. (Rassurez-vous, j’ai su me contrôler.) Plus sérieusement, ce magnifique thème musical a troublé d’autres spectateurs dans la salle – leurs applaudissements en témoignaient. Il y a de quoi être fière : la victoire des Russes contre les Français est un fait historique, et je préfère laisser sans commentaires la question rhétorique posée par la dramaturge Beate Breidenbach figurant dans le programme du spectacle : « Dans l’opéra de Prokofiev – et dans l’histoire – les Russes triomphent des Français. Mais peut-on même parler de victoire pour cette société difforme et hystérique, comme la montre Calixto Bieito, dans sa quête du bonheur ? Y-a-t-il un moyen de sortir du monde apparemment sans issue de l’autodestruction ? L’ordre ? La sécurité ? L’utopie ? ou la mort ? » Patience, chère Madame !

En ce qui concerne la scénographie, dans mon humble opinion elle aurait gagné de l’absence du travail des vidéos de Sarah Derendinger. Les beaux décors classiques n’ont nullement besoin d’un grand écran déguisé en miroir sur lequel des images peu appétissantes se succèdent et distraient l’attention du public de l’action. On peut encore accepter, au début, l’écran rouge écarlate – oui, c’est la guerre, mais l’ourse qui court pendant que le chœur chante la gloire de Lomonossov comme symbole de la Russie sauvage, n’est qu’un pénible déjà-vu.

Je n’ai pas d’explication pour le plastique qui couvre tout et tout le monde au début du spectacle, ni pourquoi les dames enlèvent, sur l’avant-scène, leurs collants pour les mettre sur leurs têtes.

J’étais confuse par l’apparition sur scène d’un bonhomme avec un petit ventre rond, vêtu d’un caleçon sale (et rien d’autre), avec le crâne rasé à l’image d’un moine bouddhiste. La confusion n’a duré que quelques secondes : mais bien sûr c’est Platon Karataëv (chanté par le ténor ukrainien Alexander Kravets), décrit dans les innombrables essais des écoliers russes comme la personnification du peuple russe – illettré, mais gentil. Il joue dans ce spectacle un rôle équivalent au Fou dans « Boris Godounov », il annonce les vérités.

On peut trouver étonnant que le richissime comte Pierre Bezoukhov se promène en négligé, avec des bretelles baissées, ou que les personnages dévorent un crabe au milieu de Moscou brûlée. (Le moment quand le plafond commence à bouger est d’ailleurs très réussi !) Mais tous ces détails s’obscurcirent devant le magnifique chœur final « la Russie ne s’inclinera jamais devant l’ennemi », dont l’effet sur le public a été bien plus fort que celui des araignées sur l’écran géant.

 

PS Je remercie mon ami Philippe Borri pour la relecture de ce texte.

Le sonneur d’alarme perpétuel

Les événements commémoratifs ou « à la mémoire de » sont souvent ennuyeux : pas toujours sincères, les éloges se succèdent et, pas toujours convaincant, le portrait d’un saint/d’une sainte nous est dévoilé.  Rien de tout ce rituel ne s’est déroulé à la Fondation Jan Michalski le 22 août. Ce jour-là un hommage a été rendu à Vladimir Dimitrijević, cet exilé serbe qui créa les Éditions de L’Âge d’Homme à Lausanne en 1966 et développa en quarante-cinq ans un vaste catalogue de plus de 4000 titres, avec une attention particulière vouée à la littérature slave et russe, en passant du philosophe religieux russe Lev Chestov au « Petit livre rouge» de Mao. La raison de cet hommage ?  Les dix ans de son décès tragique.

Les lecteurs assidus de ce blog se souviendront peut-être que mon tout premier poste lui avait été dédié, l’été dernier – j’avais publié la traduction de mon ancien interview avec lui,  seul document qui existe en langue russe.

Dimanche dernier à Montricher, la parole fut donnée aux personnes qui l’ont connu beaucoup mieux que moi. Malgré leur âge moyen plus que respectable, ils ont tous conquis le public par la vivacité de leur esprit, leur mémoire infaillible, leur connaissance profonde des sujets et, surtout, par leur amour et leur admiration envers « Dimitri », comme ses amis l’appelaient, en estropiant son nom de famille. 

Le Professeur Georges Nivat naviguait, avec son aisance habituelle, dans les hautes mers de la littérature mondiale, en passant de Tolstoï à Proust et en revivant avec nous sa première rencontre téléphonique avec VD à propos du roman « Pétersbourg » d’Andreï Biely qui lança la collection « Slavica ». (Notez la drôle de coïncidence des initiales de Vladimir Dimitrijević avec celles du nom du canton qu’il a choisi pour son domicile.) 

Claude Frochaux, un confrère et ami depuis 1962, a partagé des anecdotes hilarantes concernant Dimitrijević, avec qui il était, selon ses propres dires, en désaccord sur à peu près tout mais dont il ne pouvait se séparer. En voilà une, à titre d’exemple. Quand Dimitrijević, personnage suspect aux yeux de beaucoup, a décidé d’officialiser sa présence en Suisse, il a été interviewé par un fonctionnaire jurassien. A la question « que ferait-il si les Russes envahissaient la Suisse et arrivaient jusqu’à votre maison ?», Vladimir Dimitrijević répondit tout naturellement : «Je leur cognerai sur les têtes ». Outré, le fonctionnaire s’exclama: « Mais non, Monsieur ! la bonne réponse serait « Je me mettrai à la disposition des autorités ! » 

Claire Hillebrand, l’ancienne libraire du « Rameau d’or » à Plainpalais lut quelques-unes des 300 cartes postales reçues de Vladimir Dimitrijević au cours des 26 ans de leur collaboration et amitié. 

François Debluë parla des relations « auteur-éditeur », Jacques Scherreur évoqua le travail d’équipe et Thierry Wolton appela – l’attitude de Dimitrijević  face au monde communiste. 

Le portrait qu’on a pu s’en faire est celui d’une personne passionnée, un orthodoxe dévoué, un anarchiste de droite, un réactionnaire (du verbe « réagir ») avec un radar extraordinaire pour le talent littéraire, un éditeur audacieux qui osait publier les auteurs avant leur approbation générale. Mais surtout et avant tout – un passeur infatigable, celui, qui, dans sa propre définition, « rend ce qu’il a reçu ». On avait le sentiment qu’il était avec nous dans la salle (surtout grâce à l’extrait de l’émission « L’Apostrophe » de Bernard Pivot, filmée en 1986, en sa présence). Le temps nous manquait pour parler encore et encore de lui et de ses livres qu’il tenait tant à partager.

J’ai appris plein de choses sur Vladimir ce dimanche ! Entre autres, j’ai reçu la réponse à la question pourquoi Dimitrijević, alors un éditeur débutant, avait décidé de publier les douze volumes (!) du « Journal intime » du philosophe genevois Henri-Frédéric Amiel (1821-1881)?  La réponse est pourtant simple et suffisante : il avait découvert que ce livre (dans sa version abrégée, j’imagine) se trouvait sur la table de chevet de Léon Tolstoï, à côté de la Bible. 

Russe d’origine et avide lectrice, je suis évidemment très reconnaissante à Vladimir Dimitrijević d’avoir introduit au monde francophone ce qu’il y a de mieux dans mon pays – sa grande littérature humaniste qui survivra à tous les régimes politiques, souvent inhumains… Mais j’aimerai extraire de la longue liste des publications dues à Dimitrijević un livre en particulier : « Vie et destin » de Vassily Grossman, qu’il a été le premier à publier, en 1980, en russe (!) et en français – il n’a paru en Russie qu’en 1989, après l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev. Les manuscrits de cette œuvre magistrale, achevée en 1962 et aussitôt censurée en Union soviétique, ont été transférés sur microfilms par Andrei Sakharov et sortis d’URSS par l’écrivain et dissident Vladimir Voïnovitch pour être déchiffrés par les professeurs émigrés, Shimon Markish (Genève) et Efim Etkind (Paris). Formellement le second volet du diptyque de Grossman sur Stalingrad, est une fresque gigantesque de la société soviétique pendant la Grande guerre patriotique de 1941-1945, clairement inspirée de « Guerre et Paix » de Tolstoï. C’est aussi la première œuvre littéraire russe qui parle ouvertement et sans équivoques de l’antisémitisme d’État en Union soviétique. (Une fois que vous aurez terminé ce pavé de 1000 pages qu’il est impossible de lâcher après s’être familiarisé avec ses innombrables personnages, passez directement à un autre roman de Grossman, «Tout  passe », dont on doit la première publication en français à Vladimir Dimitrijević également.)

Je suis aussi très reconnaissante à Mme Vera Michalski-Hoffmann. Non seulement elle a organisé cette journée très réussie de la commémoration à la Fondation à Montricher, mais elle a surtout,  – en étant à la tête des Éditions Noir sur Blanc – acheté la grande partie du catalogue de VD pour que les livres choisis par son concurrent dans la profession – dans notre première interview elle l’appelait en souriant,  son « meilleur ennemi » – puissent revoir le jour dans les nouvelles éditions, rassemblés dans la série qui lui est consacrée, « La  Bibliothèque de Dimitri ».

Chaque livre sonne l’alarme sur les malheurs de notre monde, sur les dictatures, sur la violance, sur l’humiliations des faibles et sans defence. En continuant à les lire, nous avons tous la possibilité de rendre hommage au grand éditeur qu’était Vladimir Dimitrijević. 

 

Comme toujours je remercie Mme Marina Troyanov pour son aide amicale avec ce blog.

Vivre dans le mensonge

Mauro Bellucci, Camille Figuereo et Valentin Rossier à la fin du spectacle (Photo (c) N. Sikorsky)

Le Scène Vagabonde Festival présente les « Trahisons » d’Harold Pinter dans la mise en scène de Valentin Rossier. Ma première rencontre avec lui n’avait rien d’un coup de foudre – en 2010, j’avais peu apprécié sa version de « Platonov » d’Anton Tchekhov au Théâtre de Carouge. Néanmoins, attirée par le titre bien connu sur l’affiche, je suis allée au parc Trembley, où se déroule, jusqu’au 25 septembre, Le Scène Vagabonde Festival. Et je ne l’ai pas regretté. La traversée de la ville en valait la peine.

En 2005, en reconnaissant que « <dans ses œuvres>  Harold Pinter découvrit l’abîme sous les bavardages et se força un passage dans les pièces closes de l’oppression », l’Académie suédoise décerna à ce dramaturge britannique dont les racines familiales remontent entre autres à Odessa, le prix Nobel de littérature. Hélas, atteint d’un cancer, il n’avait pas pu assister à la cérémonie à Stockholm, mais avait enregistré son discours, qui a été traduit en de nombreuses langues et peut être considéré comme un essai à part entière. Tout en vous invitant à en prendre connaissance dans sa version intégrale, je ne citerai ici qu’un petit passage : « On m’a souvent demandé comment mes pièces voyaient le jour. Je ne saurais le dire. Pas plus que je ne saurais résumer mes pièces, si ce n’est pour dire voilà ce qui s’est passé. Voilà ce qu’ils ont dit. Voilà ce qu’ils ont fait. » Yes, indeed.

Écrite en 1978, la pièce « Trahisons » (« Betrayal ») s’était inspirée partiellement de l’expérience personnelle de l’auteur. On disait qu’elle reflétait son roman avec Lady Antonia Fraser, l’épouse du membre du parlement britannique Hugh Fraser. Ce roman finit par détruire les deux mariages. D’autres connaisseurs prétendent avec insistance qu’elle est  basée sur la longue relation amoureuse que  l’auteur avait entretenue avec la présentatrice de télévision Joan Bakewell. Peu importe. Ce qui est connu c’est que Pinter a commencé ce travail an août 1977, alors qu’il s’était installé, avec Antonia Fraser, dans l’ancienne maison familiale de cette dernière à Holland Park, après avoir passé deux ans dans des appartements meublés.

Si on vous résume la pièce vous penserez qu’il s’agit d’un vaudeville. Effectivement, on y retrouve les éléments classiques : le fameux triangle (le mari, la femme et l’amant) et l’adultère. A la différence près que ce n’est pas une personne qui est trahie, mais tout le monde trompe tout le monde.

Durant une heure et demie nous assistons, en remontant dans le temps de 1977 à 1968, à une histoire de deux couples de « meilleurs amis ». Emma a une liaison avec Jerry, le meilleur ami de son mari, Robert, depuis des années. Un – pas très beau – jour elle découvre que Robert la trompe de son côté, et depuis longtemps. Jerry s’enrage à l’idée que sa femme Judith – absente de la scène mais présente dans le texte – ait un admirateur mais exclut toute infidélité. Le spectateur attentif en semble moins convaincu.

Mais de même que « Platonov » de Tchekhov n’est pas une pièce sur l’alcoolisme, « Trahisons » de Pinter n’est pas une pièce sur les infidélités conjugales et leur nombre. Fine et ironique – vive le fine English humour ! – cette pièce montre comment, avec le consentement tacite de tous, le mensonge se banalise au quotidien, et comment les fins entrelacs des mensonges individuels se transforment en une corde solide de la trahison générale. Et détruisent les vies. Nos vies.

Le metteur-en-scène Valentin Rossier (qui interprète également le rôle de Jerry) s’en sort avec des décors et des moyens minimalistes. Sur scène, il n’y a que deux grands fauteuils en cuir et deux récipients remplis d’eau, dans lesquels les personnages plongent leurs verres de whisky et de vodka. Affalés dans les fauteuils, les protagonistes racontent leurs vérités, évoquant un peu des séances chez le psy.  Chaque nouvelle scène, qui nous situe dans le temps et dans l’espace, est ponctuée par le projecteur. Vu l’absence de tout détail tapageur, le spectateur est obligé de se concentrer sur l’essentiel – l’excellence du texte qui nous invite à réfléchir sur tant de choses.

Vous pouvez voir ce spectacle jusqu’au 5 septembre, je vous le recommande. https://scenevagabonde.ch/trahisons/

PS Comme toujours, je remercie chaleureusement Mme Marina Troyanov pour la relecture de mes textes. 

Le roman de l’amour et de la peur

Rarissimes, ces dernières années, sont les livres qui m’ont autant impressionnée que « Zouleikha ouvre les yeux ». Je l’ai dévoré en 24 heures, je n’arrivais pas à le lâcher. Dès sa parution en Russie en 2015, ce premier roman de Gouzel Iakhina est devenu un best-seller.  Il a reçu tous les prix les plus prestigieux et a été même traduit en plus de trente langues.

J’ai rencontré Gouzel Iakhina en Suisse en 2017, lors de la parution de ce roman en français, aux Éditions Noir sur Blanc. Notre conversation s’était transformée en une longue interview. Cette femme aux cheveux courts et au regard intelligent derrière ses lunettes m’avait beaucoup plu. Nombreux sont mes amis qui reçurent son livre en guise de cadeau de Noël/Nouvel an de ma part, si grande était mon envie de partager avec eux cette histoire déchirante d’une jeune femme Tatare qui, dans les années 1930, vivait au Tatarstan, au cœur de la Russie. Mariée à 15 ans à un homme bien plus âgé qu’elle et terrorisée par sa belle-mère, Zouleikha devint une des nombreuses victimes de la dékoulakisation menée par Staline. Déportée en Sibérie dans des conditions extrêmes, c’est là que – contre toute attente – elle trouva l’amour et la dignité.

Depuis lors, Gouzel Iakhina a écrit deux autres romans qui, ajoutés au premier, forment à mes yeux, une authentique trilogie dont l’action s’étire des premières années de l’Union Soviétique à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Chacun de ses livres provoqua une avalanche de discussions dans la société russe, ce qui est bien compréhensible : ses livres appuient là où ça fait mal – le passé soviétique, sa glorification ou son rejet.

Le deuxième roman, « Les Enfants de la Volga », dont la belle couverture rouge attirera les regards dès demain dans les rayons des librairies suisses, nous emmène sur les rives de la Volga, en cette République soviétique autonome des Allemands qui a existé de 1918 à 1941. Les premiers Allemands ethniques apparurent en ces lieux dans les années 1760, quittant leurs Länders sur l’invitation de Catherine la Grande, qui promettait à ses compatriotes des terres fertiles russes et son patronat impérial. Disciplinés et travailleurs, ils tombèrent amoureux de leur nouvelle patrie et y créèrent un petit coin de paradis, resté longtemps à l’abri des troubles de la grande Russie. Mais la réalité finit par les rattraper. Ses habitants ayant tous été déportés, cette petite république fut tout simplement abolie par un décret de Staline du 28 août 1941. La raison ? Dans le contexte de l’invasion allemande de l’Union soviétique, Staline qualifiait tous les Allemands ethniques de traîtres potentiels.

Personnage principal du livre, un maître d’école, Jacob Bach, est un descendant des premiers immigrés allemands. Tous ceux qui connaissent les traditions littéraires russes reconnaîtront en lui « le petit homme » confronté au Système impitoyable. Sous le poids des malheurs qui le frappent, Bach, privé d‘expression orale, trouve son salut dans l’écriture de contes qui se trouvèrent être prophétiques.

Riche de faits réels ou sortis de l’imagination de leur talentueux auteur, empreint de mythologie et de contes de fée allemands, saupoudré de réalité russe, ce livre raconte un conte de fée soviétique qui aurait mal tourné.

Dans une nouvelle interview que Gouzel Iakhina m’avait accordée récemment, elle a insisté que le thème principal de son livre est la PEUR, la peur et son dépassement. Jacob Bach et Joseph Staline, effectivement très présents dans le roman, évoluent dans des directions opposées : l’un se libère de ses multiples phobies et s’ouvre à la vie, l’autre s’y noie et se met à exterminer la vie (les vies) autour de lui. The author knows best, dirais-je en anglais. Oui, mais… pour moi, ce livre, tout comme « Zouleikha ouvre les yeux », est avant tout un hymne à l’Amour dans le sens de Dante, cet amour qui mène le soleil et les étoiles, l’amour capable de remplir un homme peureux de courage et d’intransigeance ou même de « coller » des ailes à son corps fragile pour l’aider à surmonte le quotidien.

Je vous conseille vivement de lire ce livre, une grande fresque historique qui raconte la tragédie d’un peuple à l’échelle d’une vie humaine.

Le sommet russo-américain à Genève : constructif mais sans illusions

Le moment de gloire pour Guy Parmelin (DR)

Être accréditée au sommet russo-américain c’est « super cool », comme dit mon fils. Même si on ne s’attend pas à de grandes décisions – le refus de deux présidents de tenir une conférence de presse commune et de sortir un communiqué commun annonçait assez clairement la couleur. Je doute qu’on parlera encore de cette rencontre dans 35 ans, comme on parle de celle entre les présidents Gorbatchev et Reagan, en 1985.

La Suisse est fière, et à juste titre, d’avoir été choisie comme lieu de ce rendez-vous – nous l’avions prédit il y a presque un mois, quand les parties concernées hésitaient encore entre la Suisse, la Finlande et l’Autriche. Pour moi, le choix était évident et incontournable : la tradition, la neutralité, les « bons offices ». Et quelques comptes bancaires peut-être des personnes haut-placées de deux côtés. Ce qui me frappe, c’est que vu l’importance que la Suisse attache à ce genre d’événements, qu’il n’y ait pas vraiment à Genève un endroit prévu à cet effet. D’où l’incertitude et les rumeurs jusqu’à la dernière minute quant au lieu de la rencontre.

Genève se prépare (Dmitry Tikhonov)

Et l’inquiétude qui montait. En 22 ans de vie à Genève je n’ai jamais vu de tels préparatifs : les voitures blindées, les barbelés, les barricades, l’armée… Le haut gradé de fedpol a placé cette rencontre diplomatique « sous un niveau élevé de menace » et a exprimé la crainte que « les diasporas pourraient en profiter pour mener des actions ». Peut-on considérer comme « action » le graffiti du prisonnier politique Alexeï Navalny apparu dans la nuit du 14 juin sur l’immeuble 106, rue de Lyon ?

Vu mes origines et mon statut actuel, je suis vraiment, on peut le dire ainsi, assise non pas « entre » mais « sur » deux chaises – russe et suisse. Il n’est pas donc étonnant que ces derniers jours j’ai été très sollicitée par mes collègues des deux pays. Le premier téléphone est venu de Moscou, avec une demande de décrire l’hôtel Intercontinental, un des lieux possibles du sommet. D’autres ont suivis, dont le plus étonnant était une proposition d’être invitée en « live » sur la chaîne TV du Conseil de la Fédération, l’équivalent du Sénat russe. Cela a fait du bien à mon ego de savoir que mon modeste journal est suivi dans les « hautes sphères » moscovites surtout qu’il y n’a aucun lien formel avec la « Russie officielle » ni un seul sponsor russe. L’indépendance a un prix.

Les américains accueillent leur président (D. Tikhonov)

J’ai passé tout la journée d’hier au Centre International de Conférences de Genève (CICG) – seuls les journalistes venus avec les deux présidents ont été admis à assister à leurs conférences de presse respectives, ce qui n’est pas logique, à mes yeux. Vous aussi, vous avez sûrement suivi hier l’actualité de cette journée exceptionnelle, je ne vais donc pas répéter l’essentiel. Juste un détail qui vous a peut-être échappé : l’absence de protocole à l’arrivée du président Poutine, après toute la pompe d’accueil officiel de la veille pour le président Biden. Pourquoi ? Apparemment tel était le souhait de M. Poutine lui-même. Mais pourquoi donc ? Je n’ai pas de réponse à cette question, mais ce détail est peut-être la réponse à Joe Biden qui, la veille du sommet, comptait sur la « prévisibilité » de son interlocuteur.

… et les Russes le leur…

J’ai fini la journée d’hier sur le plateau de la RTS et remercie mes collègues suisses pour cette occasion. Philippe Revaz m’a demandé de commenter une phrase de M. Poutine lors de sa conférence de presse – « il n’y a pas d’illusions et ne peut pas y en avoir », a-t-il dit. Je suis d’accord, un chef d’état n’a pas besoin d’avoir des illusions qui ont tendance à s’effondrer tôt ou tard. Mais il a besoin d’une vision ! Hélas, ni la vision du monde de M. Poutine, ni celle de M. Biden ne m’inspirent. Quant à la question sur le glissement de la Russie vers le statut d’un « pays secondaire » j’ai donné une réponse négative claire et nette : jamais mon pays ne sera un pays secondaire, il suffit de le regarder sur la carte du monde. D’ailleurs, sur les cartes américaines la Russie ne se trouve pas au milieu, mais ce n’est que sur les cartes américaines, et cela ne change pas la réalité. Selon les commentaires que j’ai reçus les spectateurs suisses m’ont bien comprise, et j’en suis ravie.

https://www.rts.ch/play/tv/emission/19h30?id=6454706

Que dire en guise de conclusion ?  Une semaine avant le sommet une collègue de Swissinfo m’a demandé mon avis sur ce que la Russie en attendait. J’ai aussitôt fait la distinction entre la Russie (c’est-à-dire le gouvernement) et les « Russes » (les gens « normaux ») car les attentes ne sont pas les mêmes. Je n’ai pas la prétention de savoir ce qui se passe dans la tête de M. Poutine mais en tant que Russe j’espérais qu’un pas au moins serait fait vers l’annulation des sanctions; un pas vers la reconnaissance mutuelle des vaccins, pour que mes amis russes puissent voyager en Europe et aux Etats-Unis… J’espérais entendre un mot sur la culture et ai même préparé une question qui concernait tous les trois pays, mais je n’ai pas eu l’occasion de la poser – le domaine culturel n’est clairement pas parmi les priorités de ces deux présidents. Dommage !

… Ils ont parlé tête à tête, ils ont prononcé chacun leur petit discours, ils sont repartis chacun de leur côté. La journée d’hier a été, certes, exceptionnelle. Sera-t-elle historique ? On verra bien.

« Désenchanté mais pas désespéré »

Fondation Jan Michalski (photo Mirabella Balaciu)

Prononcés par Amin Maalouf à l’ouverture du Festival Bibliotopia à la Fondation Jan Michalski, ces mots reflètent bien, à mon avis, le sentiment général des écrivains de diverses origines qui se sont réunis dans ce lieu magique pour un weekend littéraire.

J’ai eu le plaisir d’y participer en tant que modératrice d’une discussion entre deux écrivains russophones sur le thème « Chroniques de la société post-soviétique ». Le plaisir a été double s’agissant d’abord de mon premier événement « live » en plus d’une année ; et plus encore car bien rares, en Suisse, sont les événements publiques qui se tiennent en russe. C’était le cas.

L’un de deux écrivain, Maxim Ossipov, est né à Moscou, et il est cardiologue en plus d’être écrivain. Ou l’inverse. Plusieurs fois primé en Russie, il a vu trois de ses livres paraître en français, aux Éditions Verdier : les nouvelles de ses recueils Ma province (2011), Histoires d’un médecin russe (2014, sélection du Prix Médicis littérature étrangère) et Après l’Éternité (2018).

L’autre écrivain est Sasha Filipenko, de 20 ans son cadet, natif de Minsk, en Belarus, et diplômé de l’Université de Saint-Pétersbourg. Ses livres, écrits en russes, sont traduits en plusieurs langues dont le français, aux Éditions des Syrtes : Croix rouges (2018), qui interroge la mémoire du régime communiste, et La traque (2020). Un autre roman, Le Fils d’avant, paraîtra bientôt aux Éditions Noir sur Blanc.

Sasha Filipenko, maxim Ossipov et Nadia Sikorsky (c) Nashagazeta

Malgré leur différence d’âge les deux auteurs ont beaucoup en commun, à commencer par leur engagement politique, leur position civique claire, leur refus d’accepter l’inacceptable et pire, la perte de leurs illusions : ils partagent le triste constat que l’ère du romantisme est terminée.

Après tant de déchirures, peut-on encore parler de l’espace post-soviétique dans un contexte autre que géographique ? Comment expliquer l’inertie des Russes et leur hantise du changement ? Comment aider les jeunes à trier la vérité des mensonges dans l’enseignement de l’Histoire, comment concilier les interprétations contradictoires des mêmes faits ? Le changement pour le mieux est-il encore possible ? Finalement, dans le monde russophone, la littérature joue-t-elle encore son même rôle majeur ?

Voici les questions parmi tant d’autres que nous avons discutées – vous avez la possibilité de visionner cette conversation, avec la traduction simultanée en français, et de tirer vos propres conclusions.

Personnellement, ce que je retiens de plus important de cette rencontre c’est qu’un jeune homme brillant, Sasha Filipenko, actuellement en résidence à la Fondation Jan Michalski, hésite à retourner en Belarus où sa sécurité n’est plus garantie.

Ravi de son expérience à Montricher, il accuse la Suisse et toute l’Europe pour leur indifférence aux événements dans son pays – jusqu’au moment où leurs propres intérêts (à savoir l’avion de Ryanair) ont été touchés.

J’ai déjà soulevé dans ce blog la question des limites de la neutralité. Je crains devoir l’aborder encore.

Friedrich Dürrenmatt s’en va à l’Est

F. Dürrenmatt, Illustration à la ballade “Le Minotaure”, Дюрренматт Ф. Иллюстрация I к балладе «Минотавр». 1984 г. © CDN / Schweizerische Eidgenossenschaft

Dans la littérature russe on distingue deux périodes majeures : l’Âge d’or (celui du XIXe siècle, couvrant  à peu près l’œuvre  de Pouchkine à Tchekhov) et l’Âge d’argent – plus court, concernant surtout la poésie du premier tiers du XXe : Goumilev, Akhmatova, Tsvetaïeva, Mandelstam, Blok et tant d’autres… Étonnement, en Russie, alors qu’il y tant de « maisons-musées » vouées à divers écrivains, il n’y a pas de musée de la littérature de l’Âge d’argent, une  des filiales du « grand » Musée d’État de la littérature. Il se trouve à Moscou, dans une belle villa couleur turquoise où, en 1910-1924, habitait, au premier étage, un grand poète de l’époque Valeri Brioussov, son roman “L’Ange de feu” est paru recemment chez Les Editions Noir sur Blanc. (Drôle de coïncidence : l’idée de créer le Musée de la littérature en Russie – inauguré en 1933 – est venue à l’esprit du camarade et, de facto, secrétaire particulier de Lénine, Vladimir Bonch-Brouëvitch pendant son exil à Genève, en 1903.)

C’est donc dans ses murs que s’ouvre aujourd’hui une exposition, dont mon modeste journal Nasha Gazeta a l’honneur d’être un partenaire media. L’exposition, organisée conjointement par le Ministère de la culture russe, l’Ambassade suisse à Moscou, le Musée de la littérature et le Centre Dürrenmatt à Neuchâtel, est consacrée au centenaire de la naissance de Friedrich Dürrenmatt, alors que l’affiche mentionne deux noms – Dürrenmatt et Andreï Biely.

Nul besoin de présenter Dürrenmatt à mes lecteurs en Suisse. Le classique Suisse, cinq fois nominé au Prix Nobel de la littérature est également connu en Russie : ses œuvres ont été publiées en cinq volumes, sans compter les nombreuses parutions éparpillées. La plus connue de ses pièces, La Visite de la vieille dame, occupe la scène russe depuis bientôt 60 ans – la première mise-en-scène vit le jour dans un théâtre moscovite en 1965 et la plus récente se joue actuellement à Omsk, en Sibérie.

D’après mes renseignements, Dürrenmatt est allé en Union soviétique à trois reprises : en 1964 (il y a rencontré Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir), en 1967 (en tant qu’invité au Congrès des écrivains soviétiques ; on présume que sa pièce « La Chute d’A » s’inspire de ses impressions lors de cette visite et du limogeage de Nikita Khrouchtchev) et en 1987 (cette fois sur l’invitation de Mikhaïl Gorbatchev). Une année après cette dernière visite deux de ses pièces – La Visite de la vieille dame et Les Physiciens – ont été adaptées par la Télévision Russe. On sait également, qu’en 1990, dix jours seulement avant sa mort, Dürrenmatt a prononcé, à Berlin, une laudatio du Président Gorbatchev, dont il admirait vivement les idées de perestroïka.

A. Biely. Une palette des couleurs dans la poésie de Alexandre Blok, 1923 (Collection du Musée d’état de la littérature, Moscou)

Un grand poète et écrivain russe, Andreï Biely, théoricien du symbolisme littéraire russe est peut-être moins connu en Suisse bien que son influence sur la langue russe moderne soit comparable à celle de James Joyce sur l’anglais ou celle de Goethe sur l’allemand. Est-ce là la raison pour laquelle l’éditeur Vladimir Dimitrievic, à qui j’ai déjà rendu hommage  a choisi le roman de Biely « Pétersbourg » pour lancer sa collection « Slavica », en 1967 ? Ce chef-d’œuvre écrit en 1913 était alors totalement inconnu du lecteur francophone. Je peux ajouter aussi qu’Andreï Biely a eu son « épisode suisse » : adepte de l’anthroposophie de Rudolf Steiner, il s’installa, en 1914 – à Dornach, avec sa compagne. Là il participa activement à la construction du Johannes Bau dénommé ultérieurement Goetheanum. Il y a presque dix ans j’avais interviewé, à Genève, Madame Valentina Rykova, qui avait connu Andreï Biely  et qui a remises archives au musée de Biely à Moscou. Au moment de notre rencontre Mme Rykova était âgée de 98 ans.  Aurais-je dû intituler cette interview « La visite à la vielle dame » au risque de déplaire à Valentina ?

 

Voilà donc que nos deux auteurs, qui ne se connaissaient pas, se retrouvent réunis dans le cadre d’une exposition en tant que peintres. Oui, les deux partageaient cette même passion.  Si les peintures de Dürrenmatt ont été présentées en Suisse à plusieurs reprises, il n’en va pas de même en Russie et cela sera une découverte, comme d’ailleurs la peinture de Biely.

Mikhaïl Shaposhnikov, commissaire de l’exposition, a comparé leurs dessins à des méditations peintes, à des songes comme saisis dans les images. Il y a quelque chose…