Le roman de l’amour et de la peur

Rarissimes, ces dernières années, sont les livres qui m’ont autant impressionnée que « Zouleikha ouvre les yeux ». Je l’ai dévoré en 24 heures, je n’arrivais pas à le lâcher. Dès sa parution en Russie en 2015, ce premier roman de Gouzel Iakhina est devenu un best-seller.  Il a reçu tous les prix les plus prestigieux et a été même traduit en plus de trente langues.

J’ai rencontré Gouzel Iakhina en Suisse en 2017, lors de la parution de ce roman en français, aux Éditions Noir sur Blanc. Notre conversation s’était transformée en une longue interview. Cette femme aux cheveux courts et au regard intelligent derrière ses lunettes m’avait beaucoup plu. Nombreux sont mes amis qui reçurent son livre en guise de cadeau de Noël/Nouvel an de ma part, si grande était mon envie de partager avec eux cette histoire déchirante d’une jeune femme Tatare qui, dans les années 1930, vivait au Tatarstan, au cœur de la Russie. Mariée à 15 ans à un homme bien plus âgé qu’elle et terrorisée par sa belle-mère, Zouleikha devint une des nombreuses victimes de la dékoulakisation menée par Staline. Déportée en Sibérie dans des conditions extrêmes, c’est là que – contre toute attente – elle trouva l’amour et la dignité.

Depuis lors, Gouzel Iakhina a écrit deux autres romans qui, ajoutés au premier, forment à mes yeux, une authentique trilogie dont l’action s’étire des premières années de l’Union Soviétique à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Chacun de ses livres provoqua une avalanche de discussions dans la société russe, ce qui est bien compréhensible : ses livres appuient là où ça fait mal – le passé soviétique, sa glorification ou son rejet.

Le deuxième roman, « Les Enfants de la Volga », dont la belle couverture rouge attirera les regards dès demain dans les rayons des librairies suisses, nous emmène sur les rives de la Volga, en cette République soviétique autonome des Allemands qui a existé de 1918 à 1941. Les premiers Allemands ethniques apparurent en ces lieux dans les années 1760, quittant leurs Länders sur l’invitation de Catherine la Grande, qui promettait à ses compatriotes des terres fertiles russes et son patronat impérial. Disciplinés et travailleurs, ils tombèrent amoureux de leur nouvelle patrie et y créèrent un petit coin de paradis, resté longtemps à l’abri des troubles de la grande Russie. Mais la réalité finit par les rattraper. Ses habitants ayant tous été déportés, cette petite république fut tout simplement abolie par un décret de Staline du 28 août 1941. La raison ? Dans le contexte de l’invasion allemande de l’Union soviétique, Staline qualifiait tous les Allemands ethniques de traîtres potentiels.

Personnage principal du livre, un maître d’école, Jacob Bach, est un descendant des premiers immigrés allemands. Tous ceux qui connaissent les traditions littéraires russes reconnaîtront en lui « le petit homme » confronté au Système impitoyable. Sous le poids des malheurs qui le frappent, Bach, privé d‘expression orale, trouve son salut dans l’écriture de contes qui se trouvèrent être prophétiques.

Riche de faits réels ou sortis de l’imagination de leur talentueux auteur, empreint de mythologie et de contes de fée allemands, saupoudré de réalité russe, ce livre raconte un conte de fée soviétique qui aurait mal tourné.

Dans une nouvelle interview que Gouzel Iakhina m’avait accordée récemment, elle a insisté que le thème principal de son livre est la PEUR, la peur et son dépassement. Jacob Bach et Joseph Staline, effectivement très présents dans le roman, évoluent dans des directions opposées : l’un se libère de ses multiples phobies et s’ouvre à la vie, l’autre s’y noie et se met à exterminer la vie (les vies) autour de lui. The author knows best, dirais-je en anglais. Oui, mais… pour moi, ce livre, tout comme « Zouleikha ouvre les yeux », est avant tout un hymne à l’Amour dans le sens de Dante, cet amour qui mène le soleil et les étoiles, l’amour capable de remplir un homme peureux de courage et d’intransigeance ou même de « coller » des ailes à son corps fragile pour l’aider à surmonte le quotidien.

Je vous conseille vivement de lire ce livre, une grande fresque historique qui raconte la tragédie d’un peuple à l’échelle d’une vie humaine.

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’université Lomonossov. Après avoir passé 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

9 réponses à “Le roman de l’amour et de la peur

  1. Merci pour cette recommandation! je pense que j’essaierai de me procurer les romans de Gouzel Iakhina et en particulier “Les enfants de la Volga”. Ce que vous relatez à propos des “Allemands” m’a fait penser à ce qui s’est passé aux USA pendant la dernière guerre avec la déportation et l’incarcération de 120’000 nippo-américains! Continuez à nous enrichir de vos commentaires éclairés!

  2. Merci de nous faire découvrir une véritable perle pour des lectures instructives et historiques. Désormais, grâce à votre publication, Gouzel Iakhina que je découvre, à présent, fera partie de mon univers immédiat.” Les enfants de la Volga”, ce roman tant vanté par vos soins m’éclairera sans doute sur des visions intemporelles et mythiques.

  3. Cher Le Temps,
    Merci de mettre fin au pseudonymat.

    Nous avons la chance de pouvoir lire une personne exceptionnelle, mais celle-ci va se décourager avec le flot de commentaires non signés.

    De mon côté, je trouve indigeste de lire des commentaires non signés par le nom de leur auteur !

    Suivez l’exemple de 20minutes, mettez-vous fin au règne des trolls.

    1. Cher/Chère aaaa, merci beaucoup pour le compliment, très exagéré. Mais, vu le sens de votre demande, il serait peut-être logique de donner un exemple et révéler votre propre identité?

      1. Au grand désespoir de certains, les études montrent que l’anonymat et le pseudonymat sont des facteurs d’amélioration de l’information, et non le contraire. Par exemple, l’étude menée par le service d’hébergement de commentaires de blog Disqus démontre que le pseudonyme a contribué à la « plus grande quantité et qualité des commentaires: “It’s clear to us that the most important contributors online are those using pseusdonyms. […] Pseudonyms are the most valuable contributors to communities because they contribute the highest quantity and quality of comments” (archives Wikiwix – http://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=https%3A%2F%2Fdisqus.com%2Fresearch%2Fpseudonyms).

        Des chercheurs de l’université de Cambridge ont montré que les commentaires pseudonymes sur Facebook tendaient à être plus substantiels et étaient plus susceptibles d’inclure des justifications que des commentaires totalement anonymes ou contenant les véritables noms: “We find that across the board, pseudonymous commenting yielded much higher levels of reason giving than either anonymous or Facebook’s real name environment. By focusing not on exposure to cross-cutting information but rather on the quality of discursive engagement, our study adds an important corrective to recent research addressing the potential effect of Facebook on polarization.” – Rolf Fredheim, Alfred Moore, “Talking Politics Online: How Facebook Generates Clicks But Undermines Discussion”, University of Cambridge, 4 novembre 2015 (https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2686164).

        Quel écrivain, quel artiste n’a-t-il pas eu recours aux pseudonymes? Henri Beyle a utilisé plus de cent pseudonymes avant de choisir celui de Stendhal.

        Toute considération de nature légale mise à part, cette hantise du pseudonyme ou de l’anonymat chez certains n’a-t-elle pas quelque chose de pathétique?

        1. Monsieur, j’apprécie votre long commentaire mais il n’a rien à voir avec le sujet de mon blog. Personnellement cela m’est égal si les commentaires sont signés ou pas.

          1. Простите, это было непреднамеренно.

            С Уважением.

            АД

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