Comment fêter le 9 février ?

Grâce à la magie de la boite aux lettres électroniques, j’ai retrouvé le fameux mail. C’était en 2012. Un groupe de personnalités et de parlementaires discutaient alors de lancer une initiative populaire portant sur un nouvel article constitutionnel qui refonderait totalement la politique migratoire suisse. Au cœur de leur proposition, l’extension à l’entier du globe de l’idée fondamentale de la libre circulation entre la Suisse et l’Union européenne : un contrat de travail donne droit au séjour. Le Japonais, la Brésilienne et la Tunisienne qui pouvaient montrer un contrat  de travail étaient les bienvenus sur territoire suisse. Efficace, pragmatique et en lien direct avec les besoins de l’économie.

Quatre ans plus tard, les haussements de sourcils que provoque cette idée chez vous, chers lecteurs, traduisent le changement d’atmosphère politique. « Changement » n’est pas assez fort. Pour reprendre la formule de Thomas Mann, ce projet d’initiative s’apparente à une relique du « monde d’hier ». Un monde dont les fondements ont été ébranlés le 9 février 2014. Pas détruits, mais profondément endommagés. Avec le recul nécessaire, il serait faux de se concentrer exclusivement sur le 9 février comme un événement isolé, le « fameux accident » de parcours dont certains continuent à rêver. Le résultat serré peut s’apparenter à de la malchance, mais le choix de nombreux citoyens s’inscrit dans un large mouvement de fond, travaillé de longue date par certains stratèges. Jour après jour, débat après débat, mot après mot, ce mouvement a fait la promotion de la Suisse « bunker ». Avec brio, et sans résistance des autres forces politiques.

La grande force d’un tel mouvement, c’est de faire disparaître les grandes révolutions au profit des milliers de petits changements. Pour les débusquer, il faut alors refaire le chemin inverse et remonter aux motifs fondamentaux. J’en vois trois. Premièrement, le « bunker » se construit sur la comparaison d’apparence si naturelle entre le pays et une maison. La Suisse, c’est notre foyer. Les citoyens surveillent les fenêtres, d’autres les portes. Les citoyennes s’occupent de l’intendance. Ces portes et fenêtres sont autant de frontières qu’on peut fermer à l’envi, sélectionnant au passage ceux qui auront le privilège de rejoindre le club des chanceux. Un pays peut-il se refermer ? Bien sûr que non, mais un « bunker-maison » le peut. Et c’est à cause de cette image si profondément incrustée que la mention d’un pays qui « ferme sa frontière » déclenche dans notre univers mental le petit bruit de la clef dans la serrure.

A l’intérieur de ses murs de béton, le « bunker suisse » sanctifie un peuple rêvé : les « vrais » Suisses. Ils sont là, les descendants de « ceux d’ici », portant fièrement un patronyme immédiatement identifiable et une couleur de peau standard. Les Suisses ne sont pas racistes, loin s’en faut. Mais tout de même, y’a nous et y’a ceux qui sont venus après coup. Prend-on encore la peine de souligner la stupidité d’expressions comme « d’origine étrangère », « d’origine migrante », « mit Migrationshintergrund » ? Non, ces mots se sont installés au cœur de notre langue. Ils influent de manière fondamentale comment nous appréhendons la réalité. Leur fait d’arme le plus marquant est encore à venir. Pour l’heure, ils préparent patiemment le terrain pour une citoyenneté à plusieurs vitesses. Les « vrais » Suisses, les « nouveaux » Suisses, puis les Suisses « naturalisés ». Le débat français sur la perte de nationalité n’est que la continuité de cette habitude que nous prenons tous peu à peu. Nous pensons en termes ethniques, nous découpons la réalité en généalogies douteuses et myopes. A pas feutrés, nous grignotons l’idéal d’égalité dont est porteur la citoyenneté.

Le troisième motif de ce mouvement de fond place le « bunker » hors du monde. Le « bunker » est souverain lorsqu’il peut s’isoler et se tenir hors des affaires internationales. Il adopte la tactique des hérissons, tendant par ses fenêtres les mêmes lances que Winkelried avait attirées vers lui. La Suisse tend ses piques, ferme les yeux et prie pour que ses ridicules défenses tiennent le choc. De cette souveraineté de pacotille découle le fond idéologique de la campagne orchestrée contre le droit international : insupportable engagement d’une Suisse qui devrait se borner à vendre ses produits et à se prélasser sur un tas d’or qu’elle pense éternel. L’Oncle Picsou semble être devenu le stratège principal d’un pays qui se croit plus fort tout seul.

La victoire d’étape du 9 février n’est qu’un bonus inattendu pour la Suisse « bunker ». Elle a surtout pu constater l’ampleur de sa victoire dans les esprits, les réflexes et les mots. Depuis 2 ans, quelques esprits « bienpensants », souffrant du syndrome des « bisounours », contestent les chiffres, dénoncent des simplifications, hurlent aux raccourcis. Mais le mouvement de fond rit de ces détails : il avance, détruit et impose son cadre de pensée pour longtemps.

Comment donc fêter l’ « anniversaire » du 9 février ? En quittant une posture de dénonciation pour enfin défendre avec force et conviction la Suisse des libertés que nombre de citoyens attendent désespérément. La Suisse a tout pour s’affirmer comme une championne du monde de demain, un monde fait de diversité, de mobilité, d’identités multiples et d’innovation permanente. Nous avons une histoire taillée sur mesure pour ce présent qui arrive si vite: la Suisse se construit comme une nation de volonté. Les régions linguistiques, les religions, les patrons, les employés: tous travaillent ensemble pour la prospérité du pays. La Suisse est donc viscéralement attachée à l’égalité de cette vie en société : qu’importe le passeport, nous sommes tous les membres d’un même projet. Dans ce projet, quoi de plus normal que chacun d’entre nous porte plusieurs identités comme autant de casquettes ? Soignons ces identités multiples comme les facettes de notre personnalité et la base de notre richesse individuelle et collective. Face aux valeurs, aux intérêts et aux rêves communs, quelle pertinence possède la couleur du passeport ? Ne laissons pas un simple document administratif devenir la ligne de partage de notre vie en société.

Cette Suisse des libertés est logiquement au cœur d’un monde de mobilités. Pour penser nos frontières, regardons nos villes ou nos cantons. Leurs frontières jouent le rôle d’une membrane assurant la communication entre l’intérieur et l’extérieur. Cette membrane crée l’identité, ce sentiment d’être chez soi. Et pourtant elle est ouverte à la mobilité des gens et des idées. Habiter une ville peut donner une certaine fierté, être originaire d’un canton transmettre certaines traditions, mais nul besoin de fantasmer des frontières-portes qu’on pourrait fermer pour assurer la survie des communautés politiques.

Par-delà sa membrane, cette Suisse des libertés tisse des alliances en s’engageant, en tenant parole et se battant pour ses intérêts bien compris. D’autres nous imposent une situation difficile: qu’importe, sachons user de notre « génie de la dépendance » selon la formule de Joëlle Kuntz. Fêtons cette Suisse pragmatique, responsable et engagée. A l’image de l’action de la Genève internationale, cette Suisse fait profondément du bien au monde. Sans elle, la situation serait plus terne. 

Comment fêter le 9 février donc ? Sachons profiler la Suisse comme une lueur d’espoir, un espace de libertés et de droits au cœur de l’Europe. Nous vivons une période de prospérité au cœur d’un continent traversé par le doute et les tentations de fermeture. Qui d’autre que nous est mieux placé pour reprendre l’initiative sur un mouvement de fond puissant, mais de loin pas irréversible ?

 

L’Europe, le Père Noël et les décorations

Les fuites avaient promis le Père Noël et ses milliers de cadeaux, le Conseil fédéral n’a pu livrer que les décorations qui serviront à décorer un hypothétique sapin. En d’autres mots, la conférence de presse du Conseil fédéral de vendredi dernier a apporté un peu de lumière, sans provoquer une joie comparable aux jouets placés sous l’arbre.

Le Conseil fédéral a dit tout haut qu’il était prêt à recourir à l’introduction unilatérale d’une clause de sauvegarde. L’option favorisée serait bien sûr de trouver un accord avec l’UE, mais la Suisse est prête à briser seule les engagements pris par l’accord sur la libre circulation des personnes. Etonnamment, la Suisse continue à débattre en vase clos de l’opportunité politique de cette stratégie. Les conséquences négatives auxquelles la Suisse s’exposerait en cassant ses promesses sont largement absentes du débat. En plus d’éventuelles mesures de compensation et rétorsion, il est pour le moins certain que cette rupture unilatérale mettrait la Suisse dans une situation de grande faiblesse en termes de négociation. Que peut exiger un partenaire dont on sait qu’il est prêt à renoncer à ses engagements ? Quelle crédibilité a-t-il ?

Point positif, la conférence de presse semble avoir (enfin) enterré l’idée utopique d’une renégociation de l’accord de libre circulation des personnes. Prenant acte, il faut bien trouver une « porte d’entrée » pour une hypothétique clause de sauvegarde. C’est chose faite avec l’article 14 de l’accord qui permet, pour répondre à une situation d’urgence (« en cas de difficultés sérieuses d'ordre économique ou social »), de réunir un comité mixte pour négocier une solution commune. En cas d’immigration jugée trop importante, la Suisse ferait donc appel à ce comité mixte pour convaincre ses partenaires européens de son bon droit d’imposer une limite quantitative.

S’imaginer l’ambiance autour de la table de discussion de ce comité est un exercice auquel les Suisses devraient se livrer. Car ce point met en exergue un élément aussi central que pour l’heure peu discuté : les liens entre le dossier « migratoire » et le dossier « institutionnel ». Cette possibilité que la Suisse et l’UE ne puissent pas être d’accord sur l’interprétation exacte de l’art. 14 (notamment la présence de « difficultés sérieuses ») reflète l’une des exigences centrales des « questions institutionnelles ». L’UE pose comme condition à la signature de nouveaux accords la mise en place d’un mécanisme de résolution des conflits autour de l’interprétation des accords bilatéraux. En gros, il s’agit de créer un arbitre qui dira le droit. Y’a-t-il difficultés sérieuses ? La Suisse peut-elle espérer justifier une clause de sauvegarde sur cette base ?

Laissant de côté la question de l’institution la plus à même de dire ce droit commun, la piste évoquée par le Conseil fédéral rend le lien entre les deux dossiers clefs de politique européenne plus explosif que jamais. Imaginez sur le fond tout d’abord : qui devrait avoir le dernier mot sur ces questions ? Peut-on – mêmes dans les rêves les plus fous – penser que la Cour de justice de l’Union européenne serait à même de traiter en dernière instance cette question ? Les juges de Luxembourg seraient en position d’interpréter cet art. 14 et de décider si la Suisse peut recourir à la clause de sauvegarde…clause qu’elle doit mettre en œuvre pour remplir un mandat constitutionnel. Une belle constellation politique et juridique, aucun doute là-dessus. Sur la forme maintenant, imaginez les miracles qu’il faudrait pour que l’UDC n’axe pas l’entier d’une éventuelle campagne « institutionnelle » sur cette question « migratoire » ? Je vois déjà l’affiche d’ici (conseil gratuit à destination des communicants de l’UDC) : les juges étrangers décident de la politique d’immigration suisse et se moquent des choix souverains. Que de belles soirées de politique à venir !

Le Conseil fédéral a eu le courage de jouer carte sur table. Comme je l’ai expliqué ailleurs, il serait faux et injuste d’en attendre beaucoup plus de lui. Il se débat dans une situation où les choix des citoyens l’ont mis et il ne peut pas inventer une solution magique. Depuis vendredi encore plus qu’auparavant, je suis convaincu que seuls ceux qui sont responsables de ces ordre contradictoires adressés à l’exécutif peuvent résoudre le problème : nous les citoyennes et citoyens. Il faut revoter et clarifier notre position : les contingents, la préférence nationale ou l’accord de libre circulation des personnes. Le Conseil fédéral propose une décoration, à nous de choisir l’arbre et les chants.

Prise d’otages au Parlement

Et si le Parlement était victime d’une prise d’otages ? En ce début de nouvelle législature, j’ai une pensée émue pour l’ancien conseiller national Jacques Neyrinck. Dans le roman « L’attaque du palais fédéral » paru en 2004, il avait astucieusement décrit cette intrusion de la violence au cœur de la politique fédérale. Son récit résonne comme le souvenir d’une époque où on rentrait plus facilement au Palais fédéral que dans une boite branchée. Les mesures de sécurité ont été renforcées et il faut montrer patte blanche pour entrer au Parlement. Un danger plus grand que celui d’une attaque terroriste pèse sur le Parlement : une prise d’otages politique et collective. Ce ne sont pas ses membres qui sont pris au piège, mais bel et bien l’institution et ses prérogatives.

Premier exemple la semaine prochaine, avec une élection au Conseil fédéral qu’un parti tente de cadenasser. Fort de sa victoire électorale et d’une expérience traumatisante en 2007, le dit-parti veut être certain que seuls les candidats officiels – ou plutôt « le » – auront la gentillesse d’accepter leur élection. Il a donc prévu une clause d’exclusion. Si l’Assemblée fédérale se permet d’élire un autre représentant au Conseil fédéral, celui-ci sera automatiquement exclu du parti et, dans quatre ans, nous recommencerons le stérile débat sur la responsabilité et la bonne représentation du parti. Si les candidats proposés sont de valeur, il n’y a certes pas de raison d’aller chercher ailleurs. Mais la manière gène profondément : qui d’entre nous aime prendre une décision sous la menace de conséquences fâcheuses ?

Le deuxième exemple est autrement plus grave car il touche directement à la fonction essentielle du Parlement, celle d’édicter les lois. En février, les citoyens sont appelés à voter sur l’initiative de mise en œuvre. Celle-ci reprend en mode « copier/coller » l’une des propositions de mise en œuvre du texte de l’initiative sur l’expulsion des criminels étrangers. Un projet de loi détaillé serait ainsi directement introduit dans la Constitution. La prise d’otages est ici plus grave car c’est l’entier du processus démocratique qui est visé. En 2010, les citoyens ont accepté l’initiative sur le renvoi en ayant été suffisamment informés sur les difficultés que sa mise en œuvre provoquerait. En effet, l’initiative remettait frontalement en question l’un des principes fondamentaux de la Constitution, le principe de proportionnalité. Sans surprise donc, le Parlement et le Conseil fédéral ont eu des difficultés à mettre en œuvre ce texte volontairement écrit pour créer des problèmes. Sans attendre les résultats de cet arbitrage politique aussi normal que nécessaire, l’UDC a lancé une nouvelle initiative pour forcer la main du Parlement. Cette deuxième initiative prise d’otages a d’ores et déjà laissé des traces. D’une part, le Parlement travaille dès maintenant sous la menace lorsqu’il met en œuvre une initiative. Si le résultat ne convient pas, on ne le combattra pas en referendum comme c’est la tradition, mais simplement en mettant dans la Constitution un texte détaillé. D’autre part, tous les comités d’initiative du pays vont maintenant se poser la même question : pourquoi prendre le risque de laisser le Parlement faire son travail ? Proposons directement une initiative réglant tous les détails.

Dans les deux cas de prise d’otages, on aimerait voir le Parlement se rebeller, résister, parler d’une voix forte. On veut lui faire une clef de bras, à lui de montrer les dents et défendre ses prérogatives si essentielles à la bonne marche du pays. Pour organiser cette affirmation parlementaire, il faut neutraliser l’absolutisation du vote populaire. L’initiative populaire modifie la Constitution, mais un nouveau texte doit, d’une part, être interprété à la lumière de l’entier de la Constitution et des engagements internationaux du pays et, d’autre part, être mis en œuvre dans une loi. Ce travail législatif, ce n’est pas le peuple qui le fait, mais bien le Parlement et le Conseil fédéral. Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées.

 

 

 

 

Et si…malheureusement !

Imaginez si les terroristes avaient ouvert le feu au Bataclan en hurlant « vive la musique classique ! ». Presque 100 personnes amatrices de métal massacrées pour la cause de la Grande Musique. Un règlement de compte sanglant. Réactions des milieux hip-hop à venir sous peu, soupirs outrés du côté des musiques du monde.

Le président de la République aurait immédiatement fait arrêter les compositeurs et les interprètes. Les magasins de disques auraient été fermés et les sites internet offrant l’accès au répertoire classique mis sur listes rouges. De l’ordre, vite et bien !  Le public aurait maugrée sur le ton du « on le savait bien ! » – à force d’écouter ces grandes envolées, les gens finissent par perdre la tête et tuer tout le monde. Vivement que le classique soit interdit. Le problème sera réglé.

Malheureusement, les terroristes ont parlé de Dieu. Celui auprès duquel certains de nos compatriotes se sentent bien, mais pas celui de la majorité. Si les terroristes avaient parlé du Vieux barbu, le nôtre, on aurait alors pris nos distances. Chacun aurait dit à son voisin : ils ont perdu les pédales ces fadas, la religion chrétienne n’a rien à voir avec cette folie. Ce sont des terroristes.

Malheureusement, ce n’est pas Dieu qui est barbu, mais les fous qui s’en réclament. Ils parlent de l’autre Dieu, celui qui veut tuer tous ses ennemis. Alors, on se demande pourquoi la religion les rend fous. Car aucun doute, c’est bel et bien la religion: le lien est fait, l'explication posée. Cette religion qui vient d’ailleurs et qui fait des gens des « croyants », et pas des terroristes. Ou seulement après. Heureusement que cette religion n’est pas d’ici. On va pouvoir fermer la frontière et séparer le grain de l’ivraie. Message donné aux douaniers en matinée encore: les amateurs de musique classique et les Musulmans par là – comprenez : retour ! – les autres par ici.

Malheureusement, tout sera plus compliqué. Les âmes de bonne volonté, nombreuses en ces temps de crises, crieront qu’il faut renforcer l’intégration, rassurer les gens, prendre leurs peurs au sérieux, comprendre que les minarets "c'est pas naturel". Ils tomberont dans le piège tendu par d’autres, ces stratèges qui n’attendent que ce lien entre migration, intégration et violence religieuse. Il est servi sur un plateau par ceux qui devraient le refuser en bloc. Les stratèges feront une minute de silence, par respect et puis parce qu'ils ne sont pas sans coeur, puis ils sabreront le champagne : leur prochaine victoire est assurée par leurs adversaires. Les fous et les bonnes âmes.

A table ! Ou comment redonner sens à une culture du débat politique

Imaginez une table préparée pour une quinzaine de convives. L’hôte s’active dans la salle à manger en vérifiant les derniers détails. Il est un peu nerveux. Dans quelques minutes, ses invités arriveront pour une soirée particulière : un débat citoyen. Le sujet du jour porte sur les réalités migratoires du pays et les réponses à apporter aux défis de la mobilité. Notre hôte ne connait pas personnellement les invités, et eux-mêmes ignorent qui d'autre sera présent. Ambiance surprise au moment où retentit la sonnette… La « PoliTisch » peut commencer, cette table commune de politique, nouveau lieu d’une démocratie suisse sans cesse en train de se réinventer.

La « PoliTisch » est l’enfant de son temps. Elle s’inscrit dans un débat public dont le climat est pesant. Même si la Suisse est le pays de l’OCDE qui profite le plus de la mobilité internationale, cette mobilité est perçue comme un problème et une menace, avant d’être reconnue comme une simple réalité. Dans une étude récente, le géographe Michael Hermann a montré que les facteurs objectifs tel que le nombre de migrants, la proximité avec la frontière ou la densité de population ne jouaient pas un rôle essentiel dans les décisions populaires. A l’inverse, celles-ci s’expliquent par l’attitude fondamentale qu’entretient chacun vis-à-vis de l’Autre. Chacun d’entre nous a développé, au cours de ses expériences de vie et au contact du débat public, un rapport particulier à la présence de cet Autre. Comme l’explique Michael Hermann, ce rapport se construit dans une certaine ambiance de société, à la fois cause et résultat de la manière dont nous débattons collectivement des défis de la mobilité.

Prenant acte, l’objectif ne peut être celui de simplement informer. Les informations abondent: on ne compte plus les statistiques sur la réalité migratoire. Souvent, elles ne parviennent simplement pas jusqu’à nous. Il ne s’agit pas de paresse de notre part, mais d’incompatibilités, parfois profondes, entre les intuitions que notre rapport à l’Autre nous livre et ces informations objectives. « Pas de crise de l’asile en Suisse ? Mais c'est impossible, on le lit partout ! » Le mot-clef s’appelle « contexte » et c’est lui qui va nous permettre d’avoir une vision plus nuancée et plus précise des réalités. Ce contexte ne tombe pas du ciel. Il faut le créer, le travailler, le faire vivre grâce à un véritable débat de société. Pour ce faire, trois minutes d'échange au marché ne suffisent plus. Répondant à ce besoin de plateformes innovantes de débats, la «PoliTisch» offre un instrument de première qualité pour nous permettre, collectivement, d’appréhender ce contexte et de rendre compte des réalités migratoires de notre pays.

Cette ambition s’inscrit à merveille dans une tradition toute helvétique du débat de proximité. La politique suisse est profondément locale : elle se construit et se joue avec des acteurs de proximité. Lorsqu’ils existent, les mouvements nationaux sont compris et appréhendés selon des prismes régionaux. Le terme de « PoliTisch » porte en lui cette conviction : le débat porteur de sens et de solutions se construit autour de la table d’un hôte. La « Tisch » est au cœur du concept. Parce qu’il accueille des gens d’horizons différents directement chez lui, cet hôte répète le geste essentiel de l’hospitalité. Il ouvre son salon et sa cuisine à des inconnus et les invite à partager un repas. Le geste est fort, la confiance établie, l’invitation se fait prélude à une discussion respectueuse. L’ambiance est à l’opposé des talk-shows politiques, ces lieux médiatiques où la confrontation l’emporte sur la construction, l’animosité sur le respect.

En plus du rôle essentiel de l’hôte, le format « PoliTisch » vit de la diversité des participants. Des représentants d’horizons professionnels très différents se côtoient autour de la table, parfois pour la première fois. Economie, politique, culture, sport, société civile, diplomatie : tous apportent leur regard propre sur la réalité migratoire qu’ils connaissent, permettant ainsi d’éclairer les multiples facettes de cette mobilité. De plus, la « PoliTisch » intègre les personnes les plus directement concernées par ces débats : les migrants, eux qui sont souvent les grands oubliés des débats politiques. En effet, pourquoi s’intéresser à des gens qui ne peuvent pas voter et qui sont institutionnellement réduits au silence? La « PoliTisch » prend cette logique à rebours et réunit autour d’un repas les personnes directement concernées. Qui peut mieux témoigner de la réalité du système d’asile qu’un ancien réfugié sri-lankais ? Qui peut mieux parler des opportunités que représentent les transferts d’argent vers les pays d’origine qu’un membre de la diaspora albanophone ? Qui ressent au plus proche un climat délétère sur les étrangers qu’une personne sans passeport à croix blanche ? La « PoliTisch » amène tous les habitants du pays autour d’une table : l’égalité des participants au projet « Suisse » y est célébrée et l’avis de chacun est dûment écouté.

Les « PoliTisch » sont une réalité : le think-tank foraus en organise une vingtaine jusqu’à la fin de l’année. Du Valais à la Thurgovie, nous convierons des hôtes et des invités à se réunir autour d’une table commune pour débattre des réalités migratoires. Notre vision est ambitieuse : l’année prochaine, nous rêvons de plusieurs « PoliTisch » par semaine, animant les régions du pays comme autant de petits foyers de culture politique suisse. En serez-vous ?

 

 

L’immense opportunité du PLR

« Rechtsrutsch » : le point d’équilibre du Parlement se déplace vers la droite.  Bien que l’UDC augmente substantiellement ses sièges, la clef de la 50ème législature se joue auprès du PLR. Au-delà des trois sièges gagnés au National, une immense opportunité s’offre au PLR : (re)devenir l’arbitre politique du pays. Le groupe UDC est fort, mais il est souvent esseulé. Sur de nombreux dossiers essentiels de la prochaine législature, le PLR peut profiter de son statut pour créer et soigner des majorités avec le centre et la gauche. Il (re)deviendra alors cet arbitre qui fait les majorités et préside aux grands choix stratégiques du pays.

Le contenu d’abord : au moins deux ensembles de dossiers sortent du lot. Le premier concerne la politique étrangère du pays, et plus spécifiquement la politique européenne et ses dimensions migratoires. En se profilant comme défenseur des bilatérales et promoteur d’une Suisse ouverte à l’étranger, le PLR a posé les bases de sa politique étrangère. Grâce à l’action de son conseiller fédéral Didier Burkhalter, le parti peut légitimement associer discours et engagement politique concret. Et ce, même si les débats vraiment douloureux arrivent bientôt. Le fond de solidarité du PLR sera mis à rude épreuve par l’arrivée imminente de plus de demandeurs d’asile. Les engagements suisses conclus par le biais du droit international, notamment l'adhésion de la Suisse à la Convention européenne des droits de l'homme, seront frontalement remis en question. De plus, il faudra dépasser les poncifs sur la quadrature du cercle entre mise en œuvre de l’initiative du 9 février et sauvegarde de l’accord de libre circulation des personnes. Malgré d’incessantes prières, ces deux éléments sont incompatibles. Prenant acte, il faut maintenant tout mettre en œuvre pour organiser une nouvelle votation porteuse de sens et capable de déterminer la politique européenne des quinze prochaines années. Le deuxième ensemble de dossiers concerne les questions de vivre-ensemble en  société. Il touche au cœur du programme libéral visant à assurer à tous les habitants du pays la liberté de choisir leur mode de vie. Sur des dossiers aussi divers que le mariage homosexuel, l’obligation de servir ou la conciliation entre vies familiale et professionnelle, le PLR a l’opportunité de rappeler qu’il n’est pas seulement un parti économiquement libéral, mais un véritable acteur d’une société libre et respectueuse. La Suisse doit aspirer à devenir un eldorado des libertés et la réussite du parti sera jugée à l’aune des chances offertes à chaque habitant.

La stratégie ensuite : pour saisir cette opportunité d’arbitre, le PLR doit remplir deux conditions. Avant toutes choses, il doit d’urgence signaliser son indépendance vis-à-vis d’un bloc « de droite » avec l’UDC. Le dossier européen et les questions du vivre-ensemble dans une société libérale lui offrent des occasions en or de se démarquer du groupe UDC. Il s’agit de tirer une ligne rouge : au nationalisme-conservateur de l’UDC, le PLR doit opposer un libéralisme-progressiste. Toni Brunner ne s’y trompe pas. Depuis dimanche soir, il multiplie les appels du pied au PLR en les invitant à rejoindre un grand bloc de droite. Accepter cette stratégie serait funeste et ne ferait que donner le rôle d’arbitre aux partis plus centristes, le PDC en première ligne.

Deuxièmement, le PLR doit soigner son aile centriste. Sur de nombreux dossiers, ce sont les quelques personnalités du centre qui feront pencher la balance des majorités au National. Aux Etats, ces mêmes personnalités pourront marquer de leur empreinte les débats de fond. Le PLR de Philipp Müller a compris qu’il ne pouvait évacuer ces différentes ailes. Mais il continue à considérer cette co-existence plutôt comme une faiblesse. A l’inverse, il doit transformer cet état de fait en force de propositions et d’alliances. En Suisse romande, les deux vice-présidents illustrent bien cette tension. Christian Lüscher (Genève) représente l’aile droite du PLR, tandis qu’Isabelle Moret (Vaud) joue plus au centre. Que la seconde sacrifie ses positions centristes serait une perte profonde pour le parti et pour la capacité du pays à défendre des positions équilibrées.

Cette stratégie de l’arbitrage politique ne va pas sans risque. Il est en effet prévisible qu’un succès relatif sur les deux ensembles de dossiers évoqués ait pour corollaire un vote de bloc avec l’UDC sur d’autres questions. La question politique qui s’offre au centre et à gauche porte donc sur les sacrifices collatéraux d’un PLR ouvert au dialogue sur certains dossiers. A ce titre, l’Etat-social et ses prestations pourraient se retrouver victimes d’alliances croisées et de « retours d’ascenseurs ». De même, les questions environnementales seront sur la sellette, surtout après l’effondrement de leurs défenseurs politiques verts(-libéraux). Les plus confiants se diront que le PLR a retenu la leçon du succès des Verts-libéraux et qu’il a intégré une dimension verte dans l’ensemble de ses positions. Pour les autres – d’aucun diraient les plus réalistes – la défense de la transition énergétique dépendra de l’engagement de quelques personnalités à sensibilité environnementale. Auront-elles la place nécessaire ? Pour le PLR, l’occasion est immense : faire coïncider un discours sur son rôle historique dans la création de l’Etat fédéral avec la capacité d’être l’inspirateur et le réalisateur des grands projets d’avenir. S’il choisit avec soin ses alliés, ce super-PLR peut marquer la 50ème législature de la Suisse moderne.

 

La campagne des réseaux sociaux ? Ou pourquoi la campagne 3.0. est encore loin

Cette campagne 2015 a-t-elle vraiment été la campagne des réseaux sociaux ? Certes, les réseaux ont été largement utilisés comme canaux de communication supplémentaires. Mais le potentiel de la mise en réseau des compétences et des savoirs est encore largement sous-exploité.

Par rapport à 2011, la majorité des candidats a assuré une présence sur internet. Le service minimum comprend un site internet, un profil Facebook bricolé au printemps passé et, pour les plus courageux, un compte Twitter. Les stars des réseaux sociaux – dont deux PS vaudois, Jean-Christophe Schwaab et Roger Nordmann – marquent de leur présence presque chaque discussion. Le principe de base reste toutefois le même : les réseaux sociaux fonctionnent encore comme simple canal de communication. La première campagne twitter proposée par Philippe Nantermod en Valais a illustré ce modèle. De manière unilatérale, les candidats transmettent un message et espèrent une réaction. Plus le contenu est explosif et provocateur – d’aucun diraient vide de sens – plus la chance d’obtenir des retours est importante.

Mais le potentiel le plus intéressant des réseaux sociaux n’est-il pas ailleurs ? A quoi pourrait ressembler une politique fédérale 3.0. ? Pourquoi un candidat n’a-t-il pas proposé de formuler collectivement un programme de législation ? Chaque follower se serait transformé en co-penseur et co-décideur d’un contenu politique. Pourquoi chaque candidat n'a-t-il pas utilisé des outils de crowd-funding pour financer de manière à la fois transparente et participative des formats originaux? En allant plus loin, pourquoi les candidats n’ont-ils pas lancé des appels à proposer du contenu politique concret, du crowd-thinking au sens fort du terme ? Le stock d’idées du débat public se serait sensiblement étoffé.

Le passage au marché semble rester le standard clef de la « vraie » rencontre citoyenne. Des lecteurs pourraient-ils indiquer des initiatives allant dans le sens d’une politique fédérale 3.0.?

Morne campagne?

Depuis mercredi passé, les médias pleurent une « campagne morne ». Le refrain revient sur tous les canaux de la RTS, souvent sous forme de question aux invités. Cette « faute de communication » – si cela n’est pas voulu – ou cette « stratégie de communication » – si c’est un choix conscient – possède un très joli nom en anglais : une self-fulfilling prophecy. En d’autres mots, une prophétie qui se réalise d’elle-même, sans besoin de confirmation extérieure. Comprenez : à force de répéter, point d’interrogation ou non, que la campagne a été morne, le souvenir de celle-ci le devient…

Je ne crois pas à cette idée de « campagne morne » à moins…

…A moins que l’on compare avec une élection fédérale où le plus grand parti du pays avait fait campagne autour de son leader. Voter pour l’UDC, c’était voter pour C. Blocher. Si la campagne actuelle est morne dans ce sens, alors c’est une bonne nouvelle.

…A moins que l’on idéalise la démocratie suisse pour projeter sur elle une sorte de démocratie de marché. Imaginez une citoyenne achetant ses carottes et débattant avec vigueur et intérêt de la transition énergétique avec son maraicher et une politicienne. Quelle belle image d’Epinal !

…A moins qu’on considère que certains thèmes clefs n’ont pas été abordés. Cela concerne en première ligne nos relations avec l’Europe. Mais sur ce point, pour avoir participé à de nombreux débats foraus sur cette question, je ne pense que la campagne fut « morne ». Dans un langage diplomatique, on dirait plutôt que les réponses des politiciens furent à tout le moins évasives…

Après le Grand Accident, la Suisse bunker

Extrait de la réunion du Grand Conseil du Futur, 12 août 2067 – document top secret

Le président :

Chers collègues, je vous salue respectueusement en cette heure sombre. Le Conseil des 7 sages infinis s’est réuni et c’est en son nom que je présente humblement au Grand Conseil du Futur les résultats de ses modestes réflexions.

Je prie le secrétaire du Conseil de lire les dernières informations.

Le secrétaire :

Pour la deuxième semaine de suite, nous voici réunis en conseil pour déterminer la juste décision. Le 3 août 2067, l’Europe et de vastes parties du monde civilisé ont été touchées par un gigantesque accident nucléaire. La vie est anéantie sur le Continent et des milliers de malheureux meurent à petit feu à la surface de la Terre.

Grâce à la clairvoyance du bon peuple et au lancement de l’initiative « Pour vivre mieux, vivons sous terre », les Suisses ont pu construire à temps un réseau d’immenses villes souterraines. Baptisé « Repli national reloaded » par l’administration fédérale, ce plan d’action a permis de sauver les 11 millions d’habitants et d’assurer le maintien d’une excellente qualité de vie. Un Cervin miniature muni de son téléphérique ont même pu être reproduits.

Depuis le 10 août 2067, un nombre croissant de personnes se pressent à l’entrée sud et ouest du réseau. Elles tentent d’entrer en contact via les caméras de surveillance. Une communication a été établie, permettant d’établir avec certitude que ces personnes demandent refuge et protection afin d’échapper à une mort certaine.

Le président :

Chers collègues, voici donc la situation dans laquelle nous nous trouvons : ces personnes souhaitent ardemment entrer dans notre réseau souterrain. Selon les estimations du médecin fédéral, elles ont une espérance de vie en surface de 3 jours supplémentaires. Si nous les laissions rentrer, les hôpitaux pourraient les protéger des radiations et stopper l’avancée des dégâts. En d’autres mots, nous pourrions les sauver.

Comme dans toutes les situations périlleuses, notre tradition confédérale nous ramène aux fondamentaux. Je prie le secrétaire de faire lecture du préambule de la Constitution de 1998, inchangée à ce jour.

Le secrétaire (l’air solennel):

« Le peuple et les cantons suisses,
conscients de leur responsabilité envers la Création,
résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde,
déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité,
conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures… »

Le président (la larme à l’œil):

Cela me semble suffisant, merci. Deux questions s’imposent à nous. Premièrement, selon quel critère voulons-nous aider ces malheureux ? Faut-il vous rappeler que ne portons aucune responsabilité dans l’Accident, étant donné notre sortie du nucléaire en 2021 déjà. Deuxièmement, combien de malheureux voulons-nous accueillir ? Où se trouve la limite de notre solidarité ?

Mis face à ces deux questions essentielles, fondamentales dirai-je, le Conseil des 7 sages infinis vous propose d’adopter la position suivante. Secrétaire.

Le secrétaire :

Sur la question des critères, le Conseil des 7 sages infinis propose d’étendre le champ de protection offert par la Confédération. En plus des persécutés politiques et des victimes de guerre, la Confédération s’engage à accorder une protection aux victimes du Grand Accident. En effet, le Conseil estime que la vie des personnes est directement mise en danger et qu’elle ne peut être sauvegardée sans les accueillir parmi nous. Les critères de l’octroi d’une protection sont ainsi remplis.

Sur la question des ressources à mobiliser pour assurer cette protection, le Conseil est d’avis que la Suisse possède des moyens très importants. Même en acceptant l’objectif de sauvegarder le niveau de vie actuel des habitants, les capacités d’accueil peuvent être multipliées. Nous sommes préparés à prendre nos responsabilités et à relever les défis logistiques. Le Conseil des 7 sages infinis est convaincu qu’il en va de l’intégrité morale et politique de la grande nation qu’est la Suisse. Les valeurs que le peuple s’est choisi il y a plus de 70 ans nous obligent à assurer une protection à ces victimes.

En conséquence, le Conseil des 7 sages infinis vous appelle à ordonner l’ouverture des portes et l’accueil des victimes du Grand Accident.

A la demande de 15 députés, les délibérations sont tenues secrètes. Le protocole officiel s'arrête ici.

Quasi-membres ou sympathiques voisins ?

La Suisse aime jouer sur plusieurs tableaux. Pays non-membre de l’UE, elle a négocié des accords très intéressants avec ses partenaires européens en matière de mobilité humaine. Elle profite d’une libre circulation qui lui offre la main-d’œuvre dont son économie florissante a besoin, tout en se félicitant de son indépendance et de son autonomie dans le choix de ses autres politiques migratoires. Mais l’environnement politique et juridique où la Suisse tente de trouver sa place change à grande vitesse et il faut comprendre qu’à terme, la situation va se compliquer. Je fais le pari que l’alternative se présentera en ces termes : soit un membre à part entière du régime de migration européen, avec ses avantages et ses défis, soit un véritable Etat-tiers, traité à la façon du Canada ou d'Israël. Comme elle le fait dans de nombreux domaines, la Suisse devra s’aligner sur les choix migratoires européens (de manière volontaire et souveraine, cela va sans dire). A défaut, elle sera traitée comme un voisin sympathique, non plus selon la logique de la libre circulation interne, mais selon les modalités d’une politique d’immigration extérieure commune. Le raisonnement se décline en trois temps.

Premier élément essentiel : la politique d’immigration vers l’Union européenne est liée au développement de la libre circulation interne. En bref, plus la libre circulation interne s’approfondit, plus il devient nécessaire de réguler en commun la politique d’immigration depuis l’extérieur. Grâce aux débats politiques nécessaires que provoque la libre circulation des citoyens européens, l’Europe devient chaque jour un peu plus un espace de libre mouvement. Ce n’est plus la (mal)chance géographique qui détermine la qualité de vie, mais les compétences et l’envie de réussir des individus. Certains Etats sont mal gérés, corrompus et dénués d’opportunités pour les jeunes citoyens : qui les blâmerait d’aller tenter leur chance là où ils pourront exploiter leurs compétences et réaliser leurs objectifs de vie ? Alors que les Polonais, les Français et les Croates peuvent librement circuler dans l’UE, il apparaît clairement qu’une politique migratoire choisie par chaque Etat n’est plus possible. La coordination doit se faire entre les 28 Etats-membres.

Deuxième élément: depuis le traité de Lisbonne en 2009, l’article 79 du Traité sur le fonctionnement de l’UE confère en toutes lettres la compétence de développer « une politique commune de l'immigration ». Cette compétence englobe tout aussi bien l’immigration à des fins professionnelles, que l’asile ou le regroupement familial. Comme j’ai pu le montrer dans un livre récemment publié, l’immigration n’est donc plus du seul ressort des Etats-membres, mais bel et bien de l’Union. Cela signifie que la Commission fait des propositions législatives, qui sont ensuite débattues par le Parlement européen et le Conseil. La mise en œuvre est placée sous la haute surveillance de la Cour de justice de Luxembourg. Cette politique commune ne signifie pas que les Etats-membres n’ont plus rien à dire. Cette compétence s’exerce peu à peu, avançant lentement et péniblement sur des questions où le consensus politique est difficile à obtenir. Mais elle avance, comme le démontrent les nombreuses directives migratoires acceptées sur l’immigration hautement qualifiée (carte bleue), les chercheurs et les étudiants, les transferts intra-entreprises ou encore les travailleurs saisonniers. Malgré la difficulté des débats, une prise de recul historique permet d’identifier un développement clair des Etats-membres vers les instances européennes. La politique d’immigration sera bientôt presque exclusivement européenne.

Troisième élément : ce déplacement des orbites de décisions est accompagné d’un changement de fond. En se distançant d’un discours d’immigration zéro au tournant des années 2000, l’ensemble des Etats européens a pris conscience de la nécessité économique et démographique d’attirer les migrants dont l’UE aura bientôt un besoin cruel. A titre d’exemple, un consensus politique se dessine en Allemagne sur la nécessité d’attirer d’ici à 2020 quelque 6 millions de travailleurs qualifiés, notamment des ingénieurs. Fait nouveau : ce consensus politique dépasse peu à peu la seule migration qualifiée pour s’étendre à tous les niveaux de qualification, comme le prouve l’adoption d’une directive sur les travailleurs saisonniers. L’UE prend pleinement conscience qu’elle a besoin des meilleurs cerveaux, mais également des bras les plus travailleurs.

Ces changements sont essentiels pour la Suisse. Grâce à l’accord de libre circulation des personnes, la Suisse profite actuellement d’un statut hybride, entre l’Etat-membre (libre circulation interne) et l’Etat-tiers (politique d’immigration commune). Mais cette position est condamnée à moyen terme : la Suisse sera soit un partenaire traité sur un presque pied d’égalité (comme une partie de la libre circulation), soit comme un partenaire de la politique migratoire extérieure. Dans le premier cas, l’intégration suisse ressemblera à la participation de la Suisse au régime européen de l’asile (Dublin). La Suisse est un quasi Etat-membre, sans droit de co-décision mais avec l’obligation d’appliquer les décisions et d’adapter son cadre législatif. Le prix de cette quasi-participation est lourd à payer en termes de souveraineté et en matière de libre circulation, la pilule pourrait être encore plus difficile à avaler. Dans le deuxième cas, la Suisse deviendrait un véritable Etat-tiers. Ses ressortissants seront en compétition avec les Américains, les Israéliens et les Marocains pour travailler et vivre en Europe. Et quand le besoin de travailleurs migrants se fera sentir, cette compétition risque de perdre le ton poli et diplomatique qui prévaut entre de sympathiques voisins.