Pour en finir (ou presque) avec la réunion de 18h

«Rendez-vous à 18h. Une heure pour passer en revue les points de discussion, puis on file à l’apéro ». La bonne manière de coupler discussion, convivialité et « petite » tournée des bistrots. Vous trouvez cette idée alléchante ? Vous vous reconnaissez dans cette manière d’aborder la politique ?

Il y a de fortes chances que vous ayez entre 18 et 31 ans ou alors plus de 45 ans. De plus, il se pourrait bien que vous soyez un homme sans enfant ou alors avec une conjointe à la maison pour s’occuper des chers petits. Sans surprise, vous avez un travail qui vous permet une certaine flexibilité dans vos horaires. En bref, la séance de 18h, c’est le créneau parfait d’une personne qui peut quitter son travail de manière flexible avec l’assurance que quelqu’un s’occupe des enfants dans la période la plus chaude de la journée : le 18h-20h.

Lancer un nouveau mouvement politique (à l’image d’Appel Citoyen dans le cadre de la Constituante valaisanne), c’est l’immense opportunité de thématiser la question de l’organisation de la vie politique dans ses détails apparemment anodins. L’heure, le lieu, l’organisation, la modération des séances, autant de questions pragmatiques sans importance majeure ? Tout à l’inverse : des questions clefs, essentielles à la manière dont la politique se fait et, surtout, pour qui et avec qui elle se fait.

Dans la société actuelle, les séances de 18h prétéritent clairement les parents et les personnes sans flexibilité professionnelle. Et dans le groupe des parents, ce sont très majoritairement les femmes qui sont, plus ou moins implicitement, responsables de l’organisation des devoirs, du souper et de la préparation du coucher. Pour aller à l’essentiel, les séances de 18h représentent donc des entraves à la participation politique des femmes. Sans animosité, sans volonté explicite de nuire, souvent par manque de recul et sous les effets de l’habitude. Car séance-apéro, on a toujours fait comme ça non ?

Pour tous ceux qui veulent améliorer la situation, trois solutions sont envisageables. La plus facile consiste à faire preuve d’imagination et à varier les heures de séances. Le mot-clef est diversité : une séance le matin, durant la pause de midi, à 16h ou en soirée à 20h. En variant les heures de rencontres, un plus grand panel de personnes participe à la vie de l’association, du parti ou du mouvement.

La deuxième piste consiste à profiter des opportunités offertes par les outils digitaux. Il ne s’agit pas de rester « en ligne » pour le plaisir d’être devant son ordinateur, mais pour offrir une flexibilité nécessaire à celles et ceux qui ne peuvent pas quitter leur domicile. La séance en ligne à 20h30 ne remplacera pas toutes les réunions, mais elle peut très bien remplacer la réunion superficielle qui servait avant tout d’excuse pour commencer l’apéritif en ville.

La troisième piste consiste à accompagner les réunions et les rencontres plus importantes avec une offre d’animation pour les enfants. Si la réunion prend une certaine importance, l’organisation peut investir quelques francs pour organiser un coin jeux et lecture pour les enfants. Effets positifs cumulés : les parents peuvent participer à la rencontre, les autres membres de l’organisation sont sensibilisés aux défis de la vie familiale, et les enfants perçoivent la vie politique autrement que comme une absence de leur parent. Qui dit mieux ?

Ps : Les séances de 18h ont également un effet sur la manière dont les participants se comportent. Vu que les parents – et systématiquement les mères – doivent se dépêcher de rentrer à la maison, ils développent une stratégie de l’efficacité. Des sociologiques ont ainsi mené des études démontrant que certaines femmes tendent à adopter des habitudes spécifiques qu’elles intériorisent. Résultat ? Elles parlent seulement quand « elles ont un point précis à communiquer » et elles n’aiment pas « les grands discours pour ne rien dire ». Ces habitudes reflètent souvent l’envie de vite mener la séance à terme pour satisfaire l’obligation de…retourner à la maison ! (sources : Guionnet/Neveu, Féminins/Masculins, p. 306 ss, 2014)

Nantermod, Poutine et l’Appel Citoyen

Ce n’est pas tous les jours qu’on trouve les mots « Poutine », « Constituante », « Valais » et « sectarisme » réuni dans un même texte. Dans sa chronique du Temps, Philippe Nantermod a réussi ce tour de force en attaquant avec hardiesse le mouvement valaisan « Appel Citoyen ». Le cœur du problème ? « Appel Citoyen » ne veut pas être un parti politique comme les autres et cela dérange profondément M. Nantermod.

Commençons par les points d’entente. Je suis absolument d’accord que les partis politiques sont nécessaires à la vie démocratique. Ils jouent un rôle essentiel de formation de l’opinion et participent à la mise en œuvre des volontés de chacun en offrant une courroie de transmission. Dans ce processus, les valeurs d’un parti (ses fondements politiques et idéologiques en d’autres mots) sont essentielles. Elles permettent de définir un corpus qui décrit une vision de société. Pas besoin d’appeler Poutine à la rescousse pour nous mettre d’accord là-dessus.

Les points de dissension maintenant. Le mouvement « Appel Citoyen » est largement caricaturé dans cette chronique. En vue de l’élection à la Constituante, le mouvement veut offrir une opportunité aux non-partisans, c’est-à-dire toutes les personnes qui, pour des raisons qui leur sont propres, ne veulent pas aller sur des listes avec en-tête de parti. Sans notre présence, ces candidates et candidats n’auraient tout simplement aucune opportunité d’être candidat. Il s’agit d’enrichir la vie politique, non pas contre les partis, mais en complément des partis. Il ne réclame pas l’exclusivité du terme « citoyen » mais a choisi de le dire explicitement. Citoyen, indépendant, non-partisan.

Le mouvement “Appel Citoyen” n’est pas sans valeur, bien au contraire. Il a défini les 7 valeurs que tous les signataires veulent porter dans la Constituante. Philippe Nantermod a d’ailleurs signé cet Appel et j’en déduis qu’il se reconnaît dans ces valeurs. Beaucoup d’autres n’ont pas signé car ils souhaitent un autre Valais, un Valais qui ne serait pas le Valais de la liberté, du respect, de l’ouverture ou encore du développement durable. Ces valeurs rassemblent tous les membres du mouvement ; elles décrivent les fondements  d’un Valais progressiste.

Sur cette base commune, nous ne souhaitons pas construire un parti conventionnel. Deux différences majeures. D’une part, les 7 valeurs ne font pas office de programme de parti. En tant qu’organisation, “Appel Citoyen” n’a pas de position marquée. Nous sommes dans une logique de “plateforme politique” plutôt que dans une logique d’organisation devant avoir un avis sur tout. Dans la limite des 7 valeurs, les positions sont le fait des candidat-e-s. “Appel Citoyen” est le lieu où se fédèrent les énergies et les idées, pas le lieu de développement d’un programme politique unifié.

D’autre part, les membres, candidat-e-s et élu-e-s potentielles jouissent d’une très large indépendance. La vie démocratique est marquée par un mouvement de balancier entre indépendance des élus et position compacte des partis. Plus le parti s’affirme et parle d’une seule voix, plus il augmente son efficacité parlementaire à court terme. Mais plus il brime les individualités. Les enquêtes réalisées par le bureau Sotomo sur le positionnement des parlementaires fédéraux démontrent cette tendance à la centralisation des partis autour d’une position commune. Les médias, toujours friands d’incohérence dans un parti, et la capacité de retrouver toutes les prises de position de chacun en un clic renforcent le danger de sortir de « la » ligne du parti. Le mouvement “Appel Citoyen” fait le pari inverse : les individus auront toute indépendance de se profiler avec leurs idées et leurs convictions. L’organisation restera dans l’ombre.

Cette nouvelle approche nous oblige à regarder déjà vers la Constituante. Les gens élus sur les listes “Appel Citoyen” n’auront pas vocation à travailler comme un parti. Là encore, il faut rompre avec la logique qui veut que chaque élu oeuvre pour une organisation et respecte les consignes de vote choisies en commun. Les élu-e-s “Appel Citoyen” auront été choisis pour leur personnalité et leurs idées, comme représentants des électeurs de leur district, mais pas comme représentants d’un parti. Leur liberté d’action et leur indépendance au sein de la Constituante sera donc très grande. C’est seulement sur les décisions touchant le cœur des 7 valeurs de l’Appel qu’un front commun devrait voir le jour pour peser sur le choix final.

La diatribe de Philippe Nantermod a déjà confirmé l’une de nos hypothèses de travail : la création d’un mouvement original, remettant en cause les lignes politiques habituelles, permet de se poser certaines questions à neuf. Grâce à l’’OPNI “Appel Citoyen” et aux réactions qu’il provoque, les citoyennes et citoyens pourront s’interroger sur l’identité des partis, leur mode de fonctionnement, leur contribution à la démocratie valaisanne. Et ils pourront donner un signal s’ils souhaitent déplacer le balancier vers plus de participation, de transparence et d’indépendance des candidat-e-s.

Conservateurs et progressistes: bienvenue en Valais

J’ai grandi dans une famille où les soupers étaient rythmés par des débats politiques. Lorsque j’avais 9 ans, j’ai commencé à repérer un mot qui revenait souvent : « conservateur ». Les « conservateurs » faisaient ceci ou empêchaient cela. Ils bloquaient systématiquement, ils énervaient souvent. J’ai longtemps associé le mot à une pratique rigoriste de la religion catholique. Dans mon esprit d’enfant, les conservateurs étaient presque des gens d’Eglise. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai découvert une philosophie du conservatisme. Un véritable courant de pensée, riche et parfois contradictoire, qu’on pourrait tenter de résumer avec cette formule : les institutions existant depuis longtemps portent en elle une sagesse tacite qu’il faut préserver. Le simple fait d’exister et de durer confère une valeur. En découle une règle d’action : mieux vaut ne rien changer s’il existe un doute sur l’opportunité de modifier quelque chose. In dubio pro statu quo.

Cette définition permet de distinguer les arguments conservateurs de leurs voisins parfois moins fréquentables. A titre d’exemple, le conservateur s’oppose au mariage gay car il craint que l’institution mariage ne soit remise en question. En tant que conservateur, il n’a rien a priori contre les homosexuels. Il existe (peut-être) certains conservateurs homophobes, mais le problème vient alors de l’homophobie. De même sur la question de l’immigration, le conservateur veut défendre certaines traditions suisses, mais il n’est pas raciste ou persuadé de la supériorité des Suisses. Si les nouveaux arrivants défendent ou même promeuvent ces traditions, ils sont les bienvenus. Le conservateur se définit par sa prudence et son attachement à une approche pragmatique des « petits pas ». Il possède les défauts de ses qualités : un penchant à l’inaction, une aversion à la prise de risques et une tendance à surestimer les problèmes potentiels liés à un changement.

Le progressiste inverse la règle d’action : à moins d’avoir une certitude sur les problèmes à venir, il prend le risque du changement car celui-ci est potentiellement porteur d’améliorations. Les opportunités sont jugées suffisamment importantes pour justifier une réforme. Les institutions actuelles n’ont pas de valeur du fait de leur seule existence. Elles n’ont de valeur que dans la mesure où elles permettent de réaliser les objectifs que la société s’est choisie (liberté, égalité, sécurité, solidarité, etc.). Sans surprise, le progressiste a une forte tendance à mobiliser ces objectifs pour promouvoir ses idées.

Ces deux figures, esquissées à grands traits, se rencontrent dans la discussion valaisanne sur l’opportunité de réviser la Constitution et de créer une Constituante. Sur la révision tout d’abord, le conservateur pense que la Constitution ne doit pas être révisée à moins de pouvoir démontrer ce qu’elle bloque. Il faut lister tous les problèmes occasionnés par la Constitution de 1907 et établir un besoin impérieux de changement. Par défaut, le conservateur préfère ne rien changer, ou alors par petites touchettes. Cette grille de lecture explique également pourquoi le prix d’une éventuelle révision (environ 4-5 millions pour l’entier de la procédure) est le grand non-dit de la campagne PDCvr/UDC. Personne ne parle volontiers du « prix » de la démocratie. Pourtant, pour le conservateur, c’est le prix qui vient faire pencher la balance en faveur de l’attentisme. Si la révision était gratuite, rapide et sans douleur (c’est-à-dire sans potentiel effet négatif), le conservateur pourrait entrer en matière plus facilement. Mais la révision ne remplit aucun de ces trois critères. Elle coûte, elle dure 4 ans et elle peut occasionner des débats difficiles.

A l’inverse, le progressiste parle de « chance » et d’ « opportunité ». Il met l’accent sur les bienfaits de la révision: composer une Constitution mise à jour et traitant des défis actuels, mais également vivre l’entier du processus démocratique avec ses concitoyens. Sur la base des bienfaits à venir, le progressiste préfère parler d’investissement plutôt que de prix. 5 millions pour permettre à tous les habitants de dire « ma Constitution, mon canton, mon futur », c’est de l’argent bien investi.

La même réflexion s’applique au mode de révision (Grand Conseil ou Constituante nouvellement élue). Le conservateur préfère le statu quo, le connu, l’éprouvé. Pour rester dans sa zone habituelle, il est prêt à prendre des risques importants (politisation exacerbée, négociations croisées avec les travaux du Grand Conseil, manque d’indépendance du processus constitutionnel). Le progressiste voit le potentiel d’un ensemble de 130 personnes choisies spécifiquement pour cette seule tâche : une légitimité renforcée, une certaine fraicheur et une opportunité de sortir des sillons politiques habituels.

Comment choisir le 4 mars prochain ? Au final, la décision repose sur l’évaluation des risques et des opportunités. Quels sont les risques liés à cette révision ? L’expérience des cantons voisins semble claire. A moins de laisser l’exercice s’embourber comme à Genève, il n’y a aucun risque. Les plus sceptiques pourront considérer que cela n’a rien changé pour eux. Les plus calculateurs parleront des 5 millions. Et quelles sont les opportunités ? Rien de moins qu’un profond renouvellement du rapport entre les institutions du canton et les citoyens. Ce renouvellement passe par un vaste débat citoyen sur les valeurs du Valais et les solutions à apporter aux défis du canton. Une aventure démocratique inédite depuis un siècle. Des chercheurs ont passé en revue tous les processus de révision constitutionnelle à l’échelle du globe et leurs conclusions font ressortir deux éléments clefs. Si la procédure est participative, les citoyens développent un sentiment renforcé d’appartenance à un projet collectif et d’identification avec « leurs» institutions. En bref, le canton devient “leur” canton, l’avenir “leur” avenir. Le 4 mars, nous avons la chance de lancer ce vaste processus d’appropriation démocratique. « Le jeu en vaut la chandelle », l’expression favorite des progressistes.

Johan Rochel

Pour une Constituante Digitale et Participative

Le 4 mars 2018, les citoyennes et citoyens du Valais ont l’immense opportunité de réviser leur Constitution vieille de plus d’un siècle. Au-delà des passionnants débats de contenu, cette révision représente la chance de profiler le Valais comme terre d’innovation digitale. A la différence des cantons de Neuchâtel (2000), Vaud (2003), Fribourg (2004), Genève (2012), le Valais entame cette procédure avec des outils digitaux d’une puissance impressionnante.

Ce potentiel technologique au service de la démocratie est trop souvent résumé au vote électronique. Ce que nous présentons dans cet article va plus loin: les outils digitaux vont renouveler les bases de l’exercice démocratique et de la pratique politique. Premier effet de fond: la participation digitale se joue des frontières institutionnelles et géographiques. Ces nouveaux lieux de débats vont agrandir la base de participation en s’ouvrant à tous les résidents. Ils vont également inclure tous les Valaisans habitants hors des frontières cantonales ainsi que tous ceux qui s’intéressent à la vie du canton et s’y sentent, d’une manière ou d’une autre, reliés. Le digital remet fondamentalement en question la pertinence du principe de présence géographique. Le curseur se déplace vers un principe d’intérêt et d’attachement. C’est particulièrement précieux pour un canton dont nombre de forces vives habitent hors du canton.

3 niveaux de participation

Les outils digitaux à disposition peuvent être classifiés selon le degré de participation des citoyens qu’ils permettent. Ce degré reflète également grossièrement les évolutions par palier du monde digital.

Sur un premier niveau, nous trouvons tous les vecteurs d’informations statiques (Web 1.0). Les informations sont transmises de manière unilatérale, sans échange possible. Même s’ils sont statiques, ces canaux de communication servent les valeurs de participation (en rendant accessible l’information), de transparence (par exemple en documentant l’action du gouvernement) et de responsabilité (permettant d’identifier les institutions et leur positionnement). La plupart des acteurs officiels ont adopté ce premier niveau de communication. A titre d’exemple, les villes du canton ont amélioré leur site internet et la manière dont elles expliquent leurs actions. Pour la Constituante, ces outils 1.0 représentent un service minimal.

Le deuxième niveau offre une nouvelle gamme d’opportunités de participation en ouvrant des canaux de communication bilatéraux. Les citoyens interpellent leurs autorités en leur demandant des comptes, tandis que celles-ci lancent des appels à “bonnes pratiques” pour gérer leurs défis. La communication 1.0 devient participation 2.0. Ce niveau de participation s’est développé au cours de la dernière décennie avec l’explosion des réseaux sociaux et la création de plateformes dédiées à la mise en commun du travail (Trello, Slack, GoogleDoc etc). Ces outils ont d’abord été créés pour le monde de l’entreprise, mais ils ont rapidement été déclinés et améliorés pour un usage citoyen (notamment NationBuilder). Ainsi, les sujets complexes peuvent être soumis au débat par l’intermédiaire de plateformes capables de gérer les évaluations, commentaires, propositions générés par un nombre très important d’utilisateurs. On parle alors de crowdthinking (crowd: la foule ; thinking : penser) par analogie avec le crowdfunding (funding : financement). En matière constitutionnelle, l’Islande a montré l’exemple en créant une vaste campagne de débats autour de la révision de sa Constitution. Cette campagne a couplé des formats traditionnels (débats, rencontres, cafés-politique) avec une possibilité de débattre article par article en ligne et de réagir aux arguments proposés. La Cité comme espace de débats s’est dédoublée. Les synergies entre rencontres “physiques” et présence digitale sont la condition sine qua non de ces succès.

Pour la Constituante valaisanne, cette forme de participation 2.0 ouvre trois chantiers fondamentaux. Premièrement, le processus de choix des constituants (les 130 élues et élus) sera marqué par l’utilisation de ces outils. Les plateformes pourraient permettre l’organisation de listes citoyennes avec une procédure de choix sensiblement différente de celle des partis. En bref, les listes citoyennes pourraient être caractérisées par une sorte de primaire digitale où les candidates et candidats feraient campagne et seraient choisis par une communauté digitale avant de se soumettre à l’élection « officielle ». Dans les partis “traditionnels”, les mêmes outils pourraient être utilisés en complément des assemblées de parti pour ré-inventer la mobilisation des membres afin de co-créer du contenu (idées, prises de position, argumentaires).

“Hackaton” mêlant débat “physique” et outil de mise en ligne (foraus – Forum de politique étrangère)

Deuxièmement, le travail législatif de la Constituante pourra être accompagné en temps réel par la communauté citoyenne. Chaque personne intéressée pourra commenter les résultats intermédiaires, les choix de ses élus de district, ou même proposer de nouvelles idées pour sortir d’une impasse les tractations politiques La Constituante n’est plus seulement l’assemblée de 130 cerveaux, elle augmente sa capacité de réflexions en puisant dans les compétences et expertises de tout un chacun.

Troisièmement, durant toute la phase de travail constitutionnel (environ 4 ans), les outils digitaux pourront être utilisés pour porter les débats hors des murs de la Constituante. Une plateforme de “crowdthinking” rend possible une grande consultation sur les thèmes qui touchent la population et sur les réponses que chacune et chacun veut y apporter. Pour faire vivre cette plateforme, il faut organiser des rencontres mélant débats « en présence » et mise en ligne de contenu. L’équipe d’organisation des JO de Paris 2024 en fait un large usage en offrant l’opportunité aux citoyens d’organiser des ateliers et des rencontres. A quand une série d’ « apéros digitaux » sur les thématiques de la démographie, du vivre-ensemble ou de la répartition des activités économiques entre plaine et montagne ? A la différence des tables rondes actuelles, les résultats ne seront pas réservés aux cinquante personnes présentes dans la salle. Ils seront mis à disposition de l’entier du canton par le biais de la plateforme.

Au final, ces trois chantiers de participation 2.0 répondent tous d’un même objectif fondamental: chacune et chacun doit pouvoir affirmer avec conviction qu’il s’agit de “sa” Constitution. Comprenez par-là celle à laquelle il a réfléchi, participé, voté, débattu. La littérature scientifique sur la question souligne d’ailleurs les bienfaits collectifs de cette participation en termes de confiance dans les institutions et de renforcement d’appartenance à un projet commun[1].

Vers de nouveaux horizons

Le troisième niveau de participation représente une aventure en terres plus inexplorées. La puissance des algorithmes en lien avec d’immenses bases de données (une conjonction souvent résumée sous le terme d’”intelligence artificielle”) va permettre de mobiliser des outils d’aide à la décision politique. Les spécialistes de données pourront identifier, produire puis analyser des données utiles à la réflexion politique.

Une première série d’outils pourra se pencher sur les données politiques déjà à disposition afin d’en extraire quelques “leçons” utiles. Ainsi, nous pourrions imaginer des algorithmes traitant de toutes les votations et élections passées, en Valais et dans les cantons suisses. Les procès-verbaux des travaux pour les Constitutions cantonales de nos voisins pourraient ainsi être passés à la moulinette des données pour identifier des difficultés dans les débats et des manières intéressantes de les résoudre. Le même type d’algorithmes pourrait se pencher sur les commentaires et les prises de position laissés par les utilisateurs sur différents types de site (journaux, réseaux sociaux, etc).

Les “leçons” extraites de ces larges bases de données pourront ensuite être mises à disposition des constituants élus et du public. Le World Economic Forum a développé des “cartes transformatives” (transformation maps) rendant directement visibles les interactions entre différents paramètres et leur évolution dans le temps. De manière similaire, nous pourrions imaginer des cartes thématiques montrant l’évolution des opinions de la population valaisanne (dans le temps, mais également selon les profils des individus). Ces outils d’analyse et de visualisation ne sont pas des outils de prescription: ils ne sont pas là pour dire quelle est la bonne décision à prendre. De manière schématique, les évolutions technologiques permettraient au Valais de profiter des erreurs et des idées de toutes les expériences constitutionnelles passées.

Un autre type d’outil pourrait porter sur la simulation des choix effectués et l’effort de prospective. En distinguant différents paramètres et autant de scénarios de développement possibles selon des données démographiques/économiques/sociétales, un algorithme pourrait esquisser une dizaine de Valais du futur en fonction des positions prises dans la Constituante sur les questions charnières. La “Venice Time Machine” développée par les humanités digitales de l’EPFL permet non seulement de se rendre dans la Venise du passé, mais a également un but de prospective. En effet, grâce à une simulation algorithmique de Venise, il est possible d’imaginer des scénarios de développement futur basés sur une accumulation gigantesque de données via la digitalisation de ses 80km d’archives. Le Valais pourrait développer son équivalent pour explorer ses « futurs » sous forme de scénarios.

Les défis du monde qui vient

Ces outils digitaux répartis sur trois niveaux de participation offrent des opportunités fantastiques pour ce moment constitutionnel. Attention toutefois de ne pas céder à la tentation du Grand Soir Digital. Nous plaidons pour que ces outils soient conçus et utilisés au service de la population, et non l’inverse. Pour garantir cet objectif, il faut tout faire pour éviter le piège de la fracture digitale. La société valaisanne ne doit pas se diviser entre ceux qui comprennent et maitrisent cette grammaire et ceux qui se sentent délaissés. Les outils doivent être “traduits” dans la langue de l’utilisateur: ses besoins et ses intérêts sont au centre du développement technologique. A ce titre, l’évolution digitale doit se concevoir dans la combinaison avec des rencontres “physiques”. Les deux se nourrissent ensuite mutuellement.

Cette ambition n’est pas seulement technique, elle doit être accompagnée et soutenue sur le plan politique. La participation du Valais au projet “Digital Switzerland” semble augurer d’une volonté renouvelée du Conseil d’Etat. Une éventuelle plateforme « constitutionnelle » pourra ensuite être mise au service d’autres projets cantonaux (par ex. 3ème correction du Rhône) ou régionaux (tourisme). Néanmoins, inutile de se leurrer dans une euphorie technophile: les résistances seront nombreuses, notamment de la part de ceux qui craignent l’ouverture et la participation des habitants du canton. Car ces outils vont rappeler que les innovations technologiques nourrissent et accélèrent des innovations politiques et sociales. S’il s’ouvre à ce monde qui vient, le Valais ne sera plus le même Valais, les partis devront faire évoluer leur mode de fonctionnement interne, les consultations citoyennes changeront profondément de visage. Les mots de plateformes, de participation et de co-création ne sont pas neutres, ils portent avec eux un projet de société digitale. C’est la beauté et le vertige de l’aventure citoyenne.

Dr. Johan Rochel (@johanrochel, fondateur de EthiX: Laboratoire d’éthique de l’innovation) & Dr. Johann Roduit (@johannroduit, co-fondateur de TEDxMartigny et de conexkt sàrl, chercheur au Collegium Helveticum Zürich)

 

[1] Pour une vue d’ensemble, E. Karamagioli et al., “Participatory Constitutional Design:A Grassroots Experiment for (Re)Designing the Constitution in Greece” (2017)

La politique suisse n’est pas encore prête pour les femmes

Roadshow du PLR à Zoug

Pendant la dernière campagne pour le Conseil fédéral, j’ai beaucoup pensé à ma fille, bientôt 3 ans. J’ai imaginé qu’elle serait un jour candidate au Conseil fédéral. N’y voyez pas une ambition parentale démesurée, mais un exercice de proximité émotionnelle : ma fille candidate, que ferait le père que je suis pour changer la manière dont la campagne a été menée ? L’objectif n’est pas de refaire la campagne du 20 septembre ou de tenter d’expliquer pourquoi la candidature d’Isabelle Moret a été un échec. Il s’agit plutôt de formuler des propositions concrètes pour rendre les campagnes politiques futures plus égalitaires et donc plus justes.

Questions de campagne

Commençons par l’élément le plus visible : l’égalité de traitement par et dans les médias. A plusieurs reprises, Isabelle Moret a dû répondre à une question gênante sur la compatibilité de ses activités de mère avec la charge de Conseillère fédérale. Admettons que cette question soit dans l’intérêt du grand public (qui veut être sûr que les candidats seront dédiés à leur tâche). Le défi principal est celui de l’égalité de traitement. Cette question de la compatibilité doit être posée à tous les candidats, sans regard pour leur genre (et les idées préconçues qui vont avec). Dans une interview accordée à la RTS fin octobre, Pierre Maudet a ainsi remercié la journaliste de lui avoir enfin posé la question. Mais Isabelle Moret n’était-elle pas dans une situation spécifique, elle qui vit séparée de son compagnon? Admettons que la question soit pertinente pour le débat public. Elle doit dans tous les cas lui être posée en des termes neutres, c’est-à-dire sans renforcer des attributions genrées. En d’autres mots, la question doit porter sur les défis d’un parent séparé au Conseil fédéral, et non sur les défis d’une femme séparée au Conseil fédéral. La question n’est plus seulement axée sur les femmes (et leur prétendue « mission » éducative et le besoin particulier de se justifier si elle la délègue), mais sur les parents (qui portent une responsabilité commune et s’organisent comme bon leur semble). En guise de test, si Alain Berset divorce demain et s’occupe de ses enfants une partie du temps, nous devrions pouvoir lui poser exactement la même question.

Mode de campagne

La façon dont la campagne semi-publique (le « road-show ») a été organisée est elle aussi pertinente du point de vue de l’égalité. L’affaire du « micro » représente un excellent point d’entrée dans ce débat. Dans une interview, Isabelle Moret a évoqué son souci de toujours bien contrôler les micros pour les débats publics : elle avait besoin d’une bonne acoustique pour pouvoir se faire entendre aux cotés des deux messieurs. Elle a bien sûr raison. Les micros, mais également l’agencement des tables (par exemple les terribles tables hautes pour les personnes de moins de 1,80m), le placement des gens (la politesse trompeuse de la femme mise au milieu des deux hommes) représentent la partie logistique d’une question autrement plus essentielle : la figure du décideur politique. La voix, la posture, l’habillement, les manières sont jugés à l’aune d’une autorité politique aux attributs perçus comme masculins. Les attributs physiques se retrouvent dans les nombreuses métaphores viriles de la campagne. Tout au long du « road-show », les candidats devaient démontrer « avoir les épaules » face à un stress immense. A eux de gérer nos relations européennes avec « une main de fer », tout en étant capables d’ « imposer » leur agenda.

En parlant des micros, Isabelle Moret a donc effleuré la vraie question. Il reste une impression un peu amère, une chance manquée d’attaquer le cœur du défi : l’équation entre autorité politique et attributs liés à l’homme. Sans cette tentative, la candidate était condamnée à s’approcher le plus possible de cette idée de l’homme fort en politique. Une partie perdue d’avance où celle qui veut imiter n’arrivera jamais à remplir tous les critères, surtout face à des candidats comme Pierre Maudet, sorte d’incarnation de cet idéal du décideur. Attention toutefois à ne pas tomber dans un essentialisme dangereux : ces attributs ne sont pas masculins ou féminins en soi. Dans les faits, les hommes et les femmes doivent développer certains attributs en réponse à leur environnement. Certaines qualités dites « féminines » naissent donc d’une stratégie face à des contraintes extérieures. Montrer de nouvelles façons d’exercer l’autorité politique profiterait bien entendu également aux hommes qui ne correspondent pas au cliché de l’homme fort.

Pour tous ceux qui conçoivent ou organisent des événements politiques, l’objectif consiste à tout mettre en œuvre pour faire émerger des modèles d’autorité politique avec d’autres attributs. L’agencement de la scène doit être pensé dans la perspective des participant(e)s. Mais le format du débat est également essentiel. Un débat contradictoire de type Infrarouge/Arena privilégie et renforce les attributs masculins. Il fait le jeu de positions tranchées, non-consensuelles, et portées par les grosses voix. C’est le pire modèle pour une diversité de compétences politiques. Un deuxième modèle a été testé durant le « roadshow » du PLR. Les candidats n’ont pas débattu, ils ont présenté leur programme et répondu aux questions du public. Le format offre une liberté de style aux candidats. Mais parce qu’il ne remet pas en question la vision traditionnelle de l’autorité, il laisse beaucoup de place à la figure de l’homme d’Etat, chargé de présenter sa vision. La troisième option aurait été ce que j’appelle un débat consensuel, peu pratiqué en matière politique. L’objectif principal est d’amener les candidats à montrer comment ils abordent ensemble une question difficile. Les spécialistes RH l’utilisent parfois pour tester la manière dont un candidat aborde une difficulté et la capacité de travailler en équipe. Ce format a l’avantage d’ouvrir le champ des compétences mises en avant. Il offre un bel espace au consensus, à l’écoute, aux reformulations constructives, trop souvent inutiles (voire contreproductives) dans les formats traditionnels.

Mode d’élection

L’organe d’élection du « ticket » (l’ensemble des parlementaires PLR) représente un frein aux candidatures féminines. La raison principale se trouve dans la situation de conflits d’intérêts et d’ambitions des membres de ce groupe. Ces ambitions personnelles sont en soi légitimes, mais elles restent dans l’ombre et sont systématiquement arbitrées sur le dos des femmes. En d’autres mots, le principe d’une candidature féminine est le premier plomb à sauter en cas de conflit. Il faut donc protéger ce principe en forçant les autres enjeux à se montrer au grand jour et à s’intégrer pleinement dans la procédure de choix.

Il y a au moins deux possibilités de forcer cette transparence. D’une part, il s’agit d’ouvrir l’organe de décision. On pourrait passer du groupe parlementaire à l’assemblée des délégués (représentants des sections cantonales) ou à l’ensemble du parti (par exemple via un vote électronique). Ces deux variantes améliorent le système actuel car la grandeur agirait comme un mécanisme de contrôle et de dissémination du pouvoir. La présence de personnes « désintéressées » (c’est-à-dire sans ambition directe pour le poste) renforcerait l’exigence de transparence sur les motivations de chacun.

Une deuxième possibilité pourrait être de renforcer la représentation des intérêts féminins. Ainsi, nous pourrions imaginer que les Femmes PLR, en tant qu’organe officiel des femmes dans le parti, possèdent un droit de parole particulier. Elles pourraient poser des questions spécifiques et demander des justifications à tous les membres du groupe (hommes comme femmes). Là encore, il s’agit de créer une procédure plus transparente et de forcer les membres à justifier comment ils arbitrent entre différents objectifs. Une piste similaire mais autrement plus provoquante serait de reconnaître que les carrières féminines sont une véritable priorité et qu’elles justifient des passages en force. Une mesure transitoire pourrait donner aux femmes un droit de votre prépondérant (leur voix compterait par exemple double). Conjuguée avec un organe décisionnel plus grand (et donc plus « désintéressé »), cette mesure permettrait de thématiser frontalement la cohérence des choix de chacun.

Médias, organisateurs de campagne, personnel politique : chacun trouvera son bonheur parmi ces quelques propositions. Celles-ci portent une ambition qui va bien au-delà des femmes, elles visent l’égalité dans la sphère politique. Cette égalité aura aussi l’effet de libérer les hommes de leur carcan d’attributs masculins. Si l’envie d’assurer à ma fille une compétition politique plus juste a donné l’étincelle pour ce texte, je pense maintenant à mon fils. Je me projette dans 30 ans et je rêve que, s’ils font de la politique, mes deux enfants ne seront plus obligés de se conformer à des attributs genrées. D’ici là, la palette de compétences sera devenue plus large et plus belle.

Johan Rochel

La version originale de cet article est paru dans la série “Gender in Foreign Policy” sur le blog du foraus.

Disclaimer : entre 2008 et 2011, j’ai eu le plaisir de travailler comme assistant parlementaire pour Isabelle Moret. Je n’ai joué aucun rôle actif dans cette campagne 2017.

 

 

Des mots si importants pour I. Cassis

La transition entre Didier Burkhalter et Ignazio Cassis à la tête des affaires étrangères est marquée par l’importance des mots. Tout spécialement dans le dossier européen, ces mots ne sont pas seulement là pour décrire la réalité, ils la façonnent. Quand I. Cassis parle de conclure un accord « transversal », il créé un nouvel objet politique. De même, lorsque l’ambassadrice de France en Suisse évoque un « accord chapeau », elle convoque de nouvelles réalités.

Cet exemple rend particulièrement visible l’importance des métaphores dans le discours politique. Selon la formule du linguiste Georg Lakoff, ces métaphores sont les pièces maitresses des différents framings politiques (voir notamment son livre “Don’t think of an elephant”). Elles mettent en exergue certains traits de la réalité, alors que, simultanément, elles en dissimulent d’autres. En d’autres mots, elles fonctionnent comme des lunettes qui améliorent une partie de la vision, mais cachent certains angles. Prenons l’exemple de la rénovation des relations bilatérales par le biais d’un accord général et comparons les différentes métaphores à disposition : un accord « cadre », un accord « transversal », un accord « chapeau ». Faites honnêtement le test : quelles images mentales apparaissent chez vous au moment où vous découvrez ces trois métaphores ? L’accord « cadre » évoque l’ordre, la nécessité de donner des règles, l’ambition de tout remettre à plat pour clarifier. L’accord « transversal » est beaucoup moins hiérarchique, il semble déjà parcourir l’ensemble des dossiers, à la manière d’un fil rouge à travers les relations Suisse-UE. Quant au « chapeau », il se place clairement au-dessus de la mêlée, recouvrant de manière sympathique les relations entre les deux parties.

Ces réflexions de communication politique sont extrêmement sérieuses. Certes, les mots ne permettent pas de résoudre les difficiles questions de contenu, mais il serait faux d’opposer “négociations sérieuses” et “emballage politique”. Aucune des questions n’est posée hors des mots. Impossible de nommer une réalité sans la catégoriser, l’ordonner et, au final, lui donner une orientation générale. Dire la réalité, c’est déjà prendre parti. A fortiori en politique. Qualifier cet accord de cadre/transversal/chapeau, c’est déjà rendre visible la partie essentielle de la campagne de votation à venir. De manière plus ou moins consciente, cette image de nos relations avec l’UE influe notre façon de penser les défis que nous devons affronter. Elle conditionne notre approche et nos réponses.

I. Cassis a donc raison de chercher à inventer de nouveaux mots. Il s’est engagé sur la bonne voie. Son véritable défi, c’est d’aller plus à fond dans cette démarche. Renommer l’accord ne sert presque à rien si le framing général des relations entre la Suisse et l’UE n’est pas pensé à neuf. L’accord arrive en fin de réflexion ; il vient conclure la construction d’un édifice qui doit être redessiné. D’ailleurs, avez-vous noté l’emploi de la métaphore de l’ « édifice » ? Pourquoi ai-je choisi ce mot (évoquant une maison patiemment construite, solide, mais également peu transformable) plutôt que celui d’un « réseau » (évoquant une multitude de relations désordonnées, mais aisément modifiables) ? Dire la réalité, c’est déjà prendre parti.

La volonté de D. Burkhalter de « rénover la voie bilatérale » (une rénovation qui sied bien à la métaphore de l’édifice) s’est heurtée à la difficulté de raconter une nouvelle histoire des relations bilatérales. Dans une contribution foraus, j’ai proposé un nouveau framing basé sur la volonté d’association entre la Suisse et l’UE. Deux associés qui cherchent ensemble à promouvoir leurs intérêts communs et respectifs. D’autres préfèrent la métaphore du partenariat, de l’alliance ou même des vieux amis. Certains y voient plutôt un simple accord économique, à la manière d’un compte de pertes et profits. Tout ceci est ouvert au débat, même si on peut douter que certains framings suffisent à porter sur le long terme une question aussi importante que les relations bilatérales. A ce titre, la lecture strictement économique nous rend peut-être le mauvais service d’être le plus petit dénominateur commun. Un framing commun, mais faible et peu inspirant. Puisse le nouveau ministre réussir à réinvestir ces relations avec de nouveaux mots.

Politique de sécurité au Japon: le libéralisme et la Constitution

Le Prof. Tatsuo Inoue aime la franchise. Il vient de donner un cours de philosophie du droit à l’université de Tokyo et il est assoiffé. Les sushis que nous partageons ce midi de début d’été seront donc accompagnés d’une bonne bière fraiche. Non loin du campus de Hongo, le constitutionnaliste a ses habitudes dans un petit repère à l’abri des groupes d’étudiants. Facilement reconnaissable avec sa barbe et son style de jeune homme, l’homme a pourtant la soixantaine. Il est l’un des philosophes du droit les plus influents du pays, souvent invité sur les plateaux de télévision pour débattre avec les décideurs politiques. L’homme est curieux de la Suisse et de son système d’armée de milice, mais c’est surtout pour parler de libéralisme à la japonaise et de défis sécuritaires du Japon que nous nous rencontrons. Une discussion, traduite ici en français depuis l’anglais, qui gagne une nouvelle dimension avec la crise nord-coréenne.

Allons directement au cœur du sujet : selon vous, comment devrait-on définir le « libéralisme » ?

En japonais « libéralisme » se traduit par jiyûshugi qui signifie littéralement « principe de liberté ». Mais cette traduction suscite des malentendus. Il ne s’agit pas seulement d’une subtilité lexicale, la question porte sur les bases philosophiques du libéralisme. Pour ma part, je considère en effet que « la pierre angulaire » du libéralisme n’est pas la liberté mais la justice. Par conséquent, le libéralisme est d’abord une doctrine de la justice.

Cette justice doit être comprise comme une quête universelle basée sur la raison. Cette raison venue de l’époque des Lumières qui nous permet de développer et d’appliquer le critère exigé par le libéralisme : le test de réversibilité. Nous devrions tester nos idées et nos choix à l’une de ce test. Chacun doit vérifier la légitimité de sa demande à l’égard d’autrui en l’examinant du point de vue de l’autre et des « raisons publiques » susceptibles de l’accueillir. Prenez n’importe laquelle de vos positions politiques. Si vous vous mettiez à la place de cet autre et que vous testiez les arguments que vous avez formulés, pensez-vous qu’il serait prêt à les accepter ? Ces arguments seraient-ils raisonnables de son point de vue ? C’est sur cette piste que nous emmène le libéralisme comme justice. La liberté individuelle vient s’inscrire dans ce contexte. L’idée de justice apporte au libéralisme la capacité de reconnaître éthiquement une « liberté venant de l’autre », et de la transformer en une « liberté ouverte à l’autre ».

Ce test de réversibilité rappelle les discussions très actuelles sur la tolérance.

La tolérance a effectivement une face positive: c’est une ouverture d’esprit qui permet à un Etat d’accueillir positivement les critiques de l’autre en tant que perturbateur. Un perturbateur positif, car l’essence même de la tolérance libérale est dans cette ouverture d’esprit. La tolérance libérale ne se réduit pas à une coexistence rendue possible par des concessions pragmatiques et ad-hoc, une sorte de modus vivendi. L’essence de la tolérance libérale est de garantir le droit d’expression de chacun, y compris pour l’individu sans pouvoir et les minorités qui seraient facilement opprimées. Pratiquer cette tolérance, c’est accepter de prêter l’oreille aux « voix différentes » et de se corriger à partir du regard de l’autre, accepter de sortir de sa petite coquille pour élargir son horizon de pensée.

Plus spécifiquement, quel regard portez-vous sur les questions religieuses qui font débat en Europe?

L’intolérance religieuse sous forme de phobie face à l’Islam n’a rien de nouveau. Le problème actuel, c’est que cette intolérance n’est plus limitée à quelques mouvements d’extrême-droite très conservateurs. Elle a conquis une partie substantielle de la majorité du centre, auparavant plus ou moins libérale. Je pense que la raison principale est de nature économique. Le déclin économique et l’insécurité touchent particulièrement ceux qu’on appelle « la classe moyenne » et l’attitude libérale face aux minorités religieuses est une victime assez directe de ces changements économiques. Ces minorités sont vues comme des fardeaux économiques et sociaux que les sociétés ne devraient pas entretenir. Si Karl Marx était vivant, il sourirait et verrait une confirmation de son idée selon laquelle l’infrastructure économique détermine la superstructure idéologique.

Bien sûr, cette explication n’est pas entièrement satisfaisante et un peu exagérée. Vu du Japon, il apparaît toutefois urgent que les décideurs politiques européens reconstruisent une majorité autour de la classe moyenne en lui garantissant une sécurité économique. Le retour au protectionnisme n’est pas la bonne solution, mais il est nécessaire de prendre certaines mesures pour que la classe supérieure paie plus que maintenant dans la mise à disposition de biens publics et la garantie d’une sécurité sociale.

Retournons au Japon. Quel est selon vous le challenge actuel le plus important pour un libéral ?

La révision de l’article 9 de la Constitution est l’un des challenges actuels les plus importants pour le Japon. C’est certainement l’un des sujets de société qui polarisent le plus et où une approche libérale serait très utile.

Pour rappel, l’article 9 de la Constitution traite du rapport du Japon à l’armée et à la guerre. Voici ce qu’il dit :

Article 9.

Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux.

2Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. 

Selon la Constitution, l’affaire est donc claire : le Japon n’a pas d’armée, sur terre, air ou mer. Néanmoins, dans la réalité, le Japon a d’importantes « forces d’auto-défense ». Je vois deux problèmes. D’une part, la Constitution est en contradiction flagrante avec la réalité. Nous avons des forces militaires très importantes, la quatrième ou cinquième armée du monde. Mais nous continuons de prétendre que ces forces armées sont une sorte de police. D’autre part, en refusant de reconnaître cette réalité, nous refusons également de nous donner des normes constitutionnelles explicites pour contrôler ces forces militaires. Vu qu’officiellement, elles n’existent pas, nous ne pouvons pas les contrôler.

C’est assurément un sujet important, surtout dans le contexte actuel, mais pourquoi est-ce une question libérale ?

Le control constitutionnel du pouvoir gouvernemental est au cœur du programme institutionnel libéral. Ce contrôle est particulièrement important pour le pouvoir militaire. C’est clairement l’élément le plus dangereux du gouvernement. A mes yeux, voir se développer une force militaire sans aucun contrôle devrait être une préoccupation très grave pour tous les libéraux du pays. Malheureusement, cette question a également fait apparaître au grand jour les prétendus « libéraux ». Défendre la situation actuelle et cette fiction autour de l’article 9 me semble être une trahison intellectuelle vis-à-vis de l’idée du libéralisme.

Comment changer les choses ?

Ma proposition est simple mais politiquement sensible : nous devons changer la Constitution pour répondre à ces deux problèmes. Nous devons reconnaître la réalité des forces armées et nous donner les règles constitutionnelles qui vont permettre de les réguler, principalement leur organisation et les scénarios de mobilisation. Le pouvoir militaire doit être contrôlé par le pouvoir civil. Le Parlement doit être en mesure de réguler l’usage de la force. Ce principe est un principe minimal, loin d’être suffisant. Mais même ce minimum est rendu impossible par la situation actuelle. Selon moi, il faut donc supprimer l’article 9. Cela permettra de sauver la Constitution d’interprétations douteuses et de manœuvres politiques. En un mot, la préserver d’une dilution néfaste.

De plus, supprimer entièrement cet article 9 va ouvrir le jeu démocratique. Un des effets pervers de l’article 9 a été de transformer des débats substantiels sur la sécurité nationale en exégèses constitutionnels ésotériques à des fins de manipulation. Au final, ces questions légitimes ont été exclues du débat démocratique. Devrions-nous nous privilégier un droit d’auto-défense individuel ou collectif ? Devrions-nous accepter le modèle de sécurité collective des Nations-Unies ou plutôt un modèle américain d’auto-défense individuelle?

Ces questions sur la sécurité nationale doivent être au centre du débat politique, ouvert à un examen critique permanent. Vouloir ancrer ce qu’on suppose être « la » meilleure position de sécurité nationale dans la Constitution me paraît une erreur. La Constitution doit affirmer les procédures de contrôle et d’organisation du pouvoir militaire, mais sans préjuger des options de sécurité nationale. Celles-ci doivent être ouvertes à un ré-examen continu à travers un processus démocratique normal.

J’imagine que certains ne partagent pas votre point de vue…

Le problème politique, c’est que cette proposition ne plait à pas grand-monde. Certains (certains courants de gauche ou ceux qui se prétendent libéraux) veulent sauvegarder à tout prix la Constitution telle qu’elle est aujourd’hui, croyant à tort que c’est la meilleure façon de contrôler le pouvoir militaire. D’autres (la droite et les conservateurs) veulent utiliser le pouvoir militaire d’une façon beaucoup plus active, en passant outre les contrôles constitutionnels. Ces deux groupes ne voient pas le danger que représente l’absence de contrôle et de débat démocratique sur les questions de sécurité nationale.

Des questions pourtant d’une actualité brûlante dans la crise nord-coréenne.

Effectivement, les tensions provoquées par la course à l’armement nucléaire de la Corée du Nord mettent le Japon dans une position très dangereuse. Ce n’est pas seulement un danger de conflit militaire. Je vois deux dangers plus importants encore. D’une part, nous n’avons pas les outils constitutionnels nécessaires pour gérer une éventuelle crise et les débats démocratiques manquent cruellement pour développer une position responsable. D’autre part, les politiciens, les intellectuels et le grand public, indépendamment de leur camp politique, n’ont pas conscience de ce danger constitutionnel et démocratique. Je m’engage pour refonder l’article 9 pas seulement comme une mission théorique basée sur ma conviction libérale. Je souhaite poursuivre un objectif très pratique : réveiller les citoyens japonais et les encourager à ouvrir les yeux sur le danger qui pèse sur eux.

Pour aller plus loin:

Tatsuo Inoue, Le libéralisme comme recherche de la justice, 2011

 

 

Genre et région : clarification sur un malentendu

Etre élue parce qu’Isabelle Moret est femme ou parce qu’Ignazio Cassis est un Tessinois ? La plupart des candidats rejettent cet argument car il relève du hasard de la naissance, et non de la compétence. Etre élue à la faveur de son genre ou de son lieu d’origine est une sorte de négation des compétences propres des candidats. Ils sont choisis, en quelques sortes, malgré eux. Il en résulte d’amusants exercices d’équilibrisme rhétorique.

Mais cette lecture repose sur un malentendu troublant. Le genre et la région d’origine sont certes le fruit du hasard, mais ils débouchent également sur un vécu particulier, des expériences particulières et des compétences particulières. Isabelle Moret est une femme et, à ce titre, elle a dû faire ses choix et exercé ses diverses activités dans la société telle qu’on la connaît aujourd’hui. Elle a donc un vécu de femme. Cela n’implique pas que toutes les femmes aient le même vécu (la discussion bat son plein aux Etats-Unis sur les différences notables entre le vécu d’une femme blanche et d’une femme noire par exemple), mais il y a certainement quelques vécus communs qu’on retrouve dans la majorité des cas.

Dans cette société, Isabelle Moret a fait des expériences particulières. Elle en raconte quelques unes dans les différents interviews du moment (par ex. son arrivée au Parlement vaudois à 28 ans dans l’émission “Pardonnez-moi”). Elle témoigne également de ses expériences de mère élevant seule ses deux enfants. Le passage de “femme” à “mère” doit être clairement distingué, au risque de retomber sinon dans le piège du “femme=mère”. Ces expériences, négatives comme positives, débouchent nécessairement sur le développement de compétences particulières. Les compétences « naturelles » qu’on attribue parfois aux femmes (empathie, sens de la communication, rejet de la violence) sont en fait des compétences acquises par le fait de vivre dans une société qui fonctionne selon des règles spécifiques. Une illustration : dans une entreprise, les femmes intériorisent très vite que la meilleure stratégie pour arriver à leur fin n’est pas de chercher à parler plus fort lors des séances, mais de s’effacer et de chercher des voies détournées de lobbying pour leurs idées. Pour arriver à un objectif similaire, hommes et femmes développent donc des compétences différentes qui répondent à des contraintes  différentes (structurelles et individuelles). Ainsi, quand nous aurons levé les discriminations structurelles qui pèsent sur les femmes, ces compétences faussement naturelles vont évoluer car le vécu et l’expériences des femmes seront différents.

C’est à l’aune de ce trio (vécu, expériences, compétences) qu’Isabelle Moret peut prétendre représenter une majorité de la population. Elle les représente car elle a traversé des situations similaires et connaît de l’intérieur ces situations. A nouveau, elle a surtout vécu les situations d’une femme blanche avec un capital financier et humain très important. Mais il paraît plausible de dire qu’elle a vécu certaines des situations que la majorité des femmes connaissent.

Le genre est donc à la fois une donnée de naissance et une compétence. Ce malentendu explique pourquoi Isabelle Moret semble hésiter sur la question du genre et son utilisation dans le cadre de sa campagne (comme décrit ici par Michel Guillaume du Temps). Elle affirme que le genre ne devrait pas jouer de rôle (seules les compétences comptent), avant de souligner son « expérience de vie » de femme et de mère (émission “Pardonnez-moi”). Mais les deux ne sont pas en contradiction – tout à l’inverse même ! Elle devrait transformer cette expérience de vie en compétence-clef. Et Ignazio Cassis devrait faire de même avec son « italiénité ». Car oui, mais faut-il le préciser ?, des arguments similaires s’appliquent à la revendication du Tessinois.

Disclaimer : il y a quelques années, j’ai eu le plaisir de travailler comme assistant parlementaire pour Isabelle Moret. Ce texte doit plutôt être lu comme une contribution à une discussion qui dépasse l’élection du Conseil fédéral.

 

Et soudain, la réalité fait sens

Le Vieux Pays: la route vers le col du Simplon (photo: Clare66)

C’était en 2013 et Angela Merkel recevait son homologue américain Barack Obama pour une longue visite à Berlin. Au tournant d’une conférence de presse, la chancelière allemande a cette formule qui fera date: «Internet, c’est pour nous tous un nou- veau monde» (Internet ist für uns alle Neuland). Internet, une terre à découvrir, une nouveauté qui débarque dans nos vies, un événement dont l’arrivée mérite d’être proclamée. En 2013, vous avez bien lu.

Symbole du décalage entre le temps politique et la réalité économique et sociale? Certainement. Et pourtant, nous souffrons d’un même syndrome lorsque nous traitons de migration en 2017. Nous semblons découvrir la réalité d’un monde fait de mobilités. Attention, voici venir les migrants! Ils vont bouleverser notre pays et nos modes de vie, réinter- préter nos traditions et se marier avec nos enfants. Bien sûr que les migrants feront tout cela. Ils l’ont toujours fait et continueront à le faire. Comme la chancelière allemande avec internet, nous proclamons l’arrivée d’un nouveau monde déjà bien ins-tallé. L’ordre naturel des choses et des êtres semble voler en éclats. Et pourtant, la réalité nous a rattrapés depuis bien longtemps.

Voir la migration comme une perturbation d’un monde statique traduit avant tout une conception erronée de la réalité. Dans la longue histoire humaine comme dans la multitude de nos destins indivi- duels, le changement, le mouvement, la mutation jouent un rôle prépondérant. L’ordre des mobilités décrit au mieux la réalité de l’aventure humaine. Et c’est depuis cette perspective que nous devons appréhender la volonté des femmes et des hommes de créer des communautés politiques avec des systèmes démocratiques et des mécanismes de solidarité. Ces tentatives très légitimes d’instaurer de la stabilité et de la pérennité s’inscrivent dans un ordre de mobilités qui les dépasse.

Embrasser cette part de nous

Accepter ce renversement de perception rendra la réalité beaucoup plus sensée et l’action plus cohérente. Plus sensée tout d’abord, car les défis migratoires auxquels nous sommes confrontés se montreront dans leur profonde réalité. Tant qu’il y aura des conflits et des situations désespérées, les victimes chercheront refuge auprès d’autres communautés politiques. Et tant que l’humain souhaitera améliorer ses conditions de vie pour lui et ses proches, il se mettra en route vers les horizons qui lui offrent le plus de perspectives. Dans cette quête, il ira systématiquement vers les lieux de prospérité économique capables de permettre une amélioration de sa qualité de vie.

Vouloir nier ces forces fondamentales que sont le désir de sécurité et celui de prospérité revient à une méconnaissance de la nature humaine. Pour en prendre la mesure, il suffit de questionner honnêtement le comportement que chacun d’entre nous adopterait le cas échéant. Dans un flashback vertigineux, imaginez que vous rembobiniez votre vie jusqu’au moment précédant votre naissance. Sans savoir dans quel pays vous allez venir au monde, seriez-vous prêt à accepter les règles migratoires actuelles? Qui s’engagerait la main sur le cœur à ne jamais tenter de migrer? Qui continuerait à affirmer que les migrants sont des criminels lorsqu’ils tentent de franchir des frontières? Sans savoir de quel côté de la frontière nous naîtrions, la prise de risques serait énorme.

Les mobilités sont une réalité, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont aisées, sans contraintes et sans déchirement. Tout à l’inverse, mais les grandes et les petites histoires nous rappellent au quotidien que les humains sont prêts à de grands sacrifices pour améliorer leur vie. L’accepter et le reconnaître, c’est le premier pas vers des actions plus cohérentes pour répondre aux trois chantiers principaux s’imposant aux rési- dents des pays de destination.

Pour davantage de cohérence

Le chantier de la solidarité tout d’abord. Pour des Suisses qui ont fondé une société sur la défense de la liberté et de la dignité humaine, la souffrance existentielle d’autrui nous oblige, elle exige de nous une action responsable. Cet effort ne sera pas gratuit et nous ne pouvons espérer un hypothétique «retour sur investissement». Aider et secourir coûtent de l’argent, reconnaissons-le une fois pour toutes. De même, cet effort de solidarité que nous devrions mener avec fierté n’exige pas que nous devenions des saints ou des héros: faisons la juste part qui est la nôtre et ins- pirons les autres nations à faire de même.

Le chantier de la juste compétition ensuite. La mobilité des femmes et des hommes, leurs rêves et leurs compétences, sont un moteur très puissant de prospérité économique. Aucune frontière n’arrêtera l’envie d’améliorer sa vie, tout au plus parvient-on à marginaliser et fragiliser ceux qui seront toujours prêts à faire monter les enchères. A l’inverse, la piste la plus prometteuse consiste à organiser la mobilité professionnelle pour qu’elle soit à l’avantage de tous migrants, pays de destination, pays d’origine. Pour ce faire, elle doit être juste et équitable. La liberté de mettre sa force de travail à disposition doit être sauvegardée, tout en assurant une juste compétition. En politique nationale et cantonale, les forces constructives devraient s’allier pour exiger un renforcement des mesures de contrôle.

Le chantier de la démocratie finalement. Les parcours migrants sont multiples – tellement multiples que le simple mot de «migrant» est devenu inopérant. Nous avons tous un chapitre migratoire dans notre histoire familiale et personnelle. Dire que nous sommes «migrants», c’est à peu près reconnaître que nous sommes «humains». La distinction entre migrant et Suisse est devenue particulièrement problématique en termes politiques: près de deux millions de personnes résidentes n’ont pas le droit de co-décider des affaires de la Cité. Ils travaillent, paient des impôts et respectent la loi, mais n’ont rien à dire sur la marche du pays. C’est le scandale de notre démocratie, une faute majeure que nous tolérons depuis trop longtemps. Le principe démocratique est pourtant limpide: tous ceux qui participent au projet de société doivent avoir des droits politiques, sans plus, ni moins. S’il saisit la chance d’une nouvelle Constitution, le Valais aura une opportunité historique de s’approcher de cette vraie démocratie. Mais en vue de préparer cette échéance, les communes courageuses peuvent déjà ouvrir de nouveaux terrains d’expérimentation.

En parcourant la Suisse avec l’«Atelier d’éthique sur l’immigration», j’ai pu voir la diversité des idées à l’œuvre. Si le canton de Neuchâtel et ses communes possèdent un trésor d’expériences en matière de participation politique pour tous les résidents, nous pouvons également nous inspirer du «Conseil des étrangers» mis en œuvre à Kreuzlingen en Thurgovie. Mis en place par les autorités communales, ce conseil a pour mission de conseiller les autorités et de faire valoir les opinions des personnes pour l’heure exclues de la démocratie. De même, pourquoi ne pas explorer les promesses de nouvelles formes de participation politique que nous ouvrent les nouvelles tech- nologies? Quelle commune aura le courage d’ouvrir ses stratégies et ses choix à la critique citoyenne par le biais d’un processus de «crowdthinking» ouvert à tous les résidents?

Eté 2017: ces expérimentations sont à notre portée, il suffit de montrer sa volonté politique. Cela tombe bien, le Valais vient de renouveler l’ensemble de ses forces politiques. A eux, et à nous, de prendre ces trois chantiers à bras-le-corps pour montrer que celui qu’on appelle encore le «Vieux-pays» peut être à la hauteur de son histoire et de ses idéaux.

Article paru dans le Journal du Centre Suisses-Immigrés Valais

Pour aller plus loin dans ce Neuland:
foraus – Forum de politique étrangère «Neuland: Schweizer Migrationspolitik im 21. Jahrhundert»
(NZZ Libro, 2017)

Lettre ouverte à Didier Burkhalter

Cher Monsieur le Ministre,

J’espère que vous allez pour le mieux après une semaine qui fut certainement intense. Que de chemin parcouru depuis la première lettre ouverte que je vous avais adressée en 2012, la semaine où vous preniez vos quartiers au DFAE. Pas d’inquiétude, cette lettre ne veut pas boucler une boucle par trop artificielle. L’heure n’est pas encore au bilan ou aux adieux, loin de là, et vous comprendrez vite que je ne veux pas vous souhaiter une heureuse et tranquille retraite.

A l’inverse, le moment est à l’action. Profitez de vos derniers mois pour faire ce que la politique européenne exige depuis tant d’années : créer de la transparence sur l’état de nos relations avec l’UE. Mettez sur la table le fond du problème : une relation de dépendance et une forme d’asservissement volontaire dont personne ne dit le nom, sans rien en ignorer toutefois. En un mot, faites vôtre cette citation de Camus dans La Peste : « J’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair ».

Où débuter cette tâche herculéenne ? Le traitement vendredi 16 juin par le Conseil fédéral de la directive européenne sur l’acquisition et la détention d’armes nous offre un bon début. Cette directive va changer les règles en vigueur dans tout l’espace Schengen et, en tant que membre, la Suisse doit reprendre ces changements. La Suisse a certes le droit – « en principe » – de refuser de mettre en œuvre une telle évolution du droit européen. Dans le cas du régime de Schengen, cette décision aurait pour conséquence que l’accord cesse d’être applicable dans un délai de 3 mois, à moins que le comité mixte (organe politique de résolution des conflits composé de représentants des deux parties) n’adopte une autre position.

La Suisse a donc une option très théorique de ne pas reprendre ce que d’autres décident pour elle. Et la rhétorique façon « méthode Coué » du Conseil fédéral n’y change rien. Dans son message de 2004 sur les Bilatérales II, les autorités notent en effet que « la Suisse conserve toute son autonomie de décision: elle décidera en toute indépendance si elle souhaite ou non reprendre un nouveau développement de l’acquis de Schengen et de Dublin ». Le Conseil fédéral se garde bien d’expliciter dans toute sa clarté que la Suisse n’a aucun droit de participer à la co-décision. La Suisse a le droit d’être informée, d’être consultée et de participer à l’élaboration des nouvelles normes (decision-shaping). Elle ne peut ensuite participer au vote (decision-taking). Et dans la phase commune, les Etats membres de l’UE ne sont pas obligés de tenir compte de l’avis exprimé par la Suisse. Cet avis peut ainsi simplement rester lettre morte. La directive sur les armes est à ce titre un exemple de réussite helvétique, les traditions liées à l’arme militaire et à la pratique du tir ayant pu être prises en compte.

Cette pleine « autonomie de décision » dont parlait le Conseil fédéral en 2004 se lit à merveille dans les chiffres de la passivité suisse. Depuis l’entrée en vigueur de l’accord de Schengen, la Suisse a adapté son droit suite à un changement de droit européen à 189 reprises (état au 17 avril 2017). Parmi ces développements, 29 portent sur des normes dont la reprise exigeait l’approbation du Parlement. « En principe » toutefois, la Suisse était libre de ne pas reprendre ces évolutions. Oui mais voilà, le Parlement a préféré jouer son rôle de caisse enregistreuse. Décision tout à fait raisonnable, même si les élus fédéraux n’aiment pas trop en parler.

Car Schengen n’est qu’un exemple parmi une foule de pratiques organisées autour de l’idée saugrenue de « reprise autonome » du droit européen. La Suisse est prête à modifier ses propres lois (« reprise ») de manière « libre » et « volontaire » (« autonome »), le tout pour éviter des conséquences néfastes (cessation d’un accord dans le cas Schengen, ou alors discrimination dans l’accès au marché européen). Cette étrange pratique pour une démocratie si fière cache mal le rapport de force qui se joue en fond. La Suisse est dépendante de l’UE : sur un plan économique, sur un plan sécuritaire et sur le plan de la gestion commune des défis partagés, à l’exemple des défis de l’asile. Cette dépendance profonde n’est pas métaphysique ou idéologique. Elle relève du domaine des faits que personne ne conteste, même si bon nombre d’acteurs politiques essayent de les passer sous silence. Reconnaître cette dépendance profonde ne signifie pas nier que l’UE a également un intérêt à entretenir de bonnes relations avec la Suisse. La Suisse est un partenaire économique important et l’UE ne manque jamais de souligner les valeurs communes entre les deux partenaires.

Dans cette situation d’omerta politique, je rêve de voir un ministre aussi respecté que vous mettre ces chiffres de la dépendance au cœur du débat public. De quoi répondre de manière cinglante à ceux qui dénoncent votre optimisme forcé et donner un sérieux coup de main à votre successeur(e). En effet, les débats à venir sur l’accord institutionnel ne peuvent avoir lieu dans ce silence assourdissant sur l’état actuel de nos relations avec l’UE. Ce constat rejoint les forces politiques les plus critiques : notre débat national ne sera pas serein et durable si nous n’offrons pas les conditions de transparence et d’honnêteté indispensable aux choix citoyens. Après avoir reconnu cette dépendance et cet asservissement volontaire, chacun des camps en présence pourra faire valoir la meilleure réponse qu’il a en main pour la seule question qui vaille : comment la Suisse peut-elle promouvoir ses intérêts propres et s’allier avec l’UE pour défendre leurs intérêts communs ?

Monsieur Burkhalter, vous aurez compris qu’en lieu et place d’une belle retraite, je vous souhaite du courage pour cette belle mission de transparence.

Bien à vous,

Johan Rochel