La culture qui résiste ( ? ) au Covid-19

L’OSR, notre orchestre (c) Niels Ackermann

Nous sommes tous à bout. A bout de patience, de tolérance, de compréhension.

Les dernières décisions du Conseil fédéral prises après que l’espoir nous ait fait miroiter une réouverture, même partielle, des établissements culturels et des restaurants, ont provoqué la colère. Lénine avait écrit, en 1904, un texte devenu célèbre « Un pas en avant, deux pas en arrière », sur la crise au sein du tout jeune parti communiste russe. C’est à cette triste danse que ressemble le déroulement de la crise sanitaire en Suisse. L’opinion publique qui se profile spontanément sur les réseaux sociaux etc., pourrait se résumer d’une manière de plus en plus claire en un seul même mot  de cinq lettres  qu’on retrouve dans plusieurs langues : honte, odium, shame, позор. Eh oui c’est vraiment le cas !

Mais marre de la politique, c’est de culture que j’aimerais vous parler aujourd’hui, ce trésor immatériel déclaré « non vital » par nos dirigeants. Qu’ils parlent pour eux mais pas pour nous tous ! Les concerts au Victoria-hall me manquent beaucoup plus que les rayons des grands magasins – je n’y ai d’ailleurs pas mis le pied depuis leur réouverture. La conférence de presse de l’OSR (virtuelle, inutile de préciser) annonçant sa prochaine saison qui promet d’être magnifique m’a remplie de joie, tandis que j’ai failli pleurer en apprenant que l’agence Caecilia s’est trouvée forcée d’annuler le reste de la saison en cours, y compris le concert du grand Grigory Sokolov que j’attendais tant – il ne reviendra que dans un an, en avril 2022 ! Évidemment, même avec 50 personnes autorisées dans une salle, l’exercice aurait été inutile pour une agence privée, sans subventions publiques. Et puis, 50 personnes au Victoria-Hall – c’est juste absurde. En revanche, sa saison 2021-2022 sera en grande partie russe, et je m’en réjouis.

Aucun cluster dans un lieu culturel n’a été enregistré en Suisse. Rien n’est plus facile à distancier et à contrôler qu’un public au théâtre ou dans une salle de concert – beaucoup plus facile que dans un magasin ou dans un bus ! Et pourtant, l’interdiction est totale. Le sevrage est dur, et le manque de culture « live » se manifeste sous formes variées.

A mon avis, c’est l’OSR qui a été le plus inventif des institutions genevoises en cette période bizarre : il a joué sous la pluie sur la plage, se déplacait dans le canton en roulotte de cirque, il a organisé des concerts en tête à- tête pour des personnes confinées. Tout cela en parallèle avec ses activités principales : répétitions, enregistrements, collaboration avec le GTG. Et le public le lui a bien rendu : le nombre de visionnages sur sa chaîne YouTube a augmenté de 900% !

Pour ma part, j’ai passé de nombreuses soirées à regarder les spectacles extraordinaires du Metropolitan-opera. Toute la saison de la plus prestigieuse (avec La Scala, peut-être) scène d’opéra du monde a été annulée – pour la première fois en plus de 100 ans d’existence.

Mais chaque soir un chef-d’œuvre est offert au public, gratuitement, à commencer par les spectacles avec le feu légendaire Luciano Pavarotti, des années 1970, jusqu’aux dernières productions.  Un vrai bonheur !

L’attention de mes propres lecteurs change aussi le focus : depuis l’ouverture des musées, ils préfèrent nettement nos articles sur les expositions aux briefings sur la situation sanitaire !

Rien ne remplace les émotions ressenties dans une salle de concert ou au théâtre plutôt que sur son canapé, les émotions que nous partageons avec les musiciens et les acteurs sur scène et les spectateurs alentour. La vente des abonnements est ouverte. Abonnez-vous, soutenez la culture vivante et faites-vous plaisir.

Boris Pasternak dans le cosmos

Cosmonaute russe Sergueï Ryzhikov récite les poèmes de Boris Pasternak (DR)

Noël est passé, Pâques se fait attendre, mais les miracles se produisent même dans les périodes les moins propices. J’en veux pour preuve cette possibilité de poser une question depuis mon bureau genevois, à une personne dans l’espace et de recevoir une réponse instantanée. Mon métier de journaliste m’avait amenée dans les endroits les plus improbables : j’ai passé une journée au sein de l’armée suisse, une autre dans une abbaye ou encore dans une prison pour mineurs, j’ai survolé le canton de Vaud à bord d’un ULM. Mais une communication spatiale, ça c’était une première !

Je dois cette expérience inouïe à Monsieur Georges Nivat, grand slaviste français, professeur honoraire à l’Université de Genève qui m’avait parlé de l’invitation à participer au « dialogue cosmique » avec le colonel Sergueï Ryzhikov, commandant de la mission spatiale habitée Soyouz MS-17. Ce cosmonaute de 46 ans qui avait déjà, entre octobre 2016 et avril 2017, passé 173 jours 3 heures 15 minutes et 21 secondes dans l’espace s’y trouve à nouveau avec ses deux collègues, un Russe et une Américaine. En date du 18 novembre 2020 il quitta le navire spatial pour se promener dans l’espace libre pendant 6 h 47 minutes.

Nul doute qu’il y a de quoi s’occuper, là-haut. Mais il aime tant la poésie, qu’il ne peut s’en passer ! Et le voilà qui lance un projet intitulé « Le mot et l’espace » qui réunit, chaque mois, des critiques littéraires autour d’un sujet particulier. Une connexion avec la station spatiale s’établit, Sergueï Ryzhykov les rejoint sur l’écran et ils parlent de poésie. La première fois on aborda « Eugène Onéguine » de Pouchkine, la deuxième fois fut consacrée à Joseph Brodsky, et, maintenant c’était le tour d’un autre Prix Nobel russe, Boris Pasternak. Né le 10 février 1890, Pasternak n’aimait pas cette date et préférait fêter son anniversaire le 11 février – tant il lui était impensable de faire la fête le jour de la mort de Pouchkine !

Cette discussion un peu surréaliste s’est tenue le dernier jour ouvrable de février depuis quatre lieux différents : la ville Korolev qui porte le nom du constructeur de fusées Sergueï Korolev et abrite, entre autre, le centre technique et de contrôle des vols spatiaux, de l’agence spatiale russe Roscosmos, un village nommé Peredelkino près de Moscou où se trouvait la datcha de Pasternak transformée en musée à son nom,  depuis Esery, en France voisine, ou habite Georges Nivat, et la station spatiale donc.

Un des plus célèbres poèmes de Boris Pasternak a été choisi comme point de départ de la discussion, un poème qu’il a retravaillé tout au long de sa vie. Le voici, en version de 1912, traduit par Henri Abril :

 

Février

Février. De l’encre et des larmes!
Dire à grands sanglots février
Tant que la boue et le vacarme
En printemps noir viennent flamber.

Prendre un fiacre. Et pour quelques sous,
Passant carillons et rumeurs,
Aller où l’averse à tout coup
Éteint le bruit d’encre et de pleurs.

Où, tels des poires qu’on calcine,
S’abattent des milliers de freux
Dans les flaques, jetant un spleen
Stérile et sec au fond des yeux.

Le vent est labouré de cris,
La neige fond en noirs îlots ;
Et plus les vers seront fortuits,
Mieux ils naîtront à grands sanglots.

Le cosmonaute russe était là, devant nous, à réciter les poèmes de Boris Pasternak que le pouvoir soviétique avait forcé à renoncer à son Prix Nobel décerné en 1958 suite à la publication en novembre 1957 en Italie aux Éditions Feltrinelli de son roman Docteur Jivago. Les poèmes choisis par Sergueï Ryzhikov portent tous sur la notion du temps, qui, on imagine bien, prend une toute autre dimension dans l’espace. Il nous montre les photos prises d’en-haut de la mer de Galilée et le mont Thabor en Israël, les endroits saints pour les chrétiens et présents dans les vers de Pasternak ; de l’Oural enneigé en Russie ; de la Géorgie que Pasternak aimait et traduisait sa poésie ; et mêmes de « nos » Alpes à nous. Cette dernière photo a été la réponse du cosmonaute à ma question sur le changement des saisons vu de l’espace… Je ne vous cacherai pas : entendre, à la 32ème minute de l’émission, la réponse à mon humble question depuis l’espace, cela m’a fait quelque chose !

La mer de Galilée vu de l’espace (c) S. Ryzhikov
Les Alpes vues de l’espace (c) S. Ryzhikov

Depuis sa maison à Esery, Georges Nivat a partagé certains de ses trésors : des photos et des livres dédicacés par Boris Pasternak qu’il a bien connu et dont il étudiait l’œuvre et aux funérailles de qui il avait assisté à Peredelkino, le 4 juin 1960. Un moment de grande émotion.

Professeur Nivat partage… (c) Nashagazeta

Ce contact cosmique m’a fait réfléchir à une chose : un homme enfermé dans l’espace pendant des mois peut se passer de nombreuses choses terrestres mais pas de la poésie. N’est-ce pas là un miracle et la réponse à tous ces débats sur la mort imminente de la « haute culture », sur la possibilité de remplacer le génie créatif humain par l’intelligence artificielle ? Et nous tous en cette bizarre période de pandémie, ne trions-nous pas quand nous séparons le bon grain de l’ivraie ?

La géographie de l’audience de cette émission particulière a été fort variée : Moscou, Kaunas en Lituanie, la Mongolie, Florence, l’Ouzbékistan, le Tatarstan, Arkhangelsk, la Roumanie, la Kyrgyzstan, la Géorgie, Donetsk en Ukraine, la Serbie, la France, Genève, le Kazakhstan, Toronto, la Bulgarie, la Slovaquie, Varsovie… Avec l’amour pour la poésie comme seul point commun. Un autre miracle ? Lisez des poèmes :  ils vous aideront à flotter en apesanteur, et parfois même au sens propre du terme.

 

 

 

« Mort aux juifs …»

(c) CICAD

On attribue le copyright de l’abject slogan, qui, en russe, se lit au complet comme « Mort aux juifs, pour sauver la Russie », aux membres des Cent-Noirs (ou Centurie noire), un mouvement nationaliste et monarchiste d’extrême-droite apparu dans l’Empire russe pendant la révolution de 1905, ou à Nestor Makhno, fondateur de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne qui, après la révolution d’Octobre et jusqu’en 1921, combattait à la fois les Armées blanches tsaristes et l’Armée rouge bolchévique.

En l’occurrence, la provenance importe peu, ce qui compte c’est le caractère insubmersible de ce slogan qui remonte toujours à la surface dans les moments de crises tels. Les points de suspension remplacent le mot la « Russie » car ceux qui ont besoin d’être sauvés varient tandis que ceux qui doivent être rossés restent les mêmes. En Russie comme en Suisse et dans tous les pays qui se veulent civilisés, pareils slogans et les actes qui les accompagnent sont considérés comme criminels et donc punissables. Hélas, il n’est pas toujours possible de trouver leurs auteurs.

En tant que rédactrice de Nasha Gazeta, j’avais reçu l’invitation à la conférence de presse de la Coordination Intercommunautaire contre l’Antisémitisme et la Diffamation (CICAD), qui s’est tenue hier, online, au Club suisse de la presse. Quelques jours plus tôt cette organisation avait justement dénoncé deux actes antisémites récents. Le 30 janvier une femme avait déposé un paquet de lardons et un cochon en peluche devant la synagogue de Lausanne, fermée au moment des faits. Une brève dépêche de l’ATS a relayé que la Ville de Lausanne avait fermement condamné cet acte par la voix du conseiller municipal Pierre-Antoine Hildbrand, en charge notamment de la sécurité, qui disait avoir éprouvé « un sentiment de répulsion » en l’apprenant.

(c) CICAD

Quelques jours plus tard une situation semblable s’est produite à Genève. Le 3 février une autre femme voulait souiller les portes de la synagogue de la Communauté Juive Libérale avec des tranches de porc avant de les jeter vers l’édifice. Le communiqué distribué par CICAD à cette occasion souligne que « cet incident est loin d’être anodin car il n’est pas sans rappeler la Judensau (littéralement en allemand : « Truie des Juifs ») terme utilisé pour désigner des motifs animaliers métaphoriques apparus au Moyen Âge dans l’art chrétien anti-Juifs et dans les caricatures antisémites presque exclusivement dans les pays de langue germanique ». Nul besoin d’être théologien pour comprendre que l’usage du cochon envers les juifs et surtout devant la synagogue ne vise qu’un seul but – leur humiliation. 

Peu après l’annonce de la conférence de presse de CICAD, un autre incident du genre a eu lieu, cette fois c’est la synagogue de Bienne qui a été profanée : une croix gammée, des slogans «Sieg Heil» et «Juden Pack» ont été gravés sur sa porte à l’aide d’un objet tranchant. Le Conseil municipal de Bienne et le Conseil-exécutif du canton de Berne ont fermement condamné cet acte de vandalisme.

Plaintes pénales et investigations sont en cours, la « belle de Lausanne » a déjà été identifiée. Par ailleurs, nous n’avons observé ni manifestations de soutien des juifs en Suisse, ni discussions sérieuses dans la presse locale bien que plusieurs media ont relayé les faits. Il semblerait que l’écho du passé colonial (qui touche peu la Suisse) ou le problème de la burqa (portée par quelques dizaines de femmes seulement, selon les statistiques) préoccupent davantage que la tranquillité de milliers de concitoyens habitant sur le territoire actuel de la Confédération depuis le 13ème siècle et ayant obtenu il y a un peu plus de 150 ans l’égalité des droits. On se demande pourquoi ?

Hier donc, le Président de la CICAD Alain Bruno Lévy et son Secrétaire général Johanne Gurfinkiel ont présenté le rapport annuel dont les auteurs observent une hausse significative des actes antisémites en 2020 : +41%, 147 cas en tout. Heureusement, selon les orateurs, trois cas seulement peuvent être considérés comme graves, la plupart se passant sur les réseaux sociaux. En même temps, les intervenant ont tiré la sonnette d’alarme sur la banalisation des faits historiques et ont cité à titre d’exemple les propos d’un Monsieur en Valais qui compare l’introduction potentielle du passeport de vaccination avec le régime d’un camp de concentration.

36% des actes recensés en 2020 concernent les théories du complot juif et l’obsession récurrente de trouver des juifs “à la manœuvre”, complotant pour nuire à l’humanité. Il paraît évident que la crise sanitaire mondiale accentue cette phobie, tout comme au Moyen Age quand les juifs étaient accusés d’avoir provoqué la peste. Les antisémites de nos jours peuvent trouver des « sources d’inspiration » dans le succès vaccinal d’Israël, dans l’initiative anti-burqa suisse, ou bien dans la nouvelle loi française contre la radicalisation. Tous les prétextes sont bons. En Union soviétique, circulaient des satires antisémites en vers du genre « s’il n’y plus d’eau dans le robinet c’est que les juifs ont tout bu ». 

La Suisse comme la plupart des pays européens, a sa propre « histoire juive » dans laquelle on trouve des bourreaux et des justes. Je salue tous les efforts entrepris par le gouvernement suisse pour le rétablissement de la vérité et de la justice, ainsi que la décision des autorités de Genève d’ériger un mémorial aux victimes de la Shoa – il était temps.

Il est évident qu’un cochon en peluche n’est pas une bombe et que personne, dans les rues suisses, ne scande le slogan cité au début de ce texte. Du moins pour l’instant. Néanmoins, les actes terroristes qui se sont produits en France durant ces dernières années ont rendu les juifs en Suisse vulnérables, ils sont devenus « un groupe à risque », dont la protection reste la responsabilité de l’État. Toutes mes connaissances juives en Suisse qui appartiennent au groupe d’âge moyen ou encore plus jeunes m’ont affirmé n’avoir jamais senti les effets néfastes de l’antisémitisme dans ce pays. Pourvu que ça dure.

Les limites de la neutralité

Le 23 janvier 2021, Genève (c) Nashagazeta

Dès la création, en 2007, de Nasha Gazeta, je me suis imposée une règle : de ne pas couvrir l’actualité russe ou toute autre du vaste espace postsoviétique, sauf en cas de lien avec la Suisse. J’étais loin d’imaginer, à l’époque, que ces liens, historiques, politiques et culturels, seraient si variés et si nombreux à faire vibrer mes lecteurs.

Fidèle à cette règle, je me suis abstenue d’écrire un seul mot dans mon journal à propos de l’opposant russe Alexeï Navalny – jusqu’au 23 janvier. C’est à cette date justement que des manifestations à son soutien se déroulèrent en Suisse. Ce jour-là je me suis rendue à la Place des Nations à Genève pour voir de mes propres yeux un groupe de gens agitant, devant la fameuse chaise, des pancartes, des drapeaux russes, ukrainiens. J’ai pris quelques photos et les ai postées – sans commentaire – sur la page Facebook de Nasha Gazeta. De toutes façons cela se serait avéré inutile : nous avons reçu un nombre record des commentaires tous azimuts de nos lecteurs reflétant le large spectre d’opinions allant de « bravo, les gars » au « quels clowns ». Chose exceptionnelle ! J’ai dû effacer deux ou trois commentaires et avertir certains autres lecteurs qui se sont laissé déborder par leurs émotions. Un baston physique dans l’espace virtuel soit, heureusement, impossible pour l’instant, mais – même virtuel et seulement verbal – il montre la profonde fissure dans la communauté russophone. Cette fissure n’est pas seulement entre ceux qui se trouvent « là-bas » (en Russie, en Ukraine, en Belarus ») et « ici », en Suisse, mais également entre ceux qui sont en Suisse tout court. Depuis ce 23 janvier les manifestations se déroulent en Suisse tous les weekends, la dernière a eu lieu à Zurich, samedi dernier. Peu de monde y participe mais elles se déroulent. Et je suis sûre que personne ne paie les manifestants, contrairement aux insinuations de certains.

(c) Nashagazeta

Et puis il y a eu le 2 février, une date pleine de « coïncidences ». Pour commencer, je me suis souvenue que c’est ce jour-là, en 1942, qu’un excellent écrivain pour enfants, le poète et dramaturge russe Daniil Harms est mort – dans la clinique psychiatrique de la prison « Kresty » (« Les Croix »), à Leningrad. Accusé de toutes sortes de crimes, il a été pleinement réhabilité par la suite. Il est probablement mort de faim – en février 1942 le taux de morts de faim a été le plus élevé de tout le siège de Leningrad. Il avait seulement 36 ans. Beaucoup moins connu en Suisse que Tchekhov, par exemple, il y a néanmoins laissé des traces : le professeur Jean-Philippe Jaccard de l’Université de Genève lui a consacré sa thèse de doctorat, ses pièces ont été montées à Genève, une exposition a eu lieu.

Le 2 février 2021, à Moscou, le documentaire sur le « palais de Poutine » est sorti sur YouTube et le verdict est tombé pour son auteur, Alexeï Navalny – il a été condamné à presque trois ans de prison. Le même soir la décision a été prise, sans aucune explication, de ne pas prolonger le contrat de Kirill Serebrennikov, le directeur artistique du Gogol-centre, un théâtre moscovite controversé et très populaire. Kirill est bien connu en Suisse : la mise en scène de Cosi fan tutte à l’Opernhaus de Zurich avait été acclamée, ses films sortent sur les écrans des cinémas et le professeur Georges Nivat avait comparé son procès en 2020 avec celui de Joseph Brodsky, en 1964.

La communauté internationale a activement réagi à la condamnation de Navalny. Même le DFAE Suisse a fait une déclaration demandant sa libération – le texte a été publié sur la page Facebook de l’ambassade Suisse à Moscou. Ce post a reçu moins de commentaires que le nôtre, du 23 janvier, mais un d’eux, signé par une très active lectrice de Nasha Gazeta, a attiré mon attention. Cette dame qui, si je ne me trompe pas, habite Genève, a écrit : « La Suisse devrait garder la neutralité et ne pas se mêler des affaires internes de la Russie. La Russie ne s’inclinera jamais devant aucune pression ». Elle n’est pas la seule à penser ainsi.

Coller des étiquettes, jeter des pierres, détruire moralement et/ou physiquement pour réhabiliter par la suite – hélas, cet ordre des choses est bien connu en Russie, et la liste de gens talentueux exterminés et « pardonnés » post mortem par leur nouveaux « fans » est longue. Mieux vaut tard que jamais, mais post mortem, c’est vraiment beaucoup trop tard !

On peut s’étonner du hasard de la vie : les noms des nombreux bourreaux ne restent dans l’Histoire qu’« en lien » avec les noms illustres et immortels de leur victimes. « Qui reste sauf – mourra, vivra le trépassé… » a écrit une poétesse russe Marina Tsvetaeva qui aimait tant se promener sur le quai d’Ouchy, à Lausanne. Peu de gens, à l’exception des historiens professionnels, se souviendraient aujourd’hui, par exemple, d’un certain Arakcheev, le puissant favori des tsars Paul I et Alexandre I, si Alexandre Pouchkine ne lui avait pas dédié une épigramme qui commençait par « L’oppresseur de toute la Russie… » et finissait par une obscénité. Selon certains biographes du plus grand poète russe, c’est pour cette épigramme qu’il s’est vu envoyé en exil au Sud de la Russie.

Je suis convaincue que la politique est, effectivement, un dirty business et j’essaye de l’éviter. Le but de ce petit texte n’est pas de déterminer si Alexeï Navalny est « bon » ou « mauvais » – avant son empoisonnement il m’intéressait très peu, et il est évident aujourd’hui que sa personne n’est pas tellement au cœur des manifestations qui continuent en Russie, bien qu’il soit devenu leur symbole. Kirill Serebrennikov quant à lui trouvera où appliquer ces nombreux talents. Ce qui est moins clair, ce sont les futures actions de la jeunesse russe qui sort maintenant dans la rue, désespérée.  En écrasant les manifestants, en créant des « martyrs » le pouvoir russe se tire une balle dans le pied car les russes adorent justement les martyres. Et l’agitation des esprits.

Si je partage avec vous ces quelques réflexions c’est que je suis profondément choquée par le niveau de violence, physique et verbale, que j’observe ces jours sur les écrans TV et sur Internet, par le niveau de la vulgarité, d’agressivité… Les esprits sont chauffés à tel point qu’il suffit d’une allumette pour que tout explose et que l’irréparable se produise. Et pourtant ceux qui sortent dans les rues n’ont pas d’armes.

Serions-nous les témoins d’une autre révolution, plus de 100 ans après celle de 1917 et toujours sous le slogan « Paix aux chaumières, guerre aux palais ! » ? Ne peut-on pas imaginer, en Russie, un autre mécanisme du passage du pouvoir que le coup d’état ?

C’est à cela que je songe aujourd’hui.

 

 

« Le Roman de Londres », bien russe

Le plan de Londres en 1946 ressemble effectivement à un géant araignée (c) Francis Frith

Arrivée à certain âge, il est rare de faire des découvertes positives mais alors combien sont-elles plus agréables ! Parmi les dernières du genre, citons le roman de l’écrivain serbe Miloš Tsernianski, réédité par Les Éditions Noir sur Blanc, à Lausanne, presque trente ans après la première parution en français, due au feu Vladimir Dimitrijevic, dans la traduction de Vladimir Popović ? Combattant durant la Première guerre mondiale et diplomate à Berlin et à Rome au début de la Seconde guerre, Miloš Tsernianski s’est exilé à Londres pendant plus de vingt ans. Il détesta cette ville ! « J’ai écrit ce roman à Finchley, dans la banlieue de Londres, en 1946-1947. A une époque où ma femme et moi étions très proches du suicide », peut-on lire dans son journal intime. Aujourd’hui, à Belgrade, un monument est dédié à Miloš Tsernianski et on décerne dorénavant un prix littéraire portant son nom.

Le roman est donc en grande partie autobiographique ce qui le rend particulièrement véridique et poignant dans chaque détail. Intemporel aussi car ces thèmes majeurs sont toujours d’actualité : émigration/immigration ; l’unité slave (si souvent remise en question depuis lors) ; l’amour et la fidélité vs. mariages et les amitiés de raison ; la préservation de la dignité humaine en toutes circonstances et à tout prix; l’amour pour la Patrie en général et pour la Russie en particulier. Pourquoi pour la Russie ? car les personnages principaux sont Russes et leur histoire est bien triste et sans happy end.

Les prénoms de ces personnages sont remplis de symboles. Elle, c’est Nadia – le diminutif du prénom Nadezhda signifiant l’espoir, et tout son poids d’attentes qui l’accompagne. (Et je sais de quoi de parle !) Elle a 42 ans, cette princesse de naissance mariée depuis 26 ans au prince Nikolaï Repnine, de 10 ans son aîné et au curieux nom qui nous recèle un « mix » de Répine, comme le grand peintre russe, et Pnin, comme le personnage du roman de Vladimir Nabokov, ce vieux professeur russe qui, émigré aux États-Unis, essaie de s’intégrer dans la vie locale. Pnin y réussit mieux que Repnine dont le Londres d’après-guerre semble repousser toutes les tentatives.

Nous sentons plusieurs influences dans ce texte en serbe, rempli d’emprunts très vivants du russe, de l’anglais et du français. L’influence de Shakespeare, par exemple, avec sa vision du monde comme un théâtre où chacun a son rôle à jouer. De Nabokov, par le multilinguisme, l’anglophilie et le snobisme du prince Repnine :  on imagine tout à fait, dans un roman de Nabokov, le prince prononçant ce genre de phrase : « On ne quitte pas une femme au seuil de la vieillesse. Ce n’est pas bien ». Beau et simple, n’est-ce pas ?

Il y aussi du John Galsworthy avec sa saga anglaise, et du Léon Tolstoï qui croyait, lui aussi, qu’on peut tout savoir sur l’humanité en étudiant une seule famille – il suffit qu’elle soit malheureuse. Comme échapper à Dostoïevski dans un roman russe, avec ses recherches sur soi-même et sur sens de la vie ? Et même à Kafka, car la course sur place du prince Repnine est comparable à celle du héros du « Procès ». 

Les 800 et quelques pages du roman nous racontent les épreuves de ce couple qui s’aime et qui essaie de se sauver. Ils sont pauvres, très pauvres, nourris parfois que des seuls souvenirs de leur jeunesse insouciante passée à Saint-Pétersbourg. Repnine agonise en se tenant responsable du destin malheureux de sa femme qu’il imagine finir ses jours en SDF dans les rues de Londres. Il fait son possible pour la convaincre de partir en Amérique, chez sa tante. De son côté, Nadia pense que, débarrassé d’elle il serait plus libre dans ses actions. La galanterie de l’un valant bien la gentillesse de l’autre.

Il est frappant de constater à quel point les choses ont, globalement, peu changé !  En 1947 Les Londoniens avaient peur des Polonais (et Repnine passe souvent pour un polonais) qui étaient là « pour manger le pain des anglais ». Tout comme les Français avec leur « plombier polonais », en 2005 ! Les magazines de luxe préservent, eux aussi, leurs sujets préférés : l’argent et le sexe, la vie glamour de l’élite qui cache bien ses squelettes dans des placards.

Tous ceux qui ont dû recommencer à zéro dans un pays étranger comprennent l’état d’esprit du prince Repnine, ce sentiment d’injustice, de lassitude, de désespoir… Nombreux sont ceux qui connaissent ce choix terrible entre l’acception du verdict de surqualification ou du travail dénigrant et mal payé. Repnine, le beau et noble officier, fait le deuxième choix, pour Nadia. Il est prêt a tout, sauf une chose – l’humiliation. Et cela aussi, je peux comprendre.

C’est cette universalité du sujet et la compassion sans équivoque de l’auteur pour ses personnages qui place ce livre dans la liste des grandes œuvres de la littérature mondiale qui aide à mieux comprendre ces gens bizarres que nous sommes, nous les Russes… Bonne lecture !

PS Ceux qui lisent en russe trouveront mon texte plus détaillé ici.

Je remercie vivement Mme Marina Troyanov pour la relecture de mes textes en français. 

 « Que la noble fureur se déchaîne » ? 

Ce sont-là les paroles du chant Sviachtchennaïa Voïna, ou « Guerre sacrée », l’un des plus célèbres chants de la Grande Guerre patriotique (1941-1945) en Union soviétique.

Écrites par le poète Vassili Lebedev-Koumatch, ces paroles ont été publiées le 24 juin 1941 par les journaux Krasnaïa Zvezda et Izvestia, soit à peine deux jours après l’attaque allemande. Le lendemain, le 25 juin, Alexandre Alexandrov, fondateur des célèbres Chœurs de l’Armée rouge (qui porte son nom depuis 1946) et auteur de l’Hymne de l’Union soviétique, en composa la musique. Le temps manquait pour imprimer les textes et les partitions, les chanteurs et les musiciens devaient les copier dans leurs cahiers. Le chant retentit pour la première fois le 26 juin 1941 à la gare ferroviaire de Belorousskaïa, à Moscou, exécuté par une partie des Chœurs de l’Armée rouge pour encourager les soldats qui attendaient leur départ pour le front. Selon les témoignages, son succès a été tel qu’il a fallu le répéter cinq fois.

Difficile d’imaginer un chant plus patriotique ! Pourtant la radio, source principale de l’information à l’époque, ne l’a pas diffusé avant le 15 octobre 1941, car les autorités estimaient que les paroles étaient trop tristes et tragiques : au lieu de promettre la victoire rapide avec des pertes minimales, elles préparaient les troupes pour une bataille longue et sanglante. Mais à partir de cette date, alors que l’armée allemande avait bien avancé sur le territoire russe, Sviachtchennaïa Voïna fut diffusé par Radio Moscou tous les matins, juste après le carillon du Kremlin.

Très rapidement, le chant est devenu populaire dans le sens littéraire du mot et a contribué à remonter le moral des troupes. Chanté sur tous les fronts du pays, sur le champ de bataille, dans les tranchées, sur les terrains d’aviation, dans les hôpitaux…Aujourd’hui encore, tous ceux qui ont vécu dans la période soviétique le connaissent par cœur.

La situation que nous vivons aujourd’hui n’est, évidemment, pas la même bien qu’elle a un petit goût de guerre. A l’époque l’ennemi était évident, visible et « tangible », ce n’est pas le cas du méchant virus. Et pourtant ! Il est bien connu que c’est en temps de crise que la culture, faussement considérée comme « la force douce » seulement, devient la plus efficace, car c’est en temps de crise qu’on ressent un besoin plus grand de s’accrocher à quelque chose qui nous tire vers le haut, qui nous aide à surmonter le quotidien.

La Suisse a été épargnée par la guerre, et c’est en partie ce manque   d’expérience qui expliquerait l’attitude si réservée du gouvernement face à la culture, l’incapacité de l’utiliser pour la bonne cause. Pourtant où pourrait-on mieux et si facilement garder ses distances et respecter toutes les autres mesures sanitaires que dans les théâtres, salles de concerts, dans les cinémas, et mieux encore dans les bibliothèques et les musées ? Par contre l’absence d’une culture vive et vivante contribue à la démoralisation générale de la population et à la montée d’une colère qui ne se manifeste pas toujours de noble façon à en juger par les commentaires de certains des lecteurs de Nasha Gazeta et pas seulement.

Il n’est donné à personne de choisir le temps dans lequel on vit. Nous vivons donc aujourd’hui, dans le temps qui nous est donné, et je vous propose de vivre pleinement, en vous appuyant sur la culture et en la soutenant.

Le chant Sviachtchennaïa Voïna est donc apparu deux jours seulement après la guerre. Nous allons bientôt « fêter » une année de la pandémie. A ma connaissance, cette période sinistre n’a produit ni chants qualifiables comme patriotiques, ni aucune autre œuvre capable de remonter le moral et rester dans le temps. Je vous invite donc à écouter le Sviachtchennaïa Voïna, interprété par les Chœurs de l’Armée rouge en 1942 – gare à la chair de poule !

 

Le cadeau du Tsar, recyclé à Genève

 Les périodes historiques se succèdent, mais une chose reste inchangée – l’amour des Russes aisés pour les objets beaux, exclusifs et chers de la haute joaillerie et de la haute horlogerie. C’est la raison pour laquelle les belles pièces prévues à leur intention affluent dans les ventes aux enchères. Ces objets ont été créés à différentes époques et cherchent aujourd’hui de nouveaux propriétaires. Quelques-uns des lots qui seront présentés aux traditionnelles enchères « russes » de décembre, chez Piguet – Hôtel des Ventes Genève, l’illustrent parfaitement. C’est une des rares occasions pour les connaisseurs de compléter leur collection : chaque pièce a son histoire, et pour certaines il a même fallu mener une véritable enquête. Comme ceci.

 « Les objets qui se retrouvent chez nous n’ont pas toujours été gardés au sein d’une même famille pendant plusieurs générations, nous raconte Bernard Piguet, le directeur et propriétaire de la maison de vente qui porte son nom. Il arrive que la procédure visant à établir l’authenticité d’une pièce et sa provenance prenne plusieurs mois et soit d’une complexité comparable à celle d’une procédure financière de due diligence. »

C’est précisément le cas d’une boîte de prestige dont le couvercle figure deux griffons enchâssés dans des arabesques en or ajouré – posés sur le fond en émail rouge et blanc, ils gardent le monogramme de Nicolas II composé de diamants de plus de 9 carats en tout. Cette boîte, qui n’est pas destinée à un usage particulier mais qui est d’un raffinement merveilleux, fait tout de suite penser à certaines pièces de Fabergé, et plusieurs indices laissent supposer qu’il y a bien une « parenté ». Mais comment le prouver et, au préalable, distinguer l’original d’une imitation, pour déterminer la valeur de l’objet et en fixer le prix ? Manifestement, les arguments des experts londoniens de Sotheby’s, qui ont déjà mis en vente cette pièce pour 200 000 livres en 2018, n’ont pas suffi à son acquéreur de l’époque qui, pris d’un doute, a décidé de se rétracter.

Cet incident n’a pas effrayé les spécialistes de l’équipe de Bernard Piguet, il les a au contraire incités à réaliser leur propre enquête, que l’on peut considérer comme un modèle du genre. Ils ont dû non seulement établir l’itinéraire précis qui a conduit la boîte de Russie, à l’époque prérévolutionnaire, jusqu’en Suisse, en 1966, mais aussi, comme dans les contes russes, résoudre trois énigmes : pourquoi Nicolas II a-t-il offert cette boîte à deux reprises, pourquoi le poinçon du maître Mikhaïl Perkhine apparaît-il en deux versions différentes et pourquoi n’y avait-il pas de numéro d’inventaire ? Pour jouer le rôle de Sherlock Holmes, on a fait appel à la compatriote du grand détective Christina Robinson, qui s’occupe des objets russes chez Piguet.

En ce qui concerne la « question n° 1 », tout était relativement élémentaire : le poinçon personnel du grand joaillier russe Mikhaïl Perkhine, qui a travaillé aux côtés de Carl Fabergé, authentifie la provenance de la boîte. Seulement, elle n’a pas été envoyée au magasin de la maison Fabergé, mais au cabinet de Sa Majesté Impériale, autrement dit dans le « fonds de cadeaux » du tsar. « Le tsar ne versait pas d’argent à ses sujets, raconte Christina Robinson à Nasha Gazeta. La tradition voulait que l’on récompense les militaires ou les fonctionnaires qui s’étaient distingués en leur offrant des cadeaux précieux, comme ce type de boîte, sachant que ces cadeaux pouvaient être échangés contre des espèces sonnantes et trébuchantes ou démontés pour en vendre un diamant ou deux selon les besoins financiers du récipiendaire. »

Bien entendu, on a du mal à croire aujourd’hui que quelqu’un aurait accepté de se séparer du cadeau du tsar, car ce serait d’une part enfreindre le principe selon lequel « à cheval donné on ne regarde pas la bride », et d’autre part laisser échapper un objet d’une rare beauté. C’est pourtant ce qu’a fait le premier bénéficiaire de la boîte en 1897, le général Fiodor Alexandrovitch von Feldmann, directeur du lycée impérial Alexandre, tuteur honoraire du Conseil tutorial des établissements de l’impératrice Marie, en la restituant à l’« entrepôt » du tsar contre 1 760 roubles, une somme fabuleuse à cette époque.

La boîte n’est pas restée longtemps à l’entrepôt – deux ans plus tard, elle a été envoyée en cadeau au conseiller de l’empereur Guillaume II, Maximilian von Lyncker, pour sa contribution au succès de la rencontre entre les empereurs russe et allemand le 8 novembre 1899. On sait également que Nicolas II avait décidé de dissiper ainsi un malentendu entre les épouses des autocrates : sans raison apparente, l’impératrice Augusta n’avait pas accompagné Alexandra Fiodorovna à la gare de Potsdam, mais avait pris congé d’elle au palais, ce qui avait donné lieu à des ragots. L’incident qui couvait fut clos grâce au précieux cadeau offert à un proche du Kaiser – c’est ainsi que la boîte de Saint-Pétersbourg s’est retrouvée en Europe.

Von Lyncker est mort en 1923, laissant quatre filles. Passé un certain temps, le banquier et fortuné collectionneur français François Dupré a fait l’acquisition de la boîte. Il est mort en 1966 laissant cette boîte dans le coffre d’une banque suisse, où elle a été conservée jusqu’au décès de Mme Dupré en 1977. Puis elle est restée dans la même famille jusqu’à ce jour.

Pour expliquer la présence des trois poinçons de Mikhaïl Perkhine apposés à des périodes différentes, Christina Robinson a dû s’adresser au Dr Ulla Tillander-Godenhielm, une dame d’une grande rigueur scientifique et morale, dont l’autorité en matière de bijoux historiques russes est indiscutée. Comme toute chose géniale, cette énigme avait une solution simple. Dans les ateliers de Fabergé, il était d’usage de marquer toutes les composantes des objets produits. Or, lors de la production de cette boîte, Mikhaïl Perkhine a modifié son poinçon. Voilà pourquoi on voit son ancien poinçon sur le bord intérieur de la base, créée dans les ateliers, et le nouveau – sur le fond et sur le couvercle, créé par le maître lui-même. La souplesse de la charnière et l’impeccabilité des parois cannelées de la boîte témoignent à leur tour de l’extrême virtuosité des joailliers, ce qui était rare même au cours de ce « siècle d’or ».

La troisième énigme a elle aussi été élucidée. Si l’objet ne présente pas de numéro d’inventaire de Fabergé, c’est que les pièces destinées au cabinet impérial et non à la vente en magasin n’étaient pas numérotées : les services impériaux avaient leur propre système de référence dans leurs livres de comptes qui ont été retrouvés par le Dr Tillander-Godenhielm. « Ces quelques “imperfections” ne font que prouver, à mes yeux, l’authenticité de la boîte, car un imitateur aurait certainement essayé de les éviter », nous confie Christina Robinson.

Quel sera le destin de la boîte et quelles aventures l’attendent encore ? Nous en saurons plus après les enchères de la maison Piguet qui auront lieu du 8 au 10 décembre. Mais l’exposition est déjà ouverte au public.

www.piguet.com

 

 

A la mémoire de Pedro Kranz (1938-2020)

Pedro Kranz dans son bureau à l’agence Caecilia. 2015 (c) N. Sikorsky)

« Il y a des gens irremplaçables. Mais surtout il n’est plus là celui vers qui je pouvais toujours me tourner pour trouver conseil et soutien », – telle a été la réaction spontanée de Galina Logutenko, directrice adjointe de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg, à qui j’ai annoncé la triste nouvelle. « Je l’aimais beaucoup et je suis très triste », a réagi le pianiste Evgeny Kissin, qui collaborait depuis vingt ans avec Pedro Kranz. « Mes condoléances à nous tous », m’écrit un autre pianiste russe, Nikolaï Lugansky.

La même chose du côté de la Suisse.

« Pedro était un collègue respecté et respectueux. J’ai pu l’apprécier dès notre première rencontre à Bilbao il y a une soixantaine d’années, – se souvient maestro Charles Dutoit. – Récemment, nous avons eu le plaisir de partager quelques bonnes soirées ensemble et pu profiter de sa convivialité, de sa gentillesse et de son sourire communicatif. Sa disparition aussi soudaine a été un choc douloureux. Je conserve de lui et de sa merveilleuse épouse Vicky un souvenir ému ».

Charles Dutoit, Steve Roger, Martha Argerich, Pedro Kranz. Victoria-Hall, Genève, 2014 (Archive de Charles Dutoit)

« Pedro Kranz était plus qu’un ami. J’ai beaucoup appris de lui et j’avais encore tant à apprendre… Je garderai le souvenir d’un homme d’une immense culture en général et en musique en particulier. A 82 ans il avait encore l’envie et l’enthousiasme des débuts, toujours prêt pour de nouvelles aventures. Je suis fier d’avoir été son associé et d’avoir fait un bout de chemin avec lui et je souhaite à chaque artiste d’avoir un jour la chance de travailler avec quelqu’un qui lui ressemble… bien qu’il soit unique », a partagé Steve Roger, Directeur général 
de l’Orchestre de la Suisse Romande.

« J’avais 22 ans, il y a de cela 33 ans maintenant. Étudiant à l’université, j’allais régulièrement au concert avec un ami.  Un soir, dans la grande salle du Conservatoire de musique de Genève, lors d’un concert de musique de chambre avec des œuvres de Borodine et Tchaikovski, je remarquais un très beau couple sur le rang devant moi. On sentait qu’ils s’aimaient beaucoup et que la musique était leur passion, leur vie. J’appris plus tard qu’il s’agissait de Pedro et Vicky Kranz. Cette image ne m’a jamais quitté », m’a confié Philippe Borri, un collaborateur de longue date de l’Orchestre de la Suisse Romande.

Si j’avais contacté plus de personnes pendant le week-end, j’aurais pu rassembler davantage de témoignages, mais ce n’est pas la quantité qui compte. Ce qui ressort d’évident c’est que Pedro Kranz était unanimement aimé !

Vicky et Pedro Kranz et maestro Yury Temirkanov. Victoria Hall, Genève, septembre 2017 (c) N. Sikorsky

Au long des années notre relation professionnelle s’est transformée en une tendre amitié. Je n’ai eu qu’une seule fois l’occasion de l’interviewer. C’était il y a cinq ans. Le centenaire de Sviatoslav Richter, passé inaperçu en Suisse, nous servit de prétexte. C’est à cette occasion que j’ai découvert certains détails de la vie si riche de Pedro, né Piotr, en Tchéquie, en 1938, et que j’ai entendu quelques anecdotes « des vies des artistes » – oh combien nombreux sont ceux qui ont bénéficié de ses services, de sa bienveillance durant les 55 ans de sa carrière. Kirill Kondrashin, Gennady Rozhdestvensky, Mstislav Rostropovich, David Oistrakh, Sviatoslav Richter, Leonid Kogan, Yuri Temirkanov, Evgeny Kissin, Grigory Sokolov – pour ne citer que des grands noms de la culture russe. Mon seul regret aujourd’hui c’est de ne pas en avoir enregistré davantage, de n’avoir pas réussi à le convaincre d’écrire un livre car matière il y avait.

Pedro Kranz a été un des derniers mohicans d’une profession unique et en voie de disparition, une profession qu’on n’enseigne nulle part – celle d’impresario. Dans cette profession tout tient sur des matières qui sont fragiles et qui ne s’achètent pas : la confiance, la décence, la réputation. Selon les propres mots de Pedro Kranz, pour y réussir il est primordial d’aimer les musiciens et de les accepter tels qu’ils sont avec tous leurs nombreux caprices. L’image scénique diffère souvent de la personne réelle qu’on fréquente. Pedro Kranz aimait et acceptait ses musiciens, lesquels le lui rendaient bien tout comme le public. Les abonnements à la série « Les grands interprètes » proposée par l’agence Caecilia en témoignent bien puisqu’ils se vendaient en quelques jours seulement et confirmaient la règle : l’offre déterminant toujours la demande !
Pedro Kranz avait travaillé dans l’agence Caecilia dès 1964. Employé d’abord, puis associé et propriétaire enfin. Il se donnait à son métier avec passion mais cela ne l’empêchait pas d’être un businessman pragmatique. II savait qu’il n’était pas éternel, et l’avenir de l’agence le préoccupait. Il a trouvé un repreneur, le travail va continuer. Tout restera-t-il « comme avant ? » C’est le temps qui le dira.

Pedro Kranz et Nadia Sikorsky, Saint-Pétersbourg, décembre 2018

Mais, aujourd’hui, je suis triste car je sais que je ne le croiserai plus jamais au Victoria Hall, que nous ne prendrons plus jamais un café ensemble sur la terrasse de « Lyrique », que le nom « Pedro Kranz » n’apparaîtra plus jamais sur l’écran de mon téléphone portable et que je n’entendrai plus sa voix, toujours prête â blaguer, me héler : « Coucou, Nadia, comment ça va ? »

Je suis athée mais je veux croire de tout mon cœur que, désormais, avec sa Vicky adorée qui l’a précédé de deux années, ils peuvent – là-bas, de l’autre côté – s’adonner à leur passetemps favori : écouter une musique céleste loin de tous les soucis du monde.

Paix à son âme. Светлая память.

 

Kaliningrad, le miroir éclaté de l’Europe

(c) Dominique de Rivaz

Selon le récent sondage réalisé par Sotomo pour le compte de la SSR, la deuxième vague de Covid-19 a déclenché dans la population un coup de blues bien plus important que la première. Les mesures restreignant la liberté de mouvement personnelle restent, globalement, notre principale préoccupation. La plupart d’entre nous avons manqué les vacances d’été, puis celles d’octobre et quant à la période de Noël et Nouvel-An rien n’est plus qu’incertain.

Nous rêvons de voyages ! Il est peu probable que la ville de Kaliningrad soit une priorité sur la liste des destinations de rêve des Suisses – certains ont peut-être appris son existence grâce aux quatre matchs de la Coupe du monde de football qu’elle a accueilli en 2018. Qui sait ? Peut-être d’autres en rêveront après avoir découvert le nouveau livre, ou plutôt le nouvel album de photos et de textes que présentent les Éditions Noir sur Blanc.

Kaliningrad donc, que Cédric Gras appelle très justement « une séquelle topographique de la Seconde Guerre mondiale » car sa nouvelle vie a commencé au moment où « la Prusse a perdu son « P ». L’épellation de son nom se ressemble peu dans diverses versions linguistiques : Калининград en russe, Königsberg en allemand, Królewiec en polonais, Karaliaučius en lituanien) Aujourd’hui c’est une ville russe située dans une enclave territoriale, totalement isolée du reste du territoire russe, entre la Pologne et la Lituanie.

Son histoire est indissociable de l’histoire des guerres européennes, toutes les sources l’attestent unanimement. On apprend que Kaliningrad se trouve sur le site de l’ancienne Königsberg (nom allemand qui signifie littéralement mont du roi, en l’honneur du roi Ottokar II de Bohême ayant pris part aux croisades dans la région), fondée en istoireles Prussiens. La ville fit partie de la Ligue hanséatique en 1340. À la suite des défaites des Chevaliers teutoniques dans leur lutte contre la Pologne et après la chute du château de Marienburg en 1457, Königsberg devint la capitale de l’Ordre teutonique. Lorsque, en 1525, le dernier Grand-maître de l’ordre, Albert de Brandebourg-Ansbach, sécularisa celui-ci, c’est tout naturellement que Königsberg devint la capitale du nouveau duché de Prusse qu’il venait de créer après sa conversion au luthéranisme. Lorsque le duché fut érigé en royaume par Frédéric III de Brandebourg en 1701, Königsberg devint vice-capitale royale avec Berlin. Elle fait partie du royaume de Prusse, puis de l’Empire allemand en 1871. Après la Première Guerre mondiale et la défaite allemande, elle est intégrée à l’État libre de Prusse – jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’assaut de la ville par les troupes soviétiques, sous le commandement du maréchal Alexandre Vassilievski, commença le 6 avril et se termina le 9 avril 1945 par la capitulation de la garnison allemande. Königsberg fut renommée Kaliningrad le 4 juillet 1946, lorsque l’URSS reçut ce territoire en compensation des destructions et des pertes subies lors de la Seconde Guerre mondiale. La ville des rois s’est vue ainsi transformée en ville du président du Præsidium du Soviet suprême et membre du Comité central du Parti communiste, Mikhaïl Kalinine.

(c) Dmitri Leltschuk

C’est à la recherche des traces de ces deux empires, prussien et soviétique, que sont partis les deux photographes, une suissesse Dominique de Rivaz et un biélorusse Dmitri Leltschuk, un duo qui s’était formé lors de leur collaboration pour le livre « Hommes de sable de Choïna », paru en 2013 chez Noir sur Blanc.

Toutes les photos de Dimitri sont en noir en blanc, ce qui leur confère un aspect « historique ». Toutes celles de Dominique sont en couleur, ce qui les rend plus humaines, plus proches de nous. Et parfois vice versa. Dans l’ensemble elles nous permettent d’explorer cette ville bourrée d’Histoire où, selon Dominique de Rivaz, le temps semble s’être arrêté mais où la population, qui approche un demi-million de personnes, bouillonne de vie.

Néanmoins plusieurs questions demeurent sans réponses : par quel miracle un bas-relief ancien a-t-il survécu sur un immeuble moderne ? pourquoi les habitants ont-ils préféré donner à l’aéroport local le nom de l’impératrice Élisabeth plutôt que celui du philosophe Emmanuel Kant, qui est né et mort à Königsberg ? Que signifie un médaillon en argent où figurent, côte à côte, une étoile de David et une croix gammée ?

Je crains que pour avoir des réponses il faille se rendre à Kaliningrad où le nouveau livre pourrait vous servir de guide.

Alors bon voyage ! Et pour ceux qui lisent le russe, voici une interview de Dominique de Rivaz.

 

 

 

 

Y a-t-il encore de la place pour les idéalistes ?

J’ai récemment donné mon premier séminaire, en anglais, aux étudiants de la Geneva School of Diplomacy, une institution privée située dans le quartier de l’ONU et autres organisations internationales, préparant justement les cadres à leur intention.

Il y avait une soixantaine des jeunes dans ma classe, online et offline mélangés, de tous les coins du monde : Suisse, Italie, Inde, États-Unis, Kenya, Émirats… Tous charmants, très polis et témoignant de l’intérêt pour le sujet proposé : « Diplomats and journalists: the importance of being idealists ». Hélas, personne n’a saisi mon allusion à la célébré pièce d’Oscar Wilde, « The importance of being ernest », personne n’ayant lu la pièce et deux personnes seulement ayant vaguement entendu parler de l’auteur. Idem pour le Genevois Albert Cohen et sa « Belle du Seigneur » – bien que ce magnifique roman leur donnerait quelques indications bien utiles sur leur futur milieu professionnel demeuré presque inchangé depuis les années 1930.
Reste que cela a ouvert le dialogue et permis d’aborder tout de suite la question d’identité, réelle et fausse, supprimée et exposée. Les enfants – qu’ils me pardonnent cette familiarité – sont entrés dans le jeu.

M’étant présentée, je leur ai demandé d’en faire autant en ajoutant aux « nom/pays » habituels une rapide, et en une seule phrase, réponse à la question « Pourquoi veux-je devenir un diplomate ? » Une seule personne, une jeune femme de la Malaisie, a donné la réponse que j’espérais entendre de tous. « Je veux changer le monde pour le mieux », a-t-elle dit. Une idéaliste seulement sur soixante. Quelle déception !

Mais, comme on dit en français, la sauce a bien pris et notre échange – où j’avais limité la partie théorique au strict minimum – a été productif et, pour moi, très intéressant : ces jeunes avaient plein de choses à dire!

Nous avons parlé des origines de nos métiers réciproques, des similitudes et des différences de nos « cahiers de charges », des moyens par lesquels nous formons l’opinion publique, des privilèges et des dangers, de la possibilité de garder son indépendance d’opinion, des qualités dont il faut disposer pour les exercer au mieux. Leur liste fut vite faite: convictions, honnêteté, persévérance, culture générale, esprit critique, bonne résistance psychologique… Nous avons examiné des cas concrets et hypothétiques.

Nous avons également essayé de trouver la meilleure définition à la notion d’idéaliste, quelque part entre un rêveur ordinaire, un visionnaire et une personne qui croit aux valeurs supérieures… Malgré cette ambiguïté et au bout de deux heures d’une discussion fort animée, tous mes adorables interlocuteurs se déclaraient prêts à s’afficher avec une pancarte « Je suis un/une idéaliste ». C’est ainsi que je pense avoir accompli ma mission. Et si en plus ils se mettent à lire !..